L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII

Part 12

Chapter 123,550 wordsPublic domain

Je ne veux donc point répéter mes remarques sur les défauts de l’alfabet harmonique, dressé par la commission de 1803: le peu de convenance de plusieurs de ses caractères, et l’admission de quelques lettres doubles le gâtent entièrement. Je viens à l’examen de ma nouvelle méthode, rectifiée par les nombreuses épreuves que la commission de 1803 fit subir a mon premier essai de la _Simplification des langues orientales_.

§ II.

_Transcription des Consonnes arabes._

Je commence par les consonnes, et d’abord je mets à part celles qui, dans l’arabe, sont les mêmes que dans nos langues d’Europe, avec la condition d’y être également peintes par une seule lettre: cela me donne les lettres _B_, _F_, _D_, _T_, _R_, _L_, _Z_, _S_, _K_, _M_, _N_, _H_, total, douze.

Je divise le reste en deux autres parties, l’une celle des consonnes ayant même valeur que les nôtres, mais que nous écrivons par deux lettres, telles sont _djim_, ou _guim_, et _chin_; l’autre celle des consonnes dont la valeur est étrangère à notre oreille, lesquelles sont le _thêta_, le _zal_, le _jota_ ou χ grec, le _ha_, les quatre emphatiques ṣâd, ḏâd, ṯa, ẕa, le _ģaïn_, et le _Qâf_, total, dix.

Je prends les quatre emphatiques, et parce qu’elles ne diffèrent pas matériellement des nôtres _S_, _D_, _T_, _Z_, et que les Turks et les Persans, qui les tiennent des Arabes, ne leur ont pas gardé leur valeur, mais les prononcent comme nous, je ne change rien au corps de ces lettres; seulement je les souligne d’un trait qui avertit qu’elles ne sont pas nos lettres simples _S_, _D_, _T_, _Z_, et qui en même temps donne le moyen de recourir au mot radical dans l’original arabe, turk ou persan: il résultera de ceci que les Persans, les Turks et les Européens qui ne donneront pas la valeur arabe, pourront sans inconvénient, dans un usage vulgaire, négliger d’écrire le trait souligné, qui pour eux ne signifie rien; on verra combien cette orthographe simplifie le turk et le persan.

Je prends ensuite le θητα, nº 4, ou _th_ anglais _dur_, et le _zal_, nº 9, _th_ anglais _doux_: ces deux lettres, chez les Arabes eux-mêmes, ont le défaut que, selon les divers pays, elles sont diversement prononcées: beaucoup de Bédouins leur conservent leur ancienne et véritable valeur: dans l’Égypte au contraire et dans la Syrie, le θητα se prononce tantôt comme notre _T_ naturel (par exemple, _telaté_, trois); tantôt comme notre _S_, (par exemple _ouâres_, ou _ωarit_, héritier); le _zal_, tantôt comme _z_ (_ellazi_, _zalek_); tantôt comme D. Nous pourrions sans plus d’inconvénient, écrire nos propres lettres; cependant, afin de conserver la trace de l’étymologie, j’en use pour ces lettres comme pour les quatre emphatiques, et je leur attache un petit signe qui les caractérisera toujours, sauf à le négliger dans l’usage vulgaire[73].

[73] Quand _zal_ sera prononcé _d_, rien n’empêche de lui donner la cédille: _ḑanab_, _ḑail_ (queue).

Le nº 7, qui est _jota_ espagnol, _ch_ allemand, est plus difficile à tracer: nos alfabets français, italien, anglais, n’ont pas d’équivalent: nous ne pouvons employer le grand _j_, parce qu’il sert à notre neuvième classe, dans la consonne _ja_: il faudrait une lettre nouvelle; mais nous avons un moyen d’éviter ce désagrément: nos principes rendent inutiles dans tous les alfabets européens la lettre _X_ parce qu’elle a le vice de représenter deux et même quatre consonnes; car tantôt elle vaut _ks_, comme dans _Saxe_, _fixe_, que l’on devrait écrire _Sakse_; _fikse_; tantôt _gz_ (mineures ou faibles de _ks_), comme dans _examen_, _exercice_, que l’on devrait écrire _egzamen_, _egzercice_; cette lettre _X_ se trouvant supprimée de droit, nous pouvons la rendre utile; et puisqu’en sa fonction ancienne et primitive dans l’alfabet grec, elle eut précisément la même valeur que notre lettre arabe, nº 7, il m’a semblé naturel et possible de la réintégrer dans ses droits, en convenant avec le lecteur que dans notre alfabet arabico-européen, elle aura l’invariable valeur du _jota_ espagnol: si le lecteur ne connaît pas cette valeur, il est instamment prié de ne point retomber dans l’habitude du _ksé_, ou _gz_, pour _X_, mais de le prononcer plutôt _k_, et de dire _kota_, au lieu de _ksota_; c’est afin de lui rappeler cette convention que j’ai introduit l’χ grec d’une forme particulière, au lieu de notre _x_ ordinaire, qui eût été plus gracieux, mais qui pourra se rétablir sitôt qu’on le voudra.

Vient l’aspiration forte: pour la peindre j’emprunte le signe de la faible _h_; mais afin de les distinguer, j’attache à celle-ci un petit trait qui avertira toujours qu’elle est la lettre, nº 6, de l’alfabet arabe, équivalente au _ca_ florentin: nous l’appellerons _hache dur_ ou grand _hache_ (ɦa).

Le petit _h_ arabe lui-même a exigé une modification de forme pour exprimer un état particulier qu’il prend assez souvent à la fin des mots: au lieu d’y être aspiré, il se prononce _t_: ainsi, au lieu de _marráh ωaɦedah_, on dit _marrat ωaɦedat_. Les arabes spécifient ce changement, en posant deux points sur leur _hé_: mais cette multitude de points en notre écriture ayant l’inconvénient de papilloter aux yeux, j’ai préféré la forme nouvelle h, qui ne choque pas les yeux, et qui de l’_h_ éteint, fait le _t_ prononcé.

Maintenant j’ai à peindre la lettre du grasseyement dur, dite _ghaïn_: je ne puis lui conserver l’_h_ que lui a donné l’usage: je ne puis non plus employer notre _g_ vulgaire, qui n’exprimerait pas sa valeur: il faut encore une lettre de convention: la commission arabique de 1803, en adoptant le _g_, l’avait distingué par une barre transversale: comme cette barre, désagréable à l’œil, a des inconvéniens dans l’écriture et dans l’imprimé, j’ai trouvé préférable de donner la forme ci-jointe, que l’habile artiste a trouvée commode, (ģ).

Si l’on avait un besoin exprès de peindre le grasseyement doux, et que l’on ne voulût pas accepter le gamma grec, un trait sur celui-ci ferait la différence.

La cinquième lettre, appelée _djim_ ou _guim_, a été difficultueuse: il fallait éviter l’équivoque des _g dur_ ou _mouillé_, dont j’ai parlé. J’ai choisi un ɠ italique, en lui donnant un appendice qui l’appropriera à la lettre arabe, et qui avertissant le lecteur par une forme spéciale, le laissera libre de prononcer _djé_, ou _gué_, selon l’usage du pays, (ɠ).

Une lettre plus embarrassante encore a été la lettre _chin_, sur laquelle tous les alfabets européens sont en discord: il est indispensable de lui attribuer un _seul_ signe, et la difficulté est de le faire accepter unanimement; les anciens Grecs et Latins ayant presque toujours exprimé cette consonne par _s_, j’ai cru que le meilleur parti était d’accepter cette lettre, telle qu’on s’en servait ci-devant dans l’imprimerie, c’est-à-dire le ſ allongé hors de ligne, qui restera affecté au _ch_ français, au _sh_ anglais, au _sch_ allemand, etc.

L’emploi de la lettre _Q_, pour le _Qâf_ arabe sans lui ajouter l’_u_, est une chose si naturelle et si commode, qu’il est étonnant qu’on ne l’ait pas adopté plutôt[74]: d’ailleurs on peut dire que la figure est la même avec la seule différence que le Q romain est tourné dans un sens tandis que le _qâf_ est tourné dans l’autre: et l’on donne un emploi utile à une lettre qui sans cela n’en aurait plus.

[74] Je croyais l’avoir imaginé le premier, mais en ces derniers temps, je l’ai trouvée dans la grammaire de George Amira.

De ces détails résulte le tableau total des consonnes arabes, exprimé comme on le voit dans le tableau ci-joint (voyez le tableau, nº V): les voyelles vont être un peu plus minutieuses à régler.

§ III.

_Transcription des Voyelles arabes._

Je pose d’abord nos trois voyelles européennes, grand a, grand ï, grand _ou_, ω, comme identiques à l’_alef_, au _ïa_, et au ωɑω.

Pour distinguer ensuite les trois petites voyelles qui leur correspondent et qui en sont les mineures, voici les règles que je propose.

_Alef_, ou grand a, sera toujours peint par a romain: _fatha_, ou petit _a_, par _ɑ_ italique.

Grand _i_, sera peint par I romain, soit tréma, soit circonflexe ï, î: le _kesré_, ou petit _i_, sera peint tantôt par _i_ italique, tantôt par _e_ italique aussi, selon qu’il sonne dans l’arabe même. Je n’emploie point l’_y_, parce que, outre son inutilité, dans le cas présent, c’est trop le détourner de son ancienne valeur, qui, chez les Grecs et les Latins, fut notre _u_ français, ou notre _ou_ très-bref. La preuve en est dans les mots arabes _sour_ écrit _Tyr_: _baîrout_, écrit _Bêryt_; dans les mots romains _Romulus_, écrit par Plutarque _Romylos_; _Valerius_, écrit par Polybe et Eusèbe, _Oyalerios_. On pourrait citer nombre d’autres exemples.

Nos arabistes veulent écrire _Yemen_: je demande s’il n’est pas aussi bien exprimé par _Ïemen_.

Grand _ou_ sera toujours peint par ω.

_Domma_, ou petit _ou_, tantôt par _ů_ valant _ou_ bref, tantôt par _o_ italique, selon qu’il sonne dans l’arabe même. En certains lieux, par exemple Alep, le _domma_ sonne souvent comme notre _eu_: mais du moment que nous lui donnons un signe propre, on sera libre de lui donner la valeur qui est usitée. Nous avons vu, ci-devant, que _alef_, souligné de _kesré_ ou _i_ bref, se prononçait souvent _é_, comme dans les mots _el esm_, _émir_, _eslam_: pour éviter de confondre cet _é_ avec celui du _kesré_, je propose le signe _æ_ italique, que l’on prononce dans presque toute l’Europe _é_, ou bien le _a_ renversé (ɐ), qui par cas heureux est une sorte de _e_, tout-à-fait bien adapté au besoin de cette circonstance.

_Alef_, frappé de _domma_, ou petit _o_, sonne quelquefois comme notre _o_ moyen, par exemple, dans _omam_ (les nations), _omm_ (mère), _omol_ (espère); je rends cet état par le signe ō.

Grand _i_, frappé de _fatha_, ou petit _a_, se prononce comme notre _ê_, dans _être_, ou notre _ai_ dans _maître_. Il est intéressant de conserver cette forme _ai_, parce que souvent le mot où elle se trouve au singulier, fait son pluriel en la retournant; par exemple, _dɑir_ (une maison), fait au pluriel _diar_ (les maisons), _bɑirɑq_ (un drapeau), fait au pluriel _biareq_ (les drapeaux): nos principes ne permettent pas de donner deux signes au son simple _ai_; mais j’ai pensé que l’on pouvait, par cas particulier, sauver ici cet inconvénient, en liant l’_a_ italique à l’_i_ romain, par un poinçon particulier.

L’Arabe a quelquefois la bizarrerie de prononcer _a_ sur _i_; par exemple, il écrit _rɑmi_, et prononce _rɑmɑ_, par la raison que _i_ est frappé de _fatha_; pour exprimer cet état particulier, je propose le signe _ä_, qui fut agréé par la commission.

Grand _ou_, frappé du _domma_ (ou petit _ou_), vaut notre _oû_ français: pour corriger le vice de deux lettres, pour sauver l’équivoque de _u_, que les étrangers prononcent _ou_, et pour éviter que le double _w_ anglais fût prononcé _vé_ à la manière allemande, j’ai cru nécessaire d’introduire le signe ω, qui ne choquera point les yeux accoutumés au grec, et qui est presque la réunion des deux _oo_ anglais: l’usage fera sentir la commodité de ce signe.

Ce _ωaω_ frappé de _fatha_, sonne quelquefois comme notre _ô_ profond; par exemple dans les mots arabes _ṣoṯ_ (la voix), _ſôq_ (le désir): il semblerait qu’on dût l’écrire tel qu’on le voit; mais parce que le pluriel de ces mots fait reparaître l’_a_ caché, et que l’on dit a_s_ωat (les voix), aſωa_q_ (les désirs), il a été utile de garder une trace de cet _a_, et j’ai tâché de remplir ce but par la figure ῶ, qui maintient l’unité, et qui s’autorise d’exemples semblables chez les Allemands.

Maintenant nous avons les trois formes de la prononciation gutturale _aïn_, dont nous avons parlé ci-devant: les trois voyelles qui en résultent sont tout-à-fait particulières aux Arabes; mais, comme les Turks et les Persans, en adoptant leurs figures alfabétiques, ne leur ont point gardé leur valeur gutturale, et qu’ils les prononcent simplement comme les voyelles communes auxquelles elles correspondent, il m’a semblé convenable d’en user ici comme pour les quatre emphatiques, c’est-à-dire d’attacher seulement un petit signe spécial à nos voyelles analogues. En conséquence,

je peins l’_aïn_ frappé de _fatha_, par ă, frappé de _kesré_, par ĕ, frappé de _domma_, par ŏ.

J’ai dit que ce dernier sonne dans la bouche des Arabes, presque comme notre _eu_, dans _cœur_, _peur_: dans tous les cas, il suffit que ce signe soit affecté à cette forme, pour être prononcé suivant l’usage du pays.

Il nous reste à tenir compte des notes orthographiques: celle du doublement (_taſdid_), nous est inutile, puisque dans le système européen, la lettre s’écrit double quand la prononciation le demande: cependant la méthode arabe ne laisse pas d’avoir quelque mérite, elle économise beaucoup de place, et je serais d’avis de lui donner un équivalent.

Le _djazm_ est nécessaire à conserver; nous le remplaçons très-bien par l’apostrophe, qui, comme lui, avertira que la voix est coupée: par exemple, dans le mot _fat’ɦa_, il avertit de ne pas prononcer _t’ɦa_ d’un seul temps, mais de faire sentir l’ɦ séparément de _t_, comme s’il y avait un rapide _e_ muet interposé, _fate-ɦa_; c’est le cas du point-voyelle juif, _scheva_.

D’autre part, la nécessité de ce signe et de cette coupure de voix se fait sentir dans la conjugaison de certains verbes, par suite des principes constitutifs mêmes de la langue.

En effet, dans l’arabe, il est de principe général, comme je l’ai dit plus haut, que le mot _radical_, lequel est la troisième personne masculine singulière du passé ou prétérit, soit composé de trois syllabes, et que chacune de ces syllabes soit prononcée en _a_, par exemple, _KɑTɑBɑ_, il a écrit; _NɑSɑLɑ_, il est sorti, etc.; pour convertir ce radical en indicatif présent, on le modifie, et l’on dit, _ïɑKToBo_, ou _ïɑKTůBů_. Ici l’on voit la première consonne _K_, privée de sa voyelle, et _T_, _B_, se prononcer en _u_, _o_: dans nos formes européennes, nous n’avons pas besoin de _djazmer_, c’est-à-dire de noter l’arrêt de ce _K_: nous supprimons la voyelle, et le but est rempli; mais si, comme il arrive en bien des cas, une ou même deux ou trois syllabes du radical se trouvent être une grande voyelle, comme _a_, _o_, _ou_, _ăin_, il en résulte des règles particulières pour la manière de conjuguer: par exemple, dans le verbe _SͣALͣ_ (il a interrogé), nous avons nos trois syllabes radicales _S_, pour première, _A_, pour seconde, _L_, pour troisième: maintenant, afin de les tourner à l’indicatif présent, il nous faut priver _S_ de son _a_ ou _fat’ɦa_; mais alors, si l’on dit _IɑSaLo_, cette privation n’est point sentie, parce que _alef_ se trouve là pour la masquer; l’écriture arabe a imaginé son _djazm_, pour la faire sentir; nous remplirons parfaitement son objet en introduisant notre apostrophe _IɑS’aLo_; pour bien le prononcer, il suffira de l’avoir entendu d’un maître.

C’est encore par suite du principe des _trois syllabes_, ou _temps de voix_, prononcés en _a_, dans le radical, que la voyelle ï se trouvant quelquefois former la troisième _syllabe_, ou _temps de voix_, on est forcé de la prononcer en _a_, quoiqu’elle soit écrite _i_: par exemple _RɑMA_, il a jeté; _iɑRMI_, il jette; _NɑSA_, il a oublié; _iɑNSI_, il oublie: l’arabe écrit _RɑMi_, _NɑSi_, mais l’application du _fat’ɦa_, ou petit _a_, avertit de dire _RɑMA_, _NɑSA_. La commission de 1803 adopta l’a frappé de deux points (ä) pour figurer cet état, et je le conserve. En d’autres circonstances, il arrive que la seconde syllabe est formée de _aïn_, par exemple QɑăDͣ, il s’est assis; en le tournant à l’indicatif présent, _iɑ_Q’ŏ_dͦ_, il s’assied. Là on voit l’application des deux règles, l’une du _djazm_, après le Q’, l’autre du _domma_, au lieu de _fat’ɦa_, convertissant l’_aïn_ en notre véritable ŏ guttural: la simplicité comme l’efficacité de ma méthode se rend de plus en plus sensible.

Il est difficile de penser qu’un langage ainsi combiné dans ses bases ait été composé par des sauvages errans dans le désert, par des Bédouins nomades: tout dans ce système d’organisation annonce un état de société riche d’idées, par conséquent ayant pour base un sol fécond, qui a suscité, et qui entretient une population progressivement industrieuse: je pourrai par la suite examiner les conséquences de cette idée-mère: en ce moment, je me borne à remarquer que la voyelle dans le radical figure à l’instar de la consonne, c’est-à-dire qu’elle y tient lieu de _syllabe_ complète, comme si les inventeurs eussent cru que l’un et l’autre fussent une même chose.

Le _hamza_, qui ne s’applique qu’au grand a, ou _alef_, se remplace facilement, comme nous l’avons vu, par le signe ”. Le point essentiel est d’avoir bien saisi d’une bouche arabe la vraie valeur du son ainsi figuré.

Nous avons vu que _wesla_ et _madda_ sont réellement superflus, nous n’en tenons point compte.

Tout mon édifice orthographique se trouvant ainsi complété, je vais en rendre sensibles les effets, en le comparant avec la méthode vulgaire, dont j’ai parlé ci-dessus. Le lecteur jugera par lui-même combien ma méthode est préférable aux routines suivies jusqu’à ce jour.

Je prends pour exemple le modèle de transcription qui se trouve à la page 65 de la grammaire de M. de Sacy, en regard à la page 64, où est écrit le texte arabe; cette transcription porte ces mots:

«Akh-bâ-rou a-bi dou-lâ-ma-ta wa-na-sa-bou-hou a-bou dou-lâ-ma-ta zan-dou ’b-nou ’l-djoûni wa-ac-tsa-rou ’n-nâ-si you-sah-hi-fou ’s-ma-hou.»

Voici mes remarques: d’abord le _domma_ étant écrit absolument comme le _waw_ à la fin des verbes, l’on ne peut distinguer le singulier du pluriel: par exemple, dans _you-sɑh-hi-fou_, si l’_ou_ final est _domma_, c’est la troisième personne singulière, signifiant _il a erré_; si, au contraire, cet _ou_ final est _waw_, c’est la troisième personne au pluriel: de même dans _ɑkh-bâ-rou_, si _ou_ est _domma_, c’est le substantif _histoire_, _récit_; s’il est _waw_, c’est le verbe à sa troisième personne du pluriel, _ils ont appris_.

2º De ce qu’une même lettre française en représente deux différentes en arabe, il résulte une seconde cause de méprise; par exemple, dans le mot _you-sɑh-hi-f_, on ne sait si c’est le verbe _sɑhɑf_, par notre _s_ et _h_ européens, signifiant _il a brûlé de soif_; ou _sɑɦɑf_, par l’aspiration florentine, signifiant _il a rasé_, _il a taillé de la chair_; ou _ṣɑɦɑf_, par _ṣâd_ et grand ɦ, signifiant _errer_, _se tromper_: on voit ici l’inconvénient de la même figure _h_, représentant les deux aspirations: pour éviter cet inconvénient, M. Langlès, comme nous l’avons vu, peint la forte, par deux _hh_; dans sa méthode on écrirait _yous-sahhhhifou_.

Une troisième source d’embarras est de faire disparaître totalement des lettres radicales, par exemple, on lit _you-sɑh-hi-fou ’s-mɑ-hou_; l’arabe porte en toutes lettres _youṣɑɦifou Esmɑ hou_: E, figurant _alef_ frappé de _kesré_, comment deviner un mot sous cette forme tronquée _’s-mɑ-hou?_ et cela sous le prétexte qu’en parlant, le _ou_ dévore _e_: c’est comme si en français l’on écrivait _el-accept-av’e-kindifférence_ (au lieu de, elle accepte avec indifférence): l’usage seul doit enseigner ces nuances de prononciation. C’est encore ainsi qu’en faisant disparaître l’article _ɑl_ ou _el_, on embrouille le texte gratuitement. L’arabe vulgaire écrit _aktɑr-el-nas_, et prononce _aktɑr-en-nas_; qui pourra le reconnaître dans _ɑc-tsɑ-rou-n-nɑ-si_? laissez l’usage apprendre que _l_ dans l’article _ɑl_ ou _el_ s’élide par euphonie devant certaines lettres; mais laissez au lecteur un signe pour se reconnaître: d’ailleurs, combien est vicieuse cette manière de syllaber

ac-tsa-rou| akh-ba-rou,

et cela quand le corps du mot est _akţɑr_, aχ_bɑr_, plus le _ou_ final (_domma_) dans le littéral, mais qui ne se dit point dans le vulgaire. En lisant _ɑc-tsɑ-rou-n’ nɑ-si_, ne peut-on pas croire que _nɑ-si_ appartient au verbe _nɑ-sä_, _iɑnsi_, oublier? Pourquoi au mot _nas_ incorporer le _kesré i_, qui n’est que le signe savant de son génitif? Les mêmes vices se répètent dans _zɑn-doub’ nou ’l-djou-nï_, dont la véritable syllabation est _zɑndͦͧ ebnͦͧ el djouni_. Là du moins on reconnaît le texte. Il ne faut pas s’étonner si, avec tous les vices de leur orthographe, nos orientalistes soutiennent qu’il vaut mieux apprendre l’arabe en son propre système que dans le leur. Voyons les effets de la méthode que je propose: je vais écrire à ma manière le même texte: je prie le lecteur de se rappeler 1º que mon χ n’est pas _iks_, mais _jota_, et qu’à défaut de la vraie prononciation, il faut plutôt dire _ɑhbar_ que _aksbar_;

2º Que a romain est _alef_ pur; et _ɑ_ italique _fɑt’ɦɑ_, que ɐ ou ē long est _alef_ par _kesré_; que ů pointé est _ou_ bref, _domma_, etc.

Le corps de ma ligne figure le texte arabe si exactement, qu’avec mon tableau de comparaison on peut restituer le texte arabe.

J’ai placé en dehors de ce corps les finales scientifiques, exprimant les cas dans l’ancien arabe, comme les finales latines _us_, _a_, _um_. Elles n’ont plus lieu dans l’arabe actuel; en les négligeant, le lecteur sera bien compris du vulgaire. J’ai distingué tous les mots, parce que leur liaison, enchaînée telle qu’on l’a vue dans l’exemple ci-dessus, forme un chaos inintelligible. Si l’on objecte que l’arabe s’écrit sans points ni virgules, je répondrai qu’en apprenant l’arabe, un Européen n’est point obligé d’en épouser les absurdités. (Notez qu’en cette lecture _u_ vaut _ou_.)

_aχbarͧ abi důlâmɑhͣ, ωɑ nɑsɑbͧ hͧ. abω-dωlamɑtͣ_ Historia Abi-Dulamati et stirpis ejus. Abû-Dulamatus

_zɑndͧ ben_ (ou _ebn_) _el ɠωnͥ; ωɑ_ Zandus filius (fuit) Djûni; et

_akţɑrͧ el nɑsͥ ïůṣɑɦɦefͧ esmͣ hͧ_[75]. major (pars) hominum adulterat nomen ejus.

[75] «Histoire d’Abi-Doulamah et de son origine (ou de sa famille). Abou-Doulamah (dit) _Zand_, était fils de _Djoûni_. La plupart se trompent sur son (vrai) nom.»

Si l’on compte le nombre de mes lettres, y compris les finales, on en trouvera quatre-vingt-une. La méthode vulgaire en donne quatre-vingt-quatorze, c’est-à-dire au-delà d’un septième plus que le texte arabe. Continuons encore quelques lignes.

ORTHOGRAPHE VULGAIRE.

fa-ya-koû-lou zaï-doun bi-’l-yâ-i[76] wa-dza-li-ca-kha-ta-oun-hou-wa[77] zan-doun b’in-noû-ni.

[76] Selon M. de Sacy, on dit (ou plutôt l’on écrit) _zɑïd_ par _y_: cela ne s’entend pas; je ne vois pas d’_y_ dans _zɑïd_: il fallait donc écrire _zɑyd_. Pourquoi ces deux lettres diverses, quand leur type arabe est le même? pourquoi appeler _y_ ce que vous écrivez _ï_?

[77] Dans l’arabe il y a _wɑ hou_, ce qui est l’inverse.

wah-wa[78] coû-fiy-youn[79] as-wa-dou-moû-lan li-ba-ni a-sa-din-câ-na-a-boû[80] hou ab-danli-râ-djou-lin[81] min houm: you-kâ-lou la[82] hou-fa-sâ-fi-sa.

(_Traduction._) «Or on dit _Zaïd_ par _i_, et cela (est une) faute.

«C’est _Zand_, par _n_, et il fut (natif de) Koufa, noir (de couleur) affranchi de Liban-Asad; son père fut esclave d’un homme d’entre eux, on l’appelle _Fasafes_.»

[78] _wɑh-wɑ_, au lieu de _wɑ houɑ_: qui peut comprendre cette coupure _wɑh-wɑ_?

[79] _coû-fiy-youn_. Le texte ne porte qu’un seul _i_ long; pourquoi le peindre par deux _y_, plus un _i_? _ɑs-wɑd_, au lieu de asouad, _noir_.

[80] Doit-on lire _ɑboû-hou_ (son père)? ou bien _hou-ɑbdɑn_ (lui esclave). Rien n’est distinct par ponctuation: _ɑbdɑn_ est-il par _aïn_ ou _alef_?

[81] _râ-djou-lin_ est-il le duel, est-il le pluriel? voilà trois équivoques.

[82] _lɑ hou_, encore une équivoque: ou peut croire _non ille_, au lieu de _illi_ (_non lui_, au lieu de _à lui_).

ORTHOGRAPHE NOUVELLE.

_fɑ iɑqωlͧ zɑidͦͧ b’ ɐl i: ωɑ ʐɑlekͣ χɑṯɑͦⁿ_: Nam dicit Zaïd per _ï_: et istud peccatum:

_hωͣ zɑndͦⁿ b’el_ n: _ωɑ hωͧ kωfiͦͧ, ɑsωɑdͦͧ, mωlͣⁿ_ ipse Zandus per _n_: et ipse Cuficus niger libertus

_libanͥ-asɑdͤⁿ: kanͣ abω-hͧ ăbdͣⁿ l’ roɠůlͤⁿ_ (fuit) Liban-Asadi: fuit pater ejus servus homini