L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 5
Après les diverses voyelles que je viens de décrire, je ne vois plus que les quatre nasales _an_, _on_, _in_, _un_, qui passent mal à propos pour n’exister que dans le français, et qui néanmoins se trouvent dans plusieurs langues de l’Asie et même de l’Europe. Par exemple, les Polonais prononcent _on_ et _in_ comme nous, et les peignent judicieusement par un signe simple _ą_ pour _on_, et _ę_ pour _in_. Si les Anglais et les Allemands, n’en ont pas fait une telle distinction, ils ne profèrent pas moins le son, surtout lorsque _an_, _on_, _in_, sont suivis d’une consonne. Par exemple, _anker_ (ancre), _ingber_ (gingembre).
Les grammairiens français ont assez long-temps hésité s’ils admettraient pour voyelles ces quatre prononciations, sans doute par la raison qu’ils les voyaient toujours figurées par plusieurs lettres: mais si, comme il est de fait, les nasales _an_, _on_, _in_, _un_, sont aussi indivisibles que _A_, _E_, _O_, elles sont aussi réellement des voyelles. Il y a seulement cette circonstance particulière que dans leur peinture, comme dans leur prononciation, la consonne nasale _n_ est toujours prête à se montrer lorsqu’elle est suivie d’une voyelle; tandis qu’elle reste cachée, si elle est suivie d’une consonne. Par exemple, dans les mots _un œuf_; _un animal_, la nasale _un_ semble se décomposer en _U_, qui reste seul, et _n_, qui se joint à _animal_, u-nanimal; tandis que dans les mots _un bœuf_, _un cheval_, cette même nasale _un_ reste indivisible. La même chose se remarque dans les mots _bon ami_, etc., _l’an passé_, etc.
Cette nature mixte vient de ce que le son partagé entre la cavité _du nez_ et celle de la bouche porte à l’oreille une sensation d’un genre que les autres voyelles n’ont pas. Ceci nous mène à faire une remarque qui n’a pas encore été citée, ou du moins développée; savoir, qu’il existe une voyelle purement _nasale_, ou _son_ émis par le seul canal du nez, la bouche restant parfaitement close: chacun peut s’en convaincre; et dans l’essai que l’on en fait, l’on s’aperçoit qu’il s’y joint une sorte de consonne qui porte à l’oreille une sensation à peu près comme _kn_. Cette espèce de _k_ est formée par l’application du voile du palais contre l’arrière-bouche; et si cette application est plus faible, il en résulte un g-n. Ces prononciations ne sont représentées par aucune lettre dans les alfabets, et cependant mon oreille croit bien les entendre dans les mots allemands qui finissent en _ken_, comme _saken_ (ensacher), _brocken_ (émiéter), même un peu dans les mots anglais _broken_, _spoken_, etc.
Importante ou non, cette remarque doit tenir sa place dans l’analyse générale des prononciations.
Quant aux nasales _on_, _an_, _in_, _un_, mon oreille les entend dans les langues turque, persane, même dans l’arabe et dans les échantillons d’indien, malabare et de Bengali, qui ont été à ma portée: elles se trouvent surtout à la fin des mots, comme une sorte de repos à la respiration nonchalante et fatiguée par la chaleur; sous ce rapport elles ont de l’analogie avec l’E muet, qui est le _son_ de _repos_ des hommes du nord: ainsi la nature a fait les premiers frais de ces habitudes, et l’imitation les a implantées. Il est probable que primitivement ces finales _on_, _en_, _in_, _un_, ne furent point partie intégrante des mots, et qu’elles n’y ont été ajoutées que par la suite; que, par exemple, dans l’ancien allemand, les infinitifs ne se terminaient point par _en_, comme dans _haben_, _läben_, _glauben_ (croire), _fragen_ (s’informer), mais qu’ils se disaient nûment _hab_, _läb_, _glaub_, _frag_, comme il arrive encore chez les Autrichiens, les Bavarois, etc.
Il appartient aux savans de cette langue de nous donner la solution de cette question dont les rameaux s’étendent jusqu’au _sanscrit_, qui, de jour en jour, se décèle davantage pour être la souche de tous les idiomes gothiques.
Maintenant si nous résumons toutes les voyelles décrites, nous en trouvons dix-sept, y compris les quatre _nasales_, par conséquent treize seulement dans l’acception vulgaire: ce nombre treize est celui du grammairien _Beauzée_, qui, parmi nos modernes, passe pour avoir le mieux étudié cette question (il a écrit en 1767). Néanmoins entre son tableau et le mien, il y a des différences essentielles: Beauzée compte quatre _E_; mais il veut que dans _fer_, _mer_, _amer_, _è_ soit différent de _Ê_ dans _faire_, _maire_, _tête_, _fête_, etc. Cela peut se dire strictement parlant, mais la différence consiste plutôt en ce que dans les mots _fer_, _mer_, _Ê_ est plus bref que dans les mots _faire_, _maire_: aussi les grammairiens antérieurs, tels que Regnier, Dangeau, etc., n’ont-ils point fait cette distinction en citant les mêmes mots pour exemples; et lors même qu’on la ferait, l’on ne pourrait se dispenser d’admettre à plus forte raison le _ée_ que j’ai établi, lequel a une différence bien autrement caractérisée, encore qu’aucun de ces savans n’en ait tenu compte. Je diffère encore de Beauzée, en ce que, comptant comme moi deux _eu_, il veut les trouver dans les mots _jeûneur_ et _jeunesse_, qui, selon moi, se ressemblent trop. _EU_ dans _jeûneur_ est bien mon _EUX_ profond; mais dans _jeunesse_, _EU_ n’est point assez ouvert; il ressemble à _peu_, _feu_, etc., et non à _EU_ dans _peur_, _cœur_, _sœur_, qui est très-différent. Du reste, nous admettons deux _a_, deux _o_, un _ou_, un _i_, un _u_; mais je blâme et rejette comme inutiles et embrouillés ses _classemens_ de voyelles en _constantes_ ou _variables_, _retentissantes_ ou _graves_, _labiales_, _orales_, _aiguës_, etc. Tout cela n’est bon qu’à embarrasser l’esprit. J’en dis autant des _dentales_ et _palatales_ de Wallis, comme s’il y avait des voyelles où les dents et le palais fussent plus particulièrement utiles.
Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1695) avait compté aussi treize voyelles, mais il y comprenait les quatre nasales: par conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue la _voyelle_, que la majorité des académiciens ne put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphthongues _OU_, _EU_, qui réellement ne sont pas diphthongues, mais _digrammes_, c’est-à-dire doubles lettres. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux _A_, les deux _O_, ni les deux _EU_.
Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier Desmarets, chargé par l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le dictionnaire, n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en établissant d’abord six voyelles, il commit la faute de présenter _y_ et _i_ comme différens, lorsque de fait leur son est le même; et dans l’exposé confus, embarrassé, qu’il fit de toute sa doctrine, il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine encore dominante. A ce sujet je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination, et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité croissante, l’inerte majorité, moins par conviction que par imitation, entre et défile dans le sentier de la vérité.
Par suite de controverses qui eurent lieu à l’époque dont nous parlons, quelques grammairiens voulurent compter plus de treize voyelles, en observant que, pour une oreille exercée à la prosodie française, il y avait réellement trois _A_, trois _O_, trois _EU_, etc. Cela est vrai, et l’observation de leurs nuances se fait sentir dans une prononciation élégante. Mais, parce que le sens des mots n’en est pas matériellement changé, j’ai cru inutile de les porter en compte, surtout lorsque les langues étrangères ne m’en ont point fait sentir la nécessité. La science est déjà par elle-même assez subtile, sans la compliquer davantage: je n’aurais même pas établi deux _I_ et deux _OU_, si l’obligation ne m’en eût été imposée par l’alfabet arabe et par ses analogues, où nous verrons toute l’utilité de cette distinction. D’ailleurs, au moyen des accens français, auxquels nous sommes habitués, j’ai pu la faire sans introduire de nouveaux caractères; que si l’on veut faire entrer en ligne ces deux doublemens, encore qu’ils ne diffèrent que dans leur mesure longue ou brève, l’on n’aura pas plus de quinze voyelles, et au total dix-neuf avec les nasales: je ne crois pas que les langues d’Europe en aient davantage. L’arabe en Asie nous fournira ses trois gutturales qui feront vingt-deux. Le russe en ajoutera peut-être encore une: nous aurions alors vingt-trois signes de voyelles. Supposons vingt-cinq: nous allons voir que toutes les consonnes connues ne passent guère trente-quatre à trente-cinq; nous aurons donc un total de cinquante-huit à soixante lettres, formant un alfabet universel capable de peindre toutes les langues, et de remplir à lui seul les fonctions de plus de trois mille caractères, soit simples, soit syllabiques, dont se composent présentement les divers alfabets. Que de précieux avantages en cette simplicité!
Les Français, épris de leur langue, pourront lui faire un mérite de réunir plus de voyelles qu’aucune autre: les Italiens, les Espagnols pourront s’applaudir de n’en avoir que sept ou huit: ce sont là de ces vanités nationales qui, comme celles des individus, ne se fondent que sur les habitudes et le dédain de ce que l’on ne connaît pas[20]: pour l’esprit qui connaît ou qui étudie, chaque chose a son inconvénient et son mérite: mais on ne peut disconvenir que, relativement à l’alfabet, le nôtre français n’offre aucune compensation pour les vices de toute espèce dont il abonde, ne fût-ce, par exemple, que pour avoir trente-sept ou trente-huit manières d’écrire la seule nasale _AN_, _blanc_, _quand_, _quant_, _ans_, _ants_, _ands_, _am_, _en_, _ens_, etc. Ce vice n’est guère moindre dans l’alfabet anglais, qui, selon mon calcul, compte cinquante-huit combinaisons de lettres pour peindre dix ou onze voyelles que l’idiome prononce. Je n’ignore pas que quelques grammairiens anglais en veulent compter davantage: la vérité est que, de l’aveu de tous les étrangers, presque aucune voyelle anglaise n’a un caractère décidé, et un son parfaitement semblable aux voyelles du continent. La bouche et le gosier d’un Anglais, comme je l’ai déjà remarqué, prennent pour l’acte de parler une disposition particulière à cette nation: il y a quelque chose de creux dans les sons, et une tendance singulière à les cumuler, c’est-à-dire à former des diphthongues des voyelles multipliées. Les esprits observateurs et judicieux, dont cette nation abonde, ont déjà fait de semblables remarques, et ont proposé des moyens ingénieux de fixer la prononciation en corrigeant l’alfabet: ce sujet est hors de ma sphère. Tout ce que je vois clairement, c’est qu’avec l’écriture anglaise, telle qu’elle est, il est impossible de peindre les langues étrangères malgré le haut intérêt, je ne dis pas scientifique, mais commercial, qui en résulterait pour la nation, sur-tout vis-à-vis des langues asiatiques[21].
[20] Avec cette différence que la vanité de l’_individu_ trouve à chaque instant des contre-poids qui la ramènent vers l’équilibre de la raison, tandis que les vanités accumulées d’une nation s’encouragent électriquement à devenir rebelles et intraitables.
[21] Aussi dans les vocabulaires des langues sauvages que dressent leurs voyageurs, un même mot sera lu de diverses manières par les Anglais même les plus habiles.
CHAPITRE III.
_Détail des Consonnes._
Nous avons déjà vu que la consonne est un _contact_ de certaines parties de la bouche, lequel étant _non sonore, muet_ par lui même, ne peut être entendu et proféré qu’autant qu’il est suivi d’une _voyelle_, ou _son vocal_ qui le manifeste: de là résulte que dans un alfabet bien construit une première règle à observer, à exiger, est de n’appeler les consonnes qu’en prononçant la voyelle _après_ chacune d’elles, et _non avant_. Nous trouvons cette règle observée chez les Grecs anciens, chez les Arabes modernes, et, par induction, chez leurs maîtres communs, les Phéniciens et les Chaldéens. Pourquoi les Latins, disciples des Grecs, y ont-ils dérogé en plusieurs consonnes? Pourquoi, par exemple, ont-ils voulu qu’au lieu d’épeler les lettres _fi_, _mu_, _nu_, _ro_, _si_, _lambda_, on dît _ef_, _em_, _en_, _er_, _es_, _el_? ne serait-ce pas que quelque grammairien subtil aurait remarqué que, dans l’émission de ces consonnes, il s’échappe un peu d’air, et que, pour ce motif, il aurait jugé convenable de les distinguer par cette forme, en leur donnant le nom de semi-voyelles? Je n’insiste point en ce moment sur cette question liée à l’analyse de l’alfabet latin, dont je compte traiter ailleurs; mon travail sur cette matière, sans être complet, est assez avancé pour m’autoriser à dire qu’aucun des grammairiens cités par Putschius n’a eu d’idées claires sur cette matière; que l’alfabet latin a été construit sur des principes moins habiles que l’alfabet grec; et que nos écoles modernes se sont soumises à beaucoup d’erreurs, en recevant sans discussion la doctrine des Romains. Aujourd’hui les principes que j’ai développés me mettent dans le cas de n’avoir pas besoin de ces guides, et je ne nommerai ou n’épellerai aucune consonne qu’en la faisant suivre d’une voyelle.
S’il était vrai que les grammairiens latins, et même leurs prédécesseurs, eussent fait une étude judicieuse et approfondie de la nature des consonnes, ils auraient dû s’apercevoir d’une circonstance remarquable dans la formation et dans la série de ces élémens; savoir: «que les consonnes marchent classées par la nature des organes qui servent à les produire, de manière que chaque _contact_ de deux organes forme deux consonnes, et quelquefois trois, qui ne diffèrent que par le degré d’intensité de ce contact, et qui, sous le nom de _fortes_, ou de _faibles_, d’_aînées_ ou de _cadettes_, sont absolument de la même famille.» Par exemple, les consonnes _Ma_, _Bé_, _Po_, proviennent également du contact des deux lèvres, avec la seule différence que ce contact est plus serré sur _pé_ que sur _bé_, et plus sur _bé_ que sur _mé_: la même chose a lieu pour _Té_, _Dé_, qui sont formés par le contact du bout de la langue avec le dentier supérieur; pour _Fé_ et _Vé_ qui le sont par le contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des incisives supérieures; ainsi des autres, comme nous le verrons en détail. Pourquoi, n’aperçoit-on aucune trace de cette observation dans les grammairiens latins, échos et disciples des Grecs, disciples eux-mêmes des Phéniciens? Pourquoi, dans l’alfabet de tous ces peuples, les consommes se trouvent-elles jetées pêle-mêle, sans égard à leurs analogies ou à leurs différences, et, qui plus est, mêlées aux voyelles, dont elles diffèrent si essentiellement? Après _A_ on voit _B_, qui est une labiale; puis _Gamma_[22], qui vient du milieu de la langue collée au palais; puis _Delta_, qui est une labio-dentale, puis la voyelle _epsilon_, etc. Si les inventeurs de ce système eussent connu l’ordre méthodique et naturel que je viens de citer, est-il probable qu’ils l’eussent négligé? je ne le puis croire, et j’y trouve un motif de m’affermir dans l’opinion _qu’ils n’ont point été aussi profonds_ dans l’art grammatical qu’on l’a voulu penser; bientôt l’analyse de l’alfabet arabe fournira de nouvelles preuves à cette opinion: laissant à part les idées de routine, je vais offrir un système plus régulier, plus étendu, et en même temps plus facile.
[22] Si dans le latin on trouve _Ca_ à la place de _Ga_, c’est par une confusion née de l’analogie de valeur, et aussi de la ressemblance approximative des deux anciennes lettres.
Je range d’abord les signes des consonnes par _familles_, ou _natures_ d’organes, et, commençant par les lèvres, je procède de proche en proche jusqu’aux consonnes du fond de la bouche; ensuite, pour dénommer ou _épeler_ chacune d’elles, je ne leur attache point une même et commune voyelle, ainsi qu’il est d’usage en notre Europe, où l’on épèle généralement Bé, Cé, Dé, Gé, Pé, etc. Cette manière a l’inconvénient de ne point assez marquer à l’oreille du disciple, surtout étranger, la différence entre une consonne qui lui est connue et sa pareille qui ne le lui est pas: je prends, par exemple, un Arabe, qui, dans sa langue, n’a que le _Bé_, et point le _Pé_: si je lui dis que _Bé_ n’est point _Pé_, il ne me comprend point, il répète _Bé_; mais si je lui dis que _Bé_ n’est point _Po_, son oreille est avertie de la différence, et son esprit commence à la chercher. D’après ce plan, j’ai dressé le tableau des consonnes que je joins ci à côté, et dont je vais donner l’explication détaillée. (Voyez le tableau, nº II.)
La première classe ou famille provient des deux lèvres qui par trois degrés de contact font entendre _Ma_, _Bé_, _Po_. Ces trois prononciations et leurs signes sont les mêmes pour toute l’Europe.
Dans _Ma_, le contact est faible: une portion du son s’échappe par le nez, et donne à cette consonne un caractère nasal.
Dans _Bé_, le contact est plus ferme. Il s’échappe moins d’air par le nez, ainsi qu’on le peut voir en y présentant une fine bougie allumée, dont la flamme varie moins que pour _Ma_. (La main doit séparer la bouche du nez.)
Dans _Po_, le contact est complet: aucun air ne s’échappe par le nez: ces trois nuances, ou degrés de contact, ont pour cause la souplesse des lèvres, laquelle ne se trouve point dans les autres organes de la bouche. _Ma_ peut s’appeler _labiale douce_ ou _faible_; _Po_, labiale _dure_ ou _forte_; _Bé_, labiale _moyenne_[23].
[23] On voit ici pourquoi de tout temps, en toute langue, il s’est fait des permutations habituelles de ces trois lettres, et pourquoi le _p_ se trouve altéré en _b_, le _b_ en _m_, selon que l’oreille trouve plus ou moins de grace à ces échanges: l’art des étymologies repose sur ce genre d’observations: l’alfabet arménien distingue deux _p_: l’un plus _dur_, appelé _piur_; l’autre plus _doux_, appelé _pien_. En transcrivant cette langue il faudrait également les distinguer.
La seconde classe des consonnes provient du contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des dents incisives supérieures. Si ce contact est doux, l’on entend _Vé_, s’il est plus serré, l’on entend le _Fi_ grec, qui est notre _Fé_ européen.
La lettre _Vé_ n’a point une même valeur dans toute l’Europe: les Allemands la prononcent _Fé_, par confusion du fort au faible. Ils disent _Fater_, au lieu de _Vater_, etc. S’ils veulent dire notre _Vé_ (du moins ceux du haut dialecte), ils écrivent le signe _W_, qui a l’inconvénient d’être usité dans l’écriture anglaise avec une valeur très-différente, puisqu’il y figure notre _ou_ français, de manière qu’entre nos trois nations il y a confusion habituelle sur cette lettre _w_: ce qu’un Anglais écrit _water_, _well_, _where_, un Français le prononce _ouater_, _ouell_, _ouhere_; un Allemand _presque vater_, _vel_, _vhere_. Je dis _presque_, parce qu’il y a une nuance dont je vais bientôt tenir compte.
L’étroite affinité qui existe entre _V_ et _F_ explique pourquoi, en toute langue, il y a un échange habituel de l’un en l’autre. Dans notre français nous voyons _sauf_ devenir _sauve_; _veuf_, devenir _veuve_; _fugitif_, _fugitive_: ici l’échange est du fort au faible; en d’autres cas, c’est du faible au fort, et cela par une disposition particulière à chaque nation: on a remarqué qu’elle domine chez les Allemands, et qu’ils la portent sur toutes les consonnes; s’ils parlent français nous les entendrons dire _pon_, pour _bon_; _poire_, pour _boire_; _tiner_, pour _dîner_; _choli_, pour _joli_, _foir_, pour _voir_, etc. Les Italiens et les Anglais attestent la même chose à leur égard. D’où vient cette disposition singulière, lorsque l’idiome allemand possède toutes les nuances des consonnes? Serait-ce un défaut d’attention dans l’éducation, lorsque l’éducation et l’attention ne manquent point chez cette nation judicieuse? Serait-ce une roideur naturelle de fibres qui viendrait d’un tempérament robuste? Cette question est digne des physiologistes. Quand je considère que la langue chinoise, formée par un peuple d’abord sauvage, dans le rigoureux climat des provinces du nord, a plutôt les consonnes fortes que les faibles, je suis porté à croire que c’est par l’effet de la seconde raison que j’indique.
L’on a dès long-temps remarqué que certains peuples confondent habituellement le _B_ avec le _V_. Ce cas a lieu de préférence chez les peuples _Vasques_ ou _Basques_ ou _Gascons_, de qui un poète latin a dit:
«_O fortunatas gentes quibus vivere est bibere._»
Cet abus s’est propagé chez les Espagnols, et il y cause souvent des équivoques. L’on ne sait si de leur bouche le mot _rebelado_ ou _revelado_, signifie _révolté_ ou _révélé_. Quant au changement de _V_ en _g_, qui se remarque dans les deux mots _Vasquons_ et _Gascons_ (car ils y sont synonymes), nous l’expliquerons à l’article du _g_, et nous ferons voir comment le même mécanisme a produit chez les Russes l’échange de _moiégo_ en _moiévo_.
Ici vient se placer une prononciation particulière aux Belges, aux Hollandais, et à plusieurs autres tribus des anciens _Deutches_. Cette prononciation peinte par _w_, n’est ni notre _v_ français, ni le _w_ anglais: c’est un terme moyen qui tient plutôt de l’_U_ (français): les lèvres sont disposées comme pour souffler dans le fifre; elles sont prêtes à se toucher, mais il n’y a pas contact entier, et le souffle léger, semblable à une aspiration, est la seule circonstance qui puisse lui donner le caractère de consonne plutôt que de voyelle. J’ai déjà indiqué qu’elle me semble avoir existé chez les Latins, et je suis porté à croire, aussi chez les Grecs, surtout de Macédoine et d’Épire, voisins des _Deutches_ (Daces), où elle fut commune. L’emploi de l’_upsilon_ en plusieurs cas conduit à cette idée. Quant à la différence de ce _w_ belge à notre _vé_ français, elle est telle que si l’on écrit _werven_, on voudra dire _enrôler_, tandis que _verven_ ou _verwen_, signifiera _teindre_.
La troisième classe ou famille des consonnes provient de la pointe de la langue en contact avec la paroi intérieure des dents incisives supérieures: il en résulte deux nuances, l’une forte, peinte par la lettre _T_, l’autre faible, peinte par la lettre _D_. Maintenant je n’ai pas besoin de dire au lecteur pourquoi dans notre langue _verd_ se change en _verte_; _grand homme_, se prononce _grant homme_: la voyelle force, pour ainsi dire, d’appuyer sur la consonne pour la faire sentir.
Une quatrième famille dérive de celle-ci d’une manière assez singulière: ayant disposé la langue pour proférer _Da_, si l’on fait passer par le nez une forte partie du son, avant de détacher la langue, on profère la consonne _Na_. Dangeau a le premier fait cette remarque, et il la prouve en observant que si le nez est obstrué, comme dans les rhumes de cerveau, l’on ne peut plus proférer _Na_, mais seulement _Da_.