L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 2
De ce fait il résulte clairement que, si chaque degré d’ouverture de la bouche, si chaque forme diverse de ses cavités, si chaque état du gosier, produisent ou peuvent produire des voyelles différentes et distinctes l’une de l’autre, il pourra en apparaître, en exister un nombre plus ou moins grand, par exemple, quinze ou vingt: et réellement nous allons voir que l’analyse de quatre ou cinq alfabets, seulement de langues vivantes, en fournit presque ce dernier nombre, tellement distinctes qu’on ne peut les substituer ou les confondre, sans changer le sens des mots.
Il peut se faire que quelques disciples des vieilles doctrines prétendent que cette opinion a contre elle les décisions des anciens _philosophes_, nos maîtres, qui ont déclaré, les uns, qu’il faut compter sept voyelles, parce qu’il y a sept sons musicaux, par analogie aux sept sphères célestes: les autres, qu’il n’y a que cinq voyelles, parce qu’il n’y a dans le monde physique que cinq élémens radicaux: d’autres enfin, qu’il faut les réduire à trois, parce qu’il n’y a selon eux que ce nombre dans l’alfabet hébreu, qu’ils disent émané de Dieu même, ou parce que c’est le nombre de la triade divine de Platon, etc., etc. A ceux qui font sérieusement de telles objections nous n’avons rien à répondre, sinon que les opinions et les réputations sont des choses de circonstances, par conséquent variables comme elles: que si Platon, Pythagore, et autres visionnaires, revenaient au monde, leur philosophie serait aujourd’hui très-différente, ou leur considération tomberait nulle. Quant aux prêtres égyptiens et chaldéens, dont ils furent les disciples, il n’est pas étonnant que leur régime monastique décrit par _Porphyre_[8], en exaltant le genre nerveux à force de jeûnes, de veilles, de solitude, et de méditation, dans un climat ardent, en ait fait des rêveurs hypocondriaques, _inspirés_ (selon le peuple ignorant), et délirans selon la saine médecine; ainsi donc, sans égard à leurs idées mystiques, nous disons que dans l’ordre physique, dans le système mécanique du langage, le nombre des voyelles n’est pas limité; qu’il peut s’étendre selon les habitudes des peuples, selon la finesse de l’ouïe, dont les insulaires des mers du Sud nous ont offert en ces derniers temps des exemples singuliers en leurs idiomes _désossés_ de consonnes.
[8] _De Abstinentiâ animalium._
Une difficulté nous reste à résoudre, savoir en quoi et comment le _son voyelle_ diffère du son musical, lorsque d’ailleurs l’un et l’autre procèdent des mêmes organes.
Pour bien entendre cette question, il est nécessaire d’avoir une idée, du moins approximative, de la formation mécanique de la voix; je n’en ferai point une description anatomique, les gens de l’art n’en ont pas besoin, et leur nomenclature grecque serait une obscurité de plus pour la plupart de mes lecteurs, qui me dispenseront de trop de précision, pourvu qu’en résultat j’aie été clair.
Dans l’homme comme dans tous les animaux, la voix provient de la gorge, où elle est formée par un mécanisme compliqué mais très-ingénieux, comme tout ce que fait la nature: ce mécanisme est du genre des instrumens à vent et à _anche_, tels que l’orgue, la musette, le haut-bois, le basson, etc. Le poumon fait office de soufflet, le larynx contient l’anche résonnante, et les cavités de la bouche et du nez sont le cornet variable où se modifient les sons: je m’explique.
Le larynx est cette grosseur que chacun, se plaçant devant un miroir, le cou découvert, peut remarquer à sa gorge. C’est ce que le peuple appelle _morceau d’Adam_, _pomme d’Adam_. Si l’on tâte avec les doigts cette grosseur, l’on s’aperçoit qu’elle est composée de lames cartilagineuses qui en forment une sorte de petite boîte ou petit tambour, susceptible d’être haussé, baissé, resserré, dilaté, selon le jeu des muscles destinés à cet effet: de cette petite _boîte creuse_, descend d’une part vers la poitrine un tuyau également cartilagineux, appelé _trachée-artère_, qui se termine dans le poumon, et s’y ramifie en une multitude de petits tuyaux: d’autre part, en haut vers la gorge, cette boîte a une issue qui ne peut se voir par la bouche, attendu que cette issue, placée vers la racine de la langue, est encore recouverte d’une _petite_ soupape mobile qui la clôt au besoin. Cette soupape est l’_épiglotte_. Ici est le jeu subtil de l’instrument. Cette soupape charnue faisant partie de la langue, et semblable à une feuille de pourpier, se couche en arrière quand on veut avaler; en se couchant elle couvre et bouche une concavité, comme celle d’un petit cuilleron dans lequel est une _fente_ longue de cinq à six lignes, sur une largeur variable de demi-ligne à une ligne et demie: cette fente est la _glotte_ par laquelle l’air descend d’abord dans la boîte du larynx, puis dans le tuyau de la trachée, et enfin dans les mille tuyaux du poumon. C’est à cette _glotte_ ou fente que l’air fortement rechassé par le poumon, se trouvant serré par le jeu des petits muscles tendus, produit, en s’échappant de force, les vibrations des cartilages et de leurs fines membranes, dont il apporte à notre oreille la perception que nous appelons _le son_; ce _son_, à l’instant où il est produit, est immédiatement musical, parce que, soit haut ou bas, soit grave ou aigu, il correspond déjà nécessairement à un ton de la gamme; l’on peut bien dire aussi que déjà il est _voyelle_, c’est-à-dire qu’il a une des formes de _son_ parlé; mais il ne l’a point nécessairement. Pourquoi cela? parce que si vous supprimez toute la cavité de la bouche et celle du nez, le _son_ ne continuerait pas moins d’être entendu et d’être correspondant à un ton de la gamme, par conséquent d’être _musical_; mais il ne serait plus un _son_ descriptible par aucune _voyelle_, ni applicable à aucune d’elles. Il ne serait pas encore une _voyelle_: pour devenir ce nouvel être, il faut qu’il se soit déployé dans les cavités de la bouche et du nez, qu’il y ait revêtu une des formes distinctes, sous lesquelles il arrive à l’ouïe, en lui causant des sensations diverses: ce sont ces cavités de la bouche et du nez qui, prenant des dimensions diverses de capacité, des rapports divers de situation, concourent avec les divers degrés d’ouverture de la bouche et d’écartement des deux lèvres à mouler des ondulations de l’air sonore, et à le faire retentir de diverses manières selon les lois des cavités acoustiques.
La question résumée se trouve réduite aux deux termes simples qui suivent:
Le _son musical_ est formé dans et par l’anche de la glotte;
Le _son voyelle_ se forme dans et par les cavités de la bouche et du nez.
Examinez ce qui se passe dans la formation, de _o_ et de _i_; pour _o_, votre bouche forme une cavité considérable entre la langue et le palais; c’est une sorte de voûte où le son s’arrondit et s’approfondit: pour _i_ au contraire, votre langue touche presque le palais, il ne reste qu’un mince espace où le son _s’amaigrit et glapit_; ouvrez un peu plus le passage, vous aurez une autre voyelle, par exemple, _e_, ainsi du reste. Passons à la _consonne_, qui jusqu’ici a opposé plus d’obstacle, et n’a pas été complètement éclaircie.
§ III.
_De la Consonne._
Le mot _consonne_ en son origine latine signifie _sonner avec_: on comprend bien que c’est avec la voyelle; mais quel est cet _être_ qui sonne avec la voyelle et qui n’est pas elle? Si cet être sonne, y a-t-il deux sons, deux voyelles? non pas, disent les grammairiens, la consonne n’est pas sonore.--En ce cas, réponds-je, voilà un être qui _sonne_, et qui pourtant n’est pas sonore: expliquez-moi ce mystère. Les grammairiens me disent, la consonne est une _lettre muette_, une lettre qui de soi ne peut faire un son.
Je réponds, la consonne n’est point d’abord _la lettre_ quelconque, parce que la lettre n’est que le signe fictif d’un objet donné: la consonne est cet objet lui-même; quel est-il? voilà ce que je demande. Ils finissent par dire _la consonne est une articulation_, _une modification_, etc.
J’analyse ces mots, et je dis qu’_articulation_, en son sens radical, signifie un _nœud_ (ἄρθρον) qui joint deux choses: ici la voyelle est une de ces choses; définissez-moi l’autre. Le mot _modification_ signifie manière d’être: il ne s’agit pas ici de la manière; il s’agit de l’_être_ même qui se lie au son; montrez-moi cet _être_.
Le lecteur, qui trouve ici la substance de presque toutes les grammaires anciennes et modernes, s’aperçoit que rien n’est défini, et que les auteurs ne se sont pas compris eux-mêmes, faute de comprendre le fond de la chose: pourquoi cela? parce que les Latins, dont nous sommes les échos, comme ils furent les échos des Grecs, ont trouvé plus commode d’imiter la garrulité de leurs maîtres, que d’étudier l’opération de la nature en son propre instrument. Voyons si, en employant cette dernière méthode, nous n’acquerrons pas plus de véritables lumières.
Je me demande qu’est-ce qu’une _consonne_? que dois-je entendre par ce mot? je m’en propose un exemple, et prenant à la main un miroir pour étudier les mouvements de ma bouche, je prononce la syllabe _Ma_: mon oreille, qui a reçu le son _a_, s’aperçoit qu’il est précédé de _quelque chose_, qu’il s’agit de définir, parce que ce _quelque chose_ est la consonne elle-même.
Je répète mon expérience plus attentivement: j’en étudie le détail; je remarque 1º que pour proférer _Ma_, mes lèvres, d’abord séparées, se sont rapprochées et jointes; qu’elles se sont mises en _contact_, et ont clos ma bouche; 2º que l’air sonore voulant en sortir a fait un léger effort, lequel, séparant mes lèvres, a porté à mon oreille la sensation du petit bruit _non sonnant_, causé par la rupture du _contact_: j’en conclus que c’est ce bruit, ou plutôt le contact même dont il dérive qui est ce qu’on appelle la _consonne_. Je prends pour autre exemple la syllabe _Ba_; j’y trouve le même mécanisme, excepté que le contact de mes lèvres a été plus serré, et que mon oreille a reçu la sensation d’un effort plus sec pour les séparer. J’examine encore la syllabe _Pa_; j’y trouve toujours la même chose, excepté que mon oreille a senti un degré de contact et de rupture plus ferme et plus fort: je m’affermis dans ma première conclusion, et je dis que la _consonne_ n’est pas autre chose que le _contact_ de deux ou de plusieurs parties de la bouche, rendu sensible à l’ouïe, par le bruit sourd de sa rupture.
J’étends mes recherches à d’autres exemples; j’analyse la syllabe _Fa_; j’observe que le contact se fait de la lèvre inférieure au dentier supérieur, et parce que les interstices des dents laissent filtrer de l’air pendant le contact, je dis qu’ici le contact n’est pas _clos_ et entier, comme celui des deux lèvres; mais il n’en est pas moins un contact, dont je trouve les analogues dans les syllabes _va_, _ja_, _cha_, _za_, _la_, _ra_, etc.
Nous posons pour conclusion qu’il y a deux classes de consonnes; l’une celle des consonnes où le contact est parfaitement clos; l’autre celle des consonnes où le contact laisse échapper de l’air: les anciens qui, comme nous, remarquèrent ces deux états, ont cru les bien définir en appelant _muettes_ les consonnes parfaitement closes, et _semi-voyelles_ les consonnes imparfaitement closes: mais on ne doit point admettre cette définition; car si, comme il est vrai, la voyelle est essentiellement l’_être sonore_, on ne peut donner son nom à un bruit qui ne _sonne_ pas. Or ce bruit qui a lieu dans les consonnes _ja_, _cha_, _la_, _va_, etc., n’est autre chose que celui du _souffle_, ou _air non sonnant_, qui s’échappe par les interstices qui lui sont laissés: il est contraire au bon sens d’appeler demi-voyelles ce que l’on reconnaît pour être des _consonnes_; mais il a été naturel, quand on n’a pas eu l’idée juste de l’un de ces _êtres_, d’en donner une définition fausse ou imparfaite.
Ce sont de semblables théories scholastiques qui ont causé de tels embarras pour définir et classer l’aspiration: beaucoup de grammairiens ont refusé de reconnaître son signe, la lettre _h_, pour une lettre digne de tenir place dans l’alfabet: d’autres ont voulu nier que son type fût un élément de prononciation; heureusement la question se trouve résolue par la pratique même de plusieurs nations civilisées et lettrées, dans les langues et l’écriture desquelles l’aspiration, c’est-à-dire son signe, fait constamment office de consonne: et cela à juste titre, puisque l’aspiration se compose d’un _souffle sec_, que l’oreille sait distinguer, alors même que s’y joint un son plus ou moins marqué: pour nous, en notre théorie, par cela même que ce souffle n’est pas sonnant, nous le considérons comme un corps solide en contact avec un autre (lequel est la membrane de la glotte plus ou moins tendue); et par conséquent comme formant consonne, quand une voyelle se joint à lui pour le rendre plus perceptible.
Nous pensons donc pouvoir définir d’une manière correcte et générale l’élément de la parole appelé consonne, en disant:
«La consonne est le contact plus ou moins complet de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, les dents, la langue, le palais, le voile du palais, lequel contact affecte l’ouïe d’une sensation indivisible et distincte de ce qui la suit ou la précède, soit voyelle, soit autre contact ou consonne.»
Maintenant il peut se faire que quelque lecteur, guidé par ses habitudes, présente comme une objection le raisonnement suivant: S’il est vrai que chaque contact qui frappe l’ouïe d’une sensation simple et distincte soit un individu consonne, tenant sa place particulière dans l’alfabet, l’on devra donc admettre et compter autant de consonnes qu’il pourra se former de tels contacts.
Oui sans doute, cela nous semble incontestable, mais nous ajoutons que pour les consonnes comme pour les voyelles, le possible idéal est tout-à-fait oiseux à chercher; il suffit au besoin de la science de connaître ce que la pratique la plus répandue des nations rend utile et démontrable. Or, si nous trouvons que les alfabets comparés de dix ou douze langues principales, vivantes, ne donnent guère plus de vingt voyelles, ni plus de trente-deux à trente-quatre consonnes, il nous sera permis d’appeler _Alfabet général_ le tableau que nous en aurons dressé, et cela, jusqu’à ce que des recherches plus étendues aient découvert de nouveaux élémens, soit dans ces idiomes, soit dans d’autres moins connus.
§ IV.
_Résumé du Chapitre._
Avant de procéder à ce tableau, résumons ce que les antécédents viennent de nous donner d’idées claires, propres à nous servir de règle et de principes.
1º L’alfabet en général est une liste méthodique de lettres que l’on est convenu d’employer pour figurer les sons ou prononciations élémentaires d’une langue quelconque.
2º Les lettres sont des traits de forme déterminée, établis par convention pour rappeler aux yeux les sons fugitifs de la parole.
3º Ces sons n’étant eux-mêmes que d’autres signes établis par convention pour rappeler à l’entendement les sensations et les idées qui l’ont affecté, il s’ensuit que par un artifice ingénieux, les lettres sont devenues les signes des idées, les instrumens de la pensée.
4º Tous les élémens de la parole paraissent se réduire à deux branches distinctes: l’une, le son indivisible de la voix, ce que l’on appelle _voyelle_; l’autre, le contact également indivisible de quelques parties solides de la bouche, ce que l’on appelle _consonne_.
5º Lorsque ces deux élémens sont unis l’un à l’autre, ils forment ce que l’on appelle une _syllabe_, mot qui, dans son origine grecque, signifie _union de deux choses dont l’une enveloppe l’autre_, de manière que les deux ensemble forment une chose complète[9].
[9] Συν-λαβὴ, simul comprehensa (res), vient de συν-λαβέω, _simul unàque capio_. On dirait que les inventeurs de cette expression ont eu l’idée d’un fruit, tel que _la noix_, et surtout _la moitié_ de la noix, dont l’écorce creuse, et sans vie par elle-même, enveloppe le fruit qui lui donne sa valeur. Séparez le fruit de l’écorce, elle reste un corps sans action, sans _vie_: n’est-ce pas une image de la consonne, qui, privée de la voyelle, est _muette_ ou _morte_, selon l’expression des grammairiens occidentaux, et _quiescente_, ou _privée de mouvement_, selon les grammairiens orientaux, ainsi que nous le verrons?
6º La syllabe a plusieurs manières d’être ou de se présenter: si elle se compose d’une consonne suivie d’une voyelle, c’est une syllabe directe, par exemple: bé, po, da.
7º Si la voyelle vient la première, suivie d’une consonne, c’est une syllabe inverse, par exemple: ab, id, od.
8º Enfin, la syllabe peut se composer d’une voyelle entre deux consonnes, par exemple, rat, bac, mol: cet état se désigne assez bien par l’épithète de syllabe _close_ ou _fermée_; de syllabe _parenthèse_, vu la ressemblance de cette figure (=), où les deux crochets représentent les deux consonnes. Les Orientaux, chez qui ce genre de syllabe donne lieu à d’importantes règles de grammaire, s’en sont beaucoup occupés, comme nous le verrons.
9º Dans le sens strict du mot _syllabe_, la consonne _seule_ n’en peut former une, puisque sans voyelle c’est un être _muet_; mais les grammairiens ont dit, et semblent avoir droit de dire, que la voyelle _seule_ peut former _syllabe_, parce que, quoique seule, elle forme une _portée de voix_ complète, une prononciation entière, telle qu’est la _syllabe_.
10º Maintenant, quant aux lettres, alors que les _voyelles_ et les _consonnes_ sont des êtres simples non divisibles à l’ouïe, il s’ensuit que leurs signes représentatifs, dans un système alfabétique bien organisé, doivent participer à leur nature: par conséquent, il doit être de principe général et constant que chaque voyelle, chaque consonne ait pour signe représentatif une _seule_ et _même_ lettre appropriée, invariable, et qu’une lettre ainsi appropriée ne puisse jamais servir à figurer un autre modèle.
11º Il s’ensuit encore qu’une seule voyelle, une seule consonne ne puisse jamais être figurée par deux ou par trois lettres: comme, par inverse, une lettre seule ne doit jamais représenter deux voyelles, ni deux consonnes, ni même une syllabe, puisque la syllabe est composée de deux élémens.
12º En un mot, la perfection de l’alfabet consistera à ne donner à tous et chacun des élémens prononcés qu’autant de signes qu’il y aura de modèles; et l’écriture sera un tableau représentatif si exact, si scrupuleux de la prononciation, que tous les détails de celle-ci se trouveront retracés strictement et complètement dans celui-là.
Après l’exposition de ces principes, que nous croyons d’une évidence et d’une simplicité incontestables, ce serait un travail curieux et instructif que de passer en revue les divers alfabets de l’Europe, pour leur en faire l’application, et montrer jusqu’à quel point ils s’en écartent ou s’y conforment: le lecteur ne verrait pas sans surprise que des peuples, fiers de leurs progrès dans les sciences et les arts, soient restés si fort en arrière dans la science la plus élémentaire de toutes, dans celle même qui sert de base à l’édifice si vaste, si compliqué de la civilisation; car sans l’alfabet, sans ces _petits pieds de mouche_ (les lettres), que l’on est tenté de mépriser, où seraient nos bibliothèques, nos précieux recueils de lois, nos livres de morale, de mathématiques, de physique, de poésie, nos dictionnaires, nos grammaires, nos imprimeries, nos manuscrits? que serait le langage lui-même, quand nos grammairiens ont démontré qu’il n’a dû son développement qu’à l’heureuse invention des signes fixes par qui la mémoire vacillante et fugace s’est fait un solide et permanent appui? N’est-il pas clair que sans l’alfabet l’espèce humaine serait encore, sinon tout-à-fait barbare, du moins très-peu développée en civilisation? et si, par la suite de nos recherches, nous venions à prouver que l’alfabet cru primitif, celui des Phéniciens, est bien plus grossier, plus imparfait qu’on n’a voulu le croire, ne sera-ce pas une autre preuve de cet état général de l’esprit humain à l’époque où il fut inventé? L’homme, fatigué de son ignorance, mécontent des équivoques, des confusions du genre de peinture mal à propos nommée écriture hiéroglyphique, se saisit avidement d’un instrument qu’avec raison il jugea plus efficace, plus heureux; il l’employa sitôt qu’il le trouva capable de service, sans se donner le temps de le porter à plus de perfection: les habitudes s’établirent, et il a fallu que des secousses accidentelles vinssent ensuite les rompre, pour que les inconvéniens sentis par expérience fissent soumettre l’art à un nouvel examen.
On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification de l’alfabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé comme une dépouille de vaincu, sans examiner s’il allait à leur taille: aussi les méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles de vraies caricatures: une foule d’irrégularités, d’incohérences, d’équivoques, de doubles emplois, se montrent dans l’alfabet même italien ou espagnol, dans l’allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et à l’anglais, c’est le comble du désordre: pour l’apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes grammaticaux; il faut étudier leur orthographe par la dissection de leurs mots. L’inconvénient de cet état de choses est d’autant plus grave, que, outre la difficulté d’apprendre l’idiome lui-même, il y a danger et presque impossibilité d’y porter remède: car si l’on veut plier l’orthographe vieillie à la prononciation nouvelle et variable, on efface la trace précieuse des origines étymologiques. Je laisse donc aux grammairiens de chaque langue d’Europe l’honorable mais épineux travail d’en réformer l’alfabet, et me bornant à la tâche que je me suis créée dans une direction nouvelle, je vais retirer de ces diverses langues toutes les prononciations, voyelles et consonnes, qu’elles contiennent; en dresser un tableau régulier et complet dans l’ordre que dicte la nature des choses; ensuite, par la confrontation de ce tableau à celles des langues orientales que je connais, et par l’addition des prononciations différentes et nouvelles qu’elles me fournissent, dresser sinon un alfabet général, du moins un premier essai, qui déjà sera un instrument d’une extrême commodité, et d’une application aussi facile qu’utile à l’universalité des langues.
CHAPITRE II.
_Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe._
§ Ier.
_Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne._