L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 15

Chapter 152,405 wordsPublic domain

Il résulte de ces définitions, que la consonne, pour être proférée, ayant besoin de l’accompagnement d’un son voyelle, elle doit être considérée comme une vraie syllabe, c’est-à-dire comme un composé de deux élémens, ainsi que l’exprime son nom, _consonans_, _sonnant avec un autre_; tandis que le son vocal pur, ou voyelle, est un élément unique et indécomposable de la parole: et cette observation aura le mérite de nous donner la solution de plusieurs difficultés de l’alfabet arabe.

Non-seulement les Arabes parlent comme nous avec des voyelles, des consonnes et des aspirations, ils ont encore avec nous cela de commun, d’avoir représenté chacun de ces élémens de la parole par des signes attachés à chacun d’eux, et appelés vulgairement _lettres alfabétiques_.

Mais là commencent plusieurs différences. Nos lettres européennes venues des Romains se ressemblent toutes à peu près de nation à nation; celles des Arabes au contraire sont originales dans leur genre: nous écrivons de gauche à droite; les Arabes écrivent de droite à gauche: nous ne comptons que vingt-cinq lettres; les Arabes en comptent vingt-huit: nous écrivons tous les sons que nous prononçons; les Arabes n’en écrivent presque réellement que la moitié. Voilà les différences qu’il s’agit de faire disparaître, et pour cet effet il faut les bien connaître et les bien analyser.

Si l’on en croyait quelques grammairiens européens, les vingt-huit lettres de l’alfabet arabe seraient toutes des _consonnes_; mais si, comme il est vrai, les consonnes ne se peuvent prononcer sans voyelles, il faut, ou que plusieurs de ces lettres représentent des voyelles, ou qu’il y ait des voyelles supplémentaires à l’alfabet; et ces deux cas se trouvent également vrais.

Nous allons donner le tableau des vingt-huit lettres arabes, telles que les rangent ordinairement les grammairiens: il est indispensable au lecteur de l’examiner avec attention, afin de bien saisir les raisonnemens dont il va être le sujet. (_Voyez le Tableau ci à côté._)

D’abord l’on remarquera que, sur ces vingt-huit lettres, dix-sept représentent des prononciations absolument les mêmes que dans notre langue française; en conséquence, je les exprime par nos propres lettres, sauf quelques observations qui suivront ci-après.

ALFABET ARABE SELON L’ORDRE VULGAIRE.

+-----------+-------------+-----------+-------------+ | LETTRES | VALEUR | LETTRES | VALEUR | | ARABES. | EN FRANÇAIS.| ARABES. | EN FRANÇAIS.| +-----------+-------------+-----------+-------------+ | 1 ا | a | 15 ‏ض‎ | | | | | | | | 2 ب | b | 16 ‏ط‎ | | | | | | | | 3 ت | t | 17 ‏ظ‎ | | | | | | | | 4 ‏‏ث‎ | | 18 ‏‏ع‎‎ | | | | | | | | 5 ج | dj | 19 ‏غ‎ | | | | | | | | 6 ‏ح‎ | | 20 ف | f | | | | | | | 7 ‏خ‎ | | 21 ‏ق‎‎ | | | | | | | | 8 د | d | 22 ك | k | | | | | | | 9 ‏ذ‎ | | 23 ل | l | | | | | | | 10 ر‎ | r | 24 م | m | | | | | | | 11 ز‎ | z | 25 ن | n | | | | | | | 12 س | s | 26 و | ou | | | | | | | 13 ش | ché | 27 ه | h | | | | | | | 14 ‏ص‎ | | 28 ى | i | +-----------+-------------+-----------+-------------+ Page 208. Nº 1er.

Il reste onze lettres qui peignent des prononciations qui nous sont étrangères, et qu’il s’agit de bien définir afin d’y attacher des signes propres et particuliers.

Iº La quatrième lettre ث est la même que le θ (_thêta_) des Grecs, et le _th_ dur des Anglais dans les mots _think_ (_penser_), _with_ (_avec_); et non le _th_ doux comme dans _those_ (_ceux-là_), _there_ (_là_): pour prononcer cette lettre il faut appliquer le bout de la langue contre les dents supérieures; il en résulte un sifflement tenant de l’_s_ mais que l’on ne peut bien exécuter qu’avec les leçons d’un maître. Dans quelques provinces d’Espagne le _z_ se prononce de la même manière: les Français, les Allemands, les Italiens ne connaissent point cette consonne.

Chez les Arabes elle n’est pas universellement usitée. En Barbarie, à Bagdad, à Basra, dans le désert et l’Arabie propre, on la prononce exactement; mais les Syriens et les Égyptiens lui substituent tantôt le _t_ et tantôt l’_s_; ainsi ils ne disent point θelâθé trois, mais telâté.

IIº La sixième lettre ح est une pure aspiration sèche, un véritable _h_ plus dur que le nôtre. Je ne connais en Europe de comparaison à lui donner que la manière dont les Florentins prononcent le _c_ devant _a_, _o_, _u_: car ils ne disent pas _casa_, _core_, _cavallo_; mais avec une aspiration forte et sèche, _hasa_, _hore_, _havallo_; ils rendent réellement le ح (_hā_) arabe.

IIIº La septième lettre خ dont la figure ne diffère de la précédente qu’en ce qu’elle porte un point, est le _jota_ des Espagnols, _ch_ des Allemands (_buch_, _un livre_); c’est encore le χ des Grecs. Pour la prononcer il faut supposer que l’on veut cracher: dans cette position, la _luette_ touche légèrement le voile du palais, et il en résulte une consonne que l’on n’imite bien qu’en l’entendant.

IVº La neuvième ذ lettre est le _th_ doux des Anglais dans les mots _those_, _there_, _that_. Nul autre peuple ne l’usite en Europe: parmi les Arabes même, plusieurs pays ne l’usitent pas; l’Égypte et la Syrie la remplacent par _d_ et par _z_.

Vº La quatorzième lettre ص est un véritable _s_, avec cette différence qu’il veut, pour être prononcé, un gonflement de gorge qui lui donne un ton dur et emphatique.

VIº La quinzième ض est un _d_ prononcé avec la même emphase de dureté.

VIIº La seizième ط est un _t_ également dur et emphatique.

VIIIº La dix-septième ظ est un _z_ pareillement dur et emphatique.

IXº La dix-huitième ع est un véritable _à_ prononcé de la gorge, à la florentine: il faut l’avoir entendu pour le bien concevoir.

Xº La dix-neuvième غ est tout simplement l’_r_ grasseyé à la manière des Provençaux ou des Parisiens.

XIº Enfin, la vingt-unième ق a dans sa formation quelqu’analogie avec le _jota_ espagnol ou arabe; car elle se prononce aussi avec la luette et le voile du palais; seulement elle exige un contact complet: il faut l’entendre pour la concevoir; nul peuple d’Europe ne la connaît. Chez les Arabes bédouins, et dans la haute Égypte on la prononce _ga_, _go_, _gou_; à Damas, on la supprime brusquement, ce qui produit un hiatus ou bégaiement fort désagréable à l’oreille: nos Européens la prononcent défectueusement, _ca_, _co_, etc.; mais alors même il y a de cette lettre à la suivante ك cette différence, que cette dernière est toujours prononcée comme un _k_ mouillé, c’est-à-dire comme un _k_ suivi d’_i_, ce qui s’opère en couchant la langue contre le palais: on dit _kia_, _kè_, _ki_, _kio_, etc.[115]; tandis que dans l’autre, ق, la langue ne touche que par sa racine le voile du palais, et que l’on prononce d’une manière sèche et rude _qa_, _qo_, _qou_, presque comme dans _quoique_[116].

[115] Cette différence est très-marquée dans les mots _qalb_, cœur, et _kalb_, chien: pour peu que l’on s’écarte de la juste prononciation, on commet une équivoque risible, comme ce prédicateur, qui disait: _élevez votre chien à Dieu_, pour dire élevez votre cœur.

[116] Nous ne parlons point du lamalef ﻻ, dont quelques-uns font une vingt-neuvième lettre, mais qui n’est que la réunion de l’_a_ et de l’_l_.

A l’égard des dix-sept prononciations semblables aux nôtres, nous observerons que la cinquième lettre _djé_, se prononce diversement, selon les pays: en Égypte, on dit _ga_, _gué_, _gui_, etc.; en Barbarie, en Syrie et dans l’Arabie propre, l’on dit _dja_, _djé_, _dji_, etc.

De même le ك _kef_, se prononce chez les Bédouins comme le _cz_ des Russes et des Polonais, c’est-à-dire presque comme notre _tché_, quoique plus doux: ainsi les Bédouins ne disent pas, comme les Égyptiens et les Syriens, _kelb_, un chien, mais _tchelb_ ou _tsielb_.

Il nous reste à remarquer que sur ces vingt-huit lettres, quatre sont de véritables voyelles, savoir: _a_, _i_, _ou_ et a guttural, ou ăïn; mais de plus, les Arabes emploient dans leur écriture d’autres signes qui, pour n’être pas compris dans l’alfabet, n’en sont pas moins des caractères alfabétiques, de véritables lettres voyelles, ainsi que nous allons le démontrer.

Et tels sont d’abord les trois signes appelés _motions_ ou _points-voyelles_ figurés َ‎ , ِ‎ , ُ ; ces signes, il est vrai, n’existent jamais seuls, et ils ne se montrent que comme des parasites, toujours attachés à d’autres lettres consonnes ou voyelles dont ils déterminent et modifient la prononciation, comme dans cet exemple بَ _ba_, بِ bi, _bo_ بُ; mais si d’un côté ils n’existent que par d’autres lettres, il est certain d’une part que ces lettres, surtout les consonnes, ne peuvent se proférer sans eux, au point que l’absence des points-voyelles cause des équivoques qui ne se résolvent qu’en les retraçant. Rendons ceci plus sensible par la répétition de l’exemple déjà cité dans le discours préliminaire; nous y avons vu que les trois lettres _k_, _t_, _b_, forment un mot arabe écrit ainsi کتب: composé, comme il l’est, de trois consonnes, l’on ne peut le prononcer, il veut des voyelles; or, selon les signes-voyelles qu’on lui ajoutera, il prendra des sens différens ainsi qu’on le voit dans les mots suivans:

کَتَب _kͣtͣb_, il a écrit;

کُتِب _kͦtͤb_, il a été écrit;

کُتُب _kͦtͦb_, des livres;

کَتّب _kͣttͣb_, il a fait écrire:

tous sens divers, déterminés seulement par les voyelles supplétives et sur-ajoutées, d’où il résulte plusieurs considérations remarquables.

Le première est que l’écriture arabe, telle qu’elle se pratique, c’est-à-dire, sans les points-voyelles, ne présente réellement que la moitié des mots; que leur squelette, auquel il faut ajouter les ligamens et les muscles; et cette addition de ce qui manque, en fait une divination perpétuelle qui constitue sa difficulté.

La seconde est que lorsque cette écriture est armée de tous ses signes et points accessoires, on peut dire qu’elle est écrite sur deux et même sur trois lignes, l’une composée des caractères majeurs et alfabétiques, et les deux autres composées des signes mineurs ou additionnels.

Or, comme cette distinction d’élémens qui sont réellement de même nature, est non-seulement inutile, mais encore défectueuse, ainsi qu’on le voit; il est bien plus simple de les faire tous rentrer dans une même ligne, et de rendre l’écriture une et complète[117].

[117] Il résulte encore de là que cette écriture est purement syllabique, et si l’on en recherche la raison, on la trouvera sans doute dans la définition que nous avons donnée de la consonne. Il paraît que les premiers grammairiens ayant remarqué comme nous, que la consonne emportait nécessairement avec elle sa voyelle, ils n’en firent qu’un tout, et qu’ils se contentèrent de peindre un seul signe représentatif des deux élémens.

La troisième est que les trois _points-voyelles_ ont précisément le même son que les trois grandes voyelles de l’alfabet A, Ï, _ou_, avec cette différence qu’ils ont brève la valeur que les grandes voyelles ont longue; ce qui est constaté 1º par l’oreille; car pour quiconque a écouté parler les Arabes et analysé leur système de prononciation, il est démontré que le premier point-voyelle appelé _fatha_ َ a le son d’_a_ bref; le second appelé _kesré_ ِ a le son d’_i_ bref, et le plus souvent d’_é_; et que le troisième appelé _domma_ ُ a le son d’_o_ et d’_ou_ brefs; 2º par la figure même de ces trois points-voyelles; car il est évident à l’œil attentif que le _domma_ ُ n’est que le diminutif de و, le _fatha_ َ celui d’alef ا, et même le _kesré_ ِ celui de l’_ïé_ souvent rendu par ces traits non ponctués ﯩ د ی.

Il résulte de là que la langue arabe nous présente déjà au moins sept voyelles très-caractérisées, savoir, quatre lettres alfabétiques ou majeures:

ا â } } ی ï } longs, } و ou }

ع a guttural;

et trois supplémentaires ou mineures:

َ a bref,

ِ i bref,

ُ o bref.

Et il est remarquable que cette distinction de longues et de brèves est très-sentie dans la prosodie et dans la cadence des vers arabes; ce qui établit un rapport sensible avec les voyelles longues et les voyelles brèves des Latins et des Grecs, qui, comme l’on sait, reçurent leurs alfabets de l’Asie, et qui ont conservé aux lettres un ordre et une dénomination très-rapprochés de l’arabe[118].

[118] L’alfabet grec est évidemment modelé sur le syriaque à vingt-deux lettres, dont les Arabes ont pris, comme l’on sait, jusqu’à la figure, et auquel ils ont ajouté quelques lettres très-faciles à reconnaître, puisqu’il n’ont fait qu’ajouter des points à celles qui existaient. Il est d’ailleurs remarquable que les Grecs ont aussi précisément sept voyelles, et qu’ils semblent avoir fait une opération analogue à celle que j’exécute aujourd’hui, en faisant rentrer tout ce qui était sous-entendu ou tracé dehors.

Mais ce n’est pas tout: ces mêmes _points-voyelles_ appliqués aux voyelles majeures de l’alfabet, les modifient encore de manière qu’il en résulte de nouvelles voyelles, distinctes des unes et des autres, et formées à la manière de nos diphthongues: c’est ce que va rendre sensible le tableau suivant.

EXEMPLE.

1 اَ vaut â.

2 اِ é.

3 اُ o.

4 یَ ai _ou_ ê.

5 یِ î.

6 یُ _incompatible._

7 وَ aû _ou_ ô.

8 وِ _incompatible._

9 وُ oû.

10 عَ ả guttural.

11 عِ è guttural.

12 عُ o _ou_ eû guttural.

Ce tableau analysé nous fournit cinq nouvelles voyelles, savoir:

Le nº 2 اِ â combiné avec _i_, que les Arabes prononcent exactement _é_.

4 ىَ _a_ bref avec _i_, faisant _ai_ ou _ê_, comme dans le français.

7 وَ _a_ bref devant _ou_ faisant _ô_ long, précisément comme _au_ français.

11 عِ ảïn avec _i_ bref faisant _è_ guttural ouvert et aigu.

12 عُ ảïn avec _ou_ bref faisant _o_ ou _eu_ guttural.

Enfin, il faudrait aussi compter pour voyelle distincte le nº 3, اُ â avec _ou_ bref faisant _o_ moyen; mais comme le _domma_ lui-même se prononce _o_, il devient inutile de multiplier les êtres.

Maintenant si nous comptons les voyelles arabes au total, nous en trouverons effectivement douze, comme on peut le voir au tableau ci-après. (_Voyez le tableau, nº. 2._)

A quoi il faut joindre les trois _nunnations_ ou nasalemens, _on_ ٌ , _an_ ً , _en_ ٍ ; terminaisons fréquentes des mots dans l’arabe littéral; ce qui présente, comme l’on voit, un canon alfabétique bien plus étendu qu’on n’a voulu le croire jusqu’à ce jour.

Or si, comme il est vrai, la perfection d’un alfabet consiste à offrir la liste complète de toutes les prononciations d’une langue, et à peindre chaque voyelle ou consonne d’un signe propre et distinct, simple et indivisible comme elle, il est évident que l’alfabet actuel des Arabes n’est pas moins défectueux que la plupart de nos alfabets d’Europe; qu’il se ressent comme eux de l’inexpérience des siècles où il fut composé[119], et que c’est rendre un vrai service à la science et à la communication des peuples que de le ramener à un état de précision et de simplicité qui débarrasse la langue de ses difficultés accessoires: c’est ce que j’ai exécuté dans le tableau ci-joint, dont je vais donner l’analyse. Tous les signes de l’écriture arabe s’y trouvent rassemblés; tous y reçoivent un équivalent en caractères européens déjà existans ou de convention; ils y sont tellement combinés qu’ils forment un système d’écriture homogène et régulier avec lequel l’arabe, le persan, le turk, et toutes les langues peuvent s’écrire comme on les parle. Dans la description des lettres, je n’ai point suivi la routine accoutumée qui mêle indistinctement les voyelles, les consonnes, les aspirations: je procède par un ordre méthodique fondé sur la nature des prononciations; et, les considérant relativement aux organes dont elles émanent, je les classe par familles d’espèces semblables, ainsi que le tableau va l’expliquer clairement.

[119] La bonne composition d’un alfabet est un ouvrage plus abstrait, plus difficile qu’on ne le pense communément; ce n’est, pour ainsi dire qu’en ces derniers temps que l’on en a bien conçu le mécanisme: ceux de toutes les langues d’Europe sont à refaire, particulièrement ceux des langues anglaise et française, dont l’incohérence et la barbarie sont dignes des siècles qui les ont vu naître.

Voyez le tableau général ci-contre (nº 2), et suivez attentivement le renvoi de chaque numéro à chaque lettre: l’intelligence de tout cet ouvrage dépend entièrement de celle de ce tableau.

ALFABET ARABE, TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS, A L’USAGE DES VOYAGEURS ET NÉGOCIANS EN ASIE ET EN AFRIQUE.