L'Afrique centrale française

Part 17

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[Note 79 : Senoussi se fait appeler par les Arabes de son entourage Emir el Moumenin (Commandeur des croyants), titre que se donnait autrefois le souverain du royaume Foulbé oriental.]

[Note 80 : Ces musulmans noirs sont appelés zrogues par les vrais Arabes.]

[Note 81 : Certains bazinguers réputés Arabes usent même d’une boisson alcoolique (pipi ou mérissa).]

[Note 82 : Au contraire le Ouadai peut d’après M. GRECH disposer de 2000 cavaliers, en plus de ses 10.000 fantassins, armés en partie de fusils à tir rapide. Les aguids du Gandaba et du Salamat commanderaient, à eux seuls, à 600 cavaliers chacun.]

[Note 83 : COURTET évalue à 200 le nombre de fusils à tir rapide qu’il y avait au défilé. Je suis porté à croire que Senoussi possède au moins 500 fusils se chargeant par la culasse.]

[Note 84 : Outre l’armée régulière, Senoussi peut aligner de nombreux auxiliaires armés de lances et de sagaies. Ce sont pour la plupart des esclaves bandas et kreichs lui appartenant. Quelques-uns ont été mobilisés pour le tabour, notamment les chasseurs d’éléphants armés de longues lances à grande lame en forme de cœur. Je n’ai point vu à Ndellé, comme dans tous les pays fétichistes de l’Afrique centrale, de guerriers armés de couteaux de jet et de flèches.]

[Note 85 : Directeur de la société commerciale « La Kotto », à Ndellé.]

[Note 86 : Le toub est le grand vêtement que portent les Arabes.]

[Note 87 : Senoussi se défend d’avoir des rapports avec le Dar Four, mais divers indices me permettent d’affirmer qu’il recherche des thalers pour acheter aux Anglais de cette région des étoffes communes, des guinées semblables à celles que l’on fabrique dans l’Inde et probablement des fusils.]

[Note 88 : Pourtant j’ai vu entre les mains d’un esclave de Senoussi une pièce de guinée semblable à celles que l’on fabrique dans l’Inde ; et d’autre part le sultan me fit une fois observer que les Anglais n’acceptaient nos pièces de deux francs que comme un shelling.]

[Note 89 : Ce serait alors que les Tambagos seraient partis vers le Bandéro.]

[Note 90 : F. ROUGET, _ouv. cité._]

[Note 91 : Cinq hectares environ.]

CHAPITRE VII

EXCURSIONS AUTOUR DE NDELLÉ

I. Vers la Tété. — II. Voyage au Bangoran. — III. Voyage au Mamoun. — IV. De Ndellé à Ngara et au Bamingui.

* * * * *

I. — VERS LA TÉTÉ

Le 27 décembre, nous quittons Ndellé pour reconnaître la région du confluent de la Tété et du Boro. Les trois premiers kilomètres se font à travers d’étroits défilés entre les pittoresques blocs de grès qui surplombent la ville de Senoussi. Nous remontons quelque temps le ravin creusé par un ruisselet qui, un peu en aval de sa source, se perd sous des rochers, et enfin nous atteignons un vaste plateau ferrugineux (671 mètres). Les champs de mil, qui appartiennent à El Hadj Abdoul, s’étendent à perte de vue, ainsi que de belles cultures d’arachides, ombragés par les karités : on se croirait dans les vergers du Soudan Nigérien. En dehors de ces défrichements, l’aspect de la brousse est vraiment printanier : après l’incendie, les bourgeons éclatent et l’on voit apparaître les jeunes feuilles ou même les fleurs des légumineuses arborescentes ou des _Landolphia owariensis_. A 6 heures, nous campons dans un champ de mil, auprès de l’Ouhi. Cet affluent du Vou, qui lui- même se jette dans la Tété, n’est ici qu’un ruisseau marécageux, large de 10 mètres, mais profond de 0m,50 au plus, sans véritable galerie.

De ce campement jusqu’à la Tété, le plateau, formé par les grès horizontaux, s’incline assez rapidement. En 20 kilomètres environ, on descend de 658 mètres (près de l’Ouhi) à 487 mètres (près du confluent du Vou avec la Tété). Les moindres ruisseaux sont toujours très encaissés : le Korokiri, très près de sa source, s’enfonce de 8 mètres dans la latérite et les grès ; le Vou, à peine formé également, est à 525 mètres, tandis que la colline abrupte occidentale s’élève à 567 mètres ; comme la rive orientale est en pente beaucoup plus douce, un village a pu s’y établir. Les bords sont couverts de bambous qui s’étendent souvent jusque sur les plateaux. Ailleurs on traverse des bois épais de _Vouapa_, de _Detarium_, d’_Afzelia_ dont les gousses entr’ouvertes laissent tomber leurs graines noires munies d’un arille rouge. L’étape de l’après-midi se fait dans la dépression que remplit la puissante galerie du Vou : de gigantesques guirlandes de _Landolphia florida_ actuellement en fleurs grimpent au haut des futaies. Nous campons au village de Torogo, situé sur sa rive gauche. Quelques familles bandas logent ici dans des cases sur pilotis, qu’il a fallu surélever de 2 à 4 mètres en raison du nombre des panthères. Un escalier très raide permet d’entrer, par une ouverture extrêmement étroite, dans la case ; les soliveaux du plancher sont recouverts de terre, mais la paille a fait les frais des côtés comme du toit. Quelques habitations sont juchées sur les branches d’arbres à demi tombés.

A vrai dire, il s’agit moins de demeures permanentes que de villages de culture. Les divers petits groupes de cases où nous sommes passés depuis hier appartiennent à Senoussi qui y installe ses captifs lors de la récolte. Ils vivent des produits de leur travail, mais, à toute réquisition du sultan, ils doivent porter à Ndellé les grains dont il a besoin. La céréale dominante est ici le sorgho ; il y a à peine 1/3 de mil pour 2/3 de sorgho. Ce dernier comprend dans le pays une dizaine de variétés qui peuvent rivaliser avec celles du Soudan occidental. Partout le mil est actuellement en train de sécher sur des claies horizontales supportées par des piquets ; le petit mil beaucoup plus avancé est déjà emmagasiné dans les greniers, ainsi que l’_Eleusine_, mais cette graminée est assez rarement cultivée. Il n’en est pas de même du sésame, auquel on consacre fréquemment quelques parcelles des terres neuves et dont les tiges fructifères sèchent au soleil. Une nouvelle plante oléagineuse, l’_Hyptis spicigera_, fait son apparition. A Ndellé, on en fait déjà usage pour assaisonner la bouillie de mil, mais ici elle couvre autant de surface que le sésame. Citons encore, parmi les plantes fréquemment cultivées, le ricin, l’oseille de guinée et les patates qui, elles aussi, se récoltent en ce moment[92].

Notre étape du 28 s’accomplit d’abord dans une grande plaine ferrugineuse, presque partout couverte de bambous ; puis nous atteignons le Bahr Tété en un site charmant, ombragé de grands arbres et de superbes bambous ; la même essence forme une brousse claire et brûlée sur la rive droite où nous avons campé. Elle constitue des forêts entières des deux côtés de la rivière[93]. Ce bambou se présente par touffes de 10 à 30 troncs. Dans les endroits où il n’a pas été brûlé les années précédentes, il atteint environ 8 mètres de hauteur moyenne, et dépasse assez souvent 10 mètres. Les tiges, d’un vert glauque, où une bractée couverte de poils roussâtres persiste à chaque nœud, laissent actuellement tomber leurs feuilles par groupes de cinq à six attachées à une ramule[94]. Le sous-bois n’existe pour ainsi dire pas dans ces forêts de bambous.

Près de notre campement, le Bahr Tété s’élargit jusqu’à 10 et 12 mètres ; de nombreux troncs d’arbres obstruent parfois son cours assez rapide, mais il n’y a pas de blocs de pierre. La profondeur moyenne n’est que de 0m,50 à 0m,70, mais il y a aussi des fonds de 1m,50 et d’autre part des bancs de sable sont déjà asséchés. Les berges, élevées de 1m,50, sont surmontées d’une galerie dont la largeur ne dépasse pas 20 à 30 mètres et se réduit souvent à beaucoup moins. Ailleurs, il n’y a pas d’arbres, mais de grandes prairies où l’incendie vient de consumer des herbes hautes de 2 mètres, ou des marais de _Mimosa aspera_, où des empreintes des éléphants sont nombreuses. Dans la galerie nous remarquons la présence des _Elæis_[95] qui, lorsqu’ils sont jeunes, ne se distinguent des _Calamus_[96] que par leurs feuilles plus grandes.

Le jour suivant, nous remontons la vallée du Tété, puis celle de son affluent le Boro. Elles s’entaillent dans des plateaux dont la tranche montre, à la base, des quartzites, plus haut, des grès horizontaux que surmonte souvent un placage de roche ferrugineuse. Nous cheminons au milieu d’interminables forêts de bambous ; ils sont si drus que d’une même souche on voit naître jusqu’à 50 rejetons. Près du confluent du Boro, une clairière et de belles cultures nous signalent le village de Ndofouti, composé de huttes carrées à double étage, à toit de chaume arrondi. Il est entouré de magnifiques champs d’_Hyptis_, de mil, de sorgho, d’éleusine, de tabac, de plante à sel, de ricin, de patates.

Nous restons dans cette région jusqu’au 2 janvier 1903. La galerie du Boro nous réservait en effet la surprise de la découverte d’une espèce nouvelle de café, le _Coffea excelsa_. A noter la fraîcheur des nuits et des matinées en cette saison : l’avant-midi nous sommes obligés, pour travailler, de nous installer auprès du feu. Le manque de vivres nous oblige à précipiter notre retour : nos porteurs ne mangent que des tubercules, et des petits mammifères qu’ils déterrent surtout dans les anciennes termitières. Notre désir d’aller au Kaga Batolo est d’ailleurs déjoué par l’obstination des gens de Senoussi : le sultan ne leur ayant pas donné l’ordre de nous y conduire, les plus beaux cadeaux ne peuvent les décider à nous y mener[97]. Le retour se fait par la brousse où çà et là de véritables prairies de _lianes des herbes_ couvrent le sol de leurs jeunes pousses au feuillage vert clair. Les incendies ont partout anéanti la végétation herbacée, tandis que les arbustes se couvrent de feuilles et de fleurs. Des racines séculaires qui s’enchevêtrent dans le sol émettent des pousses qui ont des feuilles, des fleurs et fructifient dans l’espace de quelques semaines ; l’année suivante, elles seront la proie des flammes et de nouveaux rejetons apparaîtront pour subir le même sort. Voilà pourquoi le bush reste toujours une savane claire. Le 3 janvier nous campons à Ndé, peuplé de captifs bandas. De ce village à Ndellé, soit pendant 3 heures et demie de marche, le sentier traverse presque constamment des champs de mil déjà récoltés. Une heure avant notre arrivée, nous passons à peu de distance de la source de l’Ouhi bordé de quelques arbres. En certains endroits, l’_Ipomœa involucrata_ en corolles d’un rose vif forme des corbeilles du plus ravissant effet. Nous rentrons à Ndellé par les sources du ruisseau qui a donné son nom à la ville, passant dans d’étroits couloirs creusés entre des blocs de grès ruiniformes pour arriver dans l’hémicycle de rochers où Senoussi a fondé sa capitale.

J’ai l’agréable surprise d’y rencontrer M. SUPERVILLE que j’avais connu au Sénégal. Administrateur-Adjoint de première classe, il s’est chargé des intérêts de la société _La Kotto_ dont dépend le comptoir installé ici par M. MERCURI, et, accompagné du garde de milice CACHAT, son collaborateur, il vient de chercher la route de Ndellé à la factorerie de Kassa, au confluent de la Kotto et de l’Oubangui[98]. Il a remarqué que la végétation caractéristique du Soudan n’apparaît qu’au N. de Bria, sur la Haute-Kotto, avec la brousse claire, régulièrement incendiée, et les bois de bambous. Le grand caféier existe tout le long de la haute et de la moyenne Kotto ; c’est lui qui fournit le café en petits grains de l’Oubangui. Il a noté aussi l’absence de kagas en dômes sur sa route où, par contre, les tables de grès présentent fréquemment un aspect ruiniforme des plus pittoresques. L’érosion y a été intense ; comme en témoignent les marmites de géants et les grandes vallées qui figurent de vrais bras de mer. Les grès horizontaux n’apparaissent que vers les sources de la Kotto où on les voit reposer sur les quartzites qui se poursuivent jusqu’au bord de l’Oubangui.

Le soir nous sommes allés remercier le sultan de l’aide qu’il avait prêtée à notre excursion. Je le félicite de la beauté des champs de mil et du soin déployé par ses esclaves dans la région que nous venons de parcourir. Il nous répond qu’un pays où les captifs ne travaillent pas n’est pas un bon pays. Nous entretenant des végétaux que nous avons recueillis, il nous affirme que le café existe ailleurs qu’au Boro. On le trouverait aussi sur les bords d’un affluent de droite du Bahr Tété, le Dakéso[99]. Sur les bords de toutes les rivières du bassin de la Tété, on rencontre le palmier à huile[100] et, près de quelques-unes, le _Raphia_, mais celui-ci abonde surtout au pied du Kaga Bongolo[101]. A l’appui de ces renseignements, Senoussi me fait apporter du café du pays en grains et en poudre extrêmement fine, de l’huile de palme, un fruit de _Raphia_ et un fauteuil fait avec les rachis de ce palmier. Je profite de la bonne volonté du sultan pour lui indiquer l’intérêt qu’il y aurait pour nous à aller visiter les gisements de cuivre d’Hofrat. Il me répond que les montagnes où ils se trouvent, et même les monts de Manga, sont sous la domination du Dar Four et appartiennent aux English : c’est ainsi qu’il désigne ses voisins de l’E.

Le 14 janvier 1903, nous partons pour Ara et Mbélé, accompagnés par MM. SUPERVILLE et CACHAT au début de notre voyage. Jusqu’à Mba, où nous campons, le sol est formé de roche ferrugineuse recouvrant les grès horizontaux et, sous ceux-ci, le granite affleure parfois. Nous passons au pied du Kaga Firindi, constitué par un entassement de tables gréseuses[102]. A quelque distance au S. de Mba le plateau, d’une élévation moyenne de 685 mètres, est interrompu par une curieuse falaise qui se poursuit du Bongolo au Maoro, c’est-à-dire du N.-O. au S.-E., sur une longueur de 12 kilomètres. La partie abrupte regarde la vallée du Haut-Bangoran dont les nombreux affluents l’animent de leurs cascades[103]. Haute de 50 à 90 mètres, cette falaise d’un blanc rougeâtre est taillée à pic dans le grès horizontal dont les gigantesques tables surplombent parfois notre sentier. Au-dessus, le plateau étend à l’infini le même paysage de brousse calcinée chaque année ou de bois de bambous presque impénétrables. Les rochers sont couverts d’aloès, de _Cissus_ et d’une grande euphorbe cactiforme à six côtes. Dans les fissures la végétation est assez riche ; les rameaux fleuris des lianes pendent en longues guirlandes, où les racines des _Ficus_, tordues comme des cables, vont chercher quelque crevasse pour s’y cramponner solidement. De gros cynocéphales sautent en aboyant d’une table à l’autre ; des vautours planent sans cesse autour des précipices où sont dissimulés leurs nids ainsi que ceux des hirondelles.

C’est dans une anfractuosité de cette falaise qu’une tribu banda, celle des Mbatas, forma un véritable village qui sut résister même aux attaques de Rabah. Senoussi, en 1897 ou 1898, ne put venir à bout de ses habitants que par la faim. Il transporta une partie des prisonniers dans un nouveau village entre Ndellé et Mba. Les cavernes où se prolongea la résistance des Mbatas sont situées en un point de la falaise où celle-ci atteint 85 mètres de haut. A 15 mètres au-dessus de la plaine s’enfonce une première cavité, recouverte en grande partie par une énorme table de grès épaisse de 10 mètres ; au-dessus de celle-ci existe une seconde série d’anfractuosités dont l’entrée est obstruée par des poutres, sauf un étroit passage par où l’on ne peut pénétrer qu’en rampant. Mais c’est surtout la terrasse inférieure qui fut habitée. Les Mbatas avaient construit sur sa partie antérieure plusieurs cases dont les débris sont encore reconnaissables. De plus ils pouvaient se réfugier dans un couloir long de 30 mètres sur une largeur de 1m,50 et une hauteur de 2 mètres, où une obscurité complète leur permettait de se dissimuler facilement ; l’eau y filtre goutte à goutte et vient s’accumuler dans un réservoir qui leur épargnait la peine et le danger de descendre au ruisseau voisin. On trouve sur cette terrasse de nombreux vestiges qui prouvent la durée de l’habitat humain, mais aucun objet préhistorique n’a été rencontré. Les troglodytes se servaient d’instruments en fer, dont on relève les traces sur la roche, d’auges en granite pour écraser le mil, de poteries, de sparterie. Par endroits des monceaux considérables de coques de fruits, de débris de cuisine. Il n’est pas jusqu’aux plantes introduites par les Mbatas qui n’aient persisté, soit au bas de la montagne dont le sol meuble atteste une longue mise en culture, soit sur la terrasse où quelques parcelles de champs devaient leur fournir des aliments en cas de blocus. Parmi ces plantes, j’ai reconnu le Kondjo, igname sauvage, le _Luffa cylindrica_ le ninigago, etc. Aujourd’hui les abris des Mbatas ne sont plus habités que par des chauves-souris, dont la fiente blanchit les anfractuosités de ces rochers.

Au S.-E., le plateau se poursuit presque sans ondulations, avec une altitude d’environ 720 mètres, et nous franchissons le Bangoran, à 4 ou 5 kilomètres de son origine, selon M. SUPERVILLE[104], ce n’est qu’un ruisseau large de 3 mètres et profond de 0m,30, bordé d’une galerie insignifiante[105]. Nous cheminons ensuite dans une forêt de bambous jusqu’au village ngao d’Ara, où nous campons.

_Ara, 16-17 Janvier._ — Des deux côtés du Dirokourou, ruisseau bordé de quelques arbres espacés, on voit éparpillées une cinquantaine de zéribas comprenant chacune une dizaine de cases. La population est d’environ 1000 habitants, soumis par Senoussi vers 1896[106] ; quelques-uns sont armés de fusils. Les cultures de mil sont assez étendues ; les cabris et les volailles assez nombreux.

La brousse traversée pour aller conduire MM. SUPERVILLE et CACHAT au Bamingui est une épaisse futaie de bambous, avec çà et là des clairières de bush où existent les _Landolphia owariensis_ et _L. Heudelotii_[107]. Des termitières, hautes parfois de 5 à 6 mètres, élèvent leurs clochetons couleur de rouille au milieu des arbres sur lesquels elles s’appuient quelquefois. J’ai remarqué de jeunes tamariniers dont les troncs étaient ainsi englobés jusqu’aux branches. Les termites vivraient-ils en association avec les tamariniers ? Cela expliquerait pourquoi presque tous les tamariniers adultes du Dar Banda sont environnés à leur base d’un monticule de terre arrondi, haut parfois de 4 à 5 mètres, et qui paraît être une termitière abandonnée. — Le Bamingui mesure 8 mètres de large et 0m,50 de profondeur au point où le franchit la route d’Ara à Diouma[108] ; tout près de là, il franchit un seuil où, réduit à n’avoir que 2 mètres en certains endroits, il descend de 6 mètres en 50 mètres. Il est entouré d’une imposante galerie large de 100 mètres, où je reconnais de nombreux _Calamus_ épineux, le _Coffea obscura_ et la _Landolphia florida_ en fleurs.

Nous quittons MM. SUPERVILLE et CACHAT qui retournent à Mouka par Diouma et nous revenons à Ara.

Le lendemain (18 janvier), nous nous mettons en route vers Mbélé. Le chemin est très suivi ; de nombreuses sentes le coupent ou y aboutissent. Les plateaux de grès horizontal, recouvert le plus souvent de roche ferrugineuse, s’élèvent lentement vers l’E., de 703 mètres à Ara jusqu’à 827 mètres aux collines qui dominent Mbélé (50 kilomètres). Nous cheminons toujours au milieu de la brousse incendiée[109] et des grandes termitières de terre rouge ; dans les bouquets d’arbres, les bambous, les _Vouapa_, les _Daniella_, les _Lophira_, les _Butyrospermum_, les _Parkia_, les _Terminalia_, les _Combretum_ sont les essences les plus fréquentes. Nous traversons différents ruisseaux, le Ngriki[110], affluent du Bangoran, le Manifo, affluent du Boro, où COURTET retrouve le _Coffea excelsa_, le Zakara, affluent de la Gounda. La Koumbara qui est également un affluent de la Gounda, est une belle rivière large de 3 mètres et profonde de 0m,30, au courant assez rapide[111]. Elle coule entre des blocs de grès horizontal et présente çà et là de petites cascades. Sa galerie, large de 100 mètres, ne renferme ni _Elæis_, ni _Raphia_, ni caféiers, du moins en cet endroit.

Plus à l’E., nous coupons le ravin du Vourou près de son origine, qui est à quelques centaines de mètres à notre droite. Il présente encore en cette saison quelques flaques d’eau sans écoulement et il est environné d’_Eugenia guineensis_ ; la galerie doit commencer un peu plus bas.

A une heure et demie du Vourou, nous arrivons à l’emplacement de la ville kreich de Mbélé[112]. Dominée par des mamelons de grès horizontaux recouverts de roche ferrugineuse, elle est située dans une dépression assez profonde[113] au confluent de deux ruisseaux, la Gounda et la Mi. Si l’on remonte la vallée de la Gounda on trouve, à 4 kilomètres de la ville, une large dépression peu inclinée qui rassemble les eaux de pluie. Puis, brusquement, un ravin large de 2 mètres et profond de 3 s’encaisse dans la roche ferrugineuse ; un peu plus bas il s’élargit et les versants deviennent moins abrupts. C’est ici qu’en saison sèche apparaissent quelques flaques d’eau ainsi que les premiers arbustes, les _Eugenia guineensis_, dont le port rappelle celui du Bouleau blanc, marquent toujours, dans ces vallées, le début de la galerie ; 300 ou 400 mètres plus bas, un filet d’eau large de 0m,50 commence à couler entre des blocs de grès ; la galerie s’élargit jusqu’à 150 mètres à Mbélé et les grands arbres, hauts parfois de 50 mètres, deviennent de plus en plus serrés[114]. Nous y observons le ngriki dont le fruit, semblable à un gland, est recherché par les indigènes, un arbre immense (peut-être une Sterculiacée) où les premières branches naissent à 30 mètres au- dessus du sol, l’_Eriodendron anfractuosum_ que nous n’avions plus vu depuis la Nana[115]. Plus loin des rives le bambou d’Abyssinie pousse en quantité et les chaumes de grands _Andropogon_ desséchés s’élèvent à 2 et 3 mètres. La galerie du Mi est beaucoup moins importante : 50 mètres à peine et sa dépression ne remonte pas à plus de 1500 mètres.

Au confluent de ces deux ruisseaux les ruines disparaissent à demi dans les bambous ; le sol est couvert de pas d’éléphants et de buffles. Le tata du sultan Mbélé, qui était situé dans le quartier Nord[116], est presque recouvert par la brousse ; les murs épais de 0m,40 s’élèvent à peiné à 0m,50 au-dessus du sol, là où la trace n’en a pas totalement disparu. On peut relever encore l’emplacement de 200 ou 300 cases dont les murs n’ont plus que 0m,30 à 0m,60 de haut et les vestiges des buttes où l’on plantait le mil et les patates[117]. L’ensemble de ces habitations pouvait s’étendre sur une centaine d’hectares, c’est-à-dire sur une superficie comparable à celle de Ndellé : la population pouvait donc être de 10,000 âmes. Ce peuple, dont la nature africaine aura bientôt fait disparaître les dernières traces, était kreich, ainsi que son chef Mbélé. Il s’était formé ici un centre commercial assez important sur la route des sultanats de l’Oubangui à l’état ouadaïen du Dar Sila, où les marchands arabes venaient acheter des captifs et envoyaient des armes. Les guerres de Mbélé contre l’autre grand chef kreich Balda fournissaient de nombreux esclaves au marché. Mbélé ne put résister aux attaques de Senoussi[118] dont l’état, constitué selon les mêmes principes et dans le même but, était mieux armé. En 1896, Mbélé fut obligé de fuir ainsi que toute la population ; il aurait fondé un petit sultanat au S.-E., maintenant son indépendance à l’égard de Balda.