L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 30

Chapter 303,735 wordsPublic domain

_Ouau_ signifie en elle-même; _zaï_, il vit; _heth_, vivant; d’où résulte cette phrase; en _elle vit vivant_; _leth_, bon; _ioth_, principe; ce qui fait bon principe; _chaph_ signifie cependant; _labd_ apprenez; _mem_ signifie d’eux; _nun_, éternel; _samch_, secours; _ain_, œil ou fontaine; _phe_, bouche; _sade_, justice; _kôph_, appellation; _res_, tête; _sen_, dents; _thau_, des signes (_signa_). Voilà, ajoute-t-il, le sens des lettres en hébreu, et nous ajoutons que maintenant cela est bien connu pour faux et ridicule; le plus instructif de ce passage est l’orthographe usitée à cette époque avec des altérations remarquables du texte même: par exemple l’hébreu porte _lamd_ et non pas _labd_; mais, à cette époque, les hommes de la trempe d’Eusèbe, fascinés d’une seule idée, n’y regardaient pas de si près.

D’autre part, nous savons très-bien que dans le vieil alfabet grec, le _ouan_ avait laissé sa trace dans Episemon _bau_, le Q_o_ƒ dans Episemon _qoppa_, le _sade_ dans Sampi, qui tous trois ont été conservés pour chiffres. Les Coptes ont gardé cet ordre. (_Voy._ Walton, Prolégomènes, § 8, page 8, chap. 2). Enfin, ajoutez que, dans tous les mots de deux syllabes, Eusèbe n’offre point le _c_ ou _tcheva_ que l’on voit aujourd’hui; ce qui prouve l’addition qu’en ont faite les rabbins depuis l’an 325, où il écrivit; il dit: _alph_ pour _aleph_, _delth_ pour _dalet_, _labd_ pour _lamed_, _samch_ pour _samech_.

[F4] Note pour la page 371.

NOTES _extraites de Briant Walton en ses Prolégomènes à la Bible polyglotte_, page 53, § 30, col. première.

Les Juifs divisent la loi en deux branches, l’une _loi écrite_, l’autre _loi orale_, c’est-à-dire transmise de bouche en bouche; dans ce second cas elle est appelée _Qabalah_, c’est-à-dire _reçue_ (par le disciple); au contraire, elle est appelée _massoura_ (en latin _tradita_), c’est-à-dire transmise (par le maître, par le docteur.)

La différence principale entre ces deux branches est que _qabalah_ se compose surtout de sens mystiques, d’acceptions allégoriques, données aux faits les plus naturels par des esprits rêveurs et visionnaires, et cela à une époque où ceux que l’on appelle païens furent assez généralement infatués de ce travers; les rabbins de cette secte ont acquis un si grand crédit, que, parmi les Juifs, on regarde comme _niais_ celui qui ne sait et ne croit que la _doctrine écrite_. Cette doctrine pour eux est seulement une chandelle allumée à l’effet de trouver _la pierre mystérieuse des sens cachés_.

Les auteurs chrétiens qui ont le mieux traité de la _qabalah_ sont Pic de la Mirandole, après lui Pierre Galatin (_de arcanis catholicæ Veritatis_, 1512), Sextus Cinensis, en sa Bibliothèque chrétienne, Bonfrerius et Serrarius.

D’après eux, la _qabalah_ se divise en trois branches: une première est celle qui a existé avant notre ère, et encore un peu après elle; elle se compose de sens allégoriques, absolument dans le sens des disciples de Pythagore et de Platon; elle ne diffère en rien des interprétations mystiques de ceux des premiers Chrétiens, qui prétendirent que la loi de Moïse n’était qu’une figure de celle qu’ils introduisaient, et qui voulurent absolument trouver des sens cachés sous les sens littéraux les plus simples. Walton, page 53, colonne 1re, cite, à ce sujet, un passage remarquable de Grotius, duquel résulte que l’apôtre saint Paul doit être considéré comme le chef de cette branche judéo-chrétienne.

(Il résulte de ces faits qu’il y avait dans l’Asie occidentale une doctrine intérieure comme on l’a retrouvée de nos jours dans l’Asie orientale, chez les sectateurs de Boudga et de Brama; il est extrêmement probable que ce sont les allégories mythologiques qui ont donné lieu en première instance à cette manière d’alambiquer et de subtiliser les choses naturelles.)

La seconde branche de la _qabalah_ est purement la pratique de la _magie_, au moyen des vertus et forces supposées inhérentes à certaines paroles. Les Juifs expriment par ce moyen tous les miracles des Chrétiens. (Les anciens Chrétiens expliquaient de même tous les miracles et prodiges des païens. L’ancien monde a été généralement infatué de cette croyance à la magie. _Voy._ Apulée, en son Ane d’or.)

La troisième branche, qui est la plus moderne, consiste à tirer des divinations et des horoscopes au moyen de la combinaison fortuite des lettres et des mots de la loi. (C’est une pure folie d’ignorance dont le pendant se trouve encore de nos jours dans toute l’Europe.)

Le même Walton, Prolégomène 8, page 44. La _masωrah_, qui est l’autre branche de science, a pour radical le mot _masar_, signifiant transmettre. Par _massore_ et _massorète_, il faut entendre une succession d’hommes studieux qui ont fait, sur les livres _écrits_, des remarques très-souvent minutieuses et superstitieuses, mais quelquefois utiles sur les variantes des manuscrits: leurs notes, transmises de main en main, ont fini par former une espèce de code; sous ce point de vue, on peut dire que la _massore_ a commencé peu après Ezdras, dont l’exemplaire, d’abord unique, puis perdu avec le laps du temps, a fourni des copies dans lesquelles s’introduisirent nécessairement des fautes par l’inadvertance des scribes. Les persécutions d’Antiochus ayant détruit beaucoup de ces manuscrits, il dut en être refait une édition sous les Asmonéens, et c’est à cette époque et aux procédés qui furent employés pour cette opération que l’on doit attribuer plusieurs graves différences de la version grecque et du texte hébreu.

Parmi les notes marginales que les rabbins apposèrent sur leurs manuscrits, l’on en reconnaît deux de très-haute antiquité: l’une dite _keri_ ou plutôt _qori_, qui signifie _lu_ ou _lisez_; l’autre _ketib_, qui signifie _écrit_, et qui avertit qu’on doit lire de telle ou telle autre manière. Walton n’admet leur existence que peu avant le Talmud, c’est-à-dire vers le début de notre ère.

L’une des grandes opérations des _massorètes_ a été de faire le compte des versets, des mots, des lettres de chaque livre et de leur totalité; ils ont compté combien de mots commencent par la lettre _sade_ ou finissent par la lettre _t_, etc., etc. Avec un détail aussi vaste qu’inutile, ce chapitre de Walton est curieux. La somme totale des livres est de 815,280 lettres, sauf les contestations de quelques rabbins qui en comptent quelques-unes de plus ou de moins; la lettre ω est la plus répétée: elle se compte 76,922 fois; la lettre θ est la moins nombreuse, 1,152 fois; puis la lettre _sameck_, 13,580; puis šen, 32,148 fois; puis _sad_, 21,822 fois, etc., etc.

[F5] Note pour la page 373, ligne 1.

_Sur les livres conservés par les Juifs établis en Chine._

Divers monumens chinois, cités par les missionnaires jésuites, déclarent, les uns, que les Juifs parurent en Chine (pour la première fois) vers la fin de la dynastie des _Tcheou_, vers l’an 224 avant notre ère; les autres, que ce fut seulement vers l’an 73 de notre ère, un an après la ruine de Jérusalem par Titus.

La première de ces dates (224) répond au règne d’Antiochus, dit le _Grand_, qui fut le sixième des rois grecs, successeurs d’Alexandre en Syrie et en Judée; il serait naturel et probable que les Juifs, persécutés par ces princes, eussent cherché un asyle d’abord dans la Perse, où ils avaient conservé des relations depuis la captivité de Babylone, et que, de là ensuite, ils se fussent portés jusqu’aux provinces orientales de la Chine où on les signale; mais il ne reste pas de traces directes de cette ancienne colonie: l’on voit seulement à diverses époques subséquentes les Juifs mentionnés de manière à faire penser que depuis lors ils n’ont cessé d’exister en cet empire, et d’y avoir leurs synagogues et leurs livres, sinon tels, du moins semblables à ce que les jésuites y ont trouvé dans le dix-septième siècle.

La _relation_[199] _de deux voyageurs mahométans_ en Chine, entre les années 851, et 877, parlant d’un massacre terrible qui fut fait dans la ville de _Caï-fond-fou_, mentionne expressément les _Juifs_ comme y ayant été compris avec les Mahométans et les Chrétiens: puisque ces _Juifs furent en nombre_, l’on peut assurer qu’ils eurent une synagogue et tout ce qui en est inséparable, c’est-à-dire la loi de Moïse et les livres qui lui sont habituellement joints. M. de Sacy, dans un mémoire inséré tome 4 des Manuscrits orientaux, page 592, passe en revue diverses dates où ces Juifs sont cités depuis le onzième et le douzième siècle; il cite plusieurs particularités mentionnées par les jésuites au sujet de leurs livres; il en résulte que ces livres ont essuyé de très-fâcheux accidens d’inondations et d’incendies qui en ont détruit une partie et endommagé l’autre: que l’un des manuscrits est venu de la main d’un mahométan qui dut le tenir (s’il ne l’apporta lui-même) des pays d’Occident; que l’écriture de tous ces manuscrits est du genre _chaldaïque_ sans aucune idée ni mention du _samaritain_: par conséquent, dussent-ils venir de la colonie de l’an 224, on doit les regarder comme ayant celui d’Ezdras pour type primitif; il est très-fâcheux que des corrections modernes les aient altérés, et que nous n’ayons pas les copies des premières dates.

[199] Traduite de l’arabe par Eusèbe Renaudot, in-8º.

L’état de ces Juifs peut nous faire juger de ce qu’ils ont été dans les divers pays de notre occident pendant les siècles de guerres et de barbarie; leur ignorance est profonde; ils conservent leurs livres, mais ils ne les comprennent point. Leurs riches et leurs docteurs ne portent aucun zèle, ni à les étudier ni à les transcrire; ils ont tellement pris les mœurs et l’accent chinois, qu’ils ne peuvent prononcer plusieurs lettres essentielles à l’hébreu: ils disent _Tavit_ pour David; _ïalemeiohang_ pour ïeremiah, etc. Walton, citant l’autorité d’un jésuite[200], dit qu’ils ne se donnent point le nom de _Juifs_, mais qu’ils s’appellent seulement _Israël_; cela indiquerait une assez grande antiquité; il ajoute d’abord qu’ils n’avaient point ouï parler de _Jésus_ ni de _chrétiens_; cela ne prouverait pas du tout qu’ils fussent partis de l’occident avant notre ère; car, n’ayant d’autre livre que la Bible, ils n’ont eu ni intérêt ni moyen de garder le souvenir de leurs ennemis. M. de Sacy observe qu’ils ont divers mots persans, cela prouve seulement qu’ils ont eu avec la Perse des rapports de commerce qui peuvent être assez récens.

[200] Prolégomènes.

[F6] Note pour la page 374.

_Extrait du Livre intitulé_: Elementa linguæ hebraicæ, auctore Rodolpho Cevallerio, etc.

Les grammairiens divisent les accens ou signes de prononciation en deux grandes sections, les accens grammatiques et les accens historiques.

Les _grammatiques_ se subdivisent en _rois_ et en _vizirs_ (ou ministres.)

(Je prie le lecteur d’observer que le motif de cette division a dû se tirer de l’état stationnaire ou _sédentaire_ de certaines lettres, par opposition à la _mobilité_ officieuse et _servile_ des autres.)

Les _rois_ sont supposés au nombre de dix-neuf.

Les _vizirs_ ou ministres sont au nombre de onze.

Le premier des accens rois se nomme s_i_lωq et signifie la fin d’une phrase; c’est une petite barre verticale sous la lettre.

Le 2e, nommé a_tnɑ_h ou a_tnɑtɑ_h (respiration), (distingue les périodes ou repos d’haleine).

Le 3e, z_e_qf qotωn: le petit éleveur de voix.

Le 4e, rɑbîă: le cavalier assis sur la lettre.

Le 5e, z_e_qf gɑdωl: le grand hausseur de voix.

Le 6e, zɑrqa: le répandeur (a la forme du _Ouesl_ arabe).

Le 7e, gɑrš: l’expulseur de voix.

Le 8e, gɑrš_i_m: les expulseurs.

Le 9e, tɑlišɑh gɑdωlɑh: le grand arracheur (qui se met en tête du mot; il est toujours musical).

Le 10e, tɑbîd: fractus (de sa figure).

Le 11e, t_e_fɦa: le fatigué.

Le 12e, ïɑtid: (de sa figure cornue retournée).

Le 13e, fɑšta: l’étendeur de voix.

Le 14e, lɑgr_e_mîh: la bouche brisée.

Le 15e, fɑzɑr gɑdωl: grand disperseur.

Le 16e, šɑlšɑlat: la chaîne.

Le 17e, fɑsîq: terminant.

Le 18e, q_o_rni fɑrɑh: cornes de vaches.

Le 19e, s_e_gωl: collier.

Les ministres ou serviteurs.

Le premier, qɑd_e_mɑ: qui précède le roi garš en sa marche.

Le 2e, dɑrɑga[201].

[201] Le hamza des Arabes a exactement la forme de ces deux signes dans l'hébreu.

Le 3e, mωnɑɦ: posé sous la corne.

Le 4e, ï_e_rɑz b_e_t ïωm_e_h: une fille de son jour.

Le 5e, mɑhfɑk: corne retournée.

Le 6e, tɑrša: bouclier.

Le 7e, m_i_rka fɑšωlɑh: prolongeur simple.

Le 8e, kɑfωlɑh: prolongeur double.

Le 9e, m_e_krɑb_e_l.

Le 10e, ăïlωi.

Le 11e, mɑïla: corne de faon.

Ces accens désignent de presser la syllabe sans pause, la pause n’appartenant qu’au roi assis (le serviteur en Orient toujours debout).

Les accens rhétoriques ont pour but de ralentir un peu la syllabe qui en est marquée, en lui donnant de la grace.

Le premier, mɑtɑg: le frein, la bride (c’est notre trait-jointure dans _Hôtel-Dieu_, en hébreu _bɑit-al_).

Le 2e, _mɑ_q_ef_: le lien. Il y a encore le _râfé_, petite barre verticale sous la lettre, indiquant de _couper_ la voix comme fait le _hamza_ arabe. Ainsi ï_e_raω signifie _ils voient_; mais si vous coupez ï_e_-râω, il signifiera _ils ont peur_. (Ce ï_e_-râω hébreu peut s’écrire en notre alfabet ï_e_’râω).

[F7] Note pour la page 459 ligne 24.

_Sur la langue des Berbères._

Le nom de Berbères que nous appliquons à une race d’indigènes africains est plus ancien et plus universel qu’on ne l’imagine; il est le même que le _barbare os_ et _us_, des Grecs et des Latins, cités dès le temps d’Homère. Hérodote nous apprend que c’était un mot de la langue des Égyptiens, qui s’en servaient pour désigner tout peuple étranger, parlant ou bredouillant un langage qu’ils n’entendaient pas. Il existe dès long-temps dans la langue arabe, quelle qu’y soit son origine égyptienne ou grecque. Par un cas plus singulier il existe dans le Sanskrit, qui donne le nom de barbara à quelques pays ainsi nommés par les anciens géographes occidentaux; et de plus il est chez les Brahmes un terme presque injurieux, comme chez les Grecs et chez nous.

Un ancien pays de Barbara est cité près du détroit de _Bab-el-mandem_, ayant à son sud un pays de Zengitan, comme aujourd’hui notre Barbarie sur la Méditerranée tient vers son ouest au pays de Tengitania des Latins que nous appelons Maroc.

L’ancien zingui-tan se retrouve dans le Zingui ou Zingue-Bar, côte Est de l’Afrique; ce mot _Barr_ est arabe et signifie terre et pays.

Le mot _zingui_, prononcé _tsingui_ et _tchingui_, se retrouve dans _Zingari_ race errante que nous appelons Bohémiens, démontrée depuis quelques années par de savans anglais et allemands n’être qu’une race d’Indous émigrés depuis quelques siècles, laquelle heureusement a conservé assez de son langage originel pour y faire reconnaître celui qui se parle encore aux bords de l’Indus, et qui sûrement s’y parle depuis bien des siècles: je laisse aux savans étymologistes à expliquer comment ce mot _zingui_, indiquant un peuple, s’est trouvé près de Maroc.

Me bornant aux Berbères, je dis que les nombreuses peuplades désignées par ce nom sont encore aujourd’hui répandues depuis Maroc jusqu’à l’Égypte et l’Abyssinie, et de plus vers le sud, jusqu’à la ville et au pays de Tim-boucktou: des voyageurs anglais récens en fournissent la preuve en nous apprenant que, près de cette ville célèbre, sont des tribus de _Shillahs_ ou _Shelous_, nom qui est précisément celui que, dans les pays de Maroc et d’Alger, on donne aux Berbères montagnards. Les Berbères des plaines portent celui de Qabaïlis: mais ces peuples eux-mêmes ne se nomment point ainsi en leur langue; ils se donnent le nom de _Amzir_ au singulier en grasseyant fortement l’_r_, et de _Mazir_ au pluriel, l’_r_ toujours grasseyé. Dans mon alfabet européen, je peins cet _r_ par _g_ ou ɠ; j’écrirai donc désormais _Amzig_ et _Mazig_.

Ces deux mots signifient libre et libres; ainsi ils s’appellent eux-mêmes hommes libres.

C’est évidemment le mot _Mazig_ que nous trouvons dans _Mazikes_ que des auteurs grecs nous citent comme le nom de peuplades africaines existantes dès les premiers temps de notre ère: ces peuplades vexèrent beaucoup les anachorètes de la Thébaïde et de la Nubie; elles étaient alliées des Blemmies, autre race sauvage. Le savant grec Eustathios, commentateur d’Homère, parlant de Iarbas, roi de Gétulie au temps de Didon, dit qu’il était roi des Mazikes; Virgile nous dit qu’il était roi des Gœtules; et cela reporte l’existence des Berbères et leur nom de _Mazikes_ plus de huit siècles au-delà de notre ère, en même temps que cela les identifie aux Gœtules, qui nous sont désignés comme indigènes ou autochthones.

De nos jours où le langage des peuples est devenu un sujet de recherches si intéressant, celui-ci méritait d’exciter le zèle de quelques voyageurs éclairés: cette honorable tâche fut remplie, en 1787, par feu M. Vanture, l’un de nos plus habiles drogmans en turk et en arabe: tandis qu’il remplissait près du dey d’Alger une mission diplomatique et commerciale dont il était chargé, le hasard lui procura la connaissance d’un chef de Berbères, qui eut besoin de sa protection. Il profita de cette occasion pour l’attirer fréquemment chez lui; et, dans un espace de quelques mois, au moyen de la langue arabe, qu’ils parlaient tous deux, il dressa une Grammaire et un recueil de mots berbères très-considérable. A son retour à Paris, en 1788, nos études communes nous rapprochèrent: il me montra sa minute, composée de 89 feuillets in-fol., et finit par vouloir me la donner: je le priai de faire mieux, je le déterminai à en dresser une copie au net, qui se trouve formée de 9 cahiers, même in-fol., en tout 178 pages. Alors, j’acceptai la minute, et il garda la copie. Le berbère était exprimé en caractères arabes, je voulais l’établir en caractères français; la politique survint et gâta tout. En 1795, à mon départ pour les États-Unis, je déposai ma minute à la bibliothèque royale, afin qu’elle ne pût se perdre. En 1798, à mon retour, je trouvai la belle copie aux mains de madame Vanture: lorsque ensuite nous apprîmes la mort de son mari, en Syrie, je l’engageai à céder ce manuscrit à la bibliothèque du Roi, qui le paya une modique somme. Le savant conservateur, M. Langlès, qui a connu ces faits, les a indiqués sommairement dans sa traduction du Voyage de Hornemann en Afrique, tome II, imprimé en 1803; il y a inséré un extrait de la Grammaire et du Vocabulaire; mais il nous reste toujours à regretter que l’ouvrage entier de Vanture n’ait pas été mis en ordre et imprimé. Ce travail était digne de la libérale et philanthropique société africaine-anglaise. Un tel volume, qui serait léger, procurerait aux voyageurs d’Europe, dans tout le nord de l’Afrique jusqu’au Niger, non seulement un moyen de reconnaître les tribus berbères, mais encore de se faire entendre d’elles, ce qui est inappréciable.

Du reste, d’après les extraits que j’ai conservés, je me crois autorisé à regarder ce langage comme d’origine particulière; il s’est rempli d’arabe, peut-être de phénicien; sa prononciation abonde en grasseyemens comme le provençal, en θ grec, en _th_ anglais dur, en notre _ja_ pur, usité des Perses et des Turks seulement. Il n’est pas construit précisément comme l’arabico-hébreu; mais il a un fond de simplicité que l’on ne juge bien qu’en le dépouillant de ce que depuis tant de siècles ce peuple errant et inculte a emprunté des étrangers, à commencer par les Carthaginois.

_Extrait du Livre intitulé_: Arcanum Punctationis revelatum, auctore Th. Erpenio, Leyden, 1624. 312 pages in-4º.

Cet ouvrage, imprimé sous le nom d’Erpenius, a eu pour véritable auteur Louis Cappel, Français protestant de Saumur, qui ne put le publier en France. Si un tel livre paraissait aujourd’hui en notre langue, il serait considéré comme un modèle de saine argumentation et de judicieuse critique. L’histoire des points-voyelles y est traitée avec une clarté qui ne laisse plus de doute sur la question; je crois faire une chose agréable au lecteur de lui en citer quelques passages.

C’était une opinion dominante, chez les savans juifs et chrétiens, que les points-voyelles sont inhérens aux livres de Moïse et qu’ils ont été établis par lui même ou par Ezdras, lorsque vers l’an 1530 le témoignage du rabbin _Elias-Levita_ vint y apporter un trouble inattendu. On produisit un passage de son livre sur la Massore, dans lequel il dit:

«Qu’après la confection du Talmud, les docteurs massorètes commencèrent à imaginer et à poser des signes appelés points-voyelles sur les consonnes; puis, après un laps de temps, il en fut arrêté un système complet, par un concile de rabbins, et dans la ville de Tibériade, environ 436 ans après la ruine du second temple par Titus, qui eut lieu l’an 72 de Jésus-Christ.»

D’autre part, le rabbin Abenezra écrivait vers l’an 1150:

«Tel est l’usage des sages de Tibériade, qui sont nos guides (de lecture) et de qui viennent les _massorètes_ ou traditionnaires auxquels nous devons toute la ponctuation.»

Notre auteur, dans les chapitres III et IV, démontre la force de ces assertions; il cite de plus un autre passage d’Elias-Levita, ainsi conçu:

«Il est très-certain que la loi présentée par Moïse fut un livre écrit sans aucun point, sans aucune distinction de versets.»

Au chapitre V, viennent de nombreuses preuves tirées du Talmud et des cabalistes.

Le _Talmud_ est une masse de _doctrine_ divisée en deux parties: l’une dite mišnɑh, est l’ouvrage de Rabbi-Juda, environ 180 ou 200 ans après notre ère; l’autre, _gemara_, est une compilation par divers inconnus, jusqu’à l’an 500 où elle fut close. Dans l’une et dans l’autre, il n’est pas dit un seul mot des _points-voyelles_. Notre auteur cite des passages concluans.

Chapitre VI, page 37, il produit des preuves tirées de l’ancien caractère hébraïque, c’est-à-dire, de notre _samaritain_ actuel. «Les Juifs, dit-il, sont d’accord que leurs lettres actuelles ont été introduites par Ezdras, et qu’auparavant régnaient les lettres kananéennes.» Ce sont les propres expressions de Saint-Jérôme _in prologo galeato_, et dans son commentaire sur Ezéchiel, chapitre IX, verset 4, où il dit que la dernière lettre de l’alphabet a la figure d’une croix dans l’ancien caractère hébreu, encore usité de son temps par les Samaritains.

D’autre part, Walton remarque, dans ses prolégomènes, que ces Samaritains furent une branche de Juifs, qui ne voulurent point reconnaître Ezdras; ils n’ont conservé de livre national que le Pentateuque; leur texte diffère en plusieurs endroits de l’hébreu et du grec; il est cité par l’évêque Eusèbe, par saint Jérôme, etc. Ses propres adversaires ne peuvent nier qu’il n’existe _sain_ au moins depuis l’an 300 de notre ère; ce texte n’a aucune trace de points-voyelles, etc., etc.

L’auteur de l’_Arcanum Punctationis_ continue d’exposer ses preuves dans la fin de ce chapitre, et dans le suivant, chapitre VII, page 40, etc.; il démontre, par nombre de passages concluans, que ni Origène, né l’an 185 de notre ère, ni Jérôme, mort après l’an 400, n’ont donné la moindre indication de l’existence des _points_ à cette époque.

Au chapitre IX, page 58, passant en revue le _Targum_ de Onkelos, écrit un peu avant notre ère, et celui de Jonathan, vers l’an 200, il montre que s’ils eussent lu un texte ponctué, ils n’auraient pas différé, comme ils le font, sur la lecture et le sens de plusieurs mots maintenant divers chez les Massorètes. Les traductions latines d’Aquila et de Jérôme lui fournissent les mêmes argumens; il continue dans le chapitre X, où il cite beaucoup de mots qui, écrits des mêmes lettres, ont été pris en des sens divers, parce qu’ils n’avaient pas de points-voyelles. Il cite ce passage de Jérôme, qui dit: «Il n’importe qu’on dise _salem_ ou _salim_, puisque rarement les Hébreux emploient les _lettres-voyelles_ au corps des mots (in medio verborum), et que, selon l’usage (volonté) des lieux et la diversité des pays, l’on prononce les mêmes mots par divers sons et accens.»