L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 4

Chapter 43,463 wordsPublic domain

D’autre part, je dois remarquer que dans les mots français _cou_, _clou_, _genou_, _chou_, le son n’est pas réellement le même que dans les mots _roux_, _doux_, _roue_, _boue_: on pourra dire qu’en ces derniers, _oû_ semble plus long que dans les premiers; cependant si l’on y fait attention, l’on peut prononcer l’un aussi bref ou aussi long que l’autre: le fait est que pour prononcer _oû_ dans les mots _roux_, _doux_, _boue_, etc., les lèvres s’avancent davantage en se resserrant comme pour faire la _moue_, tandis que cela n’a pas lieu dans les mots _cou_, _clou_, _chou_. Par la suite nous trouverons la différence de ces deux _ou_ très-marquée, et pour ainsi dire _constituée_ dans les langues orientales; et par cette raison, dès ce moment nous en ferons la distinction, en appelant, _óu_ clair et petit _óu_, la voyelle des mots _cou_, _clou_, etc.; _oû_ profond, grand _oû_, la voyelle des mots _doux_, _roux_, qui me semble identique à celle des mots anglais _rule_, _tool_, _cook_.

Une septième voyelle est _eù_ dans les mots français _peur_, _cœur_, _bonheur_: cette voyelle manque aux Italiens et aux Anglais, et cependant mon oreille croit l’entendre chez ceux-ci dans les mots _burr_ et _furr_. Elle a lieu chez les Allemands, qui la peignent _ö_, et qui écriraient notre mot _cœur_ de cette manière (_kör_): cette voyelle, quoique figurée en français par deux, et quelquefois trois lettres (comme dans les mots _cœur_, _sœur_), n’en est pas moins un son aussi simple que _a_, que _o_, etc.: je l’appelle _eù_ clair, _eù_ ouvert, pour le distinguer du suivant:

Huitième voyelle. _Eu_ dans _eux_, _ceux_, _Dieux_, _mieux_. On se trompe lorsqu’on croit cette voyelle plus longue que la précédente: elle peut se solfier aussi brève: sa vraie différence est d’être plus _profonde_, plus _creuse_. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien s’écouter en prononçant: _le cœur_, et _je veux_; _j’ai peur_ et _je peux_: les Allemands prononcent cette voyelle dans _stöbern_, chasser; _tödten_, tuer; _stöcke_, bâton, etc.; ils la peignent à volonté, en ajoutant une _h_ après _ö_: par exemple, ils écriraient _föh_, pour _feux_. Les Anglais et les Italiens n’ont pas cette prononciation.

Entre cet _eù clair_ dans _cœur_, et _eû profond_ dans _feux_, toute oreille exercée distingue encore un autre son _eu_, qui n’est ni l’un ni l’autre: par exemple, dans le mot _peu_, _eu_ n’est ni comme dans _peux_, ni comme dans _peur_. On pourrait à la rigueur dire que cet _eu_ est une autre voyelle, mais je n’insiste pas sur une nouveauté qui serait peu utile. Voyons une huitième voyelle.

La lettre _E_, commune à toute l’Europe, sert chez les Français à peindre jusqu’à quatre voyelles parfaitement distinctes; savoir: 1º _e_ muet; 2º _ê_ ouvert; 3º _é_ fermé ou masculin; 4º _ée_ ou _ez_, qui n’a point de nom; nous allons les décrire.

Je classe pour neuvième voyelle l’_e_, qu’en français on appelle _e muet_, sans doute parce que, toujours placé à la fin des mots, il peint un son expirant qu’à peine on doit entendre: le mot étant terminé par une consonne, si on la prononçait _close_, c’est-à-dire sans qu’elle fût suivie d’une voyelle, la bouche resterait fermée, et, dans beaucoup de cas, la consonne ne serait point entendue: par exemple, si des mots _frappe_, _jappe_, on ôte l’_e_ final, les lèvres resteront closes sur _p_: or, parce qu’un mécanisme naturel engage toujours le parleur à faire sentir ce _p_, en laissant sortir un _son_ léger après lui, les premiers grammairiens ont avec raison trouvé convenable de peindre ce _son_ mourant par un signe qu’aujourd’hui nous appelons _e_ muet. C’est à raison de ce mécanisme naturel que cet _e_ a lieu également chez les Anglais, dans tous les mots terminés en _e_, par exemple _pile_, _rime_, _style_, etc. Il n’existe pas chez les Italiens, ni chez les Espagnols; mais je le trouve chez les Allemands, jouant comme chez nous un autre rôle où il cesse d’être muet, sans changer de figure, et sans que les grammairiens aient noté sa métamorphose[14].

[14] Je dois excepter _Anthoine Oudin_, secrétaire-interprète du roi, qui, dans sa grammaire dédiée au comte de Waldeck (1645), outre l’_e muet féminin_, remarque qu’il y a un autre _e_, ressemblant à _eu_, lequel se fait sentir dans les mots _me_, _que_, _je_, _ne_; Oudin aura dû cette observation à la connaissance qu’il avait de la langue allemande.

En effet, écoutons au théâtre un poëte ou un acteur déclamer avec l’accent convenable ces mots:

Que je me repente.....

Le grammairien aura beau nous dire que l’_e_ final de chaque mot est un _e_ muet, notre oreille protestera qu’elle entend distinctement une voyelle sonore, qui tient de _eu_ et de _ó_, sans être ni l’un ni l’autre; qu’ensuite nous écoutions avec attention les mots allemands _wasser_ (eau), _zimmer_ (fleur), _elter_ (plus âgé), et les mots anglais _water_ (eau), _matter_ (matière), _sylver_ (argent), nous sentirons que tous ces _e_ portent à notre oreille la même sensation que celle des mots français cités, et beaucoup plus forte que celle de l’_e_ muet proprement dit, dans _frappe_, _trompe_, etc.

Je viens de dire que dans la prononciation poétique des mots _que je me repente_, le son _e_ tient de _eu_ et de _ó_ clair; réellement, en remontant à son origine, je crois en trouver la preuve dans une altération que les mots de la langue _romane_ ont subi en passant dans la bouche des _Franco-Germains_: ce que cette langue _romane_ prononçait _bono_, _rondo_, _grando_, comme on le dit encore en Provence, les _Francs_ le prononcèrent _boneͦ_, _rondeͦ_, _grandeͦ_, en appuyant sur E final, et le prononçant comme dans _wasseͦr_, _elteͦr_, _zimmeͦr_; et si l’on y fait attention, le mot _wasser_, allemand, prononcé _wassre_, à la française, en faisant bien sonner l’_E_ final, n’a de différence que dans la position de cet _e_ avant ou après _R_.

D’après ces remarques, il me semblerait convenable de ne pas donner à l’_E_ muet, lorsqu’il expire, le même signe que lorsqu’il est fortement exprimé; et comme en ce dernier cas je le trouve d’origine _gothique ou allemande_, je proposerais de lui affecter la figure que lui donne cet alfabet, et que nous avons maintenue dans notre écriture de _ronde_ (l’ε). Nous réserverions au véritable _E_ muet expirant son habituelle figure de _E_ nu.

Je retrouve cet _e_ gothique dans tous les infinitifs allemands finissant en _en_, comme _haben_ (avoir), _leben_ (vivre), _schlafen_ (dormir), etc.

Je le trouve encore bien caractérisé dans les mots anglais _sir_, _bird_, _shirt_, et même dans la syllabe _ure_ des mots _pleasure_, _measure_ (prononcez _pléjer_, _méjer_), et encore dans la syllabe _on_ des mots _bacon_, _fashion_, _faction_, _nation_, (prononcez fachen, née-chen, etc.)[15].

[15] A la manière dont j’ai ouï les trois Indiens à Paris prononcer _Bermah_, je ne doute pas que l’_e gothique_ n’existe dans le _Sanscrit_ et dans plusieurs de ses dérivés, où les Anglais le peignent par _w_.

Dans notre langue française, le bas-peuple, qui conserve souvent les vieux usages, semble avoir gardé la trace de l’origine romane que j’ai indiquée: dans le midi, vous entendrez les enfans crier ma _mērò_, mon _pērò_; vers le nord, ma _mēre_, mon _pēre_, et vers la Bretagne et le Maine, ma _mēran_, mon _pēran_.

Les anciens grammairiens français, en donnant au véritable _e_ muet le nom de _e_ féminin, semblent avoir eu pour raison que dans les adjectifs il sert souvent à marquer le genre féminin: par exemple, _bon_, _bonne_; _grand_, _grande_; _planté_, _plantée_; _frappé_, _frappée_; mais cette prétendue règle subit une foule d’exceptions, comme on le voit dans les adjectifs à deux genres, tels que _fidèle_, _infidèle_, _parallèle_, _austère_, _sévère_, et surtout dans les substantifs _père_, _frère_, _arbre_, _trouble_, etc.

Une dixième voyelle est _ê_, appelé ouvert, dans les mots français _tête_, _fête_, _quête_, _être_, prononcé de la même manière sous la forme _ai_, dans les mots _maître_, _naître_, _paître_, etc.

Les Anglais le prononcent et l’écrivent comme nous dans les mots _air_, _pair_, _fair_, _nail_, _sail_, etc., de même que dans les mots _where_, _there_, _they_, etc. (ouêre, thêre, thê): les Italiens le prononcent dans _bello_, _ferro_, _vero_.

Les Allemands le figurent par _ä_: ainsi lorsqu’ils écrivent _bäten_ (prier), _läben_ (vivre), _älter_ (plus vieux, de _alt_, vieux), ils le prononcent comme nous ferions _bêten_, _lêben_, _êlter_.

On sent ici l’utilité de distinguer les divers _E_ par des accens ou marques quelconques: avant le règne de François Ier, tous nos _E_ se ressemblaient; en lisant _cœur ferme_, l’on ne savait si ce n’était pas _cœur fermé_; _esprit informe_, pouvait être _esprit informé_: ce fut le médecin _Jacques Dubois_ qui, instruit dans la langue grecque, proposa des accens du genre de ceux dont Aristophane de Byzance fut, dit-on, le premier inventeur. L’on n’a conservé que l’accent aigu de Dubois sur _é_; mais on a profité de ses idées pour introduire d’abord l’accent grave, qui se montre dès avant 1600: puis l’accent circonflexe, qui ne date guère que de 1720 à 1730, et dut à l’abbé de Saint-Pierre une grande partie de son crédit.

A l’occasion du grec, j’observe que, selon nos classiques, sa voyelle _êta_ est identique à notre _ê_ français: les Grecs modernes nient cela par la raison qu’ils prononcent _i_ sur _êta_, et qu’à titre de descendans, ils prétendent mieux représenter les anciens: à ce titre, les paysans d’Italie nous retraceraient les vieux Latins: dans cette hypothèse _grecque_, ce vers du poète _Kratinos_, contemporain d’Hérodote:

Comme une brebis qui va criant _bê, bê_;

devra se lire, _qui va criant vi, vi_; car nos Grecs actuels prononcent _Vé_ sur le _Bé_, et s’ils veulent dire _B_, ils écrivent _MP_, ce qui est tout-à-fait barbare. Par suite de ceci, les chèvres égyptiennes du roi Psammetichus n’auront point crié _bêk_, _bêk_, comme le dit Hérodote[16], mais _vik_, _vik_: leur cri a-t-il changé? J’atteste qu’il m’a semblé être encore _bê_ ou _mê_, avec quelque chose de plus à la fin du mot: et du temps de Moïse, les Hébreux l’ont ouï ainsi, puisque, en leur dialecte arabique, le nom de la chèvre est _meuz_, par imitation de son cri.

[16] Cet auteur nous dit que, pour découvrir quelle langue _naturelle_ parlerait l’homme absolument sauvage, les savans de Psammetichus firent élever deux enfans nouveau-nés par une chèvre, avec défense expresse au berger de jamais parler. Le cri unique des enfans grandis se trouva être _bek_ (sans la finale grecque os); on rechercha le sens de ce mot en diverses langues: il se trouva signifier _pain_, en langue phrygienne; et les savans d’Égypte furent assez _enfans_ pour ne pas voir qu’il était l’imitation du cri de la chèvre. Quant au sens de ce mot en phrygien, il est curieux de le trouver le même qu’en anglais, où Bèke (bake) signifie _boulanger_ ou _cuire_ du _pain_. La raison en est que l’ancien anglais dérive du deutche ou mœso-gothique, qui fut la langue des Daces et des Thraces dont les historiens nous disent que le phrygien fut un dialecte. Les Tartares de cette contrée que visita _Busbec_, vers 1550, parlaient encore ce même langage, puisque, dans le vocabulaire qu’il cite, plus d’un tiers des mots est anglais.

Quant au _B_, prononcé _V_, comment se fait-il que les anciens Grecs rendent toujours par cette lettre le _B_ de tous les dialectes arabiques lesquels n’ont point de _V_: ce serait un utile travail de comparer l’alfabet grec moderne à l’ancien, à dater seulement du temps de l’évêque Eusèbe (320). Un autre travail curieux serait de nous développer cette descendance des Grecs actuels, en déduisant tout ce que les conquêtes des Barbares, tout ce que leurs invasions, leurs incorporations à l’état militaire ont introduit et mêlé de sang étranger, goth, thrace, bulgare, au sang des Hellènes.

Une onzième voyelle est peinte par les composés _ée_, _ez_; dans les mots _fée_, _née_, _nuée_, _donnée_, _tombez_, _chantez_, _bornez_. Les Anglais ont évité ce vice d’orthographe en peignant cette voyelle _ée_ par _A_ seul, dans les mots _make_, faire; _bake_, boulanger; _snake_, serpent; _shake_, secouer; que nous devons prononcer _mée-ke_, _bée-ke_, _snée-ke_, _chée-ke_. Mais comme chez eux la lettre _A_ prend d’autres valeurs, il eût été plus convenable d’établir ici un signe spécial, par exemple, _æ_, qui précisément en anglais vaut _ée_, comme dans le français et dans la prononciation latine de presque toute l’Europe. La voyelle _ée_ existe en allemand, sous la forme _eh_: on l’entend dans les mots _ehren_, honorer; _dehnen_, tendre; _behner_, panier.

Je ne la connais pas dans l’italien ni dans l’espagnol.

N’est-il pas singulier que chez les Français, où elle est d’un usage fréquent, pas un grammairien, depuis Jacques Dubois (1531), ne l’ait ni comptée ni remarquée? Tous se bornent à reconnaître trois _E_, savoir: _E_ muet final; _É_ masculin ou fermé; _È_ ouvert, qu’ils frappent de l’accent grave jusque vers 1720, où le circonflexe (_Ê_) commence à paraître. L’abbé Regnier, organe de l’Académie française en 1706, n’a pas d’autre doctrine. L’abbé Dangeau qui, en 1695, publia des vues neuves et judicieuses sur les voyelles, pense de même, et cite les mots _fermeté_, _netteté_, comme contenant les trois _E_, savoir, _È_ ouvert dans _fer_, _E_ muet dans _me_, _É_ masculin dans _té_: la même chose en _nètteté_, qu’aujourd’hui nous ne prononçons plus de même, mais _netteté_. Enfin, si Beauzée, qui en 1767 eut le bon esprit de profiter de celui de ses devanciers, nous compte quatre _E_, c’est parce qu’il veut que l’on distingue _È_ de _Ê_; ce qui ne peut guère s’admettre vu l’infiniment petite différence de leur prononciation, et vu l’origine des deux accens, dont l’un (ê) n’est réellement que l’_è_ grave mieux marqué, auquel il a succédé. Jacques Dubois est réellement le seul qui compte quatre voyelles distinctes sous la figure _E_, savoir:

1º é qu’il appelle _son plein_ dans _amé_;

2º è, _son faible_ dans bonne grace (on voit que c’est E muet);

3º _âi_ ou _êi_ dans maître (c’est notre Ê);

4º Enfin ē, _son moyen_ dans _vous aim_-ēs (pour aimez).

Voilà notre voyelle _E_ qui n’a point reçu de nom propre, et à laquelle il est embarrassant d’en donner. On ne peut l’appeler _E_ long, puisqu’elle peut se prononcer brève: nous proposons de l’appeler _ÉE_ double, et de la figurer ē dans un alfabet régulier.

Une douzième voyelle est peinte par _É_ que l’on nomme É masculin ou fermé, qui se prononce dans les mots _armé_, _clarté_, _bonté_, etc.

Il existe dans les mots anglais _red_, rouge; _bell_, cloche; _head_, tête; _death_, mort (prononcez héd; déth);

Dans les mots allemands _besser_, meilleur; _etwas_, quelque chose, etc.

Il est le plus habituel dans les langues espagnole et italienne. Pourquoi les Français l’appellent-ils _E_ masculin? Ce doit être parce qu’ils auront remarqué qu’il caractérise ce genre dans une foule de participes: _armé_, _honoré_, _frappé_, _brisé_, etc. Mais si d’autre part il se montre dans une foule de substantifs féminins, tels que _santé_, _bonté_, _clarté_, etc., que devient son nom? L’épithète de _E_ fermé ne lui convient guère mieux: en quoi l’est-il plus qu’aucune autre prononciation _E_? Je ne vois de réponse qu’en ce que les participes masculins _armé_, _honoré_, _frappé_, etc., sont clos ou fermés par cet _É_, sans qu’ils soient suivis de E muet final, qui les rouvrirait pour les rendre féminins. Si l’on trouvait cela une mauvaise raison, je dirais que dans les anciens grammairiens elles sont presque toutes de ce genre.

Une treizième voyelle est peinte par _I_; et se prononce de la même manière chez tous les Européens, avec la seule différence d’être tantôt brève, tantôt longue. Les grammairiens anglais sont les seuls qui aient caractérisé ce double état par deux signes différens. Selon leur orthographe, _I_ bref se trace d’une seule lettre dans les mots _spirit_, _habit_, _fit_, _envy_, _sorry_, _merry_: I long se trace au contraire par deux _EE_ dans _need_, _knee_, _to see_, ou par _EA_ dans _the sea_, _to fear_, _to beat_, qu’un Français doit prononcer _nîd_, _knî_, _to sî_, _the sî_, _to fîr_, _to bît_: je le répète; ces signes multiples, pour un objet simple, sont un vice d’alfabet, comme, par inverse, c’en est un autre de prononcer les deux voyelles _AI_ sur la seule lettre _I_, ainsi que le pratique l’alfabet anglais.

Quant à une différence réelle entre _i_ bref et _î_ long, on ne peut se dispenser de la reconnaître, puisqu’il en résulte des différences matérielles dans le sens des mots: car si je prononce _sick_, ce mot pour un Anglais signifiera malade; _sîk_ (seek) signifiera chercher: _bit_ signifiera morceau; _bît_ (beat) signifiera battre: _rich_ signifiera riche; _rîch_ (reach) signifiera portée, capacité: _fit_ signifiera accès; _fît_ (feat) signifiera fête, etc. Comme nous trouverons cette distinction de _I_ bref ou _I_ petit et de I long ou grand I, établie organiquement dans l’arabe et dans ses analogues asiatiques[17], nous croyons devoir en tenir compte dès à présent, affectant _i_ pointé à _i_ bref, et î romain circonflexe à _i_ long.

[17] Elle existe dans le latin.

L’I bref ou long est la voyelle qui laisse le moins de cavité dans la bouche, le moins d’espace entre la langue et le palais; de manière que, en resserrant encore un peu, l’on produit le sifflement des oies, qui est _ich_ allemand, réputé consonne[18]; et si l’on touche tout-à-fait, l’on forme le _gué_ et le _ké_, consonnes positives, dont l’affinité avec _yé_ et _ïé_ a causé des permutations de mots capables d’embarrasser l’étymologiste qui n’a pas cette clef. C’est par cette affinité que le _ianus_ des Latins est identique au _ganes-a_ indien prononcé _guianesa_; que le _gelas_ grec est devenu le _yellow_ anglais, _guiallo_ et _djallo_ italien, et _jaulne_ français; que le latin _ego_, prononcé _eguio_, a fait _eyo_, et _io_, je ou moi; qu’en anglais, le mot _indian_ est prononcé _indjén_, etc. Enfin, qu’en français le mot _trier_, dans le peuple, est devenu _triquer_; _triquer_ le bon du mauvais.

[18] Litera _anserina_ des Latins.

C’est encore à raison de cette affinité que dans l’ancien _latin_, comme dans le _sanscrit_, la voyelle i, suivie d’une autre voyelle, usurpe quelquefois le rôle de consonne, sans pourtant le devenir, comme le croient quelques-uns. Écoutons Quintilien: «Il est du devoir du grammairien d’examiner si l’usage n’a pas _admis_ quelques voyelles en fonction de consonnes; car on écrit _iam_ comme _tam_, _quos_ comme _cos_[19].»

[19] In vocalibus videre est an aliquas pro consonantibus usus acceperit: quia _iam_ sicut _tam_ scribitur, et _quos_ sicut _cos_.

Remarquez bien que Quintilien ne dit pas que dans _iam_, _i_ fût consonne, mais seulement que l’usage lui en donnait la fonction, en prononçant _iam_ d’une seule syllabe comme _tam_. Certainement _I_ ne saurait changer de nature: étant un _son_, il ne peut en même temps être _un contact_; mais dans l’état de rapprochement où le palais et la langue se placent pour former _i_, la voyelle _a_ s’échappe comme s’il y avait _contact_ vrai, sans changement de position; ce qui n’arriverait pas s’il leur fallait former _EA_. Ceci peut sembler subtil, parce qu’en ce genre d’explication l’on ne peut rendre par écrit les nuances de la prononciation, mais les faits n’en sont pas moins vrais.

Quand on lit les auteurs latins dans les livres imprimés, on pourrait croire qu’ils eurent nos lettres _j_ et _v_, parce que maintenant elles se trouvent dans leurs ouvrages; mais la vérité est qu’elles n’existent dans aucun manuscrit ancien, pas même dans les imprimés antérieurs à la fin du seizième siècle: jamais on n’y voit que les lettres _i_ et _u_. Ce fut vers cette époque que les grammairiens français surtout commencèrent à se plaindre de la confusion de _u_ et _i_, pris tantôt pour voyelles, tantôt pour consonnes; et ce ne fut que vers et depuis 1600 que s’introduisit l’usage d’allonger l’_i_ en _j_, d’arrondir l’_u_ en _v_, pour faire _ja_ et _va_; ce qui a produit deux lettres nouvelles dans l’alfabet français. Le poëte Corneille a beaucoup contribué à cette innovation, dont le mérite originel remonte à Loys Meygret, qui, profitant des idées de Jacques Dubois, en fit le premier la proposition dans son livre sur l’orthographe, imprimé en 1545.

Une quinzième voyelle est l’_u_ français dans les mots _sur_, _pur_, _mur_ etc. Cette voyelle existe aussi dans les langues turque, flamande, hollandaise et dans le haut allemand, où elle est peinte par _ü_. Elle a même lieu dans le nord de l’Italie, mais elle ne se trouve point chez les Autrichiens, chez les Bavarois et autres riverains du Rhin, qui, au lieu de prononcer _pureté_, _sureté_, _nud_, _crud_, disent _pirté_, _sirté_, _neid_, _creid_. Cette substitution d’_i_ à _u_, qui fait rire le vulgaire, a le mérite de révéler au grammairien pourquoi les anciens latins disent indifféremment _optimus_ ou _optumus_; _maximus_ et _maxumus_. Pour peu que l’on se rende compte de l’état de la bouche en ces deux voyelles, on s’aperçoit que le passage est également resserré pour l’une et pour l’autre, et qu’il y a entre elles un terme moyen analogue, que Quintilien a bien senti en citant les exemples que nous venons de rapporter, et en insistant sur la différence de _I_ long dans _opimus_, qui n’a pas permis cette confusion.

L’exemple d’_optumus_ et _maxumus_ n’est pas le seul qui autorise à croire que les Latins aient connu notre _U_ français, quoique en général ils le prononçassent _OU_. D’abord ils purent le tirer des anciens Grecs, leurs aïeux, chez lesquels le υ semble avoir été ordinairement _ou_ bref, et quelquefois notre _u_ français même. Ensuite les Latins Cisalpins et d’autres étrangers incorporés durent propager cet _u_, qui leur était familier: à la manière dont les mots _uel_, _uelle_, _uir_, _uirtus_, _uoluit_, _uoluere_, sont encore aujourd’hui prononcés chez les Allemands, les Slavons, les Transylvains, etc. Il y a lieu de croire que les Romains ne prononçaient pas _ouel_, _ouelle_, _ouir_, _ouirtous_, _ouolouit_, _ouolouere_; mais que par euphonie ils employaient soit notre _U_ véritable, soit son analogue le _w_ belge, qui, formé par le rapprochement des deux lèvres, comme pour jouer du fifre, est une prononciation moyenne entre notre U français et notre consonne _v_. Quintilien dit expressément que dans les mots _seruus_, _vulgus_, le premier _U_ est le _digamma_ éolien, lequel ne saurait être que notre _v_ français ou le double _W_ belge. Sans insister sur cette question d’érudition, il me suffit de remarquer que dans tout le midi, en Italie, en Espagne, chez les Arabes d’Afrique et d’Asie, notre _U_ français n’a point lieu; tandis que dans le nord il existe chez les Belges, chez les Hollandais, chez les Allemands du haut dialecte, chez les Turcs, c’est-à-dire chez tous les peuples d’origine gothique et tartare. Néanmoins il faut en excepter les Anglais, qui ne le prononcent point, mais qui, sur son signe _U_, prononcent rapidement une diphtongue que John _Wallis_ a bien désignée en disant qu’elle ressemble à _iu_ (iou) bref dans le mot espagnol _ciudad_.

Il est inutile de remarquer que, de toutes nos voyelles, celle-ci fatigue le plus les étrangers qui n’en ont pas l’habitude; elle les jette dans des contre-sens très-incommodes pour eux et pour nous: un Espagnol, un Italien ne disent point _mettre son chapeau_ dessus _sa tête_, mais _dessous sa tête_. Cela fait rire le vulgaire; mais cela fait méditer le philosophe sur la puissance physique des habitudes de l’enfance, et sur les difficultés que l’art du langage, maintenant si facile, a dû opposer aux premiers humains qui l’ont inventé.