L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 28
Sur la troisième il est nécessaire de remarquer une irrégularité capable d’embarrasser tout novice: on voit que cette conjugaison se caractérise par le h ou par le hi attaché devant le radical (h_i_ FQID). Le participe devrait être M’h_i_FQ_i_D, et cela n’est pas. Le h s’est éclipsé sous l’M, pour éviter le hiatus, et l’on dit M_e_FQiD; voilà pour ce qui concerne les verbes réguliers: avec des formes simples dans leurs bases, il y a néanmoins un art d’invention ingénieux dans les combinaisons; maintenant le lecteur dont la mémoire souple a pu retenir les mots radicaux des sept formes de verbes que je viens d’exposer, entendra facilement la méthode usuelle de les désigner, en disant la conjugaison-FɑQɑD, au lieu de première active et son passif N_i_FQɑD; la conjugaison F_i_qq_e_D, au lieu de la deuxième active et son passif F_o_qqɑD, etc. Ces mots lui rappelleront comment les trois lettres radicales se combinent avec les petites voyelles et deviennent ainsi les modèles de tout autre verbe qui leur ressemble; alors seulement il comprendra ce qu’a voulu dire la formule ordinaire de FɑăL, Fiel, H_i_F_i_L, HiFɑeL, etc., en même temps qu’il apercevra combien elle est vicieuse, puisqu’elle masque entièrement le rôle que joue ou doit jouer la seconde radicale aïn que l’on n’aperçoit plus nulle part. On dirait que les adeptes de cette science ont pris à tâche de la rendre obscure et d’en faire une branche de la science cabalistique.
TROISIÈME CONJUGAISON ACTIVE.
(En arabe afqɑd, _il a fait désirer_.)
TEMPS PASSÉ.
h_i_- FQ_î_D -ɑh il a } h_i_- id. -tɑ elle a } h_i_- FQɑD -t_e_ tu as, _m._ } h_i_- FQɑD tu as, _f._ } h_i_- id. j’ai } fait visiter. h_i_- id. -ω ils ou elles ont } h_i_- FQ_î_D -t_e_m vous avez, _m._ } h_i_- FQɑD -t_e_n vous avez, _f._ } h_i_- id. -nω nous avons }
FUTUR.
iɑ- FQ_î_D il fera } tɑ- ---- elle id. } tɑ- ---- -i tu, _m._ feras } tɑ- ---- tu, _f._ feras } a- ---- je ferai } visiter. ïɑ- ---- -nɑh ils feront } tɑ- FQ_e_D -ω elles id. } tɑ- ---- -nɑh vous, _m._ ferez } tɑ- FQ_e_D vous, _f._ id. } nɑ- ---- nous ferons }
IMPÉRATIF.
hɑ- FQ_e_D _masc._ fais visiter. hɑ- FQ_î_D -i _fém._ id. hɑ- FQ_î_D -ω _masc._ faites visiter. hɑ- FQ_e_D -nɑh _fém._ id. hɑ- FQ_î_D le faire visiter.
PARTICIPE.
ma- FQ_î_D _masc._ faisant visiter { F_î_QD { -ɑh } mɑ-{ ou { ou } _fém._ id. { FQ_e_D { -ɑt } mɑ- ---- -im _m._ les faisant visiter. mɑ- ---- _f._ id.
PASSIF DE LA TROISIÈME CONJUGAISON ACTIVE.
TEMPS PASSÉ.
h_o_- FQɑD il a été } h_o_- FQ_e_D -ɑh elle a été } h_o_- ---- -tɑ tu as été, _m._ } h_o_- ---- -t_e_ tu as été, _f._ } h_o_- ---- -ti j’ai été } fait visiter. h_o_- ---- -ω ils ou elles ont été } h_o_- ---- -t_e_m vous avez été, _m._ } h_o_- ---- -t_e_n vous avez été, _f._ } h_o_- ---- -nω nous avons été }
FUTUR.
i_o_- FQɑD il sera } t_o_- ---- elle sera } t_o_- ---- tu seras, _m._ } t_o_- FQ_e_D -i tu seras, _f._ } a_o_- ---- je serai } fait visiter. i_o_- ---- -ω ils seront } t_o_- ---- -nɑh elles seront } t_o_- FQ_e_D -ω vous serez, _m._ } t_o_- ---- -nɑh vous serez, _f._ } n_o_- ---- nous serons }
IMPÉRATIF.
(N’existe pas.)
INFINITIF.
h_o_- FQ_e_D être fait visiter.
PARTICIPE.
m_o_- FQɑD _masc._ étant fait visiter. m_o_- ---- -ɑh _fém._ id. m_o_- ---- -im _masc._ { les étant-fait { ou m_o_- ---- -ωt _fém._ { les fait-visiter.
QUATRIÈME CONJUGAISON ACTIVE.
(Équivalant au passif _j’ai été visité_, analogue à l’arabe _to_F_aqqad_.)
TEMPS PASSÉ.
h_i_t- FɑQQ_e_D il s’est } h_i_t- ---- -ɑh elle s’est } h_i_t- ---- -tɑ tu t’es, _m._ } h_i_t- FɑQQɑD -t_e_ tu t’es, _f._ } h_i_t- ---- -t_i_ je me suis } visité (soi-même). h_i_t- ---- -ω ils ou elles se sont } h_i_t- ---- -t_e_m vous vous êtes, _m._ } h_i_t- ---- -t_e_n vous vous êtes, _f._ } h_i_t- ---- -nω nous nous somm. }
FUTUR.
it- FAQQ_e_D il se visitera. T_i_t- ---- elle se id. T_i_t- ---- tu te, _m._ visiteras. T_i_t- ---- -i tu te, _f._ id. at- ---- je me visiterai. it- ---- -ω ils se visiteront. T_i_- ---- -nɑh elles se id. T_i_t- ---- -ω vous vous, _m._ visiterez. T_i_t- ---- -nɑh vous vous, _f._ id. N_i_t- ---- nous nous visiterons.
IMPÉRATIF.
h_i_t- FɑQQ_e_D _masc._ visite-toi. h_i_t- ---- -i _fém._ id. h_i_t- ---- -ω _masc._ visitez-vous. h_i_t- ---- -n_e_h _fém._ id.
INFINITIF.
{ se visiter { ou h_i_t- FɑQQ_e_D { le visitement { de soi-même.
PARTICIPE ADJECTIVÉ.
m_i_t ou m_e_t- FɑQQ_e_D _masc._ se visitant. m_i_t ou m_e_t- ---- -ɑh _fém._ id. m_i_t ou m_e_t- ---- -im _masc._ les se visitant. m_i_t ou m_e_t- ---- -ωt _fém._ id.
§ VII.
_Observations et remarques générales._
Les grammairiens ajoutent à ces conjugaisons plusieurs remarques dont quelques-unes sont nécessaires, d’autres tout-à-fait inutiles.
J’appelle inutiles la plupart de celles qui donnent des règles pour les changemens des petites voyelles ou points-voyelles; par exemple, ils ordonnent dans le cours d’une phrase de prononcer T_i_GN_e_Bω (vous déroberez); mais à la fin du verset et devant toute pause, ils veulent que l’on dise T_i_GN_o_Bω.
Si la langue était parlée, il y aurait à cela utilité et autorité; mais comme elle est morte, qu’ils ne savent rien du fait et que le sens reste le même, cette règle et ses semblables doivent tomber nulles. Ajoutez que, pour la clarté du précepte, ils vous disent de substituer Kibuts devant athNak.
En hébreu, comme en arabe et syriaque, on ajoute quelquefois par emphase une N à la fin du verbe, terminé en ω; par exemple, au lieu de ï_e_dăω (ils ont connu), on dit ï_e_dăωn; au lieu de TɑKr_o_tω (vous couperez), on dit Tɑkr_o_tωn: le sens est le même avec plus d’affirmation.
Il arrive aussi que l’on ajoute un H final, par exemple, au lieu de BɑgɑDt, on dit Bɑgadtah, tu as prévariqué; au lieu de Ašm_e_r, on dit Ašm_e_rɑh, j’observerai.
L’emploi de ce _h_ final ne me semble pas le même dans ce qui suit: par ex., au lieu de L’M_o_Š_e_H, valant en français _pour oindre_ (en latin _ad unguendum_), on dit L’M_o_Š_e_Hɑh; mais ici le h final n’est-il pas le signe d’un féminin substantif, et ne signifie-t-il pas proprement _pour onction?_
Dans la première conjugaison, lorsque la troisième radicale du verbe est un T comme KɑRɑT (il a coupé), la première et la deuxième personne exigent l’addition d’un autre T qui les caractérise: on doit dire KɑRɑTTi, j’ai coupé; KɑRɑtt, tu as coupé; KɑRɑTT_o_m, vous avez coupé: l’Hébreu n’écrit pas cette lettre double, mais les rabbins l’indiquent en posant dans le T l’insensible point qui est le signe du redoublement; nous, qui pouvons redoubler les lettres, nous n’en avons pas besoin.
Si le verbe finit par une N, comme Nɑtɑn (il a donné), l’on devrait dire NɑTɑNT-T_o_m, vous avez donné; mais l’Hébreu écrit et dit par élision et euphonie NɑTɑTTi, NɑTɑT-T_o_m, ce qui devient d’autant plus obscur, qu’outre l’N supprimée, le redoublement du T n’est marqué que par un petit point.
Sur la troisième conjugaison ᴏFQɑD, si la première radicale est ăïn, cette voyelle ne subit pas de changement au participe, et l’on dit M_o_ăMɑd, établi: voilà encore une exception; dans la conjugaison quatrième (H_i_TFɑqqɑD), si la première lettre du radical est une des consonnes N, D, T, Ԏ, il y a élision d’abord du T dans H_i_T et même d’un second T qui serait caractéristique; par ex., au lieu de H_i_T-TNɑBB_e_TI, j’ai prophétisé, on dit HiNNɑb_e_TI; au lieu de M_i_TDɑBB_e_R, conservant, on dit middɑber.
Si cette première radicale est une des quatre consonnes sifflantes z, s, š, ṣ, le T de H_i_T passe après elle; par ex., sɑBɑL, il a chargé, on devrait dire HiTSɑBB_e_L, et l’on dit H_i_STɑBB_e_L, il s’est chargé: šɑBɑҤ, il a loué; on devrait dire H_i_T-šɑBBɑҤ, et l’on dit H_i_ŠTɑBBɑɦ.
Si la première lettre est un z ou un ṣɑd, ces deux lettres, outre qu’elles se déplacent, s’altèrent encore; savoir: Z en D, et ṣɑd en ԏêta. Par exemple: ṣɑDɑQ, il a été juste, au lieu de H_i_TṢɑDD_e_Q, fait--H_i_ṣTɑDD_e_Q, il s’est justifié; zɑm_e_r, il a préparé,--au lieu de H_i_TZɑMM_e_R, fait H_i_ZDɑMM_e_R, il s’est préparé.
Ces règles d’exceptions ne laissent pas que de compliquer le système et rendre la langue plus difficile: seulement elles ont le mérite, dans le cas présent, de nous indiquer la prononciation des diverses lettres que je viens de citer, et cela au moyen de l’analogie que suppose leur permutation réciproque: les grammairiens citent encore nombre d’autres règles relatives aux permutations des petites voyelles ou points-voyelles; mais les unes n’ont aucune utilité, et les autres appartiennent aux règles des verbes irréguliers dont je vais traiter.
CHAPITRE VIII.
_Des Verbes Irréguliers._
Tout verbe qui s’écarte des formes que nous venons de voir, est un verbe _irrégulier_, et l’on peut juger qu’il y en a beaucoup, si l’on considère combien il y a de manières de s’en écarter; par ex., lorsqu’une seule ou plusieurs des trois radicales sont _voyelles_, au lieu d’être _consonnes_, ce premier cas fournit plusieurs combinaisons; car ce peut être la première lettre ou la deuxième ou la troisième, ou bien encore les lettres une et deux, les lettres une et trois, les lettres trois et deux: aussi est-ce là que sont les difficultés de la langue.
On peut leur assigner deux causes principales:
1º La disposition obligée des deux petites voyelles du radical qui au prétérit veulent être _ɑ ɑ_ (FɑQɑD); qui au futur se changent en _ɑ o_ (iɑFQ_o_D): or, si l’une des radicales est elle-même une voyelle, soit Alef, soit ioD, ω, ăïn, comment les moulera-t-on sur le modèle obligé?
Une autre cause d’irrégularité, est l’antipathie de certaines lettres à se trouver ensemble, à se suivre, et la nécessité d’élider les unes, de doubler les autres, ce qui rend les mots méconnaissables en plusieurs cas. Les rabbins nous disent qu’il ont pourvu à tout par des règles; mais leurs règles sont apocryphes, posthumes à l’usage et à la connaissance de la langue; les manuscrits de Moïse et d’Ezdras n’en ont pas fourni la moindre indication; nous allons voir qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas de fondement.
Les verbes irréguliers se divisent en deux classes, savoir: les _Défectifs_ et les _Quiescents_.
Ils sont _défectifs_, si, en se conjuguant, une de leurs consonnes radicales disparaît.
Ils sont _quiescents_, s’ils ont pour radicales une des quatre lettres a, H, ï, ω, attendu que ces lettres disparaissent aussi dans la conjugaison.
Ce mot _quiescent_, c’est-à-dire _en état de repos_, me paraît impropre; ne vaudrait-il pas mieux dire que les verbes sont irréguliers, les uns par la disparition ou _éclipse_ de quelques voyelles, les autres par la disparition ou _éclipse_ de quelques consonnes? ces lettres qui disparaissent, seraient très-bien nommées _éclipsantes_ ou _éclipsées_, car c’est le fait.
L’irrégularité peut avoir lieu tantôt dans la première, tantôt dans la seconde, tantôt dans la troisième radicale: tout lecteur entend ce langage; on dirait que nos docteurs ont pris à tâche d’être obscurs: ils rendent cette même idée en disant que le verbe est _défectif_ ou _quiescent_ en F, ou en ăïn, ou en LɑM_e_D:
Quand une lettre s’éclipse, elle est quelquefois compensée par le redoublement de la suivante.
Ce cas arrive toujours si la première radicale est ou N ou i, car l’une et l’autre doivent disparaître selon les temps ou les personnes.
Par exemple, NɑBɑL (il est tombé) devrait au futur faire IɑNBωL, et il fait IɑBBωL (il tombera); IɑṢɑB (il a établi) devrait faire au passif N_i_ṢɑB (il a été établi), et il fait NɑṢṢB; prononcé N_i_ṢṢɑB par _i_ bref au lieu du grand i radical.
La seconde classe des défectifs est celle dont la deuxième radicale disparaît; tels sont les verbes qui ont une même lettre pour deuxième et troisième radicales. Par exemple, SɑBɑB (il a environné); ŠɑNɑN (il a aiguisé); GɑLɑL (il a roulé).
On donne trois règles à cette classe: par la première on retranche la lettre double de milieu, et l’on dit Sɑ-B et Gɑ-L.
Par la deuxième, si le mot est suivi de quelques lettres serviles, on lui rend sa radicale supprimée: par exemple, on dit SɑBBɑH (elle a environné), GɑLLɑH (elle a roulé).
Par la troisième, si, au temps prétérit, le mot est suivi des lettres qui caractérisent les personnes, l’on introduit un ω et l’on dit SɑBBωT (il a environné), SɑBBωT_i_ (j’ai environné), SɑBBωNω (nous avons environné).
La dernière classe des défectifs par consonnes, est celle dont s’éclipse la troisième radicale; par ex., le verbe NɑTɑN (il a donné) devrait faire NɑTɑNT (tu as donné); NɑTɑNT_i_ (j’ai donné): au lieu de cela, on supprime l’N et l’on écrit NɑTɑTT.
Sur ceci je remarque que, dans le principe, on a dû écrire pleinement NɑTɑNT, et que ce n’est que par le laps de temps et la trituration du langage qu’il fut trouvé plus commode de prononcer NɑTɑTT et de l’écrire ainsi; cela prouverait que cette écriture n’est pas de la haute antiquité, mais d’époques postérieures.
Maintenant pour les _quiescents_ ou _irréguliers par éclipse_ des voyelles a, H, ω, I, la chose se passe de trois manières:
1º Quand la première radicale est a ou bien i;
2º Quand la deuxième est soit ω, soit i;
3º Quand la troisième est a ou H;
Dans le premier cas, supposons amɑr (il a dit) ayant pour type FɑQɑD,
{FɑQɑD} {IɑFQ_o_D} { }: le futur devrait faire IɑM_o_R (il dira), comme { }, {amɑR } {IɑaM_o_R}
qui est son type; les rabbins veulent que l’on dise I_o_MeR: j’accorde _mer_ au lieu de _mor_: plusieurs verbes l’appuient; mais je nie le changement de a en o: il a contre lui son modèle iɑF, qui ordonne de dire ia; ensuite les manuscrits de Moïse et d’Ezdras, en écrivant -iaMR-, n’ont indiqué aucun signe de changer l’a: la tradition des prononciations a été trop brisée pendant quatre ou cinq cents ans pour s’y confier, et les rabbins ont certainement imité ici l’idiome syriaque, devenu dominant, et qui prononce o pour a.
Si au lieu de a, la première radicale est i, voici ce qui arrive: par exemple: IɑŠɑB (il s’est assis) devrait faire au futur iiŠ_e_B (il s’assiéra): l’ont veut qu’il fasse i_e_Š_e_B; mais alors, comment distinguer ce futur de son passé, _quand il n’a existé que les grandes lettres_: il en résulte que l’on peut à volonté y voir un passé ou un futur, c’est-à-dire un narratif ou un prophétique, ce qui est un peu différent, et cependant les écrivains poétiques, dits _prophètes et psalmistes_, sont pleins de ces cas dont les interprètes ont fait tout ce qu’il leur a plu.
Au passif, ce verbe iŠɑB devrait faire NIŠɑB (il a été assis _de force_): on veut qu’il fasse NωŠɑB; à la bonne heure: cela est écrit en toutes lettres.
La seconde classe des _quiescents_ est celle dont la deuxième radicale est ω, ou bien i; par exemple: les verbes Qωm (s’élever), Mωt (mourir), BiN (comprendre.)
C’est ce verbe que les Arabes appellent verbe creux, parce que la voyelle qui occupe le milieu venant à disparaître, il y a comme un vide entre les deux consonnes; mais ce vide n’existe point dans ma méthode, puisque toujours une petite voyelle prend la place de la grande.
On devrait dire régulièrement QɑωM (verbe creux) (il s’est levé), et on l’écrit QɑM ou QɑM; BiN devrait faire BɑIɑN, et on l’écrit BɑN: à la bonne heure, on conçoit ces irrégularités.
La troisième classe des _quiescents_ est celle dont la troisième radicale est A ou Ҥ; par exemple: MɑSA (il a trouvé). Dans le fait, cet A n’ayant chez les rabbins d’autre changement qu’un point-voyelle qui ne le dénature pas, l’on peut dire que le précepte est nul.
Si la finale, au lieu d’A, est Ҥ, cette lettre se prête à diverses altérations; par exemple: GɑLɑH (révéler) perd son H avant ω et avant I: on dit GɑLω, au lieu de GɑLHω, etc.
Il y a encore des irréguliers quiescents à deux voyelles, comme BωA (venir): au temps passé il se dit BA (il est venu): rigoureusement parlant, ce dernier mot est le vrai radical, et prouverait qu’il y a eu des verbes de deux lettres seulement ou d’une syllabe. Le mot BωA nous est donné comme un infinitif ou plutôt comme un substantif (l’action de venir.)--Le ω se trouve supprimé dans une partie de la conjugaison qui, du reste, se comporte assez régulièrement pour les lettres serviles.
Si mon travail avait pour but d’enseigner la langue hébraïque dans ses moindres détails, je devrais dresser ici le tableau complet de tous ses verbes irréguliers; mais, outre que la cumulation de ces difficultés dans une grammaire ne fait que charger la mémoire des commençans, et qu’il est bien plus commode de ne les connaître qu’à mesure du besoin, lorsqu’on les rencontre dans le cours des phrases qui les fixent dans l’esprit, je regarde comme plus convenable de les renvoyer à un dictionnaire qui serait composé selon mes principes[193]. Il suffira à mes lecteurs d’avoir pris une connaissance sommaire de l’édifice grammatical; il ne me reste plus qu’à exposer la manière dont les Hébreux lient ensemble dans un ordre successif les mots et les idées que renferme le cadre d’une phrase: c’est là ce que l’on nomme _syntaxe_, et là surtout est la pierre de touche du degré d’intelligence que possède une nation.
[193] Notre judicieux et savant grammairien l’abbé Ladvocat en a composé de bons tableaux, que les amateurs trouveront aux pages 130 et suivantes de sa Grammaire.
DE LA SYNTAXE.
En comparant diverses langues, les grammairiens se sont aperçus qu’il existait deux manières de construire la phrase, tout-à-fait différentes l’une de l’autre: ils ont appelé l’une construction _directe_ ou _naturelle_, et l’autre construction par _inversion_.
Il n’est pas besoin de dire que par _naturelle_ et directe on entend la _nôtre_; car la manie humaine est que chacun tienne son habitude pour nature: à qui persuaderez-vous que nos antipodes soient aussi droits que nous!
Cette construction directe a lieu dans les langues française, espagnole, italienne, portugaise, un peu même en anglais et dans toute la branche des langues _sémitiques_ dont l’hébreu fait partie.
La construction par _inversion_ a lieu au contraire dans tout le système _sanskritique_ et ses dérivés, moins pourtant dans le grec que dans le latin; beaucoup dans l’allemand, surtout l’ancien, et dans toute la branche tartare dont le turk est un des principaux représentans.
Entre ces systèmes le contraste est tel que l’on en peut déduire deux souches primitives de nations et de langues absolument différentes.
Quelques exemples vont rendre ceci clair:
Nous regardons comme très-naturel d’écrire les adresses de nos lettres et paquets comme il suit:
«A monsieur Dupré, cultivateur au village du Buisson, arrondissement de Château-Neuf, département de Maine-et-Loire».
En construction inverse, par ex. en chancellerie turke, on dirait:
«Département de Maine-et-Loire, arrondissement de Château-Neuf, village du Buisson, monsieur Dupré, cultivateur».
Quel est ici l’ordre des idées et des mots le plus raisonnable? Le courrier de la poste aux lettres va nous le dire: je tiens mon paquet.--_Où vais-je_, me dit-il, _en France_ ou à _l’étranger?_--En France.--_Quel département?_--Maine-et-Loire.--_Quel arrondissement?_--Château-Neuf.--_Quel lieu?_--Un village dit _le Buisson_.
Tout procède ici du connu à l’inconnu: cela est si vrai que dans l’excellente police du bureau général des postes, il est défendu aux répartiteurs des lettres de regarder autre chose que le département qui est au bas de l’adresse et qui devrait être au haut.
Supposons cet autre dialogue: Courrier, voilà une lettre pour M. Dupré.--Quel Dupré? il y en a beaucoup.--Un cultivateur au village du Buisson.--Il y a beaucoup de tels villages;... en quel pays?--Arrondissement de Château-Neuf.--Il y a cinq Château-Neuf en France.--Celui de Maine-et-Loire.--Ah! j’entends; je vais en Maine-et-Loire, à Château-Neuf; je trouverai le reste.
Un autre exemple:
«J’ai vu ce matin le gouverneur d’Alep, sortant de la ville avec ses grands lévriers, pour aller chasser les gazelles dans la plaine à l’est de la rivière Koïak.»
Voilà une phrase construite selon nos langues et même selon l’hébreu et l’arabe. La voici en style turk, chaque mot étant placé juste dans l’ordre où les place cette langue[194]. Pour être parfaitement exact, je demande la permission d’introduire deux mots de forme latine.
[194] On peut compter sur l’exactitude de cette traduction, puisqu’elle m’est fournie par M. _Amédée Jaubert_, ancien conseiller d’état, qui, pour réussir dans ses missions diplomatiques à Constantinople et chez les Kirguiz, a su parler un autre turk que celui de l’école de Paris.
«Aujourd’hui matin-temps-dans, de Koïak rivière (_Koiak-flumin-is_) orient-son-dans; se trouvant plaine-dans, gazelles (_gazell-as_) chassant-pour, étant propres grands lévriers avec, de ville sortie-sa il faisait-comme, Alep gouverneur-son j’ai vu».
Au premier aspect nous n’y entendons rien; mais puisque les habitués y entendent, et puisque le latin est presque ainsi bâti, il faut bien que cela ne soit pas si extravagant. Examinons en détail.
_Aujourd’hui temps-matin;_ voilà le temps désigné.--_Koïak rivière son orient; dans la plaine;_ voilà le lieu de la scène.--_Les gazelles chassées, les lévriers après sortant de la ville d’Alep, son gouverneur j’ai vu._
Quand on se rend compte de l’ordre de ces divers tableaux, l’on voit d’abord le temps désigné; puis la scène où se passe l’action, puis les agens ou instrumens de la scène: on se demande ce qu’elle signifie; le sens est expliqué par _j’ai vu_. Il faut noter que l’obscurité, pour nous, vient beaucoup de ce que les prépositions en turk sont attachées à la fin des mots.
Il y a beaucoup d’intéressantes réflexions à faire sur cette matière; neuve sans doute pour bien des lecteurs.