L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 7

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D’où viennent tant de variantes, quand cette lettre _c_ nous vient d’une source commune, le latin? n’a-t-elle pas dû y avoir une valeur fixe, et cette valeur n’a-t-elle pas été celle du _kappa_ grec, selon l’aveu positif des auteurs, et selon la traduction constante des noms latins tels que _Cicero_, _Cæsar_, _Cincinnatus_, _Corbulo_, qui sont rendus en grec _Kikero_, _Kaisar_, _Kinkinnatus_, _Korbulo_? enfin selon l’origine de la lettre même; car la série des monumens prouve que jadis le C fut le K lui-même dont les deux traits saillans, attachés d’abord carrément au trait vertical, se sont ensuite arrondis avec lui pour la commodité de l’écriture. Si les Latins, comme il est vrai, le prononcèrent _ka_, _ké_, comment les Italiens l’ont-ils altéré en _tcha_, _tché_; les Polonais, en _tsa_, _tsé_; les Français et les Anglais, en _sa_, _se_? Voilà de ces choses que les grammairiens qui se bornent à une ou deux langues ne devinent pas aisément: les voyageurs ont ici un avantage marqué, résultant de comparaisons nombreuses et diversifiées. C’est à ce titre qu’arrivant en Égypte, je fus bientôt frappé d’entendre les Arabes du pays prononcer _guemel_, _guizeh_, _guebel_, tandis que les Arabes nés en Syrie prononçaient _djemel_, _djizeh_, _djebel_: à la vérité les uns et les autres prononçaient _kelb_, _kerim_, _kebir_; mais lorsque je fus chez les Bédouins, ces mots en _k_ devinrent _tchelb_, _tcherim_, _tchebir_ (_Tshelb_, _tsherim_, _tshebir_), et partout _tche_ pour _ke_. J’analysai ces consonnes _gué_, _ké_, et je trouvai que réellement elles avaient de l’analogie dans leur formation; que leur différence ne venait que d’un peu plus ou un peu moins d’aplatissement de la langue et de serrement des dentiers: cette cause naturelle me fut confirmée, lorsque de retour en France, je trouvai que dans la Brie le peuple disait habituellement _tchetchun_ m’a _tchestchionné_ pour _quelqu’un_ m’a _questionné_: j’ai conçu que ce mécanisme devait être général par la raison qu’il était naturel; enfin la Chine même m’en a offert un exemple dans la controverse récente des deux auteurs d’un dictionnaire anglo-chinois et d’un dictionnaire franco-chinois: l’un soutient que le nom du défunt empereur fut _Kia-Kinn_; l’autre veut que ce soit _Tsia-Tsinn, en faisant l’S gras_; ils ont tous deux raison, attendu que dans la vaste Chine, telle province prononce sans doute _kia_ ce que telle autre prononce _tcha_, qui est le _tsia gras_ mentionné. L’on voit que ces permutations ont leur importance dans les étymologies[29].

[29] En Picardie, le chi devient Ki: on dit le _kien_ pour le _chien_.

Par exemple, nous écrivons _Daces_, et nous prononçons _Dasses_, ce que les Grecs et les Romains disaient _Dakae_ ou _Dakiae_, _Dakioi_. L’on ne sent point l’analogie; mais prononcez le _ké_ en _tché_, vous avez _Datches_, qui devient clairement le _Deutches_ allemand (Deutsch). Nous prononçons _Sites_ (_Scythes_) ce que les Grecs et les Latins prononçaient _Skout_, analogue à _Skout-um_, un bouclier fait de _cuir_ ou de _peau_, en latin _cut-is_: or les tentes de ces peuples étaient faites de _cuir_; leur nom signifiait donc les _hommes aux maisons de cuir_ (en hébreu _sokout_ signifie tente).

La confusion du _gué_ avec _djé_ a les mêmes causes et les mêmes conséquences[30].

[30] L’échange des fortes avec les _faibles_ a pour les étrangers l’inconvénient de dénaturer les mots mêmes: on le voit dans les mots _égorger_ et _écorcher_.

Que la _forte_ et la _faible_, c’est-à-dire _gué_ et _ké_, aient pu se confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les deux verbes _facere_ et _agere_: si vous les prononcez à la française, _fassere_, _agere_, _fassio_, _ago_, _fessi_, _egi_, ils n’offrent point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes, leur identité de son et de sens devient frappante:

Fakere, fakio, feki, fakiam, factum, fakiendo. Aguére, aguio, egui, aguiam, aktum, aguiendo.

L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé avec la consonne ferme _k_, et l’aspiration figurée par F, qui fut le digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, _amollie_, le prononça par la consonne faible _gué_ avec l’_aspiration douce_, conservée dans le mot grec _aguê_ (αγὴ), et dans le verbe _agô_.

Chez les Polonais le _C_ n’est devenu _tsé_ qu’en perdant l’intensité qu’il avait en _tché_; et chez nous Français qui n’aimons pas l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant _t_ et restant _s_: enfin par un dernier abus, cet _s_ dégénère en _z_: avec de telles altérations comment reconnaître les étymologies?

Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui n’en a pas l’usage ou l’audition.

D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et _rude_ assez commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne réelle chez les Arabes, dans le _gaïn_, dix-neuvième lettre de leur alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre grasseyement, _doux_ et _faible_, est le _gamma_ des Grecs, que la prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon oreille dans les mots _geographia_, _geometria_. Ces deux consonnes forment notre douzième famille.

Dans le grasseyement _dur_, le contact se fait entre le voile du palais et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés comme pour l’acte que nous appelons _se gargariser_: étant souples l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille; on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il formerait la consonne _ga_.

Dans le grasseyement _doux_ la langue se retire un peu en arrière, et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de l’attache du _voile_: c’est moins un contact qu’un froissement qui a de l’analogie avec le _jota_ espagnol: la différence est que, dans ce dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former _i_, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en gamma et _vice versâ_: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur), le moderne dit _yelas_; le Dorien disait γα pour _oui_, l’Allemand dit _ia_: et sans beaucoup de peine _ego_ par gamma a pu faire _eio_.

Le grasseyement _dur_ est considéré, en France, comme un vice de prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne _non avouée_ à une autre consonne _constituée_ (notre _Ro_); nos grasseyeurs ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout brouiller[31].

[31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant, n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne, ainsi que de l’_R_, qu’il lui adjoint; mais quant à sa nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle grasseyement cinq manières d’altérer l’_R_: la première, en lui substituant le vrai grasseyement, _gaïn_, des Arabes; la deuxième, en disant _vé_ pour _Ré_, _opeva_ pour _opera_; la troisième, en substituant le _G dur_ ou _mouillé_, et en disant _gaison_ pour _raison_, et _Figago_ pour _Figaro_; la quatrième, en prononçant _zraison_ ou _zaison_, pour _raison_; enfin la cinquième, en supprimant totalement _R_, et en disant _mou’ir_ pour _mourir_, et _Pa’is_ pour _Paris_. Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement), et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du peuple de _Bairout_: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des étrangers, n’aient une portion de ces défauts.

Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par _g_: mais l’on ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du _g dur_ ou du _mouillé_, et même du grasseyement doux. Chez les peuples modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois des substitutions bizarres: par exemple, l’_l_ substitué à _gaïn_: les Italiens des croisades on écrit _baldachino_, ce que les Arabes prononçaient _bagdâdino_ (notre _baldaquin_)[32]. Ceci nous avertit que dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour _gaïn_, et une autre pour _gamma_.

[32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens et les Juifs prononçaient _Kachdai_, par un _chin_?

Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une _dure_ est le _jota_ des Espagnols, _ch_ allemand, dans _buch_, et Χ grec, en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais sont presque dans la même position que pour le grasseyement _dur_, et que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car humectée, on forme _gaïn_. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en l’entendant l’exécuter.

Cette consonne _jota_ est usitée dans l’idiome fraternellement conservé par les _Bas-Bretons_ et les _Gallois_, issus des anciens Keltes: elle a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore plus chez les Arabes (lettre septième).

Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en _ich_, tels que _ich_ (moi), _iarnovich_, _metternich_: quoique écrite de la même manière que _ch_, dans _buch_, _nacht_, elle en diffère sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle _i_: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec, un _sifflement_ semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par le Latins _litera anserina_: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance forte (_ch_, _jota_). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant _e_ et _i_, lui donnent souvent la valeur de l’_ich_ allemand.

Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent _jota_, peinte tantôt par _j_, tantôt par _x_, et quelquefois par _g_, mais seulement devant _i_, et _e_. Il serait nécessaire de caractériser ces deux prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la distinction.

Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle générale de _forte_ et de _faible_.

Je ne vois l’aspiration forte usitée en Europe que par les Florentins, qui prononcent de cette manière le _c_ dur des autres Italiens: ainsi, tandis que ceux-ci disent _casa_, _core_, _cavallo_, etc., les Florentins disent _hasa_, _hore_, _havallo_[33], avec une aspiration ferme, que l’on ne retrouve que chez les Arabes, dans la sixième lettre de leur alfabet. Il est probable cependant que dans l’ancien allemand cette prononciation eut son énergie.

[33] N’est-ce pas la même permutation qui se retrouve dans l’ancien gothique _haus_, une _maison_, et le latin _casa_?

La nuance faible, peinte par _h_, est connue dans toute l’Europe, mais presque inusitée en Italie: elle décroît sensiblement en France, où de jour en jour on prononce moins l’_h_, et où l’on est prêt à dire du fromage _d’Ollande_ au lieu _de Hollande_. Sans doute l’homme, amolli en se civilisant, trouve pénibles et inutiles ces efforts de poumons que les passions vives et les besoins violens inspirent à l’homme sauvage ou rustique.

Des grammairiens anciens et modernes ont quelquefois mis en question de savoir si l’aspiration était une _voyelle_ ou une _consonne_, si son signe était une _lettre_ digne de tenir place dans l’alfabet. Ces arguties sont décidées par le fait, puisqu’en Asie, comme nous le verrons, un usage ancien et général donne aux aspirations toutes les fonctions de consonnes: au reste il est singulier, tandis que les uns veulent chasser _h_, de voir les autres l’employer partout sans besoin: car il n’existe aucune aspiration dans toutes les combinaisons de _ch_, _gh_, _sh_, _th_, _ph_, usitées dans nos langues modernes. Nous ne saurions assurer la même chose du _ch_, que les Latins ont écrit pour l’_χ_ grec: il paraît certain qu’ils ne l’ont point prononcé comme nous faisons dans _charmant_, _chercher_: mais il est douteux qu’ils l’aient prononcé comme nous Français dans _charitas_, dans _archontes_ (_caritas_, _arcontes_): il ne serait pas déraisonnable de penser qu’il y a eu ici une division des deux lettres qui, en rendant sensible l’aspiration, aurait produit _ark-hontes_, _k-haritas_, pour imiter un peu l’aspiration dure de l’_χ_ grec[34].

[34] L’ancienne écriture _michi_ pour _mihi_, _nichil_ pour _nihil_, favorise cette opinion.

De leur côté les Grecs, qui n’ont point eu la véritable aspiration dure des Florentins et des Arabes, lui ont de tout temps substitué leur _χ_ (_jota_), qui a l’inconvénient de faire de graves contre-sens en arabe; car ɦ_ɑrɑq_, par _ɦa_, signifie _il a brûlé_; par _χ_, χ_ɑrɑq_, _il a percé_; ɦ_ɑbɑr_ signifie _il a embelli_; χ_ɑbɑr_, _il a appris_, etc.[35].

[35] D’après cette règle, le mot grec χρυσὸς (or) serait synonyme à _horos_ (par _h_ dur et par _sâd_), qui en phénico-hébreu signifie or; et à _hors_ (par _h_ dur), qui signifie _soleil_; mais pourquoi en anglais _horse_ signifie-t-il _cheval_? Ne serait-ce pas parce que le mot anglais serait d’origine ou de parenté persane, comme mille autres? Or, chez les anciens Persans, le cheval fut l’emblème spécial du soleil. Zoroastre appelle sans cesse le soleil _coursier vigoureux_.

TABLEAU GÉNÉRAL DES CONSONNES USITÉES EN EUROPE.

+------+---------------------------------------------------------+ | Nos | CLASSES. | +------+---------------------------------------------------------+ | 1 | { m-a. | | | { | | 2 | 1re { b-é. | | | { | | 3 | { p-o. | | | | | 4 | { w-a belge. | | | { | | 5 | 2e { v-é. | | | { | | 6 | { f-i. | | | | | 7 | { d-a. | | | 3e { | | 8 | { t-é. | | | | | 9 | { n-a. | | | { | | 10 | 4e { ñ-é espagnol; gn français, italien; ing, anglais. | | | { | | 11 | { ng-a. (indien.) | | | | | | 12 | { l-a. | | | 5e { | | 13 | { ll-é. | | | | | 14 | { l barré polonais. | | | { | | 15 | 6e { ar anglais. | | | { | | 16 | { r-o. | | | | | 17 | { z-ed. | | | 7e { | | 18 | { s-a. | | | | | 19 | { th anglais doux (_those_). | | | 8e { | | 20 | { th anglais dur (_thick_), _thêta_ grec. | | | | | 21 | { j-a. | | | 9e { | | 22 | { ch-in. Sh, _angl._; sch, _allem._; sci, _ital._; | | | { x, _port._; sz, _pol._ | | | | | 23 | { gué, g mouillé. | | | 10e { | | 24 | { k-é mouillé. | | | | | 25 | { ga g dur. | | | 11e { | | 26 | { co c dur. | | | | | 27 | { grasseyement doux, γαμμα grec. | | | 12e { | | 28 | { grasseyement dur. | | | | | 29 | { ich allemand. | | | 13e { | | 30 | { jota espagnol; ch allemand; χ grec. | | | | | 31 | { he aspiration douce. | | | 14e { | | 32 | { ha aspiration dure, _ca_ florentin. | +------+---------------------------------------------------------+ Nº II Face à la page 90.

On peut s’étonner que les Anglais, de race teutonique, n’aient point l’usage du _ch_ allemand; mais Wallis[36] nous avertit que cet usage a existé, et, pour preuve, il cite un nombre de mots anglais où le _gh_ remplace le _ch_ allemand: par exemple, night, right, light, fight, daughter, au lieu de _nacht_, _recht_, _licht_, _fecht_, _dochter_, etc. Il est clair qu’à l’époque où s’introduisit une telle orthographe, il y eut motif de peindre ainsi un son alors existant, mais perdu depuis.

[36] _Grammat. linguæ anglic._ Page 82.

Quant à la valeur de _fé_, donnée aujourd’hui à _gh_, dans _enough_ (enof), _cough_ (cof), cette permutation se retrouve presque semblable dans l’espagnol, où le _fé_ représente quelquefois l’aspiration forte, et même la faible: on y dit _albufera_, pour l’arabe _albůhaira_ (un lac); et par inverse, _hierro_, pour le latin _ferro_; c’est-à-dire qu’en divers lieux, l’on a également tâché d’imiter un sifflement qui n’était pas bien distinct à l’oreille, par quelque chose d’analogue, qui lui fût connu: ce qui tous les jours se passe sous nos yeux en devient une preuve; car lorsque le chat entre en colère, il donne le change à notre oreille, qui croit entendre _fot, fot_, comme venant des lèvres, tandis que c’est de la gorge que vient ce bruit, véritable _jota_. C’est encore par quelque analogie de sifflement à sifflement qu’il y a eu quelquefois permutation de l’_h_ avec l’_s_; ainsi le mot Ἅλς de certaines tribus grecques, prononcé avec aspiration, devint le mot _sal_ (le sel) de quelques autres tribus colonisées en Italie[37]: les mots _yper_ et _yperbos_ devinrent _super_ et _superbos_, etc. Notez que _y_ se trouve ici rendu dans le plus ancien latin par _u_ qui n’est pas _i_, comme le veulent les Grecs modernes. Il est remarquable encore que dans l’ancien idiome scythique, appelé _sanscrit_, avec lequel le grec et le latin ont de nombreuses analogies, l’addition de la lettre sifflante _s_ est d’un usage fréquent au commencement des mots, comme pour leur donner plus de grace. L’introduction de l’_r_, qui s’y pratique aussi dans le corps des mots mêmes, est une autre indication d’énergie et de contraction dans la fibre, qui cadre très-bien avec l’origine présumée de ce peuple.

[37] Et du mot _sal_, signe d’hospitalité, est venu le mot _sal-us_, _salutation_ de celui qui la demande ou qui la donne.

Désormais, munis de la connaissance de toutes les voyelles et consonnes des langues d’Europe, nous allons nous en faire un instrument sûr et commode pour apprécier et classer les prononciations de l’Asie, et obtenir par ce moyen l’alfabet le plus général que l’on ait dressé jusqu’à ce jour.

CHAPITRE IV.

§ Ier.

_Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe, et de ses analogues._

Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet _unique_, ou du moins _semblable_ en ses figures et en sa construction: les peuples de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois, mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare, arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc.

Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la communication des esprits, par conséquent à la diffusion des connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait, le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si différens? Si le modèle est _un_, pourquoi ses copies n’auraient-elles pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine, si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles, divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature; le temps fera le reste.

[38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore.

[39] Le latin, ou, si l’on veut, le français.