L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 26
ҤɑRɑB B_e_ Ҥ_arb_ ou Ҥ_orb_, _il a ravagé dans l’épée_, c’est-à-dire par l’épée.
_iɑDω_ B_e_ KŭL, _sa main sur tous_, au lieu de _contre tous_.
B_e_ Kɑ ou B_e_-K: _pour toi_, _en toi_. B_e_ K_e_SF: _en argent_, _pour de l’argent_, etc.
Une troisième particule est L prononcé L_e_, devant toute consonne, et L’ devant voyelle. Son sens le plus général est de donner _à_, d’attribuer _à_; aussi est-il le signe propre du _datif_, et là il ne varie ni pour les nombres, ni pour les genres des noms; mais, parce que l’hébreu en fait quelquefois des emplois singuliers, notre langue est obligée de le rendre par des locutions diverses.
Nous disons _Béni de Dieu_, l’hébreu dit _Béni à Dieu_, BɑRωK L’aL. _Retirez-vous des entours de la tente._--L’hébreu dit:
H’ăLω. M_e_ SɑBÎB L_e_ mɑšKɑN. Eh! _montez_ (retirez-vous) de l’entour à la tente (ou habitation).
ωɑ ï_e_hɑšTɑҤωh l’hω. Et il se prosterna à lui (pour _devant lui_.)
Ainsi ce mot L_e_ fait quelquefois fonction de nos génitifs et même de nos ablatifs. Le sens général détermine sa valeur, comme de bien d’autres prépositions et particules hébraïques.
Néanmoins nous avons des locutions populaires qui lui correspondent: on dit l’armoire _à madame_ pour _de madame_. La canne _à monsieur_ pour _de monsieur_.
Nous disons _un but devant la flèche_: l’hébreu dit _à la flèche_, MɑԎRɑH L’ă_s_.
_Grands chez les Juifs_, GɑDωl l’iωDim, grand _aux_ Juifs. _Près de vous_, l’ɑK ou L_e_ _ka_ (_à_ vous.) _Vers le soir_, l’ăT ăR_e_B, _au temps de soir_. _Autour de l’arche_, L’ɑRωN, (à l’arche). _Soyons prudens contre lui_: N_e_T_e_Ҥ_kɑ_MɑH L’ω: (sapiamus ipsi). _Et il se prosterna devant le roi_: ωɑ ï_e_šTɑҤω l’_e_ MɑL_e_K (au roi). _Jusqu’à leur mort_: L’_e_ MωT_e_M (_à_ leur mort).
Une quatrième particule est la lettre--M--qui se dit M_e_--devant toute consonne, et M’ devant voyelle. Elle est comme l’abrégé de M_e_N et signifie également tout ce qui ôte et retire _de_ et _par_. Elle est le signe de l’ablatif en opposition à L_e_, qui est signe de l’attributif.
_Prenez garde à vous de parler_: H_e_ŠM_e_R L’_ɑk_ M_e_ DɑB_e_R: eh! cave tibi ab verbo.
--aT-i Masω M_e_ M_e_LK --_Me rejecerunt ab regno._
Notre grammairien français[180] a traduit ici _pour que je ne règne point_, ou _de peur que je règne_. Comme nous n’avons pas l’équivalent de _regno_, l’hébreu et le latin avec leur substantif sont bien plus précis, _ils m’ont rejeté du règne_, ils m’ont rejeté de _régner_. C’est à imiter cette concision que consiste surtout l’art de traduire.
[180] L’abbé Ladvocat, auteur de la meilleure grammaire hébraïque en français.
Les autres mots ou particules de ce genre, du moins les plus remarquables, sont:
Les négations.--1º aL (_non_ et _ne_), qui s’applique surtout au futur du verbe;
2º La et Lωa, qui s’appliquent aux divers temps, hors l’impératif;
3º a_i_n, qui se joint aux noms, aux participes et adjectifs.--BɑL, B_e_LI et B_e_LɑTi, _non_, _sans_, _excepté_.--ăM, _avec_, _chez_.--Q_ob_L, _avant_.
AL, _à un lieu_;--ăl, _dessus_;--ăD, _à_, _jusqu’à_. aT, _quand_; --TɑҤT, _dessous_: aҤR, _après_. Ces cinq derniers prennent après eux un--i--. On dit aɦriK, _après vous_; tɑɦt-i, _sous moi_; ăLi H_e_M, _sur eux_.
B_e_IN, _entre_, _b’ăbωr_, _proche_; B’ă_br_, au-delà; H_e_N, H_e_N_e_H, _voici_, _voilà_; F_e_N, _de peur que_; az, _alors_; ăωD, _de plus_; aTTɑH, _alors_, _c’est pourquoi_; T_e_R_e_M, _nondùm_; GɑM, _aussi_ (_jam_ en latin); Ki, _car_, _si_, _parce que_, _mais_; GɑM-Ki, _bien que_; KɑN, _ainsi_, _de même_; L_e_ KɑN_, _sur quoi_; aω et ω pour notre _ou_ français, et _alors_; L_e_-Ma, _pourquoi_, qu’il faut distinguer de l’arabe L’aMMa, _quand_; Kɑ, comme Kɑ-Ԏel, _comme rosée_, etc.
CHAPITRE V.
_Des Noms._
Dans l’hébreu et dans ses analogues, l’arabe, le syrien, etc., le nom est indéclinable comme dans notre français et autres langues modernes de l’Europe.
Ce point établit une différence notable entre le système des langues sémitiques et celui des langues _sanskritiques_ (ou _ïaphétiques_) dont le grec et le latin font partie. En ces dernières, le nom change de forme à chaque cas: le latin dit, Rex, Regis, Regi, Regem, Rege, pour notre mot _Roi_ indéclinable, celui-là même que les Hébreux rendent par _mɑlek_, aussi indéclinable. Ils ne distinguent leurs cas que par des particules semblables aux nôtres le, la, les, de, du, des. En voici l’exemple:
ARABE. HÉBREU. FRANÇAIS. LATIN.
al ou el h_e_ } le } Reg s [181] id. ---- } du } Reg is l’al ou l’el l_e_ } Mal_e_k au } Roi Reg i al at h_e_ } le } Reg em ïa h_e_ } ô } Reg s m_e_n al m_e_ } du } Reg e
L’on voit par ce tableau que les cas ne sont caractérisés en hébreu et en arabe que par des particules posées avant le mot, tandis que, dans le latin, ils le sont, on peut dire, par des particules aussi placées à la fin du mot. A bien le prendre, le mot latin est lui-même un radical fixe (Reg)[182], qui, dans son nominatif, _Rex_, a le mérite de nous donner la valeur de la lettre _x_ décomposée en ses élémens: nous y trouvons la preuve que les Latins l’ont prononcée _ks_ ou _gs_.
[181] Le syrien n’a de différence remarquable pour ses cas que dans sa particule _di_ ou D’, qui est le signe du génitif.
[182] Dans le sanskrit et l’indien moderne, _Radjâ_ et _Raguiâ_ ont le même sens.
Dans le grec il y a cette autre particularité que, outre les particules finales ος, ον, ους, il y en a encore avant le nom d’autres, telles que -ὁ, τοῦ, ἡ, etc., répondant aux nôtres _le_, _la_, _du_, etc., ὁ λόγ-ος, τοῦ λόγου; ἡ μοῦσ-α, etc. Tout ceci est un sujet de méditation pour les savans étymologistes[183].
[183] Dans l’arabe ancien ou littéral (nahou), il y a aussi des finales qui caractérisent les cas:
el mɑl_e_k-_o_, le Roi; l’el mɑl_e_k-_i_, au Roi; accusatif el mɑl_e_k-ɑ, le Roi.
Il est remarquable que, dans l’hébreu et l’arabe, le génitif n’a point de signe propre: on ne le reconnaît que par l’antécédence d’un autre nom qui le régit; par exemple le mot QeN ou Qun signifie _un nid_: le mot ŠɑFωR, signifie _oiseau_: si l’on dit QuN ŠɑFωR, c’est _nid d’oiseau_ ou nid de l’oiseau[184].
[184] En latin, _cuniculus_, _trou_, _nid_ de lapin, n’est qu’un diminutif de _cunn-us_: les mots _cunæ_ et _cunabula_, _berceau_ d’enfant, sont de cette même famille, et ont pour radical _cun_ ou _qun_.
Au pluriel les articles restent les mêmes; seulement le singulier reçoit une finale qui, pour le masculin est _im_; ainsi on dit mɑl_e_k-im, ou, h_e_ mal_e_kim, _les rois_; le mal_e_kim, _aux rois_, etc.; h_e_ šɑFωr, _l’oiseau_, h_e_ šɑfωrim, _les oiseaux_.
Si l’on voulait croire les grammairiens juifs et leurs disciples, il faudrait varier les petites voyelles des noms selon les cas et les nombres; ainsi DɑBɑr, parole, ferait en construction D_e_Bɑr, au pluriel DɑBɑr-im; mais quand ce pluriel retranche l’m, comme il arrive souvent, il ferait DiBri ou DiBrɑi (DiBr-ê).
NɑHR, rivière, ferait N_e_hɑr im, nɑhɑri: il est bien possible que, dans leur langue parlée, les Hébreux de divers cantons aient eu de telles variétés mises en règles; mais, parce que l’écriture alfabétique n’en a point conservé de traces, et que les rabbins n’en ont pas de certitude, on a le droit de considérer leurs règles à cet égard comme arbitraires et de nul service, puisque le sens des mots n’en est pas affecté. Le judicieux grammairien français _l’abbé Ladvocat_ en a lui-même jugé ainsi[185].
[185] A la page 38 de sa grammaire: «Il se fait, dit-il, un grand nombre de changemens dans la prononciation, c’est-à-dire dans les points-voyelles, même quelquefois dans les lettres, lorsqu’un nom passe du masculin au féminin, ou du singulier au pluriel, ou de l’absolu au construit: nous conseillons aux commençans de ne pas s’y arrêter.»
En hébreu comme en toute langue, les noms ont deux genres ou sexes, le masculin et le féminin, mais il n’y a pas de neutre; le féminin quelquefois en tient place.
Les noms de femmes, de villes, de contrées ou pays, de vents, etc. sont presque généralement féminins, quelle que soit leur terminaison.
Il arrive habituellement que des noms masculins, surtout ceux qui viennent des verbes, à titre de participes ou adjectifs, sont rendus féminins par la seule addition de la lettre _h_ prononcée _eh_ ou _ah_; par exemple: de _mɑlek_ on fait _mɑlekeh_ ou _mɑlek-ɑh_, _reine_: si au lieu de _h_ on met la finale ωT, le singulier devient pluriel; on dit _mɑlekωt_, _les reines_; du reste les particules de déclinaison restent les mêmes.
Le substantif masculin ṣ_e_dq, signifiant ce qui est _juste_, devient féminin si l’on dit _ṣedq-ah_; le mot TωB, signifiant _bon_, devient TωB-_ah_, _bonne_; NɑBɑl, _fou_; Nɑb_al-ah_, _folle_; GɑDω_l_, _grand_; _gɑ_Dωl-ɑh, _grande_, etc.
Si ce féminin est suivi d’un mot qui commence par une voyelle, le _ah_ devient _at_.
La même chose arrive quand il est suivi d’un nom qu’il régit, dût ce nom commencer par une consonne: ainsi l’on dit, Tω_rɑt_ M_o_š_eh_ (prononcez en français _mouchek_), la _loi_ de Moyse, et non _Tωrɑh mušeh_.
Si un mot par lui-même finit en i et qu’on veuille le rendre féminin, l’on y ajoute le seul t: on dit šenî, _second_, _deuxième_; š_e_nît, _seconde_, et non š_e_niɑt; mais il y a des exceptions: š_e_bi, au masculin, fait _esclavage_; š_e_BiωT, _captivité_.
L’impératif Dă, _sachez_, ou le substantif _savoir_, fait DăT, _science_; ZɑMR, _chant_, fait zɑmr_ɑt_, _chanson_ (de cette famille est mɑzMωr, _psaume_); les psaumes n’étaient qu’un chant.
Quand le pluriel masculin entre en construction, il supprime l’_m_ de sa finale _im_: par exemple, _les paroles du roi_ se disent D_e_bɑri-Mɑl_e_k et non D_e_b_arim_ Mɑl_e_k; ici, c’est devant une consonne; une voyelle n’y change rien: on dit D_e_bɑri i_e_hωh, _les paroles de iehωh_.
Si, au contraire, ce pluriel ne construit rien, il reste entier; on dit: _hommes sages_, an_o_šim[186] ҥa-k_e_mim; _une fille jeune_ ou _vierge_, nărɑh b_e_tωlɑh et non pas nărɑt.
[186] anoš ou en_o_š ressemble beaucoup au latin _ens_, _un être_.
On veut que l’hébreu ait eu un duel comme l’arabe, qui, ayant dit _Rɑdjol_ (ou rɑg_o_l) _un homme_, et _Redjâl_, _les hommes_, dit _radjolain_, _deux hommes_; mais en hébreu, cette forme n’a point de signe marqué et n’y a que des besoins rares; on y écrit _iωm_ un jour, _iωmim_, des jours. Sur ce dernier mot il plaît d’ajouter un point-voyelle, et l’on veut prononcer _iωmaim_, deux jours; où est l’autorité, où est la preuve? Il y a lieu de penser que cette règle comme beaucoup d’autres est un emprunt que les Massorètes du second âge ont fait aux Arabes musulmans.
CHAPITRE VI.
_Du Verbe en général._
Jusqu’ici cette première partie de la grammaire ne nous a offert que des mots isolés, mis l’un à côté de l’autre pour exprimer des objets peu ou point liés entre eux: on peut dire qu’il n’y a eu dans l’entendement que des images, successives comme dans une lanterne magique; maintenant le _verbe_ va tout changer. Comme cet élément du discours exprime l’action compliquée des personnes et des choses avec des circonstances de temps, de lieu, de nombre, de genre, les idées vont devenir des _scènes_ dramatiques; la phrase va être un tableau complet dont l’esprit doit saisir toutes les parties à la fois.
Dans la nomenclature première que je viens d’exposer, les auteurs du langage hébreu ou phénicien n’ont pas développé un grand talent d’invention: beaucoup de langues sauvages offrent plus de fécondité en combinaisons grammaticales. Cette simplicité, vantée par quelques écrivains, ressemble beaucoup à la grossièreté du jargon nègre dans nos colonies, du _petit franc_, usité sur la côte de Barbarie, et surtout de l’idiome _Berbère_ que parlent de temps immémorial les tribus Libyennes répandues depuis Maroc jusqu’à l’Abissinie[187]. Il y a lieu de croire que les inventeurs du langage _phénicien-hébreu_ ont eux-mêmes été des sauvages placés dans les marais de la Chaldée, où la fécondité du pays les multiplia, tandis que les difficultés d’un sol aquatique les protégèrent contre l’étranger. Quoi qu’il en soit des hypothèses historiques, voyons comment ils ont organisé le verbe, cet _élément_ si difficile et si compliqué de l’art de parler.
[187] _Voyez_ la note[F7] à ce sujet parmi les autres.
On ne saurait douter qu’en des temps postérieurs les peuples civilisés et savans qui nous sont connus sous le nom d’_Égyptiens_, de _Chaldéens_, d’_Assyriens_ et _Syriens_, de _Tyriens_, de _Sidoniens_, etc., n’aient cultivé l’art de la grammaire, n’aient eu des livres traitant de cette science. Les auteurs grecs et latins nous en fourniraient au besoin des témoignages positifs: quelque isolés que les Hébreux fussent dans leurs montagnes, leurs prêtres, leurs poètes, sous le nom de _Prophètes_, n’ont pu manquer d’avoir quelque participation à cette branche de connaissances, et de posséder quelque grammaire composée dans les grandes cités des empires voisins, de la même manière que les Druzes de nos jours possèdent des grammaires arabes composées hors de leur pauvre et ignorante société; mais, lors même que l’on voudrait supposer qu’il n’y eût eu dans Jérusalem aucune grammaire avant la captivité de _Babylone_, l’on ne pourrait nier qu’au retour de cet exil, les riches et les prêtres, élevés dans les _sciences chaldéennes_, n’aient connu et apporté les grammaires d’une langue si cultivée par un peuple puissant.
Lorsque ensuite les Grecs et les Romains, maîtres de la Syrie et de l’Égypte, firent dominer leur langage, les docteurs juifs ne purent manquer de connaître les grammaires de ces conquérans; mais, en examinant la différence notable que nous allons voir entre les uns et les autres dans la manière d’envisager _le verbe_, on finit par être convaincu que les Orientaux ont tiré de leur propre fonds, sur ce sujet subtil, une doctrine qui leur est propre et qui leur est venue de leurs ancêtres.
D’abord, il est remarquable que ce qui porte le nom de _verbe_ chez tous les Occidentaux, est nommé _acte_ et _action_ par les Orientaux, qui, en cela, se montrent meilleurs analystes que nous et nos maîtres, car tout _verbe_ quelconque bien analysé est une _action_; ainsi _aimer_, _penser_, _parler_, _voir_, _frapper_, _grossir_, etc., présentent toujours l’idée d’un _acte_ quelconque: il n’y a pas jusqu’au verbe _être_, quoi qu’on en ait dit, qui ne soit un _acte_, une _action_; car _être_, _avoir existence_ porte l’idée d’_apparaître_ où d’avoir apparu hors du _néant_.
Par opposition à ceci, voyez combien est impropre l’expression latine _verbum_, c’est-à-dire _le mot_; est-ce que toutes les parties de la phrase, le nom, la particule, le pronom, l’adjectif, ne méritent pas aussi le nom de _mot_?
J’avoue, pour mon compte, que, plus je scrute cette grammaire latine dont on a pris soin, dès le berceau, d’emmailloter mon esprit comme de tant d’autres _maillots_, plus je m’étonne de l’ignorance de ses inventeurs. Que sont ces prétendues définitions, de _pronom_, ou _mot au lieu de nom_? d’_adjectif_, ou _mot ajouté_ au nom? de _préposition_, ou _mot mis devant_ un autre? de _subjonctif_, ou _mot joint dessous_, etc.? n’a-t-on pas droit de penser que la fortuite coalition des bannis[188] qui fondèrent la langue et la puissance de Rome, n’eut d’abord aucune idée de la science grammaticale; et que, lorsqu’elle vint à s’en occuper tardivement, ses sauvages guerriers, novices dans l’art, tirèrent de leur fonds unique ces dénominations vagues et presque ridicules?
[188] En italien _Banditi_.
Quoi qu’il en soit, il y a entre les deux doctrines cette première différence, que l’une nomme _acte_ et _action_ ce que l’autre nomme _mot_ ou _verbe_.
Ensuite vient une seconde différence, savoir, que l’_Asiatique-hébreu-arabe_, etc., en énonçant l’_acte_ ou _verbe_, spécifie le _temps_ et la _personne_, tandis que l’Européen latin, grec, etc., laisse tout dans le vague de ce qu’il appelle _infinitif_; car, lorsqu’on dit _aimer_, _regarder_, _frapper_, _visiter_, on ne sait ni qui est l’agent, ni quand se fait l’action; au contraire l’hébreu et l’arabe, quand ils énoncent un verbe, disent _le verbe il a aimé_, _le verbe il a regardé_, _le verbe il a visité_; de manière que, chez eux, le type fondamental du verbe est à la _troisième personne masculine_ du _prétérit_ ou temps passé.
Cette méthode me semble plus dans la nature de l’entendement humain à son premier degré de culture, où tout est _image physique_; tandis que l’autre est une _abstraction_ qui n’a dû être imaginée que postérieurement dans un état social déjà avancé.
Le mot qui exprime cette _troisième_ personne est ce qu’en hébreu on nomme _racine ou mot radical_, duquel dérivent tous les mots qui ensuite apparaissent dans la conjugaison.
Rien de plus simple que cette conjugaison, puisque les verbes hébreux n’ont d’autres temps que le _passé_ ou _prétérit_, le _futur_, l’_impératif_, avec un _participe_ déclinable et un _substantif_, qu’il a plu d’appeler _infinitif_, sans aucun de ces modes _subjonctifs_, _conditionnels_, _imparfaits_, _plus que parfaits_ du latin et du grec.
Quand l’hébreu, l’arabe, etc., veulent appeler le verbe en général, ils disent le -FăL-, comme si nous disions l’_acte_, ou plus littéralement le _il a fait_, _il a agi_, car c’est ce que signifie -FăL-: cela choque nos habitudes, mais chacun s’entend dans les siennes et prétend y avoir raison.
Or comme ce mot -FăL- est devenu le modèle radical de toutes les conjugaisons, soit _actives_ et _passives_, soit _factitives_, c’est-à-dire _transmissives_ d’action, ses diverses combinaisons sont devenues chez les grammairiens orientaux le terme _apellatif_ de chacune.
De là sont nés ces mots _phaal_, _niphal_, _phiel_, _phual_, _hiphil_, _hophal_, _hithphael_, qui, assaisonnés de _phatach_, _kamets_, _schourec_, _kibbus_, etc., forment un jargon vraiment barbare et rebutant pour tout novice; jargon d’autant plus ridicule, d’autant plus vicieux, que l’instituteur prétend expliquer l’hébreu par de l’hébreu, et qu’il emploie une orthographe qui, masquant les lettres radicales, ôte le moyen de les reconnaître.
Ma méthode a du moins l’avantage de balayer tout cet imbroglio: parlant à des Européens, j’emploie le langage qui leur est connu; j’applique aux grammaires d’Orient les termes de nos habitudes; le disciple n’est pas effarouché par une nomenclature baroque à laquelle il n’entend rien, et de plus il retrouve dans toutes les formes de la conjugaison les lettres radicales soigneusement conservées.
Cette barbare nomenclature n’est pas la seule maladresse qu’aient commise nos hébraïsans d’Europe; dès le principe, ils en ont commis une autre plus grave en adoptant la vieille méthode des Orientaux qui _déraisonnablement_ ont pris le mot FăL pour type de conjugaison: je dis _déraisonnablement_, je dois expliquer pourquoi.
Dans la structure du verbe hébreu, arabe, etc., il y a ce mécanisme remarquable, que le verbe n’est considéré comme _sain_ et _régulier_ que quand son mot radical est composé de _trois lettres_ alfabétiques: les grammairiens disent _trois lettres_; moi, je dis _trois syllabes_, en priant qu’il me soit accordé d’appeler _syllabe_ une _portée de voix_, un _son entier_, soit _voyelle simple_, soit _voyelle vêtue d’une consonne_, puisqu’en l’un et l’autre cas, il n’y a qu’un seul _temps de voix_, une seule prononciation.
Nous disons donc que le mot _radical_, est composé de _trois lettres_ ou _syllabes_ radicales; maintenant un principe constitutif de la langue veut que ces syllabes soient toujours prononcées en _ɑ_ bref.
Par exemple, le _radical_ étant DBR (il a parlé), ou FQD (il a visité), ces trois lettres doivent être prononcées en _ɑ_, DɑBɑRɑ, FɑQɑDɑ: ceci veut une explication.
Les grammairiens hébreux et syriens déclarent que les _deux_ premières lettres _seulement_ se prononcent en _ɑ_, et que la troisième reste muette (DɑBɑR, FɑQɑD); je n’ai rien à leur objecter; ils ont pour eux un usage qui paraît immémorial, et qui existe encore dans l’arabe vulgaire; mais, dans l’arabe ancien, appelé _littéral_ ou _Naɦou_, la chose se trouve comme je viens de l’établir, c’est-à-dire que la troisième lettre radicale prend toujours une voyelle, d’autant plus nécessaire qu’elle a servi à caractériser divers états du mot, non-seulement dans le _verbe_, mais encore dans le _nom_; car, selon que l’on ajoute à un _nom_ l’une des trois petites voyelles _a_, _i_, _o_, ou _u_, ou l’une des nasales _an_, _on_, _in_, on leur imprime ou on leur confirme un état nominatif, ou génitif, datif, accusatif, etc.
Par exemple:
ARABE ANCIEN _ou_ NAHOU.
NOM. al ou el mɑl_e_k _u_ | le } GÉN. el mɑl_e_k _i_ | du } DAT. l’el mɑl_e_k _i_ | au } Roi. ACC. el mɑl_e_k _ɑ_ | le } VOC. ïa mɑl_e_k _ɑ_ | ô } ABL. m_e_n el mɑl_e_k _i_ | du }
On voit ici quelque chose de semblable au latin et encore plus au grec; en ce que, outre les articles _le_, _du_, _au_, qui précèdent le nom (comme font ὁ, τοῦ, τὸν), ce nom reçoit encore les _finales _ù_, _i_, _a_, qui, comme ος, ου, ω, ον, ε, servent, pour ainsi dire, par surabondance, à spécifier son cas. Dans le vieil arabe, comme dans le grec et le latin, cette addition suit des règles fixes, tant au singulier et pluriel du _nom_, qu’aux cas et nombres de _son_ ou de _ses_ adjectifs. Laquelle de ces deux races d’hommes, lequel de ces deux systèmes, le _scythique-sanskrit_ ou l’_arabique-chaldéen_, doit-on considérer comme inventeur ou comme imitateur d’une telle méthode? C’est une question intéressante et profonde, dont la recherche appartient à d’habiles étymologistes.
Les inventeurs ne se sont pas bornés à qualifier ainsi les noms et les adjectifs: ils ont appliqué aux _verbes_ ces mêmes petites voyelles finales: là elles prennent également un emploi caractéristique des personnes, des genres, des temps; elles y sont affectées l’une au temps passé, l’autre au temps présent, et leur apparition sert à éviter des équivoques qui autrement existeraient; cette méthode est plus scientifique que celle de l’arabe vulgaire, ainsi que de l’hébreu et du syriaque. Laquelle faut-il croire la plus ancienne, la primitive et originelle? Si cette méthode du _naɦou_ est la plus ancienne, l’hébreu est un dialecte populaire dégénéré; si elle est de seconde main et d’invention scientifique, l’hébreu est donc resté dans son état sauvage originel. Mais revenons à notre sujet, à l’examen du mot _Radical_, composé de trois syllabes dans l’arabe naɦou (DɑBɑRɑ, FɑQɑDɑ), et de deux seulement dans l’hébreu et le syrien, DɑBɑR, FɑQɑD, encore que les grammairiens y déclarent trois lettres[189]. Quand ces trois lettres sont des consonnes ou aspirations, il n’y a pas de difficulté à les construire en _ɑ_, mais, si elles se trouvent être des voyelles alfabétiques telles que A, i, ω, et ăïn, il y survient nécessairement de l’embarras: or, voilà le cas du mot FăL pris pour modèle des conjugaisons; je répète qu’en ce choix, il y a eu maladresse, malhabileté des grammairiens.