L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 6

Chapter 63,361 wordsPublic domain

Maintenant dans la syllabe _Na_, si l’on introduit _I_, faisant _Nia_, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue contre le palais, on forme une autre consonne que les Français peignent par _gn_, comme dans _signe_, _digne_, _indignation_, _ignorance_: les Italiens de la même manière prononcent _degno_; les Anglais, par l’inverse _ing_, comme dans _ring_, anneau; _thing_, chose; _king_, roi; enfin les Espagnols par _ñ_, qu’ils appellent _n_ avec _tildé_, c’est-à-dire avec un trait: l’alfabet espagnol a le mérite ici de s’être préservé du défaut des précédens, qui emploient deux ou trois lettres à peindre une seule consonne aussi simple que D et B. Car _gn_ en _digne_, en _degno_, en _king_, etc., est un contact aussi indivisible que les autres consonnes: la lettre espagnole _ñ_ étant commode et connue, il faut la conserver dans l’alfabet général.

Enfin si l’on appuie le milieu de la langue contre le voile du palais, et que l’on fasse passer plus de son par le nez que par la bouche avant de rompre le contact, on formera encore une consonne nasale, inconnue en Europe, mais très-usitée dans l’Inde, et qui, dans les recueils d’alfabets indiens, est désignée sous le nom de _nga_ (voyez Alfabet de l’Encyclopédie, pl. XIX, article Consonnes, figure 5). Pour bien saisir cette consonne, il faut l’entendre, comme j’en eus l’occasion au Kaire, de la part de trois Malabares qui revenaient de Constantinople: elle me frappa dans les mots _nganngani-nganan_ (formule de bonjour). Ces trois consonnes paraissent mériter le nom spécial de _nasales_.

Une cinquième famille se forme en repliant la pointe de la langue contre le palais, à l’origine de la gencive des dents incisives: de ce contact résulte la consonne _La_, dont la valeur et le signe sont les mêmes pour toute l’Europe. Cette consonne se change ou se confond quelquefois avec la consonne _Na_; notre peuple dit _Écolomie_, pour _Économie_; _canneçon_, pour _caleçon_; ceci indique une analogie de formation entre _La_ et _Na_, mais il y a cette différence que pour _Na_, la pointe de la langue serre les dents elles-mêmes, et que pour _La_, elle se replie, s’élève et s’appuie plus doucement contre les gencives et le palais.

Si dans la syllabe _La_, on introduit _i_, faisant _Lia_, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue _aplatie_ contre le palais, on obtient une autre consonne, que les Français peignent par _ill_, dans les mots _fille_, _famille_; les Espagnols par _ll_, dans les mots _llanos_, _llorar_; les Italiens par _gli_, dans _figlia_, _famiglia_; etc. Cette consonne n’a point lieu chez les Anglais et les Allemands qui y substituent notre syllabe ordinaire _li_.

Dans un alfabet régulier, on pourrait sans choquer les yeux, introduire un L ayant le tildé par-dessous.

Il existe encore une autre consonne appartenant à cette famille, mais dont je ne connais d’exemple que chez les Polonais; c’est ce qu’ils appellent _L_ barré. Pour former cet _L_, la langue se replie fortement vers le fond du palais, et par ce moyen elle opère une cavité singulière dans la gorge: l’on n’a d’idée de cette prononciation qu’en l’écoutant attentivement, et elle reste difficile à imiter; mais il est facile de classer la lettre[24].

[24] Dans les chansons anglaises, lorsque la voix se repose sur une finale de vers terminée en _le_, comme dans _little_, _bubble_, il m’a semblé que cette prononciation _ble_ et _tle_ avait quelque chose d’analogue à l’_l_ barré.

Cette classe a mérité le nom de _linguale_.

La langue, à raison de sa souplesse, pouvant se mettre en contact avec les diverses parties de la bouche, parvient aussi à former presque seule une et même deux consonnes que l’on peint par la lettre _R_, et que je place en sixième classe.

Je dis _deux_ consonnes, parce qu’après avoir écouté avec attention les Anglais prononcer leur _R_ en certains mots, je reste convaincu qu’ils ont deux _R_ bien distincts; l’un celui que prononce toute l’Europe (_Ro_), dans lequel la pointe de la langue légèrement appuyée contre les gencives supérieures, ne laisse sortir le son qu’en subissant trois ou quatre vibrations très-marquées à l’oreille: on les entend dans les mots _je frapperai_, _je porterai_; _to trust_ (confier), _the frost_ (la gelée): dans l’autre _R_, la langue ne subit point de vibration sensible; mais elle laisse passer avec gêne un son froissé, qui porte à l’oreille la sensation d’un son bègue; par exemple, dans les mots _sir_ (monsieur), _fur_ (fourrure), _warm_ (chaud); quiconque écoutera bien ces mots, s’apercevra que l’_R_ n’y est point vibré à notre manière, et qu’il est réellement un _R_ distinct, un _R faible_ ou _doux_, dont l’alfabet arménien semble offrir un autre exemple; car les Arméniens comptent deux _R_ aussi, l’un rude, nº 28 de leur alfabet, l’autre _R_ doux, nº 32.

Cet _R_ faible est une des prononciations auxquelles les Anglais reconnaissent le mieux un étranger: le mot _sir_, lui seul, est une pierre de touche d’autant plus fine, que l’_i_ n’est pas ce qu’il semble, mais bien cet _E_ gothique tenant de l’_o_ et de l’_eu_, dont j’ai parlé.

Pour ne pas confondre ces deux lettres, donnons à l’_R_ vulgaire son nom grec _Ro_, et à l’_R_ anglais son nom national _aR_.

Entre _Ro_ et _La_ il y a une analogie de mécanisme qui explique pourquoi l’une de ces lettres se change quelquefois en l’autre; par exemple, pourquoi le mot latin prononcé _lousciniola_, est devenu notre français _rossignol_: ici entre _R_ et _L_, il n’y a de différence que les vibrations du bout de la langue: cette classe ou famille est notre sixième.

La septième est celle des deux consonnes dites _sifflantes_, dans la plupart des langues: elles se forment en rapprochant les deux dentiers, et en appuyant le bout de la langue contre la jointure des incisives hautes et basses: de ce contact et du bruit de l’air sifflant il résulte une consonne douce ou faible, peinte par _zed_, et une consonne plus ferme, peinte par _Sa_.

De leur analogie ces deux prononciations sont fréquemment confondues chez les Français et les Allemands, mais en ce sens que la forte _S_ dégénère en la faible _Z_: on écrit _rose_, on prononce _roze_. Il a plu aux imprimeurs d’user de cette licence au point d’écrire _hasard_, au lieu de _hazard_, selon l’ancienne et véritable orthographe; de cette manière rien n’est fixé, et les difficultés de lecture se multiplient pour l’étranger. Chez les Allemands, _Z_ n’est pas simple, c’est un composé de _DS_, d’autant plus vicieux que _D_, consonne faible, se lie mal à _Sa_, consonne forte, et que malgré soi on prononce _DZ_, ou _ts_; les Italiens sont dans le même cas.

Il est assez singulier qu’en quelques pays on ait la fantaisie de supprimer totalement l’_S_ devenu _Z_ au milieu de certains mots: ainsi dans notre ancienne Bourgogne le peuple dit volontiers _mai-on_ pour _maison_, _ré-on_ pour _raison_. A mesure que le langage est plus pratiqué, il tend à ce qu’on appelle _s’adoucir_, c’est-à-dire que la bouche supprime, ou amincit les consonnes pour prononcer plus coulamment et plus vite.

Si la pointe de la langue s’élève et s’appuie légèrement contre la paroi des dents incisives supérieures, il en résultera deux autres nouvelles consonnes, toujours l’une _douce_, et l’autre _ferme_, qui ne sont usitées que par les Anglais en Europe (on pourrait les nommer demi-sifflantes). Ils peignent l’une et l’autre par _TH_, ce qui est un double défaut; d’abord, parce qu’elles sont l’une et l’autre indivisibles; en second lieu, parce que _H_ se trouve ici sans motif, puisqu’il n’y a pas plus d’aspiration que dans _Sa_ et _Zed_: enfin parce que dans les mots anglais _this_, _there_, _those_, _th_ est aussi doux que _zed_, tandis que dans les mots _thick_, _think_, _with_, il est ferme et sec, comme dans _Sa_. Je dis que les Anglais _seuls_ en Europe ont l’usage entier de ces deux consonnes: cela me semble vrai en ce que les Grecs qui ont le _Th_ dur dans leur _thita_, et les Espagnols dans leur _Ç_ et dans _Zed_, n’ont point le _Th_ doux des mots anglais _this_, _those_, _there_.

Nous verrons que l’alfabet arabe contient ces deux lettres, l’une, nº 4, nommée _ta_; l’autre, nº 9, nommée _zâl_: comme elles ont des figures tout-à-fait différentes, il est clair que les auteurs de cet alfabet ont prononcé l’une et l’autre de ces consonnes: aujourd’hui elles ne sont réellement prononcées que chez quelques tribus de Bédouins; et la majeure partie des Arabes leur substitue tantôt le _T_ ou l’_S_, tantôt le _Z_ ou le _D_.

Pourquoi le _TH_ dur ou _thêta_ se trouve-t-il une des consonnes les plus répétées dans l’idiome _berbère_, c’est-à-dire dans la langue des indigènes disséminés sur la côte-nord de l’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’à Maroc? Leurs ancêtres en des temps reculés eurent-ils quelque analogie d’origine avec les indigènes d’Arabie, ou tiendraient-ils cette consonne du langage phénicien que répandit la domination de Carthage?

Une neuvième famille est peinte en français par les lettres _ja_, et par le composite _che_ (_sh_ anglais, _sch_ allemand, etc.), qui donne lieu à plusieurs remarques.

La formation de ces deux consonnes ne laisse pas d’être compliquée; les lèvres y concourent assez peu; les deux dentiers sont rapprochés, la langue ne les touche point par sa pointe, mais bien par ses deux côtés, en se relevant vers son milieu, pour serrer plus ou moins les bords du palais. Si ce contact est ferme, il produit la consonne _che_, comme dans _chercher_: s’il est doux, il produit le faible _ja_, comme dans _jamais_, _jadis_; l’une et l’autre se trouvent dans le mot _joncher_. Plusieurs grammairiens français ont proposé pour ces consonnes l’épithète de _chuchotantes_: elle peut convenir dans notre langue et dans celle des espagnols qui disent aussi _cuchuchear_ pour _chuchoter_; mais que signifiera-t-elle pour les Italiens, les Anglais, les Allemands, qui rendent ce mot par _sousourrar_, to _whisp_, _pispern_ et _flüstern_? (Les Latins disaient _mussitare_): un alfabet général ne peut guère s’accommoder de ces dénominations nationales. Le _ja_ et le _che_ n’ayant point existé chez les Grecs et les Latins, ce fut pour nos grammairiens du moyen âge un embarras de peindre ces prononciations: il se fait sentir dans tous les alfabets d’Europe, par l’incohérence de leurs signes représentatifs. Dans l’Anglais notre _ja_ n’a point de lettre propre, et cependant il est prononcé correctement dans les mots _pleasure_, _measure_, équivalens à _plejer_, _mejer_; en outre il y est fréquent sous le composé _dj_, et _gé_, _gi_: par exemple le mot _juge_ est prononcé _djodje_[25].

[25] Wallis n’a pas bien analysé cette consonne, puisqu’il a cru que _gé_ se formait de _D_ et de _y_ (faisant dyé), et que _Ké_ se formait de _Ty_ (faisant tyé). L’art n’est pas si facile que l’on pourrait croire.

Chez les Allemands, notre j ne vaut que _i_: ils disent _iong_, et non pas _jong_, de manière qu’ils n’ont réellement point cette consonne. Il en résulte un grand embarras pour leurs voyageurs en Asie, lorsqu’il leur faut écrire les mots persans et turcs où elle se trouve pure, et les mots arabes où elle est en composé, comme dans _djebel_ (montagne), _djamil_ (beau): en ce cas ils emploient les combinaisons _dsj_, _dzj_, qui ne font qu’embrouiller: aussi en lisant les relations, d’ailleurs estimables, de Niebuhr et de Seetzen, nous ne comprenons rien à leurs mots géographiques, si l’original n’est à côté.

Chez les Italiens le _ja_ n’existe point simple mais combiné avec le _D_; ils prononcent _djusto_, ce qu’ils écrivent _giusto_: ceci donne lieu à deux remarques: 1º que la lettre _g_, a le tort de représenter, elle seule, les deux consonnes _d_ et _j_; 2º que l’_i_ n’est ici qu’une véritable cheville insérée pour empêcher qu’on ne dise _gusto_, qui signifierait _plaisir_; par conséquent cet _i_ cesse d’être une lettre, car il ne représente rien: voilà encore un défaut commun dans nos alfabets. Le français en offre l’exemple dans les mots _changea_, _mangea_, où l’_e_ ne sert que de plastron entre le _g_ et l’_a_, pour l’empêcher de faire _ga_. Le même vice se trouvait ci-devant dans les mots _forcea_, _commencea_, avant que l’on eût introduit le _ç_, qui aujourd’hui fait _força_, _commença_, etc.[26].

[26] L’idée de cette cédille paraît encore être due au médecin _Jacques Dubois_, car il avait proposé de mettre sur le c un s, que l’on a mis dessous (Ç).

Les Espagnols ont bien la lettre _j_, mais ils la prononcent comme le _ch_ allemand dans _buch_ (livre), ainsi que nous le verrons: ils ne disent ni _ja_, ni _dja_, à notre manière.

Notre _che_ français éprouve encore plus de variantes: les Anglais le peignent _sh_, les Allemands _sch_; les Polonais _sz_; les Italiens _sci_; les Portugais _x_; les Espagnols ne le prononcent point simple, mais seulement composé de _tch_. C’est aussi la manière défectueuse dont les Anglais prononcent leur _ch_.

Les Russes et les Asiatiques ont été plus habiles, ou plus heureux: ils ont tous une lettre appropriée à cette consonne.

Le désordre qui résulte de toutes ces variantes dans nos alfabets européens devrait être un motif suffisant de convenir d’une lettre commune, mais l’habitude y opposera de longs obstacles: heureusement cette habitude n’étant point établie ou affermie relativement aux langues asiatiques, je m’en prévaudrai pour proposer un signe nouveau dans mon projet d’alfabet[27].

[27] Les Polonais ont pour _je_ et pour _che_, deux modifications particulières, qui en sont comme des diminutifs. Ils prononcent _ja_ et _cha_ en plusieurs cas, avec une sorte de mignardise qui en fait presque deux lettres nouvelles.

Une dixième famille succède à celle-ci par droit d’analogie en sa formation: la langue demeurant dans la position de _ja_ et de _che_, si au lieu de laisser passer l’air sifflant qui caractérise ces deux consonnes, on colle la langue au palais, ce _contact_ produit deux autres consonnes, l’une forte qui doit s’écrire _ké_, et que les Français prononcent dans _question_, _quelqu’un_; l’autre douce, que les Français prononcent dans les mots _gué_, _guérison_: c’est ce qu’ils appellent le _g mouillé_. Nous examinerons cette épithète.

Dans la peinture de ces deux consonnes, tous nos alfabets sont remplis d’irrégularités qui, pour être consacrées par l’usage, n’en sont pas moins déraisonnables. Dans tous les syllabaires, on commence par épeler _ga_, _go_: mais quand _g_ vient en présence de _e_ et de _i_, sa valeur change; il devient jé, ji; il passe réellement d’un organe à un autre, puisque _ga_ et _ja_ sont deux diverses positions de la langue: il change même encore devant _u_; car dans _gu_, le _g_ est _mouillé_: pour être conséquent, après avoir dit _ga_, _go_, l’on devrait dire _gué_, _gui_, et pourtant on ne le serait pas encore; car on convient que dans _ga_, _go_, le _g_ est _dur_, et que dans _gué_, _gui_, il est _mouillé_: pourquoi cette nouvelle inconséquence? Il faut l’avouer; elle a sa cause dans la nature même des organes, qui éprouvent de la difficulté à prononcer sur _e_ et sur _i_ le _g_ comme il l’est sur _a_ et sur _o_: il faudrait presque dire d’un seul temps _gaé_ ou _goé_, et cela est difficile, parce que les voyelles _é_ et _i_ comportent un resserrement, un aplatissement de la langue, qui ne s’accommodent point avec la consonne _ga_, comme nous le verrons.

Ces irrégularités causent beaucoup de peines aux pauvres enfans qui apprennent à lire: la justesse native de leur esprit n’entend rien au commandement qu’on leur fait: pour épeler _ga_, on leur dit épèle _jé_ plus _a_, et dis _ga_; mais, répondent-ils, _jé_ plus _a_, doit faire _ja_. Ils ont raison: et le maître a d’autant plus tort qu’ici sa méthode est fausse de toutes manières; car, pour se redresser, s’il épèle comme quelques-uns _ga_, _gué_, _gui_, _go_, _gu_, _gou_, je lui objecte que selon ses propres définitions _g_ est ce qu’il appelle _dur_ dans _ga_, _go_, _gou_; qu’il est mouillé dans _gué_, _gui_, _gu_; tandis que dans _g-é_, comme on l’épèle, il est le _jé_ d’une autre famille; ces états sont tout-à-fait divers. Maintenant sachons ce que signifient les épithètes de _g dur_ et _g mouillé_.

Dans le _mouillé gu_, _gué_, _gui_, la langue portée quarrément en avant, forme son contact avec la partie antérieure et moyenne du palais: elle s’y colle à plat.

Au contraire dans le _g_ dur, _ga_, _go_, _gou_, elle se retire quarrément en arrière, et se relevant vers sa racine, elle forme son contact avec le palais à la racine du voile. De là deux sensations de contact, et deux classes de consonnes distinctes à l’oreille; l’une, _classe de mouillées_, divisée en forte et en faible, savoir _gué_, si l’on appuie légèrement, et _ké_, si l’on appuie plus ferme: l’autre classe _dure_ également divisée en consonne faible _ga_, et en consonne forte _ca_. L’on n’a peut-être jamais bien remarqué ces différences, mais elles n’en sont pas moins positives: outre celles de la formation, il y a encore cette circonstance que _gué_ et _ké_ sont déclinables régulièrement et commodément sur toutes les voyelles, et forment avec chacune d’elles une syllabe d’un seul temps, comme on peut le voir dans le tableau suivant:

_guia_, _gué_, _gui_, _guio_, _guiou_, _gu_, _guê_, etc. kia, ké, ki, kio, kiou, ku, kê.

Ce n’est pas ma faute si les syllabes _guia_, _guio_, _guiou_, sont composées de plusieurs lettres: c’est la faute de l’alfabet qui n’a point établi le _g_ particulier, qu’ensuite il a fallu spécifier par le nom de _mouillé_. La syllabe _gu_, qui pour nous a cette qualité, s’étant trouvée régulière, c’est-à-dire formée d’une seule consonne et voyelle, on lui a emprunté son _u_, sans lequel les autres lettres dérogeraient et feraient _gia_, _gié_, _gi_: on voit que _u_ n’est ici qu’une cheville: cette observation s’applique au _kia_, _kiou_, relativement à l’_i_.

Dans la classe _dure ga_ et _ca_ il y a cette différence que ces deux consonnes ne se déclinent pas commodément sur toutes les voyelles. L’on dit bien _ga_, _go_, _gou_, _ca_, _co_, _cou_, et même encore _gue_ et _que_ par _e_ muet (di_gue_, bri_que_); mais l’on ne trouve plus la même facilité, comme je l’ai déjà dit, à prononcer _ga_ et _ca_ sur _i_ et sur _u_: on retombe comme malgré soi dans le mouillé _gué_, _ké_, _gui_, _ki_: il aurait fallu que dans cet état _dur_, les lettres _ga_ et _ca_ eussent un signe particulier pour les distinguer de _gué_ et de _ké_, et encore plus de _gé_. C’est à quoi j’ai eu égard dans mon alfabet européen asiatique, et par la suite les étymologistes en sentiront toute l’utilité.

Mais d’où viennent ces épithètes bizarres de _mouillé_, de _dur_? je crois en apercevoir la raison: les grammairiens français ayant voulu rendre sensible, aux étrangers sur-tout, la différence de _L_ ordinaire (notre _La_) et de _ill_ ou _lle_ (_brille_, _fille_), ils ont trouvé que le meilleur moyen était de citer en exemple un mot où cette dernière se prononçât: ils auraient pu citer _famille_, _failli_, _taillé_, ils ont préféré le mot _mouillé_, sans doute parce qu’il leur a semblé que dans _llé_, la langue, en se détachant du palais, se faisait réellement sentir comme _mouillée_ de salive. Ce terme une fois imaginé, l’on s’en est servi pour d’autres états, avec moins de justesse peut-être, mais avec l’utilité d’établir une distinction désirable: et remarquez que dans tous ces états _llé_, _gué_, _ké_, la langue serre le palais, et ne s’en détache qu’en formant nécessairement la voyelle _i_, qui leur donne un caractère commun; tandis que dans _ga_, _go_, _ca_, _co_, le contact a quelque chose de rond[28], qui amène comme nécessairement les voyelles ouvertes _a_, _o_, et ne revient que par effort sur l’_e_ fermé et sur _i_; ce mécanisme est si vrai, que je le retrouve dans toutes les langues.

[28] «Quintilien indique positivement cet effet, lorsqu’il dit, page 64, _et_ Q _cujus similis effectu specieque, nisi quod paullum a nostris obliquatur, Kappa apud Græcos_, etc.»--Et le Q qui ressemble au K grec de valeur et d’espèce, si ce n’est qu’il est plus _courbé_ (ou _arrondi_) par nos Latins.

J’appelle donc ma dixième classe _les deux mouillées gué, ké_; et ma classe onzième, les deux _dures ga, co_, en me proposant de ne jamais confondre leurs signes dans un alfabet général.

J’ai dit que l’alfabet italien, irrégulier comme le nôtre en déclinant _ga_, _gé_, _gi_, prononçait _ga_, _dje_, _dji_, ce qui est vicieux: pour dire _gué_ et _gui_ il a imaginé d’insérer _h_ après _g_ et d’écrire _ghé_, _ghi_: mais que fait ici cet _h_ quand il n’y a aucune aspiration, dont il soit le signe?

Dans l’alfabet espagnol, _ge_, _gi_, ne fait point _gué_ ou _djé_, mais il devient la gutturale _ch_ des Allemands et des Écossais, qui est l’Χ grec en certains cas.

Chez les Anglais il y a moins d’irrégularités, puisqu’ils mouillent volontiers le _g_ et le _k_ devant toutes les voyelles: ils disent plutôt _guiap_ que _gap_, _kiâlm_ que _câlm_, et ils prononcent _guillespie_, quoiqu’ils écrivent _gillespie_.

Les Allemands ont aussi leurs irrégularités, puisqu’à la fin des mots le _g_ devient habituellement gutturale _ch_, forte ou faible, et que cela même lui arrive en certains dialectes au milieu des mots: par exemple _ego_ est prononcé _echo_ (ejo espagnol). En d’autres dialectes on le prononce à la hollandaise, en lui donnant la valeur du _gamma_ grec, ou grassèyement doux dont nous parlerons. Par exemple _geogra_phia: chronolo_gia_.

Les irrégularités du _g_ mouillé se retrouvent naturellement dans le _ké_ qui est sa nuance forte. Les Français ne peuvent écrire _kia kio_ qu’en introduisant _i_; long-temps même ils ont repoussé ce _k_ grec et n’ont voulu le rendre que par _qué_, sujet à bien des équivoques, car on ne sait quelquefois si _quia_ doit se prononcer _cuya_ ou _kia_.

Les Italiens emploient ici la même cheville que pour _g_, et écrivent _che_, _chi_, pour ne pas dire _tche_, _tchi_ sur les syllabes _cé_, _ci_: mieux valait adopter le _k_, écrire _ké_, _ki_. Les Allemands qui ont retenu du grec le _kappa_ sont moins embarrassés, mais ils sont encore irréguliers dans leur manière de le syllaber, _ca_, _tsé_, _tsi_, _co_, etc.

Les Anglais, en mouillant, tantôt _c_ devant _a_ comme dans _calm_, et même devant _e_ comme dans _cape_, tantôt en ne le mouillant pas comme dans _cook_, ou en le prononçant _s_ comme dans _sity_ (_city_), prennent leur part de toutes ces anomalies.

On peut dire que cette lettre _c_ est une pierre de scandale dans tous les alfabets d’Europe: aucun ne la décline régulièrement, excepté le Polonais qui dit _tsa_, _tse_, _tsi_, _tso_, _tsu_, etc. Encore ici se trouve le vice de représenter deux consonnes par une seule lettre.

Chez les Italiens devant _e_, _i_, le _c_ devient _tché_, _tchi_: chez les Français il se dit _sé_, _si_, avec la bizarrerie de redevenir _k_ s’il est suivi d’une consonne, comme dans _perfection_, etc.