L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII
Part 11
Ce mot signifie _extension ou _prolongation_: le signe est un trait semblable à celui que les Espagnols mettent sur l’ñ: son emploi est encore relatif et presque exclusif à l’a_lef_: comme il arrive en certains cas que deux a_lef_ doivent se suivre, l’un radical et l’autre mobile, le signe _madda_, placé sur un seul, dispense d’écrire l’autre: par exemple, on devrait écrire _sɑmaa_ (le ciel), on écrit _sɑmã_; on devrait écrire _aamɑnnɑ_, _aakelωn_, on écrit _ãmɑnnɑ_, _ãkelωn_; par conséquent _madda_ est une véritable abréviation, dont nous avons l’exemple dans nos anciens manuscrits, et dans les premiers imprimés de l’Europe: je néglige ses autres règles tout-à-fait insignifiantes.
Nous avons vu tout ce qui concerne les voyelles arabes: nous avons prouvé qu’elles sont de même nature que les nôtres européennes, mais que leur système représentatif est beaucoup plus compliqué par suite des bases vicieuses de l’antique alfabet. J’allais oublier de parler de trois signes assez peu signifians, appelés _tanouin_, par les Arabes, et _nunnations_, par nos grammairiens. Ce sont les figures de nos trois prononciations, _an_, _on_, _in_, que les Arabes placent, ou plutôt ont jadis placées à la fin des mots en certains cas, pour montrer qu’ils sont dans un état de régime: l’on ne peut pas dire que ces trois finales soient nos voyelles nasales, puisque les Arabes font sonner la consonne _n_, d’une manière sensible à l’oreille, encore qu’ils y mettent du nasillement: ce n’est pas que dans leur prononciation générale il n’y ait certains cas où l’on puisse leur citer de vrais nasalemens comme les nôtres; mais ces cas résultent de la rencontre de certaines consonnes qui rendent l’_n_ sourd, et comme ce cas est commun à toutes les langues, l’on ne peut les noter d’exception.
Pour figurer ces trois finales _an_, _on_, _in_, les Arabes ont imaginé de doubler le signe de la voyelle ou motion qui compose chacune d’elles, comme si nous redoublions _aa_, _oo_, _ii_.
L’usage de ces signes et de ces prononciations paraît avoir été fréquent dans l’ancien arabe, et y avoir eu pour but d’exprimer le nominatif, l’accusatif et l’ablatif, ou datif indéfini, comme chez les Grecs _os_ et _on_; et chez les Latins _am_, _um_: les Arabes modernes ne s’en servant presque plus, ces figures deviennent peu utiles, et cependant il nous sera facile de les représenter dans notre Alfabet Européen. Il suffira de graver trois poinçons dans lesquels _an_, _on_, _in_, formés en italiques, seront liés d’une manière particulière, qui les distinguera toujours de tous autres _a_ et _n_ alfabétiques, lesquels seront constamment séparés, sans compter qu’alors la consonne _n_ sera toujours en caractères romains. Passons à l’examen des consonnes.
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Le lecteur est prié de tenir sous ses yeux le tableau de correspondance, nº V, et de se rappeler que le ſ n’est pas s vulgaire, mais _chin_, etc.
CHAPITRE V.
§ Ier.
_Des Consonnes arabes._
D’après ce que nous avons dit ci-devant, le nombre des consonnes arabes se trouve n’être réellement que de vingt-quatre, y compris les deux aspirations: si l’on voulait y joindre le hamza, ce serait vingt-cinq. L’alfabet syro-phénicien n’en eut que dix-huit[64]: les six sur-ajoutées sont connues, nous les désignerons en temps et lieu.
[64] En arabe, une _lettre_ s’appelle _harf_, au pluriel _horouf_: ce mot a une analogie remarquable avec le γράφὼ des Grecs, signifiant _j’écris, je trace_. Les trois consonnes sont les mêmes, car la différence de _ha_ à γα est très-peu de chose. En arabe, le sens du radical _haraf_ n’a point d’analogie, puisqu’il signifie _échanger_ et _commercer_; mais il est singulier que ce sens rappelle l’idée des Phéniciens _commerçans_, de qui les Grecs tinrent leurs lettres. Si le dictionnaire de ce peuple industrieux nous était parvenu, que de mots nous y trouverions qui manquent au dictionnaire de leurs ignorans voisins!
Sur ces vingt-quatre consonnes, cinq seulement sont _inusitées_ en Europe: je ne dis pas _inconnues_, parce qu’il y en a quatre qui trouvent chez nous leurs analogues dans nos lettres S, D, T et Z: la différence est qu’en arabe ces quatre prononciations, appuyées plus fortement, s’accompagnent d’un renflement de gosier, et comme d’un _o_ sourd qui leur donne un caractère emphatique: ce sont les nos 14, 15, 16 et 17 du tableau V. (_Sâd_, _Dâd_, _Tâ_, _Zâ_).
La cinquième consonne particulière aux Arabes, se nomme _qâf_: elle est produite par le contact du voile du palais avec le dos de la langue vers l’épiglotte: les Égyptiens de la Basse-Égypte la prononcent très-bien; ceux de la Haute la trouvent incommode, et lui substituent le _g_ dur _ga_ (ga, go, gω): dans une partie de la Syrie, surtout à Damas, à Bairout, à Acre, elle est remplacée par une espèce de hoquet désagréable à l’oreille, et produisant des équivoques qui égarent surtout un étranger[65]; l’influence de Damas a beaucoup répandu ce vice: cependant le Qâf persiste dans sa pureté chez la plupart des montagnards, et chez les Bédouins: j’ignore ce qui a lieu en _Ïemen_; mais je sais que les Persans et les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles, et qu’ils les prononcent comme nous-mêmes faisons _S_, _D_, _T_, _Z_, et _ga_ dur. Pour rendre cette dernière, j’ai trouvé notre lettre Q d’autant plus commode que sa figure est presque la même en sens retourné[66]: à l’égard des quatre autres, j’ai cru ne devoir point altérer les lettres, mais seulement les distinguer par un petit trait au-dessous, lequel pourra être négligé impunément là où l’on ne tiendra pas aux étymologies.
[65] J’en trouve un exemple dans le voyage de _Hornemann_ en Afrique, traduit en 1803, sous la direction de M. Langlès; ce professeur dit, page 42, à la note: «L’emplacement des ruines de _Syouah_ se nomme _oûmmebeda_. Ce nom a une forme arabe, mais on ne sait s’il signifie _emplacement vaste_, ou _pays merveilleux_.»--Je réponds que c’est tout simplement _qoum el baida_, signifiant _monticule blanc_, _tertre blanc_, qui est la définition juste du local donné par _Hornemann_. Mais ce voyageur ayant prononcé à la manière de Damas, il a supprimé le _qâf_; de même il a écrit, page 16, _oumm essogheïr_, que M. Langlès n’explique pas; c’est encore le _tertre petit_. Ailleurs, page 24, à la note, on lit: _hoeckl ouhhchyet_, c’est le _kohl_ ou _henné_ sauvage, etc.
[66] Q français, q romain.
Les dix-neuf autres consonnes arabes ne diffèrent en rien des nôtres d’Europe; mais comme nous en avons quelques-unes qui ont le vice d’être représentées par deux et trois lettres, comme _ch_ français, _sh_ anglais, _sch_ allemand, j’ai été obligé d’imaginer des figures spéciales et simples pour exprimer leurs correspondantes dans l’alfabet arabe: l’étude du tableau qui les représente devra être pour le lecteur un sujet particulier d’attention. (Voy. le tableau, nº V).
Les grammairiens arabes ont quelquefois, comme ceux d’Europe, distribué les consonnes par familles d’organes, en désignant les _linguales_, les _labiales_, les _dentales_, etc.; mais entre eux ils ont des variantes qui prouvent, ou qu’ils n’ont pas étudié cette matière avec une égale attention, ou que leur manière de prononcer n’a point été la même: ils ont d’ailleurs des divisions de lettres _fortes_, et de lettres _faibles_ ou _infirmes_, de _disjointes_, de _cachées_, etc., qui sont des subtilités de l’art, très-inutiles à la pratique. La savante grammaire de M. de Sacy, page 26, expose ces détails de manière à dispenser de les répéter.
Dans la prononciation des Syriens et de beaucoup d’autres Arabes, la lettre appelée _djim_ a le défaut d’exprimer deux consonnes (le _d_ et le _ja_): ce défaut n’existe point en Égypte et en d’autres contrées où l’on prononce _guim_ par _g_ mouillé: pour y remédier, je n’ai vu d’autre expédient que de conserver l’unité de la lettre, sous la condition d’être prononcée en chaque pays, selon l’usage régnant: en employant pour le _djim_ ou _guim_ notre g italique, je lui ai encore donné une forme particulière, afin d’avertir toujours le lecteur de sa différence aux autres _g_, et g que je réserve pour d’autres valeurs[67].
[67] Si l’on coupait en deux ce nouveau signe, on y trouverait _dj_.
Cette conservation de l’unité de chaque lettre arabe est un article de la plus haute importance dans tout le système de transcription: elle est exigée par l’organisation même de l’idiome et de l’alfabet phénico-arabe, laquelle consiste surtout en ce que les mots radicaux se composent de deux et de trois syllabes, dont chacune est tracée par une seule lettre, dite radicale, comme nous l’avons déjà vu: ainsi Kͣ Tͣ Bͣ (il a écrit), Sͣ Fͣ Rͣ (il a sifflé) Dͣ hͣ qͣ (il a ri), etc., présentent leurs radicales toutes également d’une seule lettre, et cette lettre sert à faire retrouver le mot dans les diverses formes où il se combine par régime: tels sont _maKTωB_ (objet écrit), _estaDRͣB_ (il a été battu), _moDTaRaB_ (vacillant). D’après ce principe ingénieux et commode, l’on sent que, si l’unité d’une lettre radicale était violée, si l’on y substituait deux ou trois lettres, il s’ensuivrait une confusion inextricable: prenons pour exemple un mot arabe composé des trois consonnes _ſ_, _h_, _r_, (chin, hé, ré), il se prononce _ſahar_, et signifie _il a divulgué_. Si je l’écris à la manière allemande, ce sera _schahhar_: comment le disciple distinguera-t-il ici les trois radicales? et dans cette méthode, quel bizarre aspect nous présentera le composé _maschhhourah_ (chose divulguée)? et l’hébreu _schischschah_ (le nombre sixième), au lieu de _ſiſſah_ et _maſhωrah_; telle est néanmoins la méthode actuelle de tous les Européens orientalistes: ouvrez leurs traductions de livres arabes, turks et persans, vous n’y verrez dans les noms géographiques et patronimiques qu’un chaos de lettres disparates, accumulées sans raison, sans goût; demandez-leur sur quelle autorité primitive: ils ne pourront citer que l’autorité et l’exemple des premiers Européens marchands, soldats ou moines, qui, en des temps d’ignorance et de barbarie, firent ces pélerinages de massacres et de bigoterie, fameux sous le nom de croisades, et qui nous rapportèrent d’Égypte et de Syrie des mots tellement défigurés, qu’ils ont écrit _miramolin_ ce que l’arabe avait prononcé _emir-el-moumenin_ (le prince des fidèles).
TABLEAU COMPARÉ DES MÉTHODES DE MM. SACY, LANGLÈS, VOLNEY.
+--------+----------------+----------+------------+----------+ |NUMÉROS.| ARABE. | SACY. | LANGLÈS. | VOLNEY. | +--------+----------------+----------+------------+----------+ | 1 | ا | _a_** | _â_ | a | | | | | | | | | _fat’ɦa_ | _a_ | _a_ | _ɑ_ | | | | | | | | 4 | ٽ | _ts_ |_tç_ ou _sç_| ţ ou ş | | | | | | | | 5 | ج | _dj_ | _dj_ | ɠ | | | | | | | | 6 | ح | _h_* | _hh_ | ɦ | | | | | | | | 7 | خ | _kh_ | _kh_ | χ | | | | | | | | 9 | ذ | _dz_ | _ds_ | ȥ ou ḑ | | | | | | | | 12 | س | _s_* | ṣ ou _ç_ | _s_ | | | | | | | | 13 | ش | _sch_ | _ch_ | ſẛ | | | | | | | | 14 | ص |_s_* bis | _ss_ | ṣ | | | | | | | | 15 | ض | _dh_ | _dh_ | ḏ | | | | | | | | 16 | ط | _th_ | _th_ | ṯ | | | | | | | | 17 | ظ |_dh_** bis| _td_ | ẕ | | | | | | | | 18 | ع |_a_** bis | ’ | ă | | | | | | | | 19 | غ | _gh_ | _gh_ | ģ | | | | | | | | 21 | ق | _k_ | _q_ | _Q_ | | | | | | | | 22 | ك | _c_ | _k_ | _k_ | | | | | | | | 26 | ه |_h_* bis | _h_ | _h_ | | | | | | | | 27 | و | _w_ | _v_ ou | ω | | | | | | | | | _domma_ | _ou_ | _o_ | _ů_, _ò_.| | | | | | | | 28 | ى | _y_ | _y_ ou _Ï_ | _ï_, _î_.| +--------+----------------+----------+------------+----------+ Face à la page 144. Nº VI.
Les studieux de cabinet qui ensuite lurent ces relations mirent peu d’importance à une matière que n’entendait pas le plus grand nombre; il s’établit des habitudes que les savans postérieurs ont admises, les uns par imitation et insouciance, les autres, par un respect systématique de ce qui, selon leur style, est consacré par le temps et l’usage: mais outre que l’erreur n’a pas droit de prescription, il va suffire de développer un peu l’effet de celle-ci pour en faire sentir même le ridicule en France, c’est-à-dire à Paris (puisque là seulement on s’occupe de langues orientales); chaque professeur d’arabe, de turk, d’hébreu, etc., se fait une orthographe particulière, mais s’écartant peu de quelques usages généraux, dont l’ensemble est à-peu-près réuni dans le tableau ci-joint, nº VI: une colonne présente la méthode la plus ordinaire, que M. de Sacy a modestement adoptée: l’autre, une méthode que M. Langlès a publiée comme _chose nouvelle, inventée par lui_, selon les expressions de sa _note_, qui sert de préambule au tome cinquième des notices des manuscrits orientaux[68]: voici ce que dit cet orientaliste à la page IV du volume:
[68] Publié à Paris, in-4º; l’an VII, égal à 1798-99.
«L’alfabet des Arabes, des Turks, des Persans, etc., est plus nombreux que le nôtre; ils ont, en outre, des sons étrangers à nos organes: la transcription de leurs mots en caractères français présente donc deux difficultés capitales: 1º la représentation équivalente du nombre des lettres; 2º l’expression la moins imparfaite qu’il est possible du son de ces lettres: _personne n’ayant cherché jusqu’ici à établir un système de correspondance plus ou moins exact entre ces lettres et les nôtres_, il est souvent difficile de reconnaître le mot écrit par différens auteurs, et impossible aux Orientaux même de deviner de quelle manière ce mot doit être écrit dans sa langue originale. C’est ce système que j’ai essayé d’établir dans les _notes_ qui accompagnent ma nouvelle édition du voyage de Norden, et dans les notices que j’ai insérées dans ce volume. J’ai rédigé un alfabet harmonique arabe, turk, persan et français, par le moyen duquel non-seulement j’ai tâché d’_exprimer_, autant qu’il m’était possible, _la véritable prononciation_ du mot, mais encore j’ai _exprimé toutes les lettres dont ce mot est composé_, de manière qu’une personne médiocrement versée dans les langues orientales dont je viens de parler, peut restituer en caractères originaux les mots, et même les passages transcrits d’après _mon système_, que je vais exposer en peu de mots.»
Ce préambule exige de ma part une _note_ aussi: dès les premiers mois de 1795, sous le titre de _Simplification des langues orientales_[69], j’avais publié un premier travail, dirigé vers ce but, d’une manière si positive et si neuve, qu’il en résulta scandale dans l’école orientaliste de Paris: les professeurs blâmèrent beaucoup ma _nouveauté_ dans leurs leçons: M. Langlès, l’un d’eux, a moins ignoré que personne l’existence de mon écrit; comment donc se fait-il que trois ou quatre ans après, lorsque j’étais aux États-Unis, il ait affirmé que _personne n’a encore cherché a établir un système de correspondance plus ou moins exact entre les mots arabes et les nôtres_? A la vérité, à la fin de sa note, en parlant de mon travail, il le qualifie de _procédé ingénieux_, mais _inadmissible_, _vu les caractères étrangers que je veux introduire_. _Vicieux ou non_, mon travail existait; il était de son genre le premier en date; on pouvait le censurer, le corriger; mais étant motivé dans ses détails, il était autre chose qu’un _procédé_: si l’invention est un mérite, pourquoi y céderais-je mes droits? Mais voyons comment il a organisé ce qu’il appelle _son nouvel_ alfabet harmonique.
[69] Ou Méthode nouvelle et facile d’apprendre les langues arabe, persane et turke, avec des caractères européens. Paris, in-8º.
Pour exprimer la quatrième lettre arabe, le _th_ anglais _dur_, M. Langlès écrit _tç_ ou _sç_: voilà deux valeurs dissemblables entre elles, et qui ne peignent point le _th_ anglais; de plus, comme il peint quelquefois l’_s_ commun par _ç_, lorsqu’un _t_ naturel précédera, il y aura équivoque (par exemple _matsωĕ_, formé de t_e_să, 9, ou de ţă), (_vomir_); j’en dis autant de DS pour exprimer le _zal_ arabe (nº 9), ou _th doux_ anglais; j’ajoute que l’union d’une consonne faible comme _D_, à une consonne forte comme _S_, est un contre-sens d’harmonie et d’organe; et ce _ta_, pour peindre le _za_ emphatique, que signifie-t-il?
Cette idée de peindre des sons étrangers, inconnus, par des combinaisons de lettres déjà connues, a été si bien combattue et réfutée par l’honorable sir Williams Jones, qu’il est étonnant de voir l’un de ses admirateurs y revenir et y persister[70]: il est de vérité algébrique qu’un son étranger à une langue ne peut y être figuré que par un signe nouveau et conventionnel, lequel doit se prononcer comme son type, mais se prononce mal, tant que ce type n’est pas connu.
[70] Voyez le tome premier des Recherches Asiatiques, traduites de l’anglais en français, par La Baume, sous la direction de M. Langlès.--Paris, 1805. On a voulu faire de cette utile collection un livre de luxe; et pour deux volumes seulement, on a dépensé trente mille francs, qui eussent suffi à imprimer tout l’ouvrage, qui est resté là.
Maintenant que signifie cet _h_, ajouté à _K_, à _D_, à _T_, à _G_, (_kh_, _dh_, _th_, _gh_)? y a-t-il aspiration dans ces lettres? pas du tout: mais ce pauvre _h_, comme personnage insignifiant, est employé à tout rôle.
M. Langlès figure l’_aïn_ par une simple apostrophe, comme si cette prononciation n’avait pas d’existence réelle: certes il ne penserait pas de même s’il eût entendu les Arabes chanter _abou’el ŏiωn el sωd_: ou bien _el ảaſeq nafs-oh maksoura_.
Pour le _ωaω_ arabe, il propose notre _v_: quelle bouche arabe a jamais prononcé cette consonne turke? cela ne s’entend qu’à Paris, où l’on dit aussi à la turke: _bism illah ir’rahman ihdina issirat il mistaqim_, au lieu de l’arabe _b’esm ellah el raɦman el raɦim ehđi na el serat el mestaqim_. De l’arabe dans la bouche d’un Turk! c’est comme si les mots français, _Voulez-vous venir à Paris?_ étaient prononcés, _Vulez-vu vinir è Péris_[71]?
[71] Comment cela serait-il autrement? Les Turks, par suite de leur puissance politique, ont pris la prépondérance dans l’instruction asiatique: des effendis turks régissent les écoles arabes, même dans la grande ville du Kaire. Pour avoir à Paris quelque lettré arabe, il faudrait des soins particuliers, et surtout il faudrait établir des concours: le gouvernement français, qui en cette branche ne voit que par des yeux subalternes, suit leur routine partiale; aussi la _fabrique des interprètes_ est-elle en complète décadence, surtout depuis que l’on y a fait une dernière _épuration_.
L’auteur de la note admet pour peindre _Qâf_, l’emploi de notre lettre _q_ sans _u_: et lorsque, dans mon _Voyage en Syrie_, j’en montrai le premier exemple, nos orientalistes crièrent au scandale.
Il peint l’aspiration faible par un _h_, et la forte par deux _hh_; mais quand il arrivera que l’un suivra l’autre, ou qu’ils seront précédés de _kh_, de _dh_, de _th_, nous aurons donc une file de trois ou quatre _h_; le même vice a lieu pour son _sad_, peint _ss_, quand cette lettre sera précédée de _ds_.
Au demeurant, le vice incurable de cette méthode est le doublement des lettres européennes, pour figurer les lettres simples de l’arabe. L’on ne peut admettre cette violation du principe constitutif, qui veut que l’_on ne trouble pas les lettres radicales_ des mots, et l’on a tout droit de s’étonner du profond silence de l’auteur sur ce point, comme sur tout autre; car il ne donne pas un seul motif de ses opinions; il assure qu’il a _exprimé les prononciations_, _qu’il a rendu les lettres des mots_: ce n’est pas là un système raisonné; c’est une formule prescrite; c’est une recette arbitraire: sans doute il a eu le droit de l’appliquer aux ouvrages dont il s’est rendu l’éditeur; mais avoir usé de tout son crédit à l’imprimerie du gouvernement, pour déparer le magnifique ouvrage de la _Description d’Égypte_, par une orthographe sans règle et sans goût, c’est ce dont tous les amis des arts ont droit d’être choqués: en se conformant à cette orthographe, comment s’écriraient les mots arabes _achehhhha_ (avares), _hhachichah_ (de l’herbe), _moutahachhechah_ (femme caressante). Le lecteur trouvera sans doute ces combinaisons _nouvelles_; mais elles n’ont pas même le mérite de l’invention: car pour peu qu’on ait feuilleté les grammairiens arabes et les voyageurs au Levant, on verra que le professeur n’a fait que s’approprier celles de leurs combinaisons qu’il lui a plu de choisir[72].
[72] La plupart de ces combinaisons se trouvent dans la grammaire arabe de Savary, que M. Langlès a publiée en 1803 (trois ans après celle de M. de Sacy), en déclarant que depuis long-temps elle avait été dans ses mains.
Quant à la méthode suivie par M. de Sacy, après être convenu, lors de la commission de 1803, de tous les inconvéniens que j’attaque, cet orientaliste profond a sans doute eu ses raisons de garder un silence absolu sur une innovation qui tend à écarter les _anciennes doctrines_; de mon côté je me bornerai à dire que mes observations ont la même force sur les figures qu’il adopte; ses trois lettres _sch_ pour ſ, quoique autorisées des Allemands, n’en sont pas moins un vice capital; une même _s_ employée pour _sad_ (14), et pour _sin_ (12), un même _a_ pour _alef_, _aïn_, _fat’ɦa_; un même _dh_ pour _dâd_ (15), et pour _za_ (17); une même _h_ pour les deux aspirations (6 et 26), sont une source d’équivoques: on les verra naître à chaque pas dans la rencontre des lettres simples et des lettres composées: par exemple, si dans un mot on trouve _dz_, on doutera si c’est la lettre simple _zal_ (_dzal_), ou le concours des deux lettres _d_, _z_; ainsi du _th_, du _dh_, du _gh_, etc.: désormais la question est trop claire pour y insister.