L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 31
L’interprétation de ce passage a égaré plusieurs savans, qui ont voulu donner aux mots _sons_ et _accens_ des acceptions forcées: la preuve qu’_accent_ signifie un _son vocal_, _une voyelle_, est que le même Jérôme dit ailleurs (Commentaire sur Amos, chapitre VIII): «_Bersabeæ_, selon les divers _accens_ qu’on lui donne, signifie puits du _serment_ ou de la _satiété_ ou du _septième_.» Il est évident que les _accens_ sont ici les petites voyelles, ainsi que je l’ai développé dans les préliminaires. Au chapitre XI, page 73, il discute les variantes diverses qui existent entre les textes et les manuscrits de chaque texte; il produit des mots en plus, des mots en moins, des lettres omises, des lettres surabondantes, etc. Les notes Qori et Kat eurent pour objet d’indiquer ou de corriger ces fautes; il est arrivé que les _correcteurs_ ont quelquefois laissé en blanc la place d’un mot, en y posant seulement les points-voyelles qui lui conviennent: il se récrie sur le procédé _étrange_ des massorètes qui ont appliqué à un mot désigné, la ponctuation d’un autre établi par eux en marge, et cela répété de manière à prouver que ce n’est point par erreur, mais par dessein prémédité. Les talmudistes citent cinq accidens de cette espèce en _toute l’écriture_; aujourd’hui l’on en compte onze.
Il est encore arrivé que le texte portant des mots trop grossiers, les _annotateurs_ se sont permis de les changer; notre auteur en cite des exemples dans le discours du général assyrien, qui, parlant aux gens du roi Ezéchias, emploie le mot ɦɑRaïH_e_m, qui signifie _leur merde_, et le mot šiNih_e_m, _pissat_, _urine_. Les docteurs ont substitué des mots signifiant l’_eau des pieds_ et les _excrémens_.
Un autre genre d’altération, plus grave peut-être, a échappé aux recherches de notre savant critique: on lit au chap. XV verset 33 du livre Ier de Samuel le mot--ïŠsF--toutes les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et le Targum de Jonathan l’ont lu ïɑŠs_e_F, signifiant que, (Samuel) _hacha lui-même à coups répétés_ (le roi Agag). Aujourd’hui le texte hébreu veut lire ï_e_Šɑss_e_F avec le sens de _fit hacher par autrui_. Comment obtient-il cette lecture? par la seule addition du point _de redoublement_ (daghès), inséré dans l’s de ïŠsF. Et cette forme est bien plus arabe qu’hébraïque; mais, lorsque toutes les versions, depuis celle du roi Ptolémée, se sont accordées à lire ïɑŠs_e_F, n’est-il pas évident que ce sont les rabbins, qui, par _pudeur_ de l’acte atroce, se sont permis d’ajouter ce point si petit et si efficace? Qui pourra nous assurer que les Hébreux aient eu le _factitif_ des verbes, quand il est constant que le syrien ne l’a pas?
D’autres fois des mots ont été mal-à-propos divisés ou joints. Par ex.: dans Ezéchiel, chap. 27, vers. 6, on lit: B_e_TaŠ_o_r_i_m traduit par _fille des Assyriens_, tandis qu’il faut lire B_e_-TaŠ_o_r_i_m signifiant: (des bancs de rameurs construits) en _bois de buis_[202].
[202] Les Bibles françaises de Paris, de Bâle et de Genève n’ont pas manqué de conserver cette faute.
Enfin il cite les accidens nombreux d’une lettre écrite au lieu d’une autre (voy. pag. 79 et 80): les voyelles a, H, I, ω, sont surtout dans ce cas: le grammairien Elias a compté 488 mots ainsi altérés.
La majeure partie de ces fautes est mentionnée par les _Talmudistes_, et par conséquent est très-ancienne, puisque les sages de Tibériade, ayant trouvé les manuscrits en cet état, n’ont osé rien y changer.
Notre auteur, en son chapitre XIII, a payé tribut aux préjugés de son siècle, en ne voulant reconnaître que _cinq_ voyelles absolues: comme il n’a eu aucune connaissance pratique de la prononciation arabe, il n’a pas eu d’idée juste sur la valeur ni des grandes, ni des petites voyelles; il termine son livre par une longue discussion des objections opiniâtres qui étaient faites à cette époque, et qui aujourd’hui ne méritent pas même de mention.
_Sur la Bible vulgate.--Ses sources et ses antécédens._
On parle souvent de la bible vulgate, en distinguant la vulgate ancienne de la vulgate moderne: bien des personnes ne savent pas clairement ce que c’est; le voici:
Lorsque le christianisme commença d’acquérir des sectateurs lettrés, c’est-à-dire, vers la fin du deuxième siècle, ce fut, parmi eux, une émulation de traduire l’ancien Testament en latin; mais comme ils ne savaient pas l’hébreu et que le grec leur était usuel, leurs traductions latines furent toutes faites sur les copies grecques: à cette époque le texte hébreu était pour ainsi dire décrédité. L’une de ces traductions, plus estimée par les anciens docteurs ou pères de l’Église, est devenue ce qu’on appelle _première vulgate_ sans nom d’auteur. Ensuite, combinée avec la traduction de saint Jérôme, elle est devenue la vulgate actuelle, consacrée par une assemblée encore assez récente, de théologiens italiens, dont la presque totalité ne savait pas un mot d’hébreu. Il est remarquable que la traduction de saint Jérôme n’eut aucun crédit de son temps; qu’elle fut vivement blâmée par saint Augustin et autres pères éminens de l’Église: si aujourd’hui elle est canonisée par les théologiens dominans, quels sont les vrais infaillibles, ou de ceux-là qui disent _noir_, ou de ceux-ci qui disent _blanc_?
Un utile ouvrage serait une impartiale histoire des livres juifs considérés en leur origine, en leurs divers textes et versions. Il paraît que, depuis cinquante ans, les universités allemandes ont produit beaucoup de bons matériaux pour cet édifice. En France, notre vieille école est toujours sorbonnique, c’est-à-dire, fixe dans les vieilles idées et à peu près hostile pour les nouvelles. Néanmoins, en recueillant les aperçus les plus raisonnables de quelques esprits indépendans, nous commençons à voir, comme assez clairement prouvés, les faits suivants:
1º Que le Pentateuque actuel n’est point l’ouvrage immédiat de Moïse, comme l’ont tardivement décidé de _prétendus infaillibles_; mais que, contenant réellement des pièces originales venues de ce législateur, leur assemblage et leur union à d’autres pièces posthumes, ont été l’ouvrage du grand-prêtre Helqîah, tuteur du roi Josiah, et régent du royaume de Juda, pendant la minorité de ce prince;
2º Qu’il n’est pas probable que des manuscrits de papyrus, tels qu’ils furent usités au temps de Moïse, aient pu se conserver pendant près de huit cents ans, dans un climat aussi rongeur que celui de Jérusalem, où les vers et les mites dévorent tous les matériaux des livres avec une incroyable activité; qu’il est plus naturel de penser que des copies en avaient été faites au temps des rois David ou Salomon, encore que l’absolu silence de leurs archives soit un grand préjugé contraire;
3º Qu’il paraît démontré que ce fut le grand prêtre Helqîah qui, vers l’an 621 avant notre ère, mit au jour pour la première fois le _Livre de la loi_, nommé aujourd’hui _Pentateuque_, compilé et rédigé par lui, ou sous sa direction, par des prêtres dont Jérémie est indiqué avoir été l’un[203];
[203] _Voyez_ le tome I des _Recherches nouvelles sur l’Histoire ancienne_.
4º Que le manuscrit autographe, envoyé par Helqîah au roi Josiah, selon qu’il est écrit au _Livre des rois_, lib. II, chap. 22, fut écrit en lettres phéniciennes, dites aujourd’hui samaritaines (sans idée de points-voyelles);
5º Que ce manuscrit a été le prototype unique de tout ce qui, depuis, a pu être publié de semblable;
6º Que, confié à la garde des prêtres, il a dû être difficile d’en multiplier les copies, vu leur caractère mystérieux et jaloux; et que cependant il a dû en être tiré quelques-unes, puisque ce fut un devoir imposé au roi d’en tirer _copie de sa propre main pour son usage_ (ainsi qu’il est dit au _Deutéronome_, chap. 17, verset 18 et 19). D’ailleurs quelques personnages éminens par leurs richesses et leur zèle ont dû avoir le désir de posséder un livre aussi précieux. Ici la richesse a été une condition nécessaire, vu l’extrême cherté des livres anciens[204];
[204] Un beau manuscrit du Pentateuque a dû passer 3000 fr.
7º Qu’il y a eu un grand intérêt et assez de facilité de sauver cet ouvrage, lors de la prise de Jérusalem et de la captivité au pays de Babylone (cinq cent quatre-vingt-sept ans avant notre ère, et trente et un an depuis Helqîah);
8º Qu’après le retour de la captivité (vers l’an 450 avant notre ère), le lévite Ezdras a certainement eu à sa disposition un exemplaire du _Pentateuque_, et qu’il a pu en avoir plus d’un;
9º Que ce prêtre en ayant opéré la transcription et refonte en caractères chaldéens (notre hébreu actuel), son nouveau manuscrit devint le prototype dominant parmi les Juifs; mais qu’il ne s’ensuit pas de là que les copies de Helqîah aient été immédiatement détruites ou n’aient plus été consultées;
10º Qu’au contraire il est possible qu’elles l’aient été par les traducteurs du texte grec, composé environ 180 ans plus tard (vers l’an 277 avant notre ère), en sorte que l’autorité de ce texte ne saurait être mise légèrement au dessus de l’hébreu lui-même;
11º Que le texte dit _samaritain_ a pu émaner directement des copies de Helqîah, par la voie des Saducéens, et cependant avoir reçu quelques corrections posthumes de la part de ses conservateurs, qui l’auraient confronté au grec ou à l’hébreu d’Ezdras;
12º Qu’en considérant la traduction libre et quelquefois inexacte du grec que nous possédons, on est obligé de croire que ses auteurs n’ont pas parfaitement compris la langue hébraïque, ou qu’ils ont été peu scrupuleux envers un livre que le temps et l’engouement n’avaient pas encore consacré;
13º Que, malgré ses défauts, le texte grec, dans les premiers temps du christianisme, fut généralement préféré à l’hébreu;
14º Que les copies de l’un et de l’autre, multipliées successivement, reçurent les altérations inévitables en ce genre de travail, et que, par ses altérations, il est devenu impossible de dire laquelle, ou si aucune, est conforme au manuscrit d’Ezdras;
15º Qu’Ezdras, dans sa transcription, ayant été le maître absolu de faire tels changemens et corrections qu’il lui a plu, même aux copies de Helqîah, nous n’avons aucune certitude de posséder l’ouvrage autographe de celui-ci;
16º Que les énormes différences de la chronologie anté-diluvienne qui se trouvent maintenant entre les trois textes hébreu, grec, et samaritain, ne peuvent être attribuées à des fautes de copiste, mais à une intention préméditée de reculer la fin du monde, qui, selon une croyance populaire en cette partie de l’Asie, devait clore la période de 6000 ans, alors très-avancée; et, parce que le grec et le samaritain ont conservé le nombre des années le plus considérable, il y aurait lieu d’attribuer la suppression des quinze cents ans de l’hébreu au sanhédrin des princes Asmonéens, environ un siècle et demi avant notre ère, et il y aurait une analogie frappante entre cette opération et celle qui fut faite chez les Perses au temps d’Ardschir Ier, vers les années 226 à 230 de notre ère, où les mages, de concert avec ce roi, supprimèrent trois cents ans de la série des rois Parthes;
17º Que les livres juifs, dans leurs moyens de transmission, de transcription et traduction, n’ont différé en rien de tous les autres livres dits _profanes_ qui nous sont venus de l’antiquité, en sorte que l’on ne voit ni sur quoi se fonde, ni à quoi sert le moyen d’invention surnaturelle qu’une aveugle passion a imaginé de leur attribuer;
18º Enfin, l’imprimerie employée en Europe depuis trois siècles n’a pas empêché que de nouvelles altérations s’introduisissent dans les livres juifs, puisque leurs traducteurs, surtout français et anglais, se sont permis de changer le sens de plusieurs mots et passages, contre l’autorité de toutes les anciennes versions, et contre le génie de la langue originale elle-même; je n’en citerai qu’un exemple capable de donner une idée des autres.
On lit au _Deutéronome_, chap. 1, vers. 1 et 5, et chap. 4, vers. 46: Ce sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël _au-delà_ du Jourdain: cette expression _au-delà_ est répétée trois fois. Les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et la paraphrase de Jonathan sont toutes d’accord sur ce mot _au-delà_ du Jourdain. Le mot hébreu B_e_-ăB_e_R comporte si positivement ce sens, que c’est par cette raison que les Israélites reçurent ou prirent le nom d’Hébreux ăberim, c’est-à-dire, d’hommes venus d’_au-delà_ de l’Euphrate (d’où vint réellement leur auteur, Abraham). Eh bien! malgré toutes ces autorités, la Bible française de Lemaitre de Sacy, approuvée, en 1701, par les autorités ecclésiastiques, a commencé de traduire _au-deçà_, n’osant dire _en-deçà_, et les Bibles françaises, l’une des _pasteurs de Genève_, imprimée à Paris en 1805, l’autre des protestans, imprimée à Bâle en 1818, ont franchi le pas, et traduit _en-deçà_. Pourquoi ce faux matériel? parce que nos modernes théologiens se sont aperçus que le mot _au-delà_ plaçait le narrateur sur la rive _ouest_ du Jourdain (à Jérusalem); or, comme Moïse n’est jamais venu de ce côté, et qu’ils veulent absolument le constituer _narrateur_ immédiat, ils aiment mieux faire des faux matériels que de renoncer à leurs décrets; maintenant, si des hommes, d’ailleurs éclairés, se permettent de telles violations en face du public, sur des imprimés, qu’on juge de ce qu’a osé l’ignorance fanatique sur des manuscrits qui n’avaient que peu de témoins. Que de livres, que de passages _assassinés_ pour _exterminer_ les témoins de vérités contrariantes!
L’ardente dévotion des biblistes anglais est allée plus loin: ouvrez la bible de Wil. _Tyndale_, traduite par ordre du roi Henri VIII, imprimée vers 1549, petit in-folio, beaux caractères gothiques, vous lirez, au chap. 1, et au chap. 5, première colonne du verso de la page 93, XCIII et XCVI recto: Moïse parla à Israël: _on the other syde Jordan_, sur l’autre _côté_ du Jourdain, ce qui est bien littéralement _au-delà_. Actuellement, comparez la Bible moderne publiée par la société établie à Londres en 1804, _traduite par ordre spécial de Sa Majesté_, et imprimée, petit _in-4º_, stéréotype, à Cambridge, vous lirez aux endroits cités sans nombre de page (ces docteurs n’ayant pas trouvé convenable de les coter, plus que l’année de l’impression), vous trouverez, dis-je: ce _sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël: on this syde Jordan_, de _ce côté_ du Jourdain, c’est-à-dire, _en-deçà_. Le contraste est manifeste, le faux matériel est saillant; si un tel délit avait lieu dans un acte du parlement, dans un titre de famille, que prononcerait un jury anglais?
Chez nous il serait grave; au reste, scrutez cette Bible anglicane si vantée, et vous y trouverez cent altérations aussi graves du texte hébreu; et voilà ce livre dont on répand un demi-million d’exemplaires dans l’Asie et dans l’Amérique, jusqu’aux îles de la mer du Sud! Mais ce livre est une clef _sourde_ qui ouvre les portes des nations; par lui, avec lui on leur glisse pieusement des marchandises, des baïonnettes, et des chaînes. Qu’importe la vérité? Il est plein de récits qui choquent la pudeur, qui heurtent la justice. Qu’importe la morale? Le fait est que tous ces manufacturiers de bibles, ces colporteurs de religion, ne sont que des aventuriers spéculateurs, qui rêvent au fond du cœur de petites dominations à la jésuite, en des pays neufs et niais. Princes prudents, défiez-vous de ces hommes à _sandales_ qui, d’abord prosternés aux vôtres, ont fini par vous faire baiser la leur! Peuples simples, défiez-vous de ces hommes qui, en se présentant avec l’_anneau_ et le _filet_ du pêcheur, insinuent qu’ils vous regardent comme des poissons. Ces gens-là n’ont à vous donner pour pâture que la _coque de Levant_[205].
[205] Drogue enivrante qui trouble _l’instinct_ du poisson à _se conserver_, comme la crédulité trouble _l’instinct_ de l’homme à _raisonner_. Ce poison est indigène du Levant, d’où il s’est répandu dans le monde par la main des Juifs et adhérens.....
VUES NOUVELLES SUR L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ORIENTALES.
L’enseignement des langues _orientales_, dans les divers états de l’Europe, doit se considérer sous un double point de vue;
1º Comme un moyen de fournir des _drogmans_[206] ou _interprètes_ à la diplomatie du gouvernement, et au commerce de la nation;
[206] Mot qui nous vient de l’italien _dragomanno_, lequel n’est lui-même qu’une altération de l’arabe _targoman_, _interprète_, homme qui _explique_.
2º Comme un moyen de fournir des traducteurs aux manuscrits asiatiques, acquis à grands frais pour enrichir les bibliothèques publiques.
Sous le premier rapport, la culture des langues orientales ou asiatiques mérite d’autant plus de fixer l’attention d’un gouvernement, que, par leur nature, elles exigent une éducation particulière, poursuivie de longue main, et que, si l’on ne prend pas la précaution de former une pépinière d’interprètes, on doit renoncer aux relations commerciales et politiques avec les peuples et les états de l’Asie qui ne prennent aucun soin semblable.
Sous le second rapport, il est encore nécessaire d’assurer un état fixe, utile et honorable, aux hommes qui se dévouent à un genre d’étude très-difficile, qui les isole de tout autre.
Le zèle religieux engagea plusieurs souverains d’Europe, dans les deux ou trois derniers siècles, à favoriser de préférence cette seconde branche pour arriver à une plus exacte connaissance des livres juifs, base de notre théologie. Les premiers moyens employés furent efficaces, parce qu’ils furent judicieux: sous l’influence de Rome, on fit venir d’Asie des indigènes arabes et syriens, qui, tels que les _Gabriel Sionita_ et _Abraham Echellensis_, furent des traducteurs et des professeurs compétents et habiles; à leur suite, vinrent des _Drogmans_, consommés en pratique, tels que les _Galland_, les _Cardonne_, les _Legrand_, qui firent entendre à leurs auditeurs le langage dans sa pureté.
Les gouvernans, qui, par eux-mêmes, ne voient pas clair en cette matière, ont cru ensuite qu’à leur défaut, ils pouvaient employer leurs disciples: cela s’est trouvé vrai plusieurs fois quant à la science de traduire, mais non quant à la science de parler, parce que ces disciples, nés français, n’ayant point voyagé, n’ont pu avoir d’idée exacte de cette dernière partie; et, comme néanmoins on leur a confié l’instruction et la formation des interprètes diplomatiques et commerciaux, il en est résulté un désordre de plus en plus grave.
Si l’on nous disait qu’à Pékin, le gouvernement, pour continuer l’école française des Jésuites éteints, a pris quelques jeunes Chinois, leurs élèves, qui ne prononcent ni _d_, ni _r_, ni _v_, afin d’en former des professeurs et une école de la langue française; que pour directeur il leur a donné un Japonais ayant vécu trois ans, non pas tant à Paris qu’à la Bastille, cela nous paraîtrait d’un ridicule _mantchou_: eh bien! avec tout notre esprit, c’est notre cas. Nous avons à Paris un établissement appelé les _Jeunes de langues_ (ci-devant les _Arméniens_); ils sont au nombre de douze: le bureau des affaires étrangères les choisit parmi ses protégés; le gouvernement fait tous les frais de leur éducation; ils sont destinés à vivre en Turkie, en Arabie, en Perse. Pour leur enseigner le turk, le persan, l’arabe, on les place dans un collége où tout parle français et latin; un seul maître leur donne trois ou quatre leçons par semaine des langues qu’ils doivent spécialement apprendre, et ce maître est un _allemand_, qui a vécu trois ans, non pas dans Constantinople, mais dans la prison des Sept-Tours; il est bien vrai qu’en sa personne, en sa moralité, c’est un homme digne d’estime, mais il n’en est pas moins un national _allemand enseignant le turk à des Français_[207]. Aussi qu’est-il arrivé et qu’arrive-t-il-encore? que ces jeunes gens, apprenant avec peine des langues difficiles, contractent des habitudes vicieuses de prononciation, lesquelles, à leur arrivée en Turkie, les rendent ridicules et à peu près inintelligibles; d’où résulte de leur part un juste découragement, au moyen duquel, depuis la prétendue restauration de cette école, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, il n’en est pas sorti deux sujets dignes de remarque. On se récriera contre ce tableau; qu’on le démente.
[207] Pour compléter la bizarrerie, le nom allemand de ce professeur, interprète officiel, lu en chancellerie turke, est une injure signifiant _l’infidèle_, _l’apostat_, et voilà notre tact.
A l’égard des chaires de langues arabe, turke, persane, chinoise, tartare, malaise, hébraïque, chaldaïque, syriaque, établies au collège de France au nombre de six, il est de fait que, chaque année, leurs cours respectifs commencent avec dix ou douze élèves au plus, et que trois mois après il n’en reste pas plus de deux ou trois, de manière qu’en résultat, l’on peut dire que le produit scientifique, s’il n’est pas nul, est bien peu de chose comparé à la dépense du trésor public et à la munificence du gouvernement.
Cette munificence et cette dépense reçoivent encore un double emploi par l’institution d’assez fraîche date d’une école spéciale près la bibliothèque du roi. Cinq professeurs y sont entretenus pour le persan, le malais, l’arabe, le turk, et l’arménien: l’on ne peut nier que de cette école il ne soit sorti depuis vingt ans plusieurs sujets distingués; mais, parce que cette école dépend du ministère de l’intérieur, et que le placement des sujets se fait par le ministère des affaires étrangères, on a remarqué qu’être élève de la _bibliothèque_ est un titre d’exclusion, surtout quand on annonce des dispositions capables d’éclipser les faibles protégés de _langues_.--Je ne dis rien du double emploi des dépenses; ce n’est pas quand il y a cent millions à économiser dans les prodigalités des hautes branches, que je chicanerai sur quelques mille francs de luxe en instruction.
Depuis longues années, ayant acquis des notions théoriques et pratiques sur cette matière, ayant eu la volonté de me rendre utile et le temps d’en méditer les moyens, j’ai conçu des idées et un plan que je soumets à l’attention, à la censure publiques: ses détails sont imparfaits, je le sais; les autorités compétentes en feront peu de cas, j’en conviens; mais parce que, dans les chances de l’avenir, il peut quelque jour se trouver un administrateur hors de la routine, je me suis fait un devoir de consigner ici mes rêveries.
1º Dans mon plan, il serait formé un _Lycée asiatique_, partagé en deux _sections_ ou _colléges_; l’une appelée _collége des Drogmans_ ou _Interprètes_; l’autre _collége des Traducteurs_.
2º Le collége des Drogmans serait placé dans Marseille, ou le plus près possible de cette ville, parce qu’étant destiné à l’enseignement pratique des langues du Levant, il doit être placé là où se trouvent les plus grands moyens de cette pratique, là où abordent, où vivent nos nationaux qui ont passé des années au Levant, et les indigènes du Levant qui viennent commercer à Marseille.
3º Le collége des Traducteurs resterait placé à Paris, où l’abondance des livres et les secours littéraires de tout genre lui fournissent des moyens et les alimens qu’il ne trouverait pas ailleurs.
4º Le collége des Drogmans aurait des professeurs, d’abord au nombre de quatre, savoir: un pour le turk, un pour le persan, un pour l’arabe barbaresque, et l’autre pour l’arabe d’Égypte, de Syrie, etc. Ces professeurs seraient nés dans les langues qu’ils enseigneraient, sans égard à leurs opinions religieuses, dont ils conserveraient une raisonnable liberté.
5º Tout professeur serait tenu de savoir deux langues asiatiques, l’un le turk et l’arabe, l’autre le persan et l’arabe, parce que cette dernière est devenue partie intégrante des deux autres.
6º Si d’abord ils n’entendaient pas le français, on leur donnerait pour adjoints des Français sachant la langue de chacun d’eux.