L'Afrique centrale française

Part 19

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Le lit du Moussoubourta, large ici de 10 à 15 mètres, ne contient actuellement qu’un filet d’eau large de 6 mètres et profond de 0m,30. Le fond est très vaseux, couvert de feuilles mortes que surmonte une Hydrocharidée dont les fleurs sont portées par des pédoncules spiralés ; les fleurs mâles, à 3 étamines étalées, s’en détachent et flottent à la surface vers les fleurs femelles qu’elles vont féconder. Çà et là des plages sableuses engazonnées, piétinées par les antilopes, les buffles, les éléphants, les rhinocéros, bordent la rivière dont les berges ont de 1 mètre à 1m,50 de hauteur. Plus loin s’étend, sur 200 à 1000 mètres de chaque côté, une plaine d’inondation déboisée, sans autre végétation qu’une seule espèce d’_Andropogon_ dont les incendies ont à demi calciné les chaumes durs. Nos porteurs mettent le feu aux touffes encore intactes et font fuir de gros Fahr-el-Bouss[133] qu’ils percent de leurs sagaies au sortir des flammes. Le Moussoubourta est très poissonneux. A côté de la route des caravanes on voit un barrage aménagé à l’hivernage précédent par des pêcheurs. Nos hommes prennent divers siluridés qui se trouvent fort bien au milieu de la vase que charrie cette rivière en toute saison[134].

Nous suivons vers le N. la dépression du Moussoubourta qui serpente dans une plaine, large de 3 à 6 kilomètres, et forme déjà un lacis qui me rappelle complètement l’aspect des diverticules du Niger aux environs de Tombouctou. Les _Andropogon_ couvrent encore cette plaine de leurs chaumes ; les souches, espacées de 0m,30, ont résisté à l’incendie, malheureusement pour la rapidité de notre marche. De place en place, des touffes de _Nauclea inermis_, de _Bauhinia reticulata_, de _Combretum glutinosum_ et quelques _Kigelia_ dont les énormes fruits pendent au- dessus du sol. Nous nous arrêtons près d’une de ces dépressions asséchées que forme le Moussoubourta et dont le Bourgou recouvre complètement le fond. Ces très nombreuses cavités, où l’eau s’accumule à la saison des pluies, ne sont qu’à peine dominées par des plaines, tantôt couvertes par le bush, tantôt formant de grandes savanes où s’élèvent çà et là des bouquets d’arbres. Les parties les plus saillantes sont les termitières avec leur végétation verdoyante et, depuis la Tété, nous n’avons même pas rencontré une croupe de 10 mètres de haut. En somme, il doit être très difficile de circuler dans cette région à l’époque des pluies. Actuellement, au contraire, la marche est très aisée et le pays presque totalement asséché. Aussi les indigènes y viennent en grand nombre chasser et pêcher, de Ndellé, du Dar Rounga, peut-être du Dar Sila ; et même quelques Arabes amènent leurs troupeaux au risque de les faire piquer par la tsé tsé.

A notre passage (16 mars) le Boungoul a l’importance du Gribingui à Fort-Crampel. Entre des bancs de sable où s’ébattent des centaines d’oiseaux, coule une nappe d’eau de 0m,40 à 0m,50 de profondeur ; la largeur de ce lit mineur n’est que de 30 à 35 mètres. Mais sur sa rive gauche, au-delà d’une berge en pente douce surélevée de 2m,50, s’étend une plaine nue, large de 300 à 500 mètres, creusée de dépressions où séjourne l’eau des crues de l’été. Sur la rive droite, la falaise haute de 4 mètres, est entaillée dans une argile blanchâtre sans galets ni coquilles. La végétation de ses rives se borne à des roseaux, Bourgous et Calamagnostis, actuellement à demi desséchés ; mais pas un arbre, pas un arbuste : l’_Eugenia_, pourtant, si commun, fait ici défaut.

Cette absence de végétation arborescente semble particulière au Boungoul : un léger rideau d’arbres borde presque partout son affluent, le Diahap, auprès duquel nous campons et que nous remontons le 17 mars. C’est un large marigot actuellement sans courant, parfois complètement à sec, plus souvent large d’une trentaine de mètres entre des berges argileuses élevées rarement de plus d’un mètre, sur certains points très profond et hébergeant encore à cette époque des hippopotames et des caïmans[135]. Au-delà de la ligne d’arbres nous retrouvons comme près de Boungoul une plaine nue large de 100 à 200 mètres. Décidément, dans cette zone, les espaces sans arbres, couverts de Bourgou et d’_Andropogon_, caractérisent l’abord de toutes les rivières importantes. La marche y serait facile sans les terribles tsé tsé, extrêmement abondantes : il faut constamment émoucher les chevaux, même en plein midi, pendant la marche et, quand ils sont attachés, brûler des feuilles vertes auprès d’eux. La morsure de ces mouches, appelées aussi « Boguené », produit sur l’homme une sensation comparable à celle du taon ou des moustiques ; après une irritation assez douloureuse, la partie atteinte se congestionne ; il est vrai qu’une heure après la piqûre, toute trace a disparu. Bien qu’on les rencontre encore à 300 mètres de la berge, elles foisonnent surtout auprès de la rivière ou des mares en voie d’assèchement et à l’ombre des arbustes. Là où les Boguené fourmillent, il n’y a pas actuellement de moustiques : ces deux insectes s’excluraient-ils[136] ?

La vie est abondante auprès du Diahap comme sur les bords du Boungoul. La plaine basse est sillonnée de sentiers de fauves et d’antilopes, sentiers très battus. Les traces d’éléphants ne se comptent plus. Les aigrettes, les pélicans et les hérons, les sarcelles et les vanneaux, ainsi que de nombreux oiseaux carnassiers, tourbillonnent au-dessus de la rivière où les poissons sont extrêmement nombreux. Dans les flaques croupissantes, les Bandas capturent d’énormes poissons de 0m,70 de long, à écailles osseuses, d’une chair très ferme et sans aucun goût de marais. Les pêcheurs entrent dans les mares, effraient le poisson et le percent de leurs sagaies quand il apparaît à la surface de cette eau presque noire. D’autres, des Roungas, enfoncent çà et là, verticalement, une sorte de nasse ; comme il est impossible d’apercevoir le fond, on ne connaît la présence d’un poisson que par l’agitation qu’il imprime à ce treillis de roseaux et on le prend en passant la main à travers les barreaux.

Le 18 mars, nous quittons le Diahap pour traverser le bush par des pistes de fauves. Nous y trouvons un grand étang d’une trentaine d’hectares, le Ni, très vaseux, et bordé d’un liseré de boue noirâtre, fendillée, qui rend la nappe libre inabordable. Nous le contournons en suivant la plaine d’inondation, couverte seulement d’une végétation herbacée, puis, après des champs de mil récoltés depuis quelques mois, nous arrivons à un village goulla dont les habitants sont absents. Ce sont simplement des cases de culture qu’on évacue dès la moisson finie, mais que l’on entretient pourtant d’une année à l’autre ; on conserve des gerbes de paille pour reconstruire, en cas d’incendie, ces abris assez sommaires. A 4 ou 5 kilomètres vers le N.-E. se trouve un autre groupe d’une cinquantaine de cases, Gosso, qui est aussi sous l’autorité d’Adem, sultan de Kouga. Ici, il s’agit bien d’un village permanent, car on trouve autour tout ce qui est d’un usage journalier chez les noirs : ricin, cotonnier, pastèques, sans parler des cultures vivrières, ici assez étendues.

Toute cette région entre le Diahap et le Bahap n’est qu’une vaste dépression marécageuse dont les principales rigoles d’écoulement sont reliées entre elles par des cheneaux transversaux, aux multiples anastomoses. Après l’hivernage, ils s’assèchent ou ne conservent de l’eau que dans des mares dont le lit en mars est rempli de plantes aquatiques en fleurs. Près de Gosso, le fond de l’un d’eux, le Gata, complètement découvert, porte des arbres dont les troncs sont munis à la base de racines adventives et dont les souches sont en partie déracinées, indice d’un courant violent ; l’on a parfois l’illusion d’une galerie, mais toujours peu épaisse et discontinue[137].

Quant au principal marigot de ce réseau, le Bahap, qui porte aussi, à partir du Mamoun, les noms de Koumara en goulla et de Kamarè en arabe, son lit principal a de 30 à 35 mètres de large ; ses dimensions sont donc analogues à celles du Boungoul, et si son débit est moins fort à cette époque, les Arabes le disent plus important. A l’hivernage, il semble inonder une grande partie des prairies de graminées qui le bordent et que traversent parfois des bras morts du fleuve.

Le bush que sillonnent ces diverticules est d’aspects assez divers, tantôt reposant sur un terrain sec et sablonneux avec quelques Acacias çà et là comme près de Gosso[138] ; tantôt c’est le « parc » avec la végétation vigoureuse de ses termitières. Mais ce qui domine, c’est le type de la prairie sans arbres ni arbustes[139]. Elle se compose de Graminées, hautes de 1 mètre à 1m,50, à feuilles fines et non coupantes et bien différentes des pailles raides des roselières du Boungoul. Desséchées par le soleil, elles repoussent à l’hivernage d’une souche vivace. Aussi les antilopes recherchent-elles ces pâturages d’autant qu’ils se trouvent toujours au voisinage de l’eau. La prairie ou _Koubou_ est en effet marécageuse à l’hivernage, si bien qu’à la saison sèche le sol noir se fendille parfois là où les mares ont stagné le plus longtemps[140].

Cependant sachant que le Mamoun n’était plus qu’à quelques kilomètres, nous prions Aïssa de préparer notre expédition vers ce lac mystérieux dont on m’avait dit et l’étendue et la singularité des riverains. A notre grande surprise, ces préparatifs furent très simples ; quelques provisions seulement ; et Aïssa, le 19 mars, nous présenta comme guide le chef des Goulla, cette population lacustre dont tout Ndellé semblait craindre l’humeur belliqueuse. Or Semina et les deux autres goullas qui devaient nous accompagner ne présentaient rien de spécial, ni dans leur aspect, sauf la gracilité des jambes[141], ni dans leur habillement, qui se composait, pour le chef, d’une blouse blanche en coton grossièrement tissé, comme celles des bazinguers de Senoussi, et pour les porteurs, d’une bande de coton passée entre les cuisses. Sans Aïssa, j’aurais pris ces Goullas pour des Roungas, parmi lesquels d’ailleurs ils vivent ici.

Ce fut sous leur conduite que nous joignîmes le Bahap. Très variable de dimensions, son lit n’avait au début de notre marche que 30 mètres de largeur et l’eau n’en occupait que 7 mètres avec à peine 0m,30 de profondeur ; plus loin il s’étale sur 50 à 60 mètres entre des berges argileuses hautes de 4 mètres. L’eau coule là à pleins bords et semble profonde : sur le sable on observe des traces fraîches d’hippopotames et le sillon laissé par la queue des crocodiles. Plus bas encore, le Bahap s’élargit encore davantage, jusqu’à 120 mètres, dont 20 seulement sont occupés par l’eau. Puis le fleuve reprend ses dimensions normales et nos guides nous annoncent l’arrivée au terme de notre exploration, le Mamoun.

Sur la rive droite du Bahap, qui prend en aval le nom de Koumara, et séparée de la rivière par une sorte de digue large de 20 mètres que barrent deux déversoirs peu profonds, s’étend vers le N. une mare en arc de cercle, large de 40 à 50 mètres et assez profonde pour que le fond reste invisible : c’est le Mamoun. Une eau légèrement trouble remplit le lit entier entre des berges hautes de 1m,50, peu ou point boisées. A l’E. une grande plaine herbeuse (_Koubou_) s’étend sur 2 à 3 kilomètres ; à l’O., le bush atteint presque le bord du canal. En longeant le Mamoun vers le N. il perd bien vite l’aspect assez imposant du début. A 2 kilomètres du Bahap, ce n’est plus qu’un large marais, au lit incertain, embarrassé de bancs de vase, et de _Papyrus_ ; à 4 kilomètres, il disparaît dans une vaste plaine herbeuse. Aucune trace d’une rivière venant du N.-E., du Dar Fongoro ; simplement des dépressions, des lits asséchés, à travers d’immenses espaces plats couverts de _bourgou_ et d’Andropogonées amphibies où nous rencontrons, par troupeaux de 5 ou 6, de nombreuses antilopes peu craintives : si les Goullas réservent le nom de Mamoun au canal voisin du Bahap, les Arabes l’étendent à toute cette région basse, qui doit être totalement inondée, sauf de rares îlots, au moment de l’hivernage : ainsi s’explique l’erreur de Senoussi et de son entourage. En somme notre désillusion n’est point trop dure : nous n’avons pas découvert, comme on nous l’avait fait espérer, un lac semblable au lac Iro, mais nous avons reconnu un complexe de marigots et d’étangs, intéressant par son absolue similitude avec ceux du Niger moyen, entre Mopti et le lac Débo.

Malheureusement, ce pays, le Dar Goulla, est loin d’égaler en richesse le Macina. Sans doute le riz viendrait à merveille sur ces terres périodiquement inondées, mais il n’est même pas connu. Les cultures se bornent au mil, aux haricots, à divers légumes, au coton avec lequel les habitants tissent eux-mêmes la bande d’étoffe qui les ceint. Point de troupeaux, en raison de la présence de la mouche Boguéné, analogue à la tsé tsé[142] ; pas de lianes à caoutchouc. L’ivoire serait le seul produit exportable ; les éléphants semblent fréquents si l’on en juge par les empreintes, mais on sait combien le commerce de l’ivoire est passager et aléatoire. Quant à la puissance d’achat des indigènes, que peut-on proposer à une misérable population de pêcheurs presque nus, dont le seul luxe est l’échange de quelques colliers de grosses perles bleues contre les vivres nécessaires aux caravaniers du Dar Sila ? C’est visiblement un pays en décadence. Autrefois, dit-on, ils habitaient des villages sur pilotis et leurs pirogues sillonnaient les étangs dont le poisson était le principal aliment. Mais cet habitat lacustre ne les a point mis à l’abri des razzias de leurs puissants voisins, les Roungas et les Karas, qui chaque année leur enlèvent des femmes et des enfants pour les emmener en captivité. Avec leurs sagaies, qu’ils forgent eux- mêmes, ils n’ont pu résister à ces pillards armés de fusils. De là l’abandon des villages, l’émiettement en groupes de deux ou trois familles qui se cachent en un coin de la brousse pour tenter quelque culture : toute agglomération serait immédiatement anéantie.

Sur le point de disparaître, les Goullas se sont mis sous la protection de Senoussi, mais cette protection, nous le savons trop, ne peut s’appeler que la régularité dans l’oppression la plus écrasante ; d’autre part Ndellé est trop loin pour les défendre des incursions des Dar Four. L’installation d’un poste français sauverait ce qui reste de ces malheureux.

Un poste français au Mamoun, outre qu’il protégerait les habitants, permettrait d’entraver très sérieusement la traite des esclaves qui se fait toujours très activement, comme personne ne l’ignore, dans nos possessions de l’Afrique centrale. Les caravaniers ouadaïens qui entretiennent ce commerce passent en effet au Dar Goulla tout près de Gosso, pour se rendre au Dar Kreich et chez les sultans Bangassou, Rafaï-Ethman et Zémio. Le jour où la route sera barrée aux trafiquants arabes qui vivent de ce commerce, par les Anglais sur toutes les routes du Dar Four, par nous depuis le Tchad jusqu’au Mamoun en gardant tout le cours du Koumara, l’exportation des esclaves de l’Afrique centrale vers le Ouadaï et le Sahara oriental sera près de disparaître. L’installation d’un poste se ferait sans aucune résistance, mais on ne pourrait pas au début ravitailler ce poste, sauf toutefois par le Koumara ou le Boungoul qui peuvent être remontés par des baleinières ou des pirogues en hivernage. Le poste pourrait en outre étendre ensuite son influence au Dar Rounga, au Dar Fongoro, à la partie orientale du pays des Karas et au pays des Youlous.

Le 21 mars, à 4 heures de l’après-midi, nous avons quitté le village de Gosso pour reprendre le chemin de Ndellé et nous sommes allés camper à l’étang de Ni où Aïssa devait nous quitter pour aller à Agouaré chez Maï-Douka, chercher des bœufs pour le sultan Senoussi. De l’étang de Ni, nos guides nous firent prendre une route différente ; nous longeâmes pendant un certain temps un bras marécageux nommé Kouyane faisant communiquer le Koumara avec le Boungoul et le soir nous arrivions au Boungoul. Pendant ce trajet un de nos Sénégalais fit un superbe coup de fusil en tuant deux énormes antilopes avec la même balle, à la grande joie de nos porteurs qui allaient faire, chose qui leur arrive rarement, un substantiel repas de viande fraîche. Un peu plus loin nous rencontrons un couple de rhinocéros qui, surpris, s’apprêtent à nous charger, ce qui jette la panique parmi nos porteurs. Fort heureusement il n’en fut rien et les porteurs remis de leur émotion viennent reprendre leurs charges qu’ils avaient jetées en toute hâte pour fuir au plus vite.

Notre campement était à peine installé au bord du Boungoul que nous vîmes arriver une caravane composée d’une dizaine d’Arabes armés de lances, une quinzaine de convoyeurs, 3 ânes, 12 bœufs et 8 moutons. Cette caravane venait de Kouga et était envoyée à Ndellé par le sultan Adem au sultan Senoussi.

Le lendemain 23 mars, après la traversée du Moussoubourta un peu en aval du point où nous l’avions traversé en allant, nous suivons un bras marécageux, nommé Boua, faisant communiquer le Moussoubourta avec la Tété. La caravane de la veille qui avait cheminé avec nous resta pour camper auprès du Moussoubourta. Quant à nous, comme nous voulions le soir même atteindre la Tété, nous nous remîmes en marche aussitôt le déjeuner.

Auprès du Moussoubourta nous avons rencontré un campement de gens d’Akoulousoulba se livrant à la chasse de l’hippopotame et qui avaient été assez heureux pour tuer un de ces animaux. C’était vraiment fête pour eux et auprès de leurs abris en paille ils faisaient boucaner, en grandes lanières, la viande de cet animal. Après une dure étape, où nous fûmes continuellement assaillis par les mellipones, nous atteignîmes enfin la Tété à la nuit tombante.

Le lendemain 24 mars, au lever du jour, nous assistâmes aux ébats d’une bande de singes qui, sans s’effrayer outre mesure de notre présence, jouaient dans les quelques arbres bordant la rive opposée.

Nous partons pour Akoulousoulba à 6 h. 25. A 8 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’atteindre ce village, nous rencontrons une grande grotte dont l’ouverture est au ras du sol. Cette grotte ayant environ 8 mètres de profondeur n’était habitée que par des chauves-souris.

Le 25 mars, nous campions à Koundé et de là nous gagnons Mansaka par Ndélou, point très connu des caravaniers, et Djalmada. A Djalmada, par suite du manque d’eau, le village était momentanément abandonné. Les cases avaient été découvertes et nous n’y trouvâmes qu’une bande de cynocéphales qui s’empressèrent de prendre la fuite à notre approche. Les habitants du village étaient campés à quelques kilomètres en aval le long du ruisseau.

Le soir nous arrivions à Mansaka et le lendemain 27 mars nous étions de retour à Ndellé.

IV. — DE NDELLÉ A NGARA ET AU BAMINGUI

De Ndellé pour gagner Fort-Archambault nous aurions voulu que Senoussi nous fît conduire par le Djangara et l’Aouk (Boungoul), mais il nous fut impossible d’obtenir cela du sultan et pendant plus de quinze jours tous nos efforts furent vains. La razzia qu’Adem avait été conduire chez les Saras de l’E.[143] rentrait à Ndellé par la route que nous devions prendre et il est évident que Senoussi se souciait fort peu de nous voir rencontrer cette razzia. D’un autre côté le moment du départ était venu, car si nous voulions nous rendre de Fort-Archambault au lac Iro, il fallait que ce voyage se fasse avant la saison des pluies et au plus tard fin juin ou commencement de juillet.

Le 2 mai 1903 nous quittions donc définitivement Ndellé.

A peu de distance de Ndellé, on entre dans la région montueuse du Kouti et jusqu’à Télé, village situé à l’extrémité O. de cette région, la piste franchit une série interminable de vallons et de collines rocheuses. A part quelques points culminants, ces collines varient entre 570 et 685 mètres d’altitude ; c’est l’extrémité O., à quelques kilomètres de la plaine du Bangoran par laquelle on entre à Télé[144], qui atteint cette dernière altitude.

Jusqu’au kaga Batolo escarpement d’une altitude de 680 mètres (la plaine au pied étant à une altitude de 587 mètres, soit 93 mètres de hauteur), qui est situé à 45 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Ndellé, les ruisseaux rencontrés déversent leurs eaux vers le Bangoran. Quelques-uns atteignent la Mindja Engoulou, affluent du Bangoran, les autres se perdent dans la grande plaine à quelques kilomètres ou quelques centaines de mètres de leurs débouchés dans cette plaine. Du Kaga Batolo aux collines qui dominent le village de Kourou (24 kilomètres environ à vol d’oiseau) on rencontre une certaine quantité de ruisseaux déversant leurs eaux vers le Djangara. Certains de ces ruisseaux nous ont été signalés comme se perdant dans la plaine sans atteindre cette artère ou un affluent de cette artère. On rencontre ensuite des ruisseaux déversant leurs eaux dans la plaine de Bangoran, et se perdant dans cette plaine.

Le 7 mai, nous arrivons à Télé et nous restons en cet endroit jusqu’au 11 espérant toujours que le sultan Senoussi se déciderait à nous envoyer des guides pour nous conduire à l’Aouk (Boungoul). Notre attente fut encore vaine et le 12 au matin, nous nous décidions à partir pour gagner le Bangoran et le village de Ngara.

Entre Ndellé et Télé, sur tout le parcours la végétation est assez intense, peu de bambous (un seul îlot), souvent de beaux arbres. Les endroits les plus fertiles sont tous cultivés ou l’ont été, et ceux qui sont abandonnés ne l’ont été qu’à la suite de razzias continuelles. Nous avons retrouvé à 55 kilomètres environ à vol d’oiseau de Ndellé les ruines des habitations des Couraboulous que Senoussi a emmenés au village de Kaka auprès de Ndellé.

Tout le massif montueux traversé est constitué par des quartzites dans lesquels on relève des traces de roches éruptives. Leur structure varie du compact au grossier, mais les couches compactes dominent. La roche ferrugineuse en forme continue est l’exception, elle n’existe ainsi qu’en de rares endroits du parcours.

Les environs de Télé doivent être particulièrement riches en lianes à caoutchouc, car le long du ruisseau, à partir de l’endroit de la plaine où commence la galerie, sur une longueur de 600 pas, nous en avons compté douze toutes exploitées. Le diamètre de ces lianes pour la moitié d’entre elles variait de 8 à 15 centimètres, pour l’autre moitié de 5 à 8 centimètres. Cette abondance ne doit exister que dans certains vallons ou débouchés bordant la plaine, car dans les autres parties du trajet la liane exploitable n’a été rencontrée que par unités isolées et assez espacées.

Pendant notre séjour à Télé nous y avons découvert l’Ousonifing ou Pomme de terre de Madagascar (_Coleus rotundifolius_) et nous avons appris que ce tubercule était cultivé par les Ndoukas du Kouti[145]. Le Palmier à huile existe également dans cette région.

Le 12 mai, à 8 heures du matin, nous quittions Télé pour gagner le Bangoran. Nous circulons dans une grande plaine à brousse claire, à végétation pauvre, avec quelques rôniers disséminés de loin en loin. Nous comptions trouver de l’eau en route, mais à cette époque de l’année les mares et les rares puits que nous avons rencontrés étaient asséchés et après une très dure étape, coupée de courtes haltes seulement afin de laisser reposer un peu les porteurs, nous atteignîmes enfin le Bangoran à 4 heures de l’après-midi.

Le lendemain 13 mai, à midi, nous étions au village de Ngara habité par des indigènes se disant Ndoukas.