L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 3

Chapter 32,964 wordsPublic domain

On sait que les alfabets de l’Europe moderne ne sont que l’alfabet latin adapté aux idiomes nouveaux qui, après le démembrement de l’empire romain, se formèrent du mélange de la langue du peuple vaincu avec les dialectes _scytho-gothiques_ que parlaient les sauvages vainqueurs venus du Nord. Il fallut du temps pour former ces jargons: lorsqu’enfin ils eurent pris quelque consistance par plus de fixité dans les gouvernemens, les gens d’église et d’administration ne tardèrent pas de vouloir écrire ce qui était parlé. Ces écrivains se trouvèrent embarrassés par des prononciations que le grec et le latin nomment _barbares_, c’est-à-dire hors de leurs habitudes. Ils remarquèrent des voyelles et des consonnes nouvelles, inconnues à la langue savante: on sentit la nécessité de les peindre par des signes particuliers; mais parce que, dans l’état d’ignorance générale qu’avaient amenée des guerres continues, personne ne possédait les principes d’une science aussi subtile, aussi délicate que celle de la grammaire en ses élémens, les écrivains de chaque nation, la plupart _moines_, firent sans beaucoup de discernement des comparaisons de sons, des combinaisons de lettres, qui, aujourd’hui soumises à un examen judicieux, ne présentent qu’incohérence et désordre. En outre, comme les peuples furent isolés par un état permanent d’hostilité, la formation de leur alfabet se fit d’après des idées diverses: une même prononciation fut peinte par des lettres différentes, et une même lettre servit à peindre des sons différens. Aujourd’hui que les communications, devenues faciles, ont rendu ces discordances plus saillantes, et, qu’en lisant les mêmes mots, on s’est aperçu que l’on ne s’entendait pas, l’on a commencé de sentir le besoin d’un type uniforme, d’un modèle régulier et commun, auquel on pût rapporter tous les points individuels qui en divergent. C’est en cette intention, et pour arriver à ce premier but, que j’ai dressé le tableau suivant de toutes les prononciations qui me sont connues en Europe, rangées en un ordre méthodique nouveau, fondé sur une étude réfléchie des analogies ou des dissemblances.

§ II.

_Détail des Voyelles européennes._

Pour rendre intelligible au lecteur les diverses prononciations soit voyelles, soit consonnes, dont je veux lui exposer le tableau, je ne puis employer ni la méthode de ceux qui croient pouvoir fabriquer des automates parlans, à l’imitation de l’automate flûteur de Vaucanson[10], ni la méthode des instituteurs de sourds-muets, qui, comme le médecin Amman, croient pouvoir décrire les voyelles et les consonnes par la position anatomique que prennent les organes de la bouche pour former chacune d’elles. Quiconque étudiera ce sujet avec attention se convaincra que dans l’acte de la parole, la nature agit par des nuances trop fines, trop subtiles, pour être traduite par des moyens si mécaniques. Je n’en connais qu’un seul efficace; c’est d’entendre les prononciations de la bouche même des personnes qui en ont l’habitude: et telle est la délicatesse de la chose en elle-même, que, si cette habitude n’a pas été contractée dès le bas âge, les organes deviennent avec le temps inhabiles, et comme rebelles à les proférer: nous en avons l’exemple dans les Espagnols et les Italiens, pour qui la prononciation de l’_u_ (dans _mur_, _futur_), si facile aux Français et aux Turcs, est d’une extrême difficulté: les Français, les Allemands, les Italiens, élèvent la même plainte contre le _th_ anglais, si facile à cette nation, ainsi qu’aux Grecs et aux Espagnols. Les Anglais de leur côté, comme les Français, se récrient sur la dureté apparente du _jota_ espagnol ou _ch_ allemand (dans _buch_, _nacht_), etc. Je supposerai donc que mon lecteur est exempt de ces préjugés, et qu’il a la connaissance acquise, ou la possibilité de connaître par consultation auriculaire les voyelles et consonnes que je vais recenser. Je commence par les voyelles.

[10] Un livre récent et digne d’estime, intitulé _Éducation physique de l’homme_, un volume in-8º, 1815, chez Treuttel, m’indique, à son chapitre IX (où il traite de la parole), un essai de ce genre, fait par _Kempeln_. Je ne puis le juger, ne sachant pas l’allemand; mais si Kempeln n’a trouvé que douze voyelles en Europe, et si dans les consonnes il juge que _p_ n’est pas la forte de _b_, selon les citations de M. Friedlander on a lieu de croire qu’il n’est pas dans la route du vrai.

D’après les recherches que j’ai faites sur ce sujet, il me semble que le nombre total des voyelles diverses usitées dans les langues d’Europe ne se monte pas à plus de dix-neuf, y compris les quatre _nasales_. Voyez le tableau des voyelles, à la fin de ce chapitre.

Dans ce tableau, je n’ai point disposé leurs _signes_, c’est-à-dire les _lettres_, selon l’usage accoutumé, parce que le mélange des voyelles et des consonnes qui a lieu dans tous nos alfabets est une confusion de choses essentiellement différentes, qui tend à prouver que l’alfabet primitif dont ils dérivent n’a point été une invention systématique, dressée par calcul de principes, et organisée d’un seul et même jet; mais plutôt le résultat progressif d’un premier aperçu, peut-être autant fortuit qu’ingénieux, dont l’auteur se serait hâté de faire l’application pratique, sans prendre le temps, ou sans avoir l’art de bien connaître les élémens philosophiques de sa chose: ce que les anciens nous disent d’un premier alfabet qui n’aurait eu que seize à dix-huit lettres, viendrait à l’appui de mon idée.

J’ai conservé l’A en tête des voyelles, non à raison du droit divin que lui attribuent d’anciens rêveurs scholastiques, qui, ne comprenant rien à l’origine naturelle des choses, ont partout supposé des causes fantastiques, et ont voulu que l’alfabet fût une invention du dieu _Thaut_ ou du dieu _Mênou_; ni parce que de prétendus physiciens l’ont regardé comme le premier _son naturel_ proféré par l’homme en naissant, comme si les accoucheurs n’attestaient pas que sur vingt enfans nouveau-nés, dix crient en Ê quand dix crient en A; et comme s’il était probable que l’observateur subtil qui le premier s’avisa de peindre les sons, n’eût pas eu des motifs d’intérêt personnel autrement stimulans que la fade curiosité de guetter les enfans à naître, pour savoir comment ils crient. De si puériles raisons prouvent seulement l’enfance du raisonnement dans leurs auteurs; et comme il vaut mieux avouer franchement ce qu’on ignore, que de fausser son jugement par de sottes croyances, nous dirons que personne n’a encore deviné pourquoi la lettre A se trouve en tête de tous les alfabets: et cependant nous lui conservons cette place, ne fût-ce que parce qu’étant le signe d’une voyelle _ouverte_, elle nous offre le moyen de passer de proche en proche des plus _ouvertes_ aux plus _serrées_.

Nos grammairiens français sont d’accord que la lettre A, quoique seule de son espèce en notre alfabet, peint réellement deux voyelles bien distinctes l’une de l’autre dans la prononciation: l’une de ces voyelles se trouve dans les mots _Paris_ (ville), _ami_, _attaqua_, _frappa_, _patte_ (d’oiseau), _tache_ (d’huile); on appelle bref cet _a_, et l’on a tort; car il peut se solfier aussi bien sur une note blanche que sur une double croche. Le nom d’_a_ ouvert ne le qualifie guère mieux, car on peut le faire entendre en ouvrant très-peu la bouche, comme l’avouent les observateurs.

C’est une véritable difficulté que de donner des épithètes aux voyelles, de vouloir les caractériser par la sensation qu’elles causent, ou par leurs moyens de formation. D’autre part, les classer géométriquement, comme a fait le mathématicien anglais _John Wallis_, qui compte trois _labiales_, trois _dentales_, trois _palatales_, est une erreur aussi manifeste en son prétexte qu’inutile en sa pratique. Ce classement est vrai pour les consonnes, comme nous le verrons, et sans doute c’est ce fait qui a suscité l’idée de _Wallis_; mais son application aux voyelles est d’autant plus fausse, que plusieurs d’entre elles peuvent se faire entendre _les mêmes_, quoique l’on ait changé l’ouverture des lèvres et de la bouche, ainsi que l’avoue le médecin Amman[11]. On ne peut donc désigner que par des épithètes de pure convention les diverses voyelles que peint une même lettre, et comme la chose importante est de bien s’entendre, nous proposons d’appeler petit _a_, ou _a_ clair, l’_a_ prononcé dans les mots _Paris_, _ami_, _frappa_, etc. Nous verrons par la suite le motif et l’utilité de ces noms.

[11] Page 218.

Cet _a_ clair est le plus habituel de la langue italienne et du haut dialecte allemand qui domine en Saxe; il est aussi très-fréquent dans la prononciation anglaise, et cependant il n’a aucun représentant dans l’alfabet de cette langue; car sur la lettre _a_ les Anglais épellent notre _e_: sur _e_ français ils prononcent _i_, sur _i_ ils prononcent la diphtongue _ai_, ce qui est un contre-sens; aussi n’est-il point d’Anglais instruit qui n’avoue que l’alfabet de sa langue est un chaos d’irrégularités: par esprit de justice, j’en dirai autant de l’alfabet français et de son système orthographique; en sorte qu’ici nous avons le phénomène bizarre des deux peuples de l’Europe qui, ayant le plus et le mieux cultivé l’art du langage, ont le système le plus absurde de le peindre. Quels progrès eût donc fait leur littérature, quelle extension eût pris leur langage, si leur système d’orthographe eût eu seulement la demi-perfection de l’orthographe italienne et castillane?

TABLEAU GÉNÉRAL DES VOYELLES USITÉES EN EUROPE.

+-------+-----------+-------------------------------------------------+ | | | EXEMPLES. | |Nos |DÉSIGNATION| /------------------------------------------\ | | FIGURE| | EN FRANÇAIS. | EN ANGLAIS. | EN ALLEMAND. | +-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+ | 1 a |clair, |Paris, patte |habit, rabbit,|alabaster, | | | ou bref, | (d’oiseau), mal.| sad, mad. | abend. | | | petit _à_ | | | | | | | | | | | 2 a |profond, |âme, âge, pâte |fall, call, |aal (anguille), | | | ou long, | (de farine), | law, | ahl (alêne): | | | grand _â_ | mâle (sexe). | bec_au_se. | surtout dans le| | | | | | bas-allemand. | | | | | | | | 3 o |clair, |odorat, hotte |rod, gut, nut,|och, oft. | | | ou bref, | (d’osier), molle| cut, lull. | | | | petit _o_ | (cire), sol. | | | | | | | | | | 4 o |profond, |hôte, haute, |road, goat, |han_o_ver, | | | ou long, | môle, saule, | note, coat, | er_o_berer, | | | grand _ô_ | pôle. | foe, whole. | pohle. | | | | | | | | 5 où|bref, |chou, sou, trou. |good, wood. |gut; en général | | | petit _ou_| | | _u_ dans le | | | | | | haut-allemand. | | | | | | | | 6 oû|profond, |voûte, croûte, |rule, book, |uh, buhle, | | | grand _oû_| roue, boue. | shoe, move. | buhlen. | | | | | | | | 7 eù|clair, |cœur, peur, |très-rare (se |_ö_ t_ö_dten, | | | guttural | bonheur. | trouve dans | g_ö_the, | | | | | Burr.) | st_ö_cke. | | | | | | | | 8 eux|profond, |eux, deux, ceux. |_manque._ |_öh_, h_ö_he. | | | creux | | | | | | | | | | | { e |muet, |born_e_, |rul-e, mov-e, |binde, blatte. | | 9 { | féminin | grond_e_, | prov-e | | | { | | rond_e_. | | | | {...|e gothique |que je me |sir, bird, |wass-_er_, | | | | repente. | wat-er, | ab-_er_, | | | | | mill-er. | hab-en. | | | | | | | |10 e |ouvert |fête, faîte |nail, where, |_ä_, _ä_lter, | | | | (de toit), mer, | fair, bear. | l_ä_ben, | | | | fer. | | b_ä_ten. | | | | | | | |11 ée|s |née, nez. |t_a_ke, |eh, stehlen, | | | (sans nom)| | m_a_ke, | s_e_hen, see. | | | æ, ē | | sc_a_le, | | | | | | g_a_te. | | | | | | | | |12 é |masculin |né, répété. |red, bed, |_e_twas, | | | | | h_ea_d. | b_e_sser. | | | | | | | |13 i |bref, |midi, imité, ici.|spirit, hill, |b_i_tte, gift. | | | petit _i_ | | still, mill, | | | | | | it. | | | | | | | | |14 î |long, |île (en mer), |heat, kneel, |ihnen, ihrer. | | | grand _î_ | la bîle. | steal, meal, | | | | | | eat. | | | | | | | | |15 u |français |hutte, chutte, |_manque._ |ü, über, üben, | | | et turc | nud. | | füchs. | | | | | | | |NASALES| | | | | |16 an| |pan (de mur). | |_an_ker. | | | | | | | |17 on| |son (de voix). | |_on_kel. | | | | | | | |18 in| |brin (d’herbe), | | | | | | pain, pin, | | | | | | peint. | | | | | | | | | |19 un| |un, chacun. | | | +-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+ Face à la page 28. Nº Ier.

La deuxième voyelle figurée par _a_ se prononce dans les mots français _âme_, _plâtre_, _gâte_, _pâte_. C’est à tort qu’on l’appelle _a_ long, car il peut se solfier aussi bref que l’autre: l’épithète de _a_ profond ou creux lui convient mieux, parce que réellement il porte cette sensation à l’oreille, et que pour le prononcer la bouche forme une plus grande cavité, surtout vers son fond.

La différence que nous signalons entre _à_ clair et _â_ profond est tellement réelle, que si l’on prononce l’un au lieu de l’autre, le sens des mots en certains cas sera changé: par exemple, lorsqu’on fait entendre à mon oreille (sans que je voie l’écriture) ces deux mots _màl faible_, je conçois _douleur faible_: si l’on me fait entendre _mâl faible_, je conçois un être masculin faible: si l’on dit _patte_, j’entends _patte d’oiseau_: si l’on dit _pâte_, j’entends _pâte de farine_: si l’on dit _tàche_, j’entends _tache d’huile_: si l’on dit _tâche_, j’entends _tâche de travail_: _bal_, j’entends la danse; _bâl_, j’entends la ville de _Basle_, etc.

De semblables différences ont lieu en anglais, par exemple, _fat_ signifie gras; _fought_, qui se prononce _fât_, signifie combattu: l’orthographe ne fait rien à la chose.

Les grammairiens français qui, dès le temps de François Ier, remarquèrent l’inconvénient de n’avoir qu’un signe pour deux sons, conçurent le dessein d’y remédier: _Jacobus Sylvius_ proposa des accents, et après lui peu à peu s’est introduit l’usage de distinguer _a_ clair par les accens _à_ _á_, et _a_ profond par l’accent circonflexe (_â_), ce qui en fait deux lettres réellement différentes.

L’écriture anglaise, qui n’a point admis l’utile expédient des accens[12], laisse sur la lettre _a_ la triple équivoque d’être ou _a_ clair, comme dans _rábit_ (lapin); ou _â_ profond comme dans _hâll_ (salle); ou _ée_, _ez_, comme dans _make_, _take_ (qu’un Français doit dire _mée-ke_, _tée-ke_); ou même comme _é_ masculin dans _surface_, _stomach_ (prononcez _sorféce_, _stomék_). Par un autre vice d’alfabet, cette écriture donne deux signes ou lettres à l’indivisible son _â_ dans les mots, _law_, _thaw_, _raw_. _L’habitude apprend tout_, dit-on, _à Londres_, _comme à Pékin_: cela est vrai, mais le travail inutile use les forces et dévore le temps.

[12] Et cependant Wallis dans sa grammaire nous en produit trois, savoir, â, á, ò. Ce sont sans doute les imprimeurs qui, pour la prétendue beauté des planches, les auront fait disparaître.

L’_â_ profond est d’un rare usage chez les Italiens et chez les Allemands du _haut dialecte_; il est au contraire habituel dans le _bas dialecte_, qui se parle en Bavière, le long du Rhin, dans le pays de Hambourg, les provinces prussiennes, etc. En France, l’_â_ profond domine dans nos provinces du nord, tandis que _à_ clair domine dans le midi: ce qu’un Normand prononce _bâteau_, _bâron_: un Languedocien le prononce _báteau_, _báron_; l’observation d’une juste mesure constitue le bon accent, la diction élégante, dont la capitale passe pour être le tribunal et le foyer, encore que le peuple n’y prononce pas correctement.

Deux autres voyelles également distinctes sont représentées par la seule lettre _ó_. L’une (troisième de mon tableau), est _ó_, que j’appelle _ó_ clair, petit _ó_, prononcé dans les mots français _dóré_, _bródé_, _frótté_, et dans les mots anglais _nót_, _clock_, _top_, _but_, _cut_, _shut_, _rod_. L’analogie de cet _ó_ avec _à_ clair est assez marquée pour que les instituteurs de la langue anglaise conseillent aux Français de prononcer de la gorge un _à_ au lieu d’un _ó_, dans les mots _offer_, _often_, _office_: il est certain que l’on peut émettre un son qui laisse l’oreille indécise de savoir s’il est _à_ ou bien _ó_; mais pour sentir cela, et pour l’imiter, il faut l’entendre et le bien écouter.

Ó clair, ou petit _ó_, est le plus usité, et, pour ainsi dire, le seul de la langue italienne, qui d’ailleurs le prononce long ou bref à volonté. Comme les Français et les Anglais ont l’habitude de le prononcer plus profond, il en résulte dans leur prosodie italienne un vice d’accent, qui décèle toujours leur qualité d’étrangers.

A cette occasion je remarquerai, qu’entre les Anglais d’une part et les Italiens de l’autre, il y a cette différence notable dans la prononciation de toutes les voyelles, qu’elles ont un son plus clair chez les Italiens, parce que leur bouche plus ouverte laisse passer plus librement le son, qui, de la gorge vient droit frapper l’oreille avec éclat; tandis que chez les Anglais, les lèvres moins écartées, surtout des deux côtés, retiennent une partie du son entre la langue et l’arrière-palais, où il retentit comme en une concavité, ce qui lui fait porter à l’oreille une sensation de _creux_ et de _profond_. La cause de cette différence nationale ne serait-elle pas que l’habitant de l’Italie, vivant sous un ciel tempéré, même chaud, a pris l’habitude de respirer largement un air frais et pur; tandis que la race anglo-saxonne, ayant toujours vécu sous un ciel humide et froid, a dû craindre de humer un air désagréable, nuisible surtout aux dents, et prendre par conséquent l’habitude de prononcer du fond de la bouche en serrant les lèvres. C’est à de telles causes physiques que sont dues bien des habitudes nationales: dans le cas présent, les Français, qui tiennent le milieu de toute manière entre les deux peuples dont je parle, en sont une autre preuve.

Le second _ô_ (quatrième voyelle du tableau), est le son que j’appelle _ô_ profond, grand _ô_, prononcé dans les mots français _pôle_, _môle_, _fantôme_, _saule_, _baume_; et dans les mots anglais _bold_ (hardi), _cold_ (froid), _coat_ (habit), _goat_ (chèvre), _road_ (route).

La plupart des grammairiens l’ont appelé _ô_ long, mal à propos, ce me semble, puisqu’il peut se solfier bref: l’épithète de _profond_ le caractérise mieux, en ce que réellement la bouche, pour le prononcer, forme vers l’arrière-palais une cavité qui lui donne un son creux.

Cet _ô_ profond qui a de l’analogie avec l’_â_ profond, diffère comme lui du son clair, dont il partage le signe (_ó_): la preuve en est que si vous dites _côte_, on entendra _côte_ d’animal, ou colline; si vous dites _cóte_, on entendra une _cotte d’armes_, une cotte de mailles: si vous dites _sóte_, c’est une épithète; si vous dites _sôte_ (_saute_), c’est l’action de sauter: de même _hóte_ (pour _panier_), ou _haute_ (pour l’élévation), ou _hôte_ (pour la personne qui loge), etc.[13].

[13] C’est pour cette raison que l’oreille dans la poésie n’aime pas que l’on rime ó bref avec ô _long_, comme dans ces vers:

Le bonheur n’est pas sur le trône, La médiocrité nous le donne.

(DORAT, fable de la Linotte.)

De semblables différences existent chez les Anglais: si vous leur faites entendre _ród_, c’est une _baguette_; si vous prononcez _rôd_ (road), c’est une _route_; si vous dites _cót_ (cut), c’est _coupé_; _côt_ (coat), c’est _vêtement_; _bót_ (but), c’est la particule _mais_; _bôt_ (boat), c’est un _bateau_; _gót_ (gut), c’est _intestin_; _gôt_ (goat), c’est _chèvre_, etc.

Dans l’écriture de ces deux langues, c’est un vice commun de peindre ce son simple par des combinaisons de lettres, comme en français _eaux_, _hauts_; en anglais _oa_, _foe_; _toe_, qui ne représentent que _ô_.

Ainsi que son analogue _â_, l’_ô_ profond est assez peu fréquent dans la prononciation italienne et dans le haut-allemand: il domine au contraire dans le bas-allemand. Chez les Français, les habitans du nord le prononcent très-souvent là où ceux du midi prononcent _ó_ clair. Un Normand, un Flamand disent _vôtre_, _nôtre_; un Languedocien, un Gascon disent _nóttre_, _vóttre_.

Une cinquième voyelle est _ou_ dans les mots français _cou_, _clou_, _genou_, _chou_ (légume). Les Allemands, les Italiens l’écrivent par _u_ seul, et quelquefois aussi les Anglais; par exemple, dans le mot _rule_, (règle): d’autres fois par _oo_; dans _tool_ (outil), _cook_ (cuisinier). Chez eux comme chez nous, c’est un vice d’orthographe de donner plusieurs lettres à cette voyelle qui est un son aussi simple que _o_ et que _a_; car on ne saurait diviser _ou_ en deux.