L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 9
Il observe que dans l’ancienne écriture quarrée la ressemblance de certaines lettres n’avait pas lieu au point de les faire confondre l’une avec l’autre; mais dans les transplantations d’écriture qui eurent lieu d’école en école, d’abord d’Anbar à la Mekke, puis de la Mekke à Médine, à Basra, enfin à Koufa, les copistes qui, pour leur commodité, arrondirent de plus en plus les lettres, parvinrent à en altérer plusieurs de manière à ne plus les différencier: il en résulta des méprises, _graves_ en certains cas: l’un de ces cas étant arrivé dans le camp des Musulmans au temps d’_Othman_, troisième kalife (élu l’an 643), ce chef des fidèles imagina pour premier remède de retirer de la circulation, encore très-bornée à cette époque, toutes les feuilles du _Qôran_, composées de fragmens de papyrus, de parchemin, de feuilles de palmier, et même d’omoplate de mouton, dont on cite un exemple formel[49]: le scribe _Zeïd_, fils de _Tabet_, chargé de ce travail, parvint à composer un exemplaire régulier, qui a été le type de tous les Qôrans écrits depuis. Il est reconnu que cet exemplaire d’Othman fut écrit sans aucun des points soit _diacritiques_, soit _voyelles_, inventés depuis pour différencier les lettres: à mesure que l’on en tira des copies successives, la figure propre des lettres subissant des altérations, il s’ensuivit confusion de quelques-unes: par exemple, _i_ fut pris pour _n_, _Sad_ pour _Dad_, etc. Ces méprises devinrent de jour en jour plus fréquentes, plus fâcheuses; l’on ne fut pas d’accord immédiatement sur le remède: les uns voulurent appliquer des signes; les autres, plus scrupuleux, s’opposèrent à l’introduction de tout corps qui fût étranger à la pure _parole divine_.
[49] Mémoire cité, page 307 à 311.
§ IV.
_Définition des points-voyelles ou_ motions, _et des points_ diacritiques _ou_ différentiels.
Deux causes principales de méprise et de confusion existaient: l’une était la ressemblance des lettres elles-mêmes; l’autre, était l’absence d’une partie considérable des voyelles prononcées: cette deuxième cause était inhérente à l’ancien alfabet; en outre, les voyelles mêmes qui étaient écrites changeaient quelquefois de valeur. Divers expédiens sans doute furent proposés: on préféra celui _de ne pas toucher au corps de l’écriture sacrée_, venue de Dieu par le prophète; et l’on imagina d’apposer hors de cette écriture, _dessus_ et _dessous_ la ligne, des signes factices pour remplir l’objet désiré: les premiers de ces signes furent des _points_ et des barres, divisés en deux classes distinctes; l’une, celle des points _diacritiques_; l’autre, celle des points-voyelles, ou _motions_: les points _diacritiques_ sont ceux qui, selon la valeur de ce mot grec, _distinguent_ une lettre de sa semblable; placés sur elle ou sous elle, ils font partie intégrante et constitutive de cette lettre: ainsi la figure du grand H, si l’on met un point _par-dessus_, vaut _jota_, χ grec: _djim_ ou ɠ, si le point est _par-dessous_. (V. le tableau, nº V).
+-----------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | Ce tableau nº V ne figure pas dans le document | | original de la Bibliothèque de France. Cependant le | | tableau nº 2 à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, | | TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient | | sensiblement les mêmes informations. | +-----------------------------------------------------+
Les _points-voyelles_, ou plutôt les _motions_, selon le terme arabe, sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les voyelles écrites.
Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit? L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns, sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient _aussi antiques_ que le livre sacré; qu’ils soient _partie intégrante_ de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans les temps anciens, et leur première apparition seulement après le kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu, qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même.
D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet, n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement la voyelle fût _appelée_: et si, comme on a lieu de le croire, les premiers auteurs de l’alfabet furent des _marchands_, des navigateurs _phéniciens_, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé _Kͣ Tͣ Bͣ_, en Chaldée, se prononçait _Kͦ Tͦ Bͦ_, dans le nord de la Syrie, _K{é} T{é} B{é}_ en Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et même embarrassant de tracer les voyelles _variables_, et ils se seront contenté d’écrire le canevas élémentaire _K T B_.
D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis, ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique. Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce. Revenons à notre narration.
Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs, Othman fut le premier qui fit apposer non les _motions_, mais seulement les points _diacritiques_; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise.
[50] Mémoire cité, page 318.
Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et systématique aurait été faite quarante années après Othman, par _Abou’l Asouad-el-Douli_, sur l’ordre du kalife _Abd-el-Melek_, fils de _Mérouan_; mais d’après les circonstances que l’on récite, le système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut le grammairien _K’alil_, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant.
L’un des narrateurs arabes (_el Mobarred_), s’exprime à cet égard d’une manière très-remarquable; il dit[51]:
«Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les alcorans sont de l’invention de _Khalil_: ces figures sont prises de celles des lettres: le _domma_ n’est autre chose qu’un petit _ou_, que _Khalil_ plaça au-dessus de la lettre: le _kesrah_ est un petit _ï_, posé au-dessous de la lettre, et le _fat’ha_ est un elif placé horizontalement au-dessus de la lettre.»
[51] Mémoire cité, page 369.
Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: _les figures des motions sont prises de celles des lettres_ (_a_, _i_, _ou_); c’est-à-dire de ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question.
Nous voyons que _K’alil_ fut l’organisateur définitif de l’alfabet arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’_Abou’l Asouad-el-Douli_ indique que celui-ci avait eu l’idée première des motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité par _Ziad_, d’orthographier le _Qôran_, pour l’usage des Persans convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit l’ordre suivant[52]:
[52] Mémoire cité, page 325.
«Quand _j’ouvrirai_ la bouche, mets un point sur la lettre;
«Quand _je serrerai_ la bouche, mets un point devant la lettre;
«Quand _je briserai_ la bouche, mets un point sous la lettre.»
Or voilà exactement le nom et la définition des trois _motions_ arabes subsistantes, _fat’ha_ (ouverture), _domma_ (serrement), _kesra_ (brisement): et si _K’alil_ ne leur a point conservé la forme de points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite avec les points _diacritiques_.
Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à l’époque de 680, voulant peindre les voyelles _occultes_, employèrent d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs? surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin _Elias Levita_? Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées, ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche de _trois lettres_ diminutives, évidemment tirées du grec, et formant _motion_, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter de revenir à mon sujet.
[53] Connus sous le nom spécial de _masorètes_, c’est-à-dire, _traditionnaires_, dépositaires des _traditions_, chose si casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de discussion.
Après le premier essai d’_Abou’l Asouad-el-Douli_, de nombreux incidens ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien _K’alil_ furent de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais analyser.
§ V.
_Système du grammairien K’alîl._
Nous avons vu que dans l’écriture arabe le premier besoin senti fut de distinguer les lettres trop ressemblantes: ce besoin fut rempli par l’admission de ce qu’on appelle les points _diacritiques_, qui, posés dessus ou dessous la lettre, lui donnent une valeur différente: c’est par ce moyen que les lettres ɦ, χ, ɠ, diffèrent l’une de l’autre, ainsi que les lettres _sâd_ et _dâd_, _tâ_ et _zâ_, _i_ et _n_, _r_ et _z_, etc.
Le second besoin qui ensuite frappa le plus vivement fut de rendre visibles les petites voyelles, qui, quoique non écrites, devaient se prononcer après les consonnes. Par exemple, l’écriture n’offrant que les consonnes _k t b_, il s’agissait d’indiquer si l’on dirait _kͣ tͣ bͣ_, ou _kͦ tͦ b_, ou _kͤ t b_, ou _kͣ ttͣ b_, ou _kͣ ttͤ b_, etc., tous mots ayant des sens différens. Ici le moyen adopté par K’alîl fut, comme nous l’avons vu, de réduire à l’état de miniature les trois grandes lettres _a_, _i_, _ou_, et de placer ces nouvelles figures là où il convenait: l’on nous avoue que ces figures sont des voyelles; mais puisqu’elles ne sont que le diminutif d’a, i, ou, il s’ensuit évidemment qu’Abou’l Asouad et K’alîl les ont considérées comme étant de même nature, également voyelles, avec cette seule différence, que les trois _grandes_ avaient un son plus long, plus marqué; et les petites, un son plus bref, exactement comme dans les vers grecs et latins où l’_a_, l’_i_, et l’_ou_, tantôt brefs, tantôt longs, causent cette cadence harmonieuse qui, par le même motif, existe éminemment dans la langue arabe.
Les noms donnés aux trois petites figures sont eux-mêmes la preuve de l’identité de leur son avec les trois grandes lettres; car _fat’ha_ (ouverture), est la définition générale de l’_a_, selon tous les grammairiens; _domma_, ou _serrement_, est l’état où ils disent que sont les lèvres pour produire _ou_ et _u_; _kesra_, ou _brisement_, a signifié pour l’auteur arabe l’écartement des lèvres à leur commissure pour prononcer les lettres _i_ et _e_.
Le nom de _motion_ ou _mouvement_, appliqué à ces signes, n’est pas d’un choix très-heureux; néanmoins il nous montre que les Arabes regardèrent la consonne comme un _empêchement_, comme un _verrou_, mis sur la _voix_ qui ne prenait son issue et son _mouvement_ que lorsqu’il était levé: il y a bien quelque chose de cela, mais l’expression est trop vague pour mériter approbation, surtout quand le nombre des _voyelles_, en arabe, n’est pas restreint aux trois motions, quoi qu’en aient dit leurs grammairiens et les nôtres; et qu’au contraire ce nombre s’étend à six ou sept autres sons parfaitement distincts, ainsi que nous allons le prouver, tant par l’examen de l’état actuel, que par l’analyse des combinaisons qu’inventa K’alîl, pour exprimer ces variétés encore subsistantes.
Il est de fait incontestable que l’oreille de tout Européen attentif distingue dans l’idiome arabe bien prononcé une diversité considérable de voyelles: tous les voyageurs rendent ce témoignage: l’auteur de la grammaire que nous suivons, n’en disconvient pas lui-même, quand il dit, page 3:
«Dans le système actuel de prononciation, les lettres _elif_, _ié_ et _wau_ semblent faire (_font_) souvent fonction de voyelles: que _wau_ et _yé_ sont même prononcés dans le langage vulgaire au commencement du mot, comme nos propres voyelles _i_ et _ou_; que l’on en pourrait dire autant du _hê_, qui souvent répond à notre _a_ et à notre _é_; et encore du _ha_, qui fait entendre avant lui un _ê_ très-marqué; que _ain_ aussi semble prendre le son d’une voyelle, et le plus ordinairement de la voyelle _a_, etc.»
Cet état de choses fut reconnu vrai, et fut sanctionné par la commission arabique de 1803: le tableau qu’elle dressa à cette époque, porte au-delà de quatorze le nombre des voyelles distinctes chez les Arabes[54].
[54] Je n’en avais marqué que douze dans mon travail de 1795.
Je présente au lecteur ce tableau ci à côté.
VALEUR (FRANÇAISE) DES VOYELLES (ARABES) BRÈVES, LONGUES ET DIPHTHONGUES, _Selon l’Alfabet Harmonique de la Commission officielle en 1803._
+----+-------------------------+---------------------+ | 1 | بَ _ba_ ou _bè_. | | | | | | | 2 | بِ _bi_, _be_, ou _bé_. | | | | | | | 3 | بُ _bo_, _bu_[55], | | | | _bou_, _beu_. | | | | | | | 4 | بَا _bâ_. | | | | | | | 5 | [بَا _be_ ou _bɐ_[56].] | _b’ellah_, _b’esm_. | | | | | | 6 | بِى _bî_. | | | | | | | 7 | بُو _boû_. | | | | | | | 8 | بَو _baw_. | | | | | | | 9 | بىَ _bai_ ou _bei_. | | | | | | | 10 | بَى _bä_. | | | | | | | 11 | عَ _ͦa_. | | | | | | | 12 | عِ _ͦi_ ou _ͦe_. | | | | | | | 13 | عُ _ͦo_ ou _ͦeu_. | | +----+-------------------------+---------------------+ | [55] J’observe que l’_u_ français et turk n’a pas | | lieu en arabe. | | | | [56] La Commission a oublié cette combinaison: avec| | les variantes _bo_, _bou_, _beu_ et _be_, il y | | aurait seize voyelles diverses plutôt que treize. | +----------------------------------------------------+ (Face à la page 122.) Nº III.
Jusqu’ici l’opération de K’alîl ne nous a montré que sept voyelles, savoir, les trois grandes a, ω, î; les petites _a_, _ů_, _ì_, et la gutturale _ăïn_. Sept autres restaient à exprimer; savoir: deux modifications de l’_ăïn_, è, et eù (de gorge); plus notre _é_ masculin; notre _ê_ (ai), notre _ô_, et même notre _o_ moyen dans leur mot _omam_ (les nations), enfin notre son _eu_, dans certains cas, ou plutôt en certains cantons, par exemple, celui d’Alep, où ce son est très-usité devant ou après la forte aspiration: il est probable qu’_Abou’l Asouad_ avait trouvé trop de difficultés à peindre ces divers sons, et qu’il y avait renoncé; après lui, l’extension que les conquêtes de l’islamisme donnèrent au langage du _Qôran_ chez toutes les tribus arabes et chez plusieurs peuples étrangers[57], ayant de plus en plus fait sentir le besoin d’en préciser les moindres détails de lecture, il dut se faire beaucoup de raisonnemens et de discussions dans les diverses écoles arabes: ces discussions durent amener quelques idées générales, dont on fut d’accord, et ce furent sans doute ces idées qui suggérèrent à _K’alîl_ les moyens de résoudre les divers problèmes à la satisfaction sinon de tout le monde, du moins de la grande majorité.
[57] L’auteur du mémoire cite des exemples notables de méprises occasionnées par les barbarismes et solécismes, même du bas-peuple arabe. Un cas grave et grossier fut celui d’un gouverneur de La Mekke, qui, trompé par une tache d’encre tombée par hasard sur le grand _h_, lut _Xasä_, au lieu de _hasa_, et fit sur les jeunes conscrits de la ville l’opération de les _châtrer_, au lieu de les _dénombrer_.
Il paraît qu’en cette occasion il arriva ce qui a lieu dans la plupart des inventions: un premier moyen ayant été imaginé, l’inventeur ou le perfectionneur s’en saisit pour l’appliquer à d’autres cas de même espèce: _Abou’l Asouad_ avait imaginé les trois points-voyelles; mais il ne s’en était servi que relativement aux consonnes: _K’alîl_, trouvant le sentier frayé, fit un pas de plus; après avoir changé seulement leur forme, il les appliqua aux grandes voyelles, et il fit des unes et des autres cette variété de combinaisons qui, approuvée par les docteurs, est devenue le système dominant et unique, tel qu’il existe de nos jours: voici les statuts de ce système, dont je rends le style arabe intelligible, en le traduisant en style européen.
(Le lecteur est instamment prié de prendre une attentive connaissance du tableau ci-joint nº IV.)
SIGNES COMBINÉS PAR LE GRAMMAIRIEN K’ALIL, POUR REPRÉSENTER LES DIVERSES VOYELLES PRONONCÉES DANS L’ARABE USUEL.