L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 8
Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier; il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les professeurs _royaux_, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler _consonne_ ce qui chez nous est appelé _voyelle_: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit:
«Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe, le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens _A_, _E_, _D_, _P_, etc., ou composés, formant sous un seul trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle des signes divers sont appliqués à des types identiques. Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de convention, déduites de celles que je connais. On me présente vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures d’une même voyelle que j’appelle _A_, d’une même consonne que j’appelle _B_: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet, je peux peindre toutes les prononciations de ces langues, comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la terre.»
Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens, lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire d’_Erpénius_: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut «que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner l’arabe _parlé_, que l’arabe _écrit_, en tant qu’il contribue à expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume du voyageur _Niebuhr_, me lut l’anecdote du jeune Suédois _Forskâl_, qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur danois _Von Haven_, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait.
[40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au collége royal de France.
Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’_el Az’hâr_, toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres petites villes d’Égypte et de Syrie.
Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent: redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste, je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui ne sont pas d’accord sur divers chefs.
[41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion d’entendre les _Gellâb_, ou marchands d’esclaves noirs, parler éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan, sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon, l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que _j’entendais parler_ tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que je les _comprenais_: je sais qu’avec quelque adresse en ce genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux.
[42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8º.
§ II.
Grammaire Arabe de M. de SACY, Chap. Ier. _Des sons et des articulations de l’alfabet arabe._
«1º Les élémens de la parole sont de deux sortes: les _sons_, nommés aussi _voix_ par quelques grammairiens, et les _articulations_. (Page 1re.)
(J’observe que le mot _articulation_ est bien vague; voyez ce que j’en ai dit, page 12.)
«Les sons consistent en une simple émission de l’air modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent principalement de la forme du passage que la bouche prête à l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.»
(Voyez ma définition des _voyelles_, page 5.)
«Les articulations sont formées par la disposition et le mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa sortie.»
(Voyez ma définition des _consonnes_, page 11.)
«La conséquence de ceci est qu’une articulation n’a par elle-même aucune durée, et ne peut être entendue que conjointement avec un son: ainsi quand nous prononçons _ba_, on entend en même temps l’articulation produite par le jeu des lèvres qui opposaient une résistance à la sortie de l’air, et le son _a_.
«L’aspiration plus ou moins forte est comprise avec raison parmi les articulations.
«La réunion d’une articulation et d’un son, forme un _son articulé_. (C’est la syllabe.)
«2º Les élémens de l’écriture, destinés à représenter ceux de la parole, sont, comme ceux-ci, divisés en deux classes: les uns peignent les sons, les autres les articulations.
«3º On donne aux sons et aux signes dont on se sert pour les représenter, le nom de _voyelles_. Les articulations, et les signes par lesquels on les représente, sont nommés _consonnes_.» (Ceci peut introduire des équivoques et des confusions.)
«4º Chez le plus grand nombre des peuples, les signes qui représentent les sons, et ceux qui peignent les articulations, sont de la même espèce; ils sont compris les uns et les autres sous la dénomination commune de _lettres_.» (Jusqu’ici, à cela près des expressions, je suis d’accord avec M. de Sacy, sur les principes; maintenant viennent les divergences.)
«Il est néanmoins des peuples, tels que les Hébreux, qui n’écrivent que les consonnes.
(Je demande au savant professeur de nous prouver cette assertion: l’école savante des Buxtorf y a complètement échoué.)
«Lorsque les Hébreux veulent peindre les voyelles, ils emploient pour cela des _figures_ qui ne se placent point dans la série des consonnes, mais au-dessus ou au-dessous de ces lettres.»
(Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des monumens quelconques _antérieurs au sixième siècle_, qui autorisent une telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «_Qu’encore aujourd’hui le livre_ officiel qui sert à la lecture publique dans les synagogues, ne porte aucune _de ces figures_, et cela par imitation et par respect de l’ancien usage.»)
«Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres qu’aux signes représentatifs des _articulations_: ceux des sons se nomment _points-voyelles_ ou _motions_. Le premier de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux, qui vraisemblablement _le tenaient des premiers grammairiens arabes_, et vient originairement de ce que les sons, _ou du moins une grande partie_ des sons ne sont représentés que par des points dans l’_écriture hébraïque_: le second est commun aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans l’émission d’air qui forme le son, et qui _meut_ ou met en jeu les parties de l’organe.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture.»
Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut que les _grammairiens hébreux_ tenaient le nom de _points-voyelles_ des _premiers grammairiens arabes_: donc ces _Arabes_ avaient écrit avant ces rabbins _hébreux_: en ce cas, comment dire que les Arabes ont _admis_ ce système d’écriture, lorsque le mot _admettre_ signifie _recevoir_ ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant dans cette phrase première: «_Il est des peuples tels que les Hébreux_ qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus formelle, que le nom d’_hébreu_ ne s’entend de ce peuple que dans son ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et sur-tout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de _Juifs_: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture _hébraïque_, on peut lui demander _laquelle_, puisqu’il y en a deux, et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai _chaldéen_, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]: et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son texte.
[43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont _admis_ ce dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom générique _motions_.»
Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les lettres _A_, _i_, _ou_, et _ain_, soient des consonnes: cette thèse sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique, conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la détruisent. Écoutons-le.
«Il est assez vraisemblable, dit-il, nº 5, page 3, que parmi les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux, il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait _au moins dans certains cas_ les fonctions de voyelles. Cela _paraît même certain_ de l’_élif_, du _waw_, et du _ya_ (a, ï, ou), qui, dans le système actuel de l’écriture arabe, _semblent faire_ encore souvent _la fonction de voyelle_. Le _waw_ et le _ya_ sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles _ou_ et _i_ (françaises).»
Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:--_Il est assez vraisemblable.--Cela paraît même certain--au moins dans certains cas._--Si cela est _certain_, pourquoi l’appeler _apparent_, surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que veulent dire ces mots: _plusieurs lettres qui ont fait les fonctions de voyelles_?--En faisant ces fonctions restent-elles consonnes? peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les _points postiches_, dits _motions_, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici un mélange de deux doctrines? l’une _dogmatique_, résultant d’autorités anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre _personnelle_, résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des faits.
[44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour quelques exemples de l’_i_; mais tout l’arabe usuel en est rempli et pour l’_a_, et pour l’_ou_, et pour l’_aïn_.
En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher la difficulté par la seule application des principes généraux dont j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même, qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet.
§ III.
_Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe._
«Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation, fut inventé seulement vers les premières années du quatrième siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir _Ebn Mokla_: que ce fut moins une invention qu’une réforme nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence des copistes avaient introduit dans le caractère _antérieur_ usité.
[45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, nº 5; puis les Mémoires de l’Académie, page 386, tome L.
«Ce caractère antérieur avait pour la première fois été apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par conséquent ni _lire_).
«Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé _Harb_, cousin issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en 571).
«Ce _Harb_ le tint d’un habitant de _Hira_, qui, lui-même, l’avait appris à _Anbar_[46], de deux Arabes[47] de la tribu de Taï, lesquels étaient venus s’y établir.
[46] Deux petites villes sur l’Euphrate.
[47] Appelés, _Morâmer_ et _Aslàm_.
«D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien, dit _estranguelo_. Or, comme la tribu de Taï, établie dans le désert de _Syrie_, a toujours eu des rapports commerciaux avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des vingt-deux lettres syriennes.»
Sur ce texte, j’observe d’abord que l’alfabet syrien _estranguelo_ n’étant, selon les antiquaires, qu’une forme, une variété de l’alfabet phénicien dont les Grecs adoptèrent l’usage environ quinze siècles avant notre ère, on a droit de conclure que les Grecs et les Arabes, qui ne se connaissaient ni ne se communiquaient, n’ont pu s’entendre à recevoir les mêmes lettres pour figurer leurs prononciations respectives sans qu’il y ait eu identité ou très-grande ressemblance entre les valeurs de ces lettres: par conséquent _A_, _i_, _ou_, même _ain_, ont dû être des _sons-voyelles_ identiques, ou très-analogues chez les Grecs et les Phéniciens qui leur ont donné un même ordre alfabétique, et chez les Arabes qui n’ont dérangé cet ordre que depuis Mohammed: en ce cas, l’on ne saurait dire qu’elles soient devenues consonnes par la raison qu’elles ont changé de pays; et quant à l’altération qu’y aurait pu apporter le temps, si l’on veut disputer sur le passé, du moins accordera-t-on ce qui est constaté par le temps présent.
Nous regrettons que le savant auteur n’ait point traité la double question de savoir en quel temps l’alfabet arabe fut élevé au nombre de vingt-huit lettres, et en quel temps fut changé l’ordre ancien des vingt-deux qui furent sa base. Pour suppléer à cette lacune ne peut-on pas dire que l’arabe étant parlé sur une immense étendue de pays, par diverses tribus ou peuplades, les unes sédentaires, les autres errantes, qui se communiquaient peu, il dut naître des prononciations nouvelles, par des accidens naturels, et même individuels? Ainsi un individu puissant, un chef de tribu ou de famille, ayant, par quelque défaut d’organe, émis une consonne singulière, comme il est arrivé chez nous pour le grasseyement, cela aura suffi chez une tribu isolée, pour introduire et fixer une nouvelle consonne: d’ailleurs les Arabes, sur leurs frontières égyptiennes et persanes, ont pu prendre des femmes qui auront apporté et transmis à leurs enfans des prononciations étrangères: lorsqu’ensuite de telles peuplades auront voulu écrire, elles auront été forcées de faire des lettres nouvelles, et le recueil de ces alfabets partiels a servi à composer finalement un alfabet général: l’établissement de celui-ci, qui suppose la préexistence de tous les autres, exige pour son époque et pour son foyer, un pays et une époque de civilisation et de culture des lettres, avec une communication facile entre tous les Arabes. On n’aperçoit pas des traces d’un tel état de choses avant Alexandre le conquérant; et, comme après lui les Grecs, vainqueurs de l’Asie, donnèrent partout une vive impulsion aux lettres, il serait naturel de croire que l’opération dont nous parlons se fit sous l’influence scientifique des Séleucides ou même des Ptolomées sur les bords du Nil ou ceux de l’Euphrate.
Quelque part qu’elle se soit faite, on doit remarquer qu’elle fut du genre de celle que je propose, et que l’addition de six lettres à l’antique alfabet dut être une innovation _hétérodoxe_, d’abord blâmée, mais qui ensuite, fortifiée par l’utilité et par l’usage, devint dominante, et par conséquent _orthodoxe_; car _l’orthodoxie_ n’est que la puissance.
Sans doute l’alfabet de vingt-huit lettres existait déjà depuis du temps lors de l’apparition de Mohammed; mais l’ordre actuel des lettres était-il fixé? cela n’est pas si clair: les premiers savans qui ajoutèrent six lettres nouvelles aux vingt-deux anciennes, durent ne pas heurter l’usage établi; ils durent faire ce qu’ont fait les Syriens et les Juifs qui, voulant peindre des sons étrangers, prennent dans leur alfabet la lettre la plus analogue, et se contentent de la noter d’un point par-dessus ou par-dessous: ils donnent à cette méthode le nom de _kerchouni_: en de tels cas, l’idée naturelle est d’accoler cette lettre neuve à sa semblable pour faire saillir leur différence. Par cette raison, l’ordre premier des vingt-huit lettres arabes a dû imiter l’ordre ancien: alors on pourrait supposer que les premiers musulmans l’ont changé pour effacer une trace de ce qu’ils appellent le temps d’_ignorance_ et d’_idolâtrie_; cela serait dans leur caractère: le savant auteur du mémoire que je cite nous en donne une autre raison fondée en faits plus positifs[48].
[48] Mémoires de l’Académie, tome L, page 348.