L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 22
+--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ |NUMÉROS |NOMS EN|NOMS EN |FIGURE.| VALEUR. | |D’ORDRE.|HÉBREU.|FRANÇAIS.| | | +--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ | 1 | א-לף | A-L_e_F | א | A a (grand). | | | | | | | | 2 | ב-יח | B-ɑIT | ב | B b jamais _Vé_. | | | | | | | | 3 | ג-ימל | G-IM_e_L| ג | G g mouillé, guimel ou djimel. | | | | | | | 4 | ד-לח | D-ɑL_e_T| ד | D d. | | | | | | | | 5 | ה-א | H-a | ה | H h { Que penser } aspiration | | | | | | { de ceux qui } douce. | | | | | | { disent _h_ } | | | | | | { sans } | | | | | | { aspiration? } | | | | | | | | 6 | ו-ו | ω-ɑω | ו | ω _ou_ français, _u_ italien. | | | | | | | | 7 | ז-ין | Z-IN | ז | Z z. | | | | | | | | 8 | ח-יח | H-_e_IT | ח | Ҥ ɦ rude, _ca_ florentin. | | | | | | aspiration rude. | | | | | | | | 9 | ט-יח | Ԏ-_e_IT | ט | Ԏ _th_ anglais rude, θ grec. | | | | | | | | 10 | י-וד | I-ωD | י | Î î. | | | | | | | | 11 | כ-ך | K-ɑF | כ | K k _kiaf_ mouillé, | | | | | | _kialb_ chien. | | | | | | | | 12 | ל-מד | L-ɑM_e_D| ל | L l. | | | | | | | | 13 | מ-ם | M-_e_m | מ | M m. | | | | | | | | 14 | נ-ון | N-ωN | נ | N n. | | | | | | | | 15 | ס-מך | S-ɑMɑK | ס | S s. | | | | | | | | 16 | ע-ין | ă-ïN | ע | ă ă _ă_ guttural. | | | | | | | | 17 | פ-א | F-A | פ | F f jamais _pé_. | | | | | | | | 18 | צ-די | Ṣ-_o_DI | צ | Ṣ ṣ _so_ dur. | | | | | | | | 19 | ק-וף | Q-ωF | ק | Q q glottal, qɑlb cœur. | | | | | | | | 20 | ר-יש | R-_e_Iš | ר | R r | | | | | | | | 21 | ש-ין | Š-ÎN | ש | Š š {_ch_ français, | | | | | | {_sh_ anglais, | | | | | | {_sch_ allemand. | | | | | | | | 22 | ת-ו | T-aω | ת | T t. | +--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ Nº Ier. Face à la page 345.
Maintenant quels sont les élémens prononciables que l’on supprime ainsi dans l’écriture? J’ai démontré sur l’arabe vivant[150] que ce sont uniquement des _voyelles_, et des voyelles de la même nature que celles inscrites dans l’alfabet, avec cette seule différence que celles-ci sont de mesure _longue_, et celles-là de mesure _brève_. Tout ce que j’ai dit de l’arabe sur ce point doit s’appliquer à l’hébreu.
[150] _Voyez_ l’Alfabet européen, partie 2.
Il a plu aux auteurs de l’alfabet hébreu ou phénicien (car c’est une même chose) de n’établir que vingt-deux lettres ou signes de prononciation, dont quatre voyelles et dix-huit consonnes: eh bien, c’est en cela qu’ils ont péché; car aujourd’hui nous démontrons par l’analyse qu’au lieu de quatre voyelles seulement, dont ils ont tenu compte, la langue parlée en a employé dix ou onze; de manière que six ou sept ont été supprimées, et qu’il faut les restituer. Que doit-on faire, qu’a-t-on déjà fait à cet égard? c’est ce que nous verrons bientôt. Mais, pour la clarté du sujet, ne cumulons pas les difficultés: bornons-nous à examiner l’alfabet, à établir la valeur de ses lettres relativement à notre système européen.
L’alfabet hébreu se compose de vingt-deux lettres, dont la planche nº I offre au lecteur le tableau ci-à côté.
Sur ces lettres, il faut considérer; 1º l’ordre; 2º le nom; 3º la figure; 4º la valeur.
Relativement à nous Européens, la valeur des lettres hébraïques est assez bien établie par la généalogie des alfabets arabe et syriaque d’une part, et des anciens alfabets grec et latin de l’autre.
L’on est d’accord que l’alfabet arabe actuel n’est autre chose en son origine que l’alfabet _syriaque_, introduit à la Mekke et à Médine vers l’an 530 de notre ère; l’on convient encore que le _syriaque_ d’alors n’était qu’une altération ou une variété du _babylonien_ ou _chaldéen_, qui est notre _hébreu présent_; et que, plus anciennement, les uns et les autres ne furent que l’altération du _phénicien_, représenté par le caractère dit _samaritain_[151], lequel a été l’hébreu primitif dont s’est servi Moïse, et dont l’usage a subsisté _national_ jusqu’à la captivité de Babylone.
[151] Par la raison qu’une portion de Juifs, attachés aux anciens usages, n’ayant point voulu admettre la réforme d’Esdras, les novateurs, partisans de celui-ci, les _excommunièrent_, et les placèrent au rang des _Samaritains_, qu’ils avaient sans raison constitués leurs ennemis. Ces excommuniés ont conservé le _pentateuque samaritain_, qui laisse encore à résoudre différens problèmes.
La langue syriaque d’une part, n’ayant cessé de fleurir et d’être parlée que du treize au quinzième siècle de notre ère, les Arabes musulmans ont eu, pendant six ou sept siècles, toute facilité de sentir l’analogie de leurs prononciations, et d’établir la correspondance de leurs lettres avec celles des Syriens.
D’autre part, dès le premier siècle de notre ère, les Syriens, devenus chrétiens, ayant traduit les livres des Juifs, et les individus des deux nations ayant vécu ensemble dans un laps de temps qui remonte au-delà de la captivité, nous avons tout lieu de regarder comme exactes les correspondances dont je viens de parler: j’en présente le tableau à la fin de ce volume dans la planche nº II, afin que le lecteur ait sous les yeux les moyens positifs d’établir son opinion.
A l’égard des anciens alfabets grec et latin, nous sommes assurés par plusieurs inscriptions et monumens de haute date[152], et par le témoignage unanime de nombre d’auteurs, que leurs lettres originales ne sont autres que celles des phéniciens, mal à propos attribuées à un prétendu _Kadmus_, que j’ai démontré n’être que le mythologique _Hermès_ ou _Mercure_[153]; lesquelles lettres, à raison d’un commerce très-actif, ou peut-être de migrations de peuplades entières des pays phéniciens, furent adoptées quinze ou seize siècles avant notre ère par les habitans de la Grèce et de l’Italie.
[152] _Voyez_ Barthelemy, Réflex. sur l’alfabet de Palmyre, 1 vol. in-4º, 1754.--Le même, dans les Mém. de l’Académ. des inscript., tom. 26, Mém. sur Palmyre.--Ibid., tom. 30, p. 405, et tom. 32.--Fourmont, ibid., tom. 23, p. 394. Mém. sur Apollon Amycléen, et sur un monument de ses prêtresses.--Enfin l’abbé Lanzi, italien, Essai sur la langue étrusque, et sur les tables Eugubines.
[153] _Voyez_ la Revue Encyclopédique, année 1819, mois de juin, p. 505.
L’on est d’accord que le plus ancien ordre _alfabétique_ de ces vingt-deux lettres a été le même; et parce que les anciens auteurs grecs et latins ont cité beaucoup de noms soit géographiques, soit patronymiques phéniciens, syriens et arabes, l’on trouve en ces citations un moyen additionnel d’apprécier la valeur des prononciations.
C’est d’après de nombreux calculs de ces données, que j’ai admis, et que je propose d’admettre, pour les lettres hébraïques, les valeurs portées au tableau coté planche Ire.
§ IV.
_Remarques sur la Figure, la Valeur, le Nom et la Série des Lettres hébraïques._
Le lecteur doit observer d’abord que les petits chiffres, arabes, acculés aux lettres européennes dans la colonne de _valeur_, sont des renvois aux deux tableaux de voyelles et consonnes, placés dans mon _Alfabet européen_, savoir le tableau des voyelles, pag. 28, coté nº I; et celui des consonnes, pag. 92 coté nº II. Là se trouvent des détails de précision trop longs pour être répétés ici.
En second lieu, il remarquera sur la lettre _Bé_, qu’aucune bouche arabe ne prononce ni ne connaît le _Vé_ que nos hébraïsans lui comparent; ici, c’est une valeur que les Juifs ont empruntée des Allemands ou des Grecs du Bas-Empire, chez qui l’ont introduite les _Slaves_.
Sur _h_, qui est notre aspiration _douce_, il me semble d’un ridicule parfait de dire comme nos hébraïsans «_h sans aspiration._» Qu’est-ce que le signe d’aspiration sans aspiration?
Sur Ҥ qui est le signe de l’aspiration _rude_, j’observe que cette lettre capitale est admise par la commission d’Égypte dans la belle carte géographique qui va paraître.
Les deux lettres suivantes Ԏ et ȶ, qui désignent le _th_ anglais ou θ grec, ont l’inconvénient d’être nouvelles; mais elles sont plus commodes que les deux _T_, _t_, avec cédille, que j’ai proposé dans l’_Alfabet européen_.
A l’égard du _K_, il paraît qu’au temps d’Origène et de Jérôme, il ressemblait au son du _Χi_ grec, qui vaut le _ich_ allemand; mais, comme chez les Arabes il est toujours prononcé comme notre _Ke_, je lui en conserve la valeur sans nier sa déviation en Χi _doux_ et en _ich_, selon les explications que j’ai données, pag. 75, de l’_Alfabet européen_, et nº 28 du tableau II du même Alfabet.
L’_S_ de _samek_ ne doit jamais être prononcée _z_.
L’Ṣ de _sodi_ est l’ṣ dure particulière à l’Arabe, que j’ai expliquée ailleurs[154], ainsi que le _qâf_, ou _qouf_, et le _ăïn_, tous trois inconnus en Europe.
[154] Voyez _Simplification des langues orientales_, pages 210 et 211, et _Alfabet européen_, page 140 et suiv.
_F_ ne doit jamais être prononcé _p_, quoique je ne nie pas que les anciens Grecs et Latins aient pu prononcer _ph_ autrement que nous; car je crois, par exemple, que le mot _éphéméride_ n’a pas été prononcé _éféméride_; mais à raison du grec qui n’écrit point l’_h_ au corps du mot, il a dû être dit _ép’-héméride_.
La lettre š n’est pas positivement une lettre neuve; je l’avais déjà projetée et introduite dans l’_Alfabet européen_, où l’on peut la voir dès la pag. 129, lignes 11, 12 et 13, (Š š); mais parce que alors il ne me fut pas accordé de diriger moi-même le graveur, elle se trouva défectueuse (vu sa couronne trop peu sensible), et je fus contraint de la remplacer par _j_ renversé ou _ſ_, qui est peu gracieux et peu commode dans l’écriture. Le š, en s’écrivant comme l’_s_ commune, a cela de facile qu’il suffit d’un petit trait de plume sur sa tête pour le caractériser.
La dernière lettre, le T, paraît avoir eu diverses valeurs chez les anciens. Les Syriens en font le _th_ anglais; les Chaldéens l’emploient là ou les Phéniciens et les Hébreux emploient le _šîn_: par exemple, ce que ceux-là écrivent _terafim_, ceux-ci l’écrivent _šerafim_ (cherafim). Il est à croire que cette lettre a eu quelque chose du _tchim_ persan, et alors elle aurait eu de l’analogie avec le _tché_ arabe écrit _Ké_, puisque les Bédouins disent _tchelb_ au lieu de _Kelb_ (un chien)[155].
[155] Cela expliquerait pourquoi Étienne de Byzance dit que Ninus régna d’abord à _Télâné_, qui est la grande ville chaldéenne _Kélâné_, mentionnée dans la Genèse.
Le mérite de ces remarques est surtout pour les étymologistes; car, relativement à nous, cela seul suffit de savoir et de convenir que les lettres hébraïques portées au tableau seront constamment représentées par les lettres _capitales_ européennes qui leur correspondent; de manière que le lecteur pourra, sur la vue de celles-ci, rétablir celles-là, avantage que jusqu’ici n’a procuré aucune méthode.
Outre la valeur de son qui appartient aux lettres hébraïques, elles ont eu, dès leur origine, des noms appellatifs transmis d’âge en âge, qui ont été et qui sont encore pour les savans un sujet énigmatique de recherches et de disputes. Ainsi A s’appelle A-LeF; B s’appelle B-aIT; D se nomme D-aLeT, etc.
Nous savons, par autorités raisonnables, que ces noms, introduits dans l’alfabet grec, n’ont point de sens dans cette langue, mais qu’ils en avaient un dans l’idiome des Phéniciens, de qui vint l’alfabet: l’on est d’accord que A-LeF signifie _bœuf_[156]; B-aIT, _maison_; G-IMeL, _chameau_; D-aLeT, _porte_, etc.; mais l’on n’est pas du tout d’accord sur plusieurs autres lettres. Il paraît qu’au troisième et quatrième siècle de notre ère, on expliquait ces mots bien différemment, comme on le voit dans une citation de l’évêque Eusèbe[157]: son explication est si peu raisonnable, que l’on a droit de penser que, vu la haine rendue aux chrétiens par les Juifs, les rabbins se sont moqués de nos docteurs; d’autre part, il est constant que ces rabbins, livrés à leur esprit d’allégorie, ont supposé à ces mots une profondeur de sens mystique qu’ils n’ont pu avoir; il appartenait à notre âge, où se rajeunissent tant de vieilles rêveries, de voir celles-ci reproduites et amplifiées par des hommes, d’ailleurs doués d’_esprit_; mais comme l’esprit n’est que la _faculté d’apercevoir des rapports_, et comme cette faculté peut mener à voir _ce qui n’est pas_; quelques-uns se sont jetés dans l’_imaginaire_. Court de Gebelin en a été un premier exemple; un second se trouve dans l’auteur du livre intitulé, la _Langue hébraïque restituée_, etc., etc., avec une analyse de _Sepher_, etc., etc., un volume in-4º.
[156] C’est le témoignage positif de Plutarque, Sympos., lib. 9, quest. 2: Alpha dictum quia Phœnices sic bovem appellant.
[157] Prépar. Évang., liv. X, chap. 5. _Voyez_ à la fin de ce volume une note[F3] relative à ce sujet.
Selon cet auteur, «la lettre A est le signe de la _puissance_ et de la _stabilité_: elle renferme les idées de l’_unité_ et du principe qui la détermine.
«B est le signe _paternel_ et _viril_, l’image de l’_action_ intérieure et _active_.
«G, image d’un canal, est le signe _organique_; celui de l’_enveloppement_ matériel et de toutes les idées dérivant des organes corporels, ou de leur action.
«D, signe de la _nature_ divisible et divisée.
«ω offre l’image du mystère _le plus profond_, _le plus inconcevable_; l’image, du _nœud_ qui réunit, ou du point qui sépare le néant et l’être: c’est le signe _convertible_ universel, qui fait passer d’_une nature à l’autre_; communiquant d’un côté avec le _signe des ténèbres_, etc.»
J’avoue, pour mon compte, que cette sphère d’idées aériennes est tout-à-fait hors de la portée de mon esprit terrestre: leur motif a pourtant ceci de naturel que, ayant pour base cette supposition rabbinique, que l’_alfabet_ et la _langue_ hébraïques sont le propre et _immédiat_ ouvrage de la puissance divine, qui régit l’univers, et qui, malgré cette grande occupation, a bien voulu descendre à de telles bagatelles, il a bien fallu attribuer à cet ouvrage quelque chose de mystérieux et d’incompréhensible comme elle: mais moi, qui ne sais et ne puis raisonner que par les analogies que l’état présent et connu peut avoir avec l’antécédent inconnu, je vois la chose d’une manière différente, et beaucoup plus simple.
Je suppose que les lois physiques qui régissent notre monde et notre espèce humaine existent depuis son origine; que par suite de ces lois, l’homme est né ignorant, et n’a développé son intelligence que par le moyen de ses sens; je suppose que ses besoins, plus ou moins pressans, ont été le mobile de toutes ses inventions, et que celle de l’alfabet est le produit de l’un de ses besoins: selon moi, ce sont des hommes voyageurs et marchands, qui par le besoin de leur trafic avec diverses nations dont ils n’entendaient pas la langue, ont imaginé l’art de donner aux _sons fugitifs_ des _signes fixes_; et parce que, m’étant moi-même trouvé dans un cas presque semblable, j’ai eu l’occasion et le besoin de méditer les moyens que purent employer les premiers auteurs, je me suis trouvé conduit aux résultats suivans.
Je me suis dit: J’entends de la bouche d’un Arménien, d’un Turk, d’un Persan, le son A; supposons que je sois Phénicien; ce son A est le même que j’emploie dans le mot _A-lef_: voilà mon terme de comparaison établi; comment établirai-je la figure? Mon _A-lef_ signifie _bœuf_ ou _taureau_; eh bien, je vais esquisser le _croquis_ de l’animal, l’_abrégé_ de son image, sa tête: ce croquis, en me rappelant le nom, me rappellera le son A par lequel il _commence_.
J’entends le son B; il est le même que dans mon phénicien _Bait_; qui signifie _maison_ ou _tente_; je peins le trait principal du circuit de la tente et de la petite cour d’entrée que trace une corde ou barrière.
J’entends le son G, qui est le premier du mot _Guimel_, signifiant _chameau_; j’esquisse la tête et le cou de cet animal. De même pour la lettre M qui commence le mot _Mem_, signifiant les _eaux_; je peins l’ondulation des flots.--Pour la lettre ă commençant le mot _ăïn_, et signifiant _œil_, je peins un rond.--Pour la lettre š qui commence _šin_, signifiant une _dent_, je peins une _dent_ arrachée avec ses trois racines; ainsi du reste.
Dans mon hypothèse, il faut m’accorder que les lettres primitives de l’alfabet phénicien ont effectivement été chacune le croquis de l’objet dont elles portent le nom: ceci permet des objections raisonnables; mais l’on doit observer que si ces lettres ont subi les altérations que nous leur voyons dans un laps de temps connu de huit à dix siècles, il n’en a pas fallu davantage antérieurement pour les avoir déjà beaucoup défigurées au temps plus reculé où elles nous apparaissent: et si l’on compare le peu d’analogie qui existe entre les petites figures astronomiques des douze signes du Zodiaque, telles que nous les voyons dans nos almanachs, et les portraits bien faits des douze animaux que ces figures retracent, l’on ne sera pas surpris du peu de ressemblance entre les lettres phéniciennes et les objets qui leur ont servi de type.
En les examinant une à une, on pourrait indiquer cette ressemblance en plusieurs d’elles; mais parce qu’un tel travail n’est point mon objet spécial, et parce que le vrai sens des noms de plusieurs lettres n’est pas aussi bien fixé[158] qu’on l’a prétendu, je me borne à présenter mon idée pour ce qu’elle vaut, laissant au lecteur la liberté d’en juger, et me réservant à moi-même celle d’en adopter une meilleure qui me serait présentée. Comment peut-on s’entêter d’amour-propre sur de telles matières? Une circonstance favorable à mon opinion est encore cette règle commune aux _noms_ de toutes les lettres, savoir que chacun de ces noms commence par la lettre qu’il désigne: ainsi _Alef_ commence par A; _Dalet_ commence par D; _Lamed_ par L; _Mem_ par M, etc., sans exception. Ne voit-on pas ici une intention marquée dans le choix de l’exemple, qui autrement eût été équivoque, si la lettre eût été mise au corps du mot?
[158] Il paraît même que plusieurs lettres, telles que tau, sodi, lamed, samek, heit, n’ont aucun sens en hébreu; c’est une preuve additionnelle que l’alfabet vient d’un peuple antérieur à celui-ci.
Une dernière circonstance, favorable à mon hypothèse sur la simplicité des causes et des moyens d’invention, est le désordre où se trouvent ces lettres dans leur série: remarquez qu’elles ne sont point classées selon ces _affinités_ d’organes dont la loi est si naturelle, si frappante (comme je l’ai démontré dans l’_Alfabet européen_), que son infraction ou son omission est une preuve certaine d’absence de système et d’ignorance réelle. Dans cet alfabet hébréo-phénicien, voyelles, consonnes, aspirations, tout est pêle-mêle comme jeté aux dés: les labiales M, B, F sont disséminées parmi les dentales D, T; les palatales Gué, Ké, parmi les gutturales A, ăin: n’est-il pas clair que nous avons ici une opération mécanique qui n’a eu pour guide que la convenance accidentelle de ces _marchands_ à qui je l’attribue?
Jusqu’à ce moment, je n’ai point essentiellement différé des grammairiens sur les principes de l’alfabet, ni même sur la valeur des lettres. Ici commence mon schisme: ils prétendent que les vingt-deux lettres hébraïques sont toutes _consonnes_; je soutiens que plusieurs sont _voyelles_, savoir: _Alef_, _Iod_, _ouau_ et _Aïn_; et que _He_ et _Heit_ sont de pures aspirations. Cette question a été un sujet de disputes scientifiques pendant plus d’un siècle: j’en ai donné la solution à l’occasion de l’arabe, dans mon _Alfabet européen_; et parce que cette solution s’applique entièrement à l’hébreu, je n’en ferai point ici la répétition; elle serait inutile pour le lecteur qui la connaît, et prématurée pour celui qui ne la connaît pas; je vais l’y conduire par une route plus simple en lui développant la nature et l’emploi des voyelles dans la langue hébraïque.
§ V.
_Des Voyelles et des Points-Voyelles dans la Langue hébraïque._
La plupart des langues anciennes qui nous sont connues ont ceci de singulier pour nous autres modernes, que leurs voyelles sont _obligatoirement_ divisées en deux classes, savoir: les _longues_ et les _brèves_. Les unes et les autres sont de même nature; mais le _temps_ ou la _mesure_ de leur prononciation diffère. Cette différence de la _brève_ à la _longue_ consiste en ce que la voyelle _longue_ veut un _temps_ double de la _brève_, sans compter un peu plus d’emphase dans l’intonation: ainsi A _long_ prend la _mesure_ de deux A brefs:
Itălĭ-ām fā-tō prŏfŭ-gūs Lā-vīnăquĕ vēnīt
Pareillement pour l’I, pour l’O, pour l’U, etc. Les grammairiens sont d’accord sur ce point.
De ce mécanisme naquit la poésie, qui, bien analysée, n’est autre chose que _l’art d’encadrer en certains temps_ et _mesures_ de la respiration un nombre plus ou moins grand de syllabes _comptées_, lesquelles, par leurs diverses combinaisons de _brèves_ et de _longues_, frappent l’oreille d’une sensation de cadence presque musicale qui la flatte.
Cette cadence et ce _nombre_ obligé (_numerus_) de syllabes _comptées_, devinrent, dès l’origine, un moyen naturel et sûr de fixer dans la mémoire de l’homme des récits qui autrement se seraient altérés: aussi chez tous les peuples anciens et modernes, voyons-nous la poésie établie avant la prose, et le chant intimement lié au débit du vers scandé.