L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 13

Chapter 133,239 wordsPublic domain

_men hom: ïůq_a_lͦ l’hω fɑsafisͣ_. ex illis: dicitur illi (nomen) Fasafes.

C’en est assez sur ce chapitre: tout lecteur touche au doigt et à l’œil les vices nombreux de la vieille méthode; mieux il connaîtra le texte arabe, mieux (j’ose le dire), il appréciera la combinaison de mes moyens pour le figurer. Je demande la permission de l’appliquer encore aux lectures vulgaires du _Pater Noster_ en arabe, et même en hébreu. Je les puise dans la collection célèbre qu’en a faite le docteur _Chamberlayne_ (Amsterdam, 1715), ouvrage surpassé sans doute par des successeurs rivaux, quant au luxe typographique, mais non quant au mérite du savoir.

Chamberlayne cite d’abord, page 8, une lecture qu’il dit venir d’un moine _allemand_, élève de la propagande, lecture qui aurait passé par les mains du savant français _La Croze_: ces circonstances sont utiles pour apprécier l’orthographe. On va remarquer que cette lecture, prise dans les missions de _Mésopotamie_ et de _Syrie_, ressemble bien plus à la mienne que celle du docte _Erpenius_, sans doute parce que le moine allemand et moi nous avons écrit d’après un même modèle vivant qui a frappé notre oreille des mêmes sensations; tandis que le _hollandais Erpenius_, opérant sur un modèle _mort_, c’est-à-dire sur l’_arabe ancien_ et _littéral_, tombé en désuétude, comme le _grec_ et le _latin_, et comme eux défiguré par des grammairiens de diverses nations, a copié et mêlé leurs signes orthographiques sans en connaître les valeurs. (Voyez ci-à côté le tableau A, intitulé: _Texte arabe et lecture vulgaire_, _Chamberlayne_, _page 8_.)

Maintenant si nous confrontons l’arabe ancien et littéral selon Erpenius, page 7 de Chamberlayne, on va remarquer une bien plus grande différence de lecture ou d’orthographe, et cependant les lettres et les motions sont à peu de chose près les mêmes. (Voyez au _verso_, p. 200.)

PATER NOSTER EN ARABE VULGAIRE. TEXTE ARABE ET LECTURE VULGAIRE. Lecture de VOLNEY. Voyez CHAMBERLAYNE, page 8.

‏ ابونا الّذى فى السّموات‎ _abuna elladhi fi[84] ssamwat._

_abω na èllɑȥi fi el sɑmɑωat_ père (à) nous lequel (es) dans les cieux

يتقدّس اسمك _jetkaddas esmac._

_iɑtqɑddɑs esm-ɑk_ sanctifié (soit ou est) nom (à) toi

‏تاتى ملكوتك _tati malacutac._

_tâṯî mɑlkωt-ɑk_ vienne règne (à) toi

‏تكون مشيتك كما فى السّما كذلك على الارض‎ _tacuri[85] machiatac, cama fi-ssama[86] kedhalec ala[87] lardh_.

_tɑkωn mɑſit-ɑk kɑma kɑmɑ fi el sɑma keȥɑlec ălä èl arḏ_ soit (ou est) volonté (à) toi comme dans le ciel de même sur la terre

‏ اعطنا خبزنا كفاتنا يوم بيوم‎ _ aatina chobzena kefatna iaum be iaum_.

_aăt-nɑ χobz-na kefat-na ïωm bïωm_ donne (à) nous pain (à) nous suffisant (à) nous jour par jour

واغفر لنا ذنوبنا و خطايانا كما نغفر نحن لمن اسآلينا‎ _wogforlenadonubena[88] wachatiana, ama nogfor nachna lemanaça[89] deina_.

_ωɑ eģfor lena ḑonωb-nɑ ωɑ χɑtɑïa-na kɑma neģfor nɑɦnɑ lémɑn asa èlɑina_ et pardonne à nous fautes (à) nous et péchés (à) nous comme nous pardonnons nous à qui a nui envers nous

‏و لا تدخّلنا فى التجاريب‎ _wala tadachchalna fi[90] hajarib_.

_ωɑ la tɑdɑχχel-na fi el teɠarîb_ et ne fais entrer nous dans les épreuves

لكن نجّنا من الشرير‎ _laken nejjina me[91] nnescherir_.

_lɑken nɑɠɠinɑ men èl ſɑrîr_. mais délivre-nous du malin (esprit)[83]

[83] Dans le latin, le mot _malo_ laisse équivoque si c’est le substantif _mal_, ou l’adjectif _malin_: cette équivoque n’a point lieu en arabe, non plus qu’en français; le sens précis est l’adjectif: délivrez-nous du _malin_, c’est-à-dire du mauvais génie (_Daimon_, _Satan_). Il est vrai que l’arabe est une traduction; mais le texte original, qui n’a pu être que le syriaque, langue des apôtres, se sert de l’adjectif _mɑl di bèſa_, du _malin_, et non pas _di biſ_ du _mal_. L’hébreu n’est d’aucun poids, puisqu’il est lui-même une traduction tardive.

[84] Deux ss comme pour sâd et l’article _el_ supprimé.

[85] _tacuri_, au lieu du texte écrit _takon_.

[86] _kedhalec_; en ce mot, deux lettres diverses _k_ et _c_ pour la même lettre arabe _kef_.

[87] Le texte dit _el ardh_, la terre. Comment deviner _lardh_?

[88] _donub-na_: le _d_ n’est point distinct de _zal_, et le _e_ ne peut avoir lieu.

[89] _deina_ au lieu de _eleina_, faute grave.

[90] Suppression de l’article _el_. _hajarib_ au lieu de _tajarib_.

[91] Séparation vicieuse du mot _men_, et suppression de l’article _el_.

Nº VII. Face à la page 170.

ARABE LITTÉRAL. Lecture selon Volney.

_aba-na[92] ɐllɑẕi fi ɐl sɑmɑωati l’ iůtqɑddɑsi asm-ů-kɑ [93]l’ tati mɑlkωt-ů-kɑ l’ tɑkωn mɑſitŭ-kɑ kɑma fi ɐl soma-i ωɑ ălä ɐl ard-i χobzɑ-na kɑfat-na aăti-na fi ɐl ïῶmi ω aģfer l’ na χɑṯaïana kɑma nɑģfer nɑɦn l’ mɑn aχtaɑ ălɑina ωɑ la todχel-na ɐl tɑɠɠârebɑ lɑken nɑɠɠi na men ɐl ſɑriri[94]._

[92] L’arabe _littéral_ donne la pleine valeur d’_a_ à l’alef, que le vulgaire prononce _e_: il dit _al_, et non _el_.

[93] La lettre _l_, comme signe d’impératif, n’a point besoin du _kesré_; l’apostrophe avertit et sauve les équivoques.

[94] Délivrez-nous du _malin_ (esprit), aucun texte oriental ne dit: _délivrez-nous du mal_.

ARABE LITTÉRAL. Lecture selon les Grammairiens européens. (Chamberlayne, page 7.)

_abahna[95] lledhsi[96] phi’ssemavati[97] liutekaddesi[98] smuka litati melcoutuka[99] litekun[100] meschjituka kema phi ’ssemai véalei’lardhi chuhzena[101] kephaphena âthina phi’ ljieumi vaghpher[102] lena chathajana kema neghpheru nahhno li men achtaa ileina vela tudchilna ’ttegsaraba lekin neggina mine[103] ’schscheriri._

[95] _abahna_. Il n’existe ni aspiration dans la parole, ni signe d’aspiration dans l’écrit.

[96] _lledhsi_ est tout barbare: _dhs_ pour la lettre _zal_.

[97] _ssemavati_, voilà le _v_ turk inconnu aux Arabes.

[98] _liute_, c’est un _scheva_ que cet _e_ muet, au lieu du _djazm_, ou consonne close que veut le texte.

[99] Pourquoi tantôt _c_, tantôt _k_ quand c’est la même lettre au texte?

[100] _litekun_: pourquoi _te_, quand le texte porte _ta_ par _fat’ha_? pourquoi deux _ji_, quand il n’y en a qu’un seul? toujours l’article _al_ supprimé; _phi-ssemai-vealei_, d’un seul mot quand il y en a deux: _aïn_ n’est point distingué; _lei_, au lieu de _lai_ par _fat’ha_; _lardhi_, d’un seul mot.

[101] _chuhze_, doit se dire _chuhza_: _kephaphe_, faute semblable, et de plus il y a erreur totale dans le mot qui est _kafat_, ou _kiafat_, et non _kafâf_: _âthina_; l’_aïn_ est sauté; _phi’ ljieumi_, toujours l’article _el_ fondu dans le mot; et _ïeum_ par _kesrè_, au lieu de _ïaum_.

[102] _ghph_ et _neghpheru-nahhn_, quel chaos de consonnes?

[103] _mine’ schscheriri_, au moins il fallait écrire _men e’ schscheriri_, pour faire sentir que par l’élision d’_l_ le _sin_ était doublé.

Il devient inutile de multiplier des exemples qui ne seraient que la répétition des mêmes règles et des mêmes censures; il suffit à mon but d’avoir mis en évidence tout le désordre des méthodes actuelles, et toute la supériorité de celle que je propose d’y substituer. Le lecteur versé dans les langues orientales saura déduire de mes principes les diverses applications qui leur conviennent: par exemple, il verra que l’écriture persane et turke, imitées de l’arabe, ne donnent lieu à aucune difficulté, et que, pour en faire la transcription, il suffit d’assigner des représentans aux cinq lettres que ces deux langues ont de plus que l’arabe. La commission de 1803 a déjà donné l’exemple de cette opération: j’admets avec elle de figurer par notre _P_, la lettre persane et turke qui porte trois points sous le _b_ arabe; de figurer par notre _ja_ français la lettre qui porte trois points sur un _z_; de rendre par l’ñ espagnol la lettre qui porte trois points dans le _kef_, et qui s’appelle _sagir-noun_, petit _n_; d’exprimer par _g_ romain l’autre _kef_, qui porte trois points sur sa tête, et qui se prononce tantôt en _gué_, tantôt en _ga_: mais je n’admets point le _c_ italien, ou le _ch_ anglais, pour exprimer le _tchim_ persan et turk, peint par le _djim_ arabe, souligné de trois points: cette prononciation est évidemment formée des deux consonnes _té_, _ché_; l’on ne peut la peindre régulièrement par un signe unique, mais on peut capituler avec cette difficulté, en frappant un poinçon qui portera notre _tſ_ liés en un seul groupe; le tableau ci-dessous présente cette correspondance établie:

پ p européen.

چ ts tché.

ژ ja français.

ڭ g gué mouillé.

ڭ ñ gné espagnol.

+---------------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | Ce «gué mouillé» n'a pas de représentation UTF-8. Les | | trois points sont décalés à droite dans l'original. | +---------------------------------------------------------+

Je ne dis rien présentement des alfabets indiens ni de l’écriture chinoise: il faudrait que mon oreille eût entendu ces langues de la bouche des naturels, pour en apprécier et classer les sons: si je puis juger du sanscrit et de ses dérivés par quelques mémoires insérés dans les _Asiatik Researches_, leur système pourra exiger quelques expédiens nouveaux et particuliers: par exemple, les consonnes frappées d’une aspiration immédiate sont pour moi un cas nouveau que je ne conçois pas nettement: n’y a-t-il aucun sentiment de voyelle entre le _b_ et l’_h_, dans _bh_, ou y a-t-il un _a_ très-rapide, faisant _bàh_, comme je l’ai entendu à Paris, des trois jongleurs indiens? voilà ce que je ne puis éclaircir sans un plus ample informé.

A l’égard du chinois, les cinq tons ou accens qui donnent une valeur si différente aux mêmes prononciations, ne sont point un obstacle radical à notre transcription: on aurait le choix, ou d’écrire sur cinq lignes, comme on écrit la musique, ou d’employer nos chiffres 1, 2, 3, 4, 5, à noter le ton de la lettre qui en serait frappée.

Un sujet d’un intérêt plus immédiat pour les lettrés européens, est l’application de nos lettres à la lecture des langues mortes, telles que l’hébreu, le syriaque, l’éthiopien, qui jusqu’ici ont été sous le monopole d’un petit nombre d’érudits, pleins de partialité. Ce serait une chose utile et curieuse de soumettre le système grammatical de ces langues à l’examen de tout littérateur libre des préjugés de l’enfance et de l’éducation; cette opération n’est pas aussi épineuse qu’on peut le croire, car si l’on veut que la lecture se fasse selon la doctrine rabbinique, avec les points-voyelles des massorètes, rien de si aisé que d’exprimer ces _points_ par nos lettres correspondantes; si au contraire l’on admet que l’écriture se fasse à l’ancienne manière orientale, sans points-voyelles, il suffira d’exprimer les lettres alfabétiques de l’hébreu et du syriaque par les nôtres, et déjà ce travail se trouve fait, puisque la correspondance de ces deux alfabets avec l’arabe est solidement établie par les orientaux eux-mêmes: il est vrai que cette hypothèse partagera avec ceux-ci l’inconvénient de présenter beaucoup de consonnes sans voyelles; mais ce ne sera pas la faute de notre méthode, et l’on n’aura pas droit d’exiger d’elle plus que les anciens Hébreux et les Phéniciens n’exigèrent de la leur: si l’on dit qu’il restera beaucoup d’arbitraire, le tout rejaillira sur ceux qui ont voulu le corriger ou le masquer par des expédients apocryphes, eux-mêmes arbitraires. Non, jamais devant aucun jury raisonnable l’on ne pourra _légitimer_ la lecture factice des massorètes: si nous avions les procès-verbaux des assemblées de ces docteurs, nous verrions, que nés, éduqués chez les divers peuples de l’Europe et de l’Asie, chacun d’eux avait contracté des habitudes et des opinions dont la différence devint la cause même de leur congrès de conciliation; et dans cette lutte de tant d’amours-propres mondains et théologiques, nous verrions que l’on ne parvint à un concordat que par des capitulations étrangères au fond de la question, comme il arrive toujours dans toutes les _assemblées délibérantes_: on peut le dire sans témérité, la vraie lecture de l’ancien hébreu et du syriaque est absolument perdue, parce que, dès le temps d’Alexandre, le fil de la tradition authentique était déjà rompu; toutes les lectures actuelles des écoles européennes sont fausses et ridicules: s’il existe un type raisonnable, c’est à la langue arabe qu’il faut le demander, parce qu’elle est de la même famille, et qu’ayant persisté dans les déserts, à l’abri des invasions étrangères, elle a mieux conservé le caractère original qui fut ou qui dut être celui de ses _sœurs_ depuis long-temps éteintes. Si donc il fallait introduire des voyelles dans l’hébreu et dans le syriaque, écrits textuellement, je ne verrais pas de meilleur moyen que de les placer selon les règles arabes: ce serait le sujet d’un travail trop étendu pour que j’en raisonne en ce moment: je me borne à présenter pour échantillon la lecture du _Pater Noster_, écrit d’une part selon l’orthographe vulgaire, dans le livre de Chamberlayne, page 1re; et d’autre part selon mon système.

PATER NOSTER HÉBREU. Lecture de Chamberlayne, page 1[104].

_abhinu[105] schebbaschschamájim[106]. jikkadhésch schemécha[107]. tabhó malchutécha. jehi rezonéchá caaschér baschschamajim vechén baárez. lachménu dhebhár jom bejomó then lánu hajjom. uselách lánu eth chobhothénu caaschér saláchnu lebhaalé chobhothénu. véál tebhiénu lenissajon. ki-im hazzilénu merá. ki lechá hamalchuth ughebhurá vechabódh leolám olamin._

_amen._

[104] Cet hébreu est une traduction faite par les Chrétiens.

[105] abhi-na, l’_h_ est sans motif, il n’y a pas d’aspiration.

[106] Quel étrange _pudding_ que ce mot de dix-neuf lettres pour les six du texte! voilà le produit du _sch_ allemand allié aux règles rabbiniques: et notez qu’ici le redoublement du _sch_ et du _b_ n’a aucun motif en hébreu, mais qu’il est une imitation de l’arabe, où il est ainsi _prononcé_. L’école juive serait donc postérieure.

[107] scheme-_cha_, le _ch_ pour _k_, est un contre-sens, deux lettres pour une; et _jota_ pour _k_, et tout le reste confus, sans distinction d’un mot à l’autre. Faut-il s’étonner de l’adage: _un vrai grimoire d’hébreu!_

אבינו שבשמים׃ יקדש שמך׃ תביא מלכותך׃ יהי רצונך כאשר בשמים׃ וכן בארץ׃ לחמנו דבר יום ביומו תן׃ לנו חיום׃ וסלח לנו את־חובותינו כאשר סלחנו לבעלי חובותינו׃ ואל תביאנו לנסיון׃ כידאם הצילנו מרע׃ כי לך המלכות וגבורה וכבוד לעולם עולמים׃ אמן׃

Face à la page 181.

PATER NOSTER HÉBREU. Lecture de Volney.

_abinω ẛͥbͤẛͣmim[108] iͦqͣddͣẛ ẛͤm-kͣ_[109] Pater noster qui in cœlis sanctificetur nomen tuum

_tͤbωa mͣlkωt-kͣ_ adveniat regnum tuum

_ïͤɦi rͦṣωn-kͣ k’aẛr bͤ-ẛͣmim ωa kͣn b’arṣ_ vivat voluntas tua ut qui in cœlis et sic in terra

_lͣɦm-nω dͣbr îωm b’iωmω tͣn l’nω hiωm[110]_ panem nostrum post diem in diem da nobis hoc die

_ωɑ sͦlͤɦ lͤnω at ɦωbωtinω k’ẛr_ et dimitte nobis debita nostra ut qui

_sͣlͣɦnω lͤbăli[111] ɦωbωtinω_ dimittimus super (eos qui) debent nobis

_ωɑ al tͤbia-nω lͤnͤsîωn_ et ne inducas nos in tentationem

_ki ɑm ɦͣṣîlnω mͤră_ sed quidem solve nos ab maligno

_kîlͤ kͣ hͤmͣlkωt ωɑ ɠͦbωrͣh_ quia tibi imperium et potentia

_ωɑ kͦbωd l’ăωlͣm ăωlͣmîm._ et gloria in sæculum sæculorum.

_ɑmͥn_.

[108] On voit par les mots latins qu’il y a trois mots dans _si be sɑmim_: j’écris _be_, parce que _ba_ laisserait l’équivoque d’_a-lef_: _e_ n’existant pas dans l’alfabet hébreu, on sent qu’il y est hors de texte.

[109] sem-_kɑ_: les Hébreux ont pu prononcer comme l’arabe vulgaire sem-ak: il semble que les rabbins ont emprunté leur lecture du chaldaïque qui me paraît tenir beaucoup du _nahou_.

[110] Chamberlayne a écrit par erreur _ha_ dur par _he_ doux.

[111] Il est probable que l’Hébreu a prononcé _ala_ comme l’Arabe, quoique écrit _ali_, etc., etc.

L’on peut se convaincre par cet échantillon qu’il serait facile de transcrire le dictionnaire hébreu lui-même en entier, et de le rendre lisible à tout lettré européen: pour base de l’opération, on prendrait le Lexique de Buxtorf, ou plutôt celui de _Simonis_, et l’on observerait les règles suivantes:

1º Transcrire les mots hébreux lettre pour lettre (selon mon tableau), et si l’on voulait y joindre les points-voyelles, on placerait hors de ligne leurs équivalens dont on serait convenu; le mieux, selon moi, serait d’appliquer à l’hébreu les règles de la lecture arabe, bien plus certaine que celle des massorètes;

2º On négligerait tout ce qui dans _Simonis_ ne tend point à l’explication directe, par conséquent toutes les citations qui remplissent plus des deux tiers de son livre: cela simplifierait beaucoup le travail;

3º Sur la marge du livre transcripteur on noterait les pages du livre transcrit, comme il se pratique dans les réimpressions d’éditions anciennes; à ce moyen le lecteur pourrait sans cesse recourir à l’original pour le consulter.

Ce travail exécuté conduirait naturellement à celui d’une grammaire dressée sur les mêmes principes: on serait étonné de la simplicité qu’elle prendrait, alors qu’on aurait écarté les règles factices des massorètes, tant pour l’alfabet, que pour les déclinaisons et conjugaisons, et qu’à leur baroque langage grammatical, l’on aurait substitué celui de nos grammairiens modernes, bien plus clair par lui-même, et qui, de plus, nous est familier.

Une semblable opération pratiquée sur le _syriaque_, le _chaldéen_, l’_éthiopien_, etc., en ramenant toutes ces langues mortes à la condition du grec et du latin, donnerait lieu à une foule de travaux utiles et curieux sur leurs affinités, leurs différences, leur origine. Par cette même méthode on pourrait transcrire le corps entier des livres hébreux, imprimer le texte de la _Bible_, avec autant de fidélité que d’économie: l’on ne saurait douter que si les _sociétés bibliques_ appliquaient leur zèle et leurs talens à une telle entreprise, conforme d’ailleurs à leur esprit d’_évangélisme_, elles n’obtinssent un succès aussi rapide qu’éclatant... Mais désormais j’en ai assez dit sur les _moyens_, c’est au temps d’amener les _réalités_; j’ai la persuasion que cette nouvelle branche d’instruction, aidée de la méthode de l’_enseignement mutuel_, avec qui elle sympathise, aura d’ici à vingt ans produit des effets surprenans, et d’avance apercevant ses heureux et immenses effets sur la diffusion des lumières et sur les progrès de la civilisation, j’aime à inscrire au pied de ce livre:

_Exegi monumentum ære perennius, Non omnis moriar!_

SIMPLIFICATION

DES

LANGUES ORIENTALES,

OU

MÉTHODE NOUVELLE ET FACILE

D’APPRENDRE LES LANGUES ARABE, PERSANE ET TURKE,

AVEC DES CARACTÈRES EUROPÉENS.

La diversité des langues est un mur de séparation entre les hommes; et tel est l’effet de cette diversité, qu’elle rend nulle la ressemblance parfaite d’organisation qu’ils tiennent de la nature.

AUGUSTIN, _de la Cité de Dieu_.

DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

C’est un phénomène moral vraiment remarquable que la ligne tranchante de contrastes qui existe et se maintient opiniâtrement depuis tant de siècles entre les Asiatiques, surtout les Arabes, et les peuples européens. Nous ne sommes éloignés d’Alger et de Tunis que de soixante heures de navigation; quatorze jours seulement nous mènent en Égypte, en Syrie, en Grèce; dix-huit à Constantinople: et cependant l’on dirait que ces peuples habitent une autre planète; que, contemporains, nous vivons distans de plusieurs siècles. Le vulgaire se contente de voir pour raison de ces contrastes la différence des religions, des mœurs, des usages; mais cette différence elle-même a ses causes; et lorsqu’enfin las du joug des préjugés et de la routine, l’on recherche avec soin ces causes radicales, on trouve que la plus puissante, que l’unique peut-être consiste dans la différence des langues, par qui s’est établie et par qui se maintient la difficulté des communications entre les personnes. C’est parce que nous n’entendons pas les langues de l’Asie, que depuis dix siècles nous fréquentons cette partie du monde sans la connaître: c’est parce que nos ambassadeurs et nos consuls n’y parlent que par interprètes, qu’ils y vivent toujours étrangers, et n’y peuvent étendre nos relations ni protéger nos intérêts: c’est parce que nos officiers envoyés à la Porte ne savaient pas le turk, qu’ils n’ont pu opérer dans les armées les réformes que désirait le divan même: c’est parce que nos facteurs ne savent pas la langue de leurs échelles, qu’ils y vivent comme prisonniers, ne se montrant point dans les marchés, vendant peu ou mal; de manière que toute la masse de notre commerce est obligée de passer par l’étroite filière de quelques censals[112], et de quelques drogmans. Supposons tout-à-coup la facilité de communiquer établie; supposons l’usage familier et commun des langues, et tout le commerce change de face: les marchands se mêlent; des colporteurs pénètrent jusque dans les villages; les marchandises se distribuent; la circulation s’anime; l’industrie s’éveille; les esprits s’électrisent; les idées se répandent, et bientôt, par ce contact général, s’établit entre l’Asie et l’Europe une affinité morale, une communication d’usages, de besoins, d’opinions, de mœurs, et enfin de lois qui, de l’Europe jadis divisée, ont fait une espèce de grande république d’un caractère uniforme ou du moins ressemblant.

[112] Noms des courtiers en levant.

Tel est le but vers lequel je me propose en cet ouvrage de faire un premier pas, un pas fondamental. Par une opération d’un genre neuf, et cependant simple, j’entreprends de faciliter les langues orientales; de les débarrasser des entraves gratuites qu’une habitude routinière leur a imposées; enfin, de les rendre accessibles, presque populaires, en les ramenant à la condition des langues d’Europe dont elles ne diffèrent point essentiellement. Le développement des idées qui ont amené mon opération va mettre le lecteur en état de prononcer sur sa valeur et sur sa fécondité.

Ce premier fait posé, que la différence du langage est l’unique ou du moins la principale barrière élevée entre les peuples d’Asie et d’Europe, trois questions se sont présentées:

1º Les langues orientales, et spécialement les langues arabe, persane et turke, sont-elles réellement plus difficiles que les langues d’Europe?

2º En quoi consiste leur difficulté principale?

3º Quel est le moyen d’en simplifier l’étude et la pratique?