Part 3
J’avais besoin de faire de grands efforts de mémoire pour me rappeler que j’étais en somme dans une passe très triste de ma vie et pour ne pas me sentir trop léger, pendant que j’attendais, à la petite gare du Herchis, Blanche Chéron, qui était partie de chez elle deux heures après moi. Enfin, le train entra en gare, et j’eus d’abord une angoisse de ne pas la voir à une portière... Mais j’aperçus son canotier au ruban blanc, ses cheveux blonds, son visage clair.
Je montai dans son compartiment et lui serrai la main. Nous nous connaissions depuis longtemps désormais.
Le voyage jusqu’à Toul fut occupé par toutes sortes de conversations sur le bourg où elle habitait, sur son veuvage, sur sa vie de jeune fille. Au début, nous avions pris un petit air triste, en raison du deuil amical qui nous frappait tous deux; mais ce ton mélancolique avait disparu peu à peu. Pourtant, en arrivant à Toul, nous nous sentîmes devenir graves... C’était là que s’était passé le drame, et qu’il faudrait commencer notre enquête.
Je décidai d’abord de conduire Blanche à l’hôtel de Lorraine, pendant que j’irais jusqu’à la maison du crime et que je tâcherais de savoir si l’instruction n’avait pas fait quelque progrès.
Quand j’arrivai à la maison Bonnel, je ne trouvai là qu’un vieux garde de ville à qui on avait donné la surveillance des diverses pièces à conviction qui n’avaient pas encore été déménagées. On les avait laissées dans la salle à manger de façon à reconstituer au besoin les principales scènes du crime en présence du magistrat instructeur. Je ne pus rien tirer de ce vieux garde, que l’affaire Bonnel semblait intéresser fort peu, et qui paraissait troublé seulement par les incartades de quelques gamins qui, au bout de la rue, s’amusaient à dégrader un réverbère. J’allais quitter la maison et me rendre à l’hôtel, quand je rencontrai une vieille femme en noir qui habitait la maison d’à côté et qui m’avait probablement vu la veille parmi les gens qui entouraient la maison du crime. Elle se mit à m’interroger curieusement sur la vie de Larcier.
Elle me dit qu’elle l’avait vu entrer l’avant-veille au soir chez son cousin, et que le vieillard avait reçu, dans la même journée, une somme d’argent du boucher Félix, avec qui il était en relations d’affaires.
Ce vieux Bonnel, en effet, faisait des opérations de banque, plaçait des fonds pour le compte des petits commerçants de la localité.
J’allai voir le boucher, car il ne fallait négliger aucun élément d’enquête. Ce boucher, qui habitait à la sortie de la ville, me donna avec empressement tous les renseignements que je lui demandai. C’était un grand gaillard, un vrai boucher, frisé, coloré et gras à l’ordonnance. Il paraissait très content d’avoir été mêlé à cette affaire. Il craignait bien que son argent ne fût perdu; mais, il ne s’agissait que d’une somme de trois cents francs qu’il avait apportée à M. Bonnel pour acheter quelques petites actions d’un emprunt étranger, à vingt-cinq francs l’une. M. Bonnel lui avait recommandé cette petite spéculation. Il avait donc versé les trois cents francs en trois billets de cent francs... «Peut-être, ajouta-t-il, que ces trois billets pourraient faire retrouver la piste de l’assassin. Je me souviens qu’ils étaient marqués de sang. Je les avais eus moi-même aux abattoirs et je les avais presque refusés, tellement qu’ils étaient tachés.»
Je rentrai à l’hôtel, muni de cette indication qui pouvait donner un point de départ à nos recherches. Mᵐᵉ Chéron m’attendait pour dîner. Sa chambre avait maintenant un air habité et charmant. Ce n’était plus une chambre d’hôtel; le logis avait pris quelque chose d’elle...
Je lui racontai sans retard le premier résultat de mon enquête. Puis je lui dis ce que j’avais décidé. Larcier, pour s’enfuir, avait dû prendre un train à la gare de Toul, ou dans une des stations voisines; nous n’avions qu’à nous rendre d’abord à la gare de Toul, puis dans toutes les petites gares des environs pour demander aux préposées aux billets si elles n’avaient pas donné un billet de chemin de fer et de la monnaie, en échange d’un billet de banque taché de sang.
Nous allâmes, dès le soir, à la gare de Toul, sans grand espoir d’obtenir un renseignement satisfaisant, car il était douteux que Larcier eût pris le train à cet endroit. La préposée aux billets était certaine de n’avoir pas reçu de billet taché.
Il était un peu tard pour continuer nos investigations le même soir. Nous rentrâmes dîner à l’hôtel, dans la salle de la table d’hôte, à une petite table à part. Nous formions un petit couple assez gentil. Et nous étions une peu gênés de penser que les autres convives avaient l’impression que nous vivions ensemble.
Après le dîner, nous allâmes nous promener dans la ville, que Mᵐᵉ Chéron ne connaissait pas. Blanche avait pris mon bras, et nous prolongeâmes le plus longtemps possible cette promenade. Nous parlions peu. Nous étions très sensibles, l’un et l’autre, au charme de cette nuit printanière dans une petite ville à peu près inconnue, où l’on ne connaît pas son chemin, où l’on va une peu au hasard, avec la petite appréhension de se perdre et la certitude qu’on se retrouvera facilement.
Nous rentrâmes à l’hôtel; Blanche était un peu fatiguée. Je la reconduisis jusqu’à la porte de sa chambre, et j’allai me coucher...
Comme mon existence avait été changée en l’espace de deux jours! Que de nouveautés! Que d’incidents! Que d’accidents! Que de malheurs supportables! Que de bonheurs équivoques! La vie est singulière!... Elle ne bouge pas pendant des mois et des mois, puis tout à coup, en deux ou trois jours, la roue tourne avec une rapidité inconcevable. Elle s’affole... Les événements se précipitent... Le décor change, les préoccupations se transforment du tout au tout. C’est comme un brusque tournant de chemin qui découvre tout à coup un pays ignoré. Le pays que je voyais devant moi me paraissait souriant et calme. J’avais bien des inquiétudes. Je ne voulais pas les apercevoir... Je ne savais pas où j’allais, mais la route était agréable.
VI
Le lendemain matin, je retrouvai Blanche devant un café au lait, dans la salle à manger de l’hôtel. Nous partîmes ensemble dans une voiture que j’avais commandée. C’était plus pratique que le chemin de fer. En effet, j’avais besoin de m’arrêter à toutes les stations, ou du moins aux trois ou quatre premières stations qui suivaient Toul sur la ligne de Bar-le-Duc. Le train ne m’aurait pas permis de descendre aux stations, d’aller jusqu’au guichet des billets, et de soumettre le préposé à un interrogatoire en règle. Souvent, d’ailleurs, dans ces petites gares, il n’y a pas d’employé spécial pour la distribution des billets; c’est le chef de gare qui s’en charge, et au moment du passage d’un train, il est d’ordinaire trop occupé à son service. Il fallait, de toute nécessité, se présenter à ces gares en dehors des heures du passage des trains. Une voiture, ce serait donc plus commode; nous n’étions, du reste, qu’à vingt kilomètres de Toul, tout au plus. J’avais acheté le plan du pays, afin de nous diriger dans la campagne, au cas où le cocher ne s’y serait pas reconnu.
Nous prîmes place dans la victoria, devant l’hôtel. Je vis que Blanche avait quitté sa robe tailleur; elle avait mis une robe de linon bleu clair et un chapeau printanier. Elle ne s’était pas crue obligée, même pour ce voyage de recherches austères et tristes, de n’emporter avec elle qu’un seul vêtement.
Notre première étape fut assez longue, la route montait la plupart du temps. Elle passait à travers un bois où il faisait frais. Blanche avait eu l’imprudence de ne pas apporter de manteau. Je vis qu’elle avait froid et je lui proposai de retirer mon veston pour le lui jeter sur les épaules, mais elle s’y refusa énergiquement. Je pris donc la liberté de passer mon bras derrière son dos, de façon à la protéger un peu et à lui garantir surtout le bras qui n’était pas contre moi. Nous faisions cela gentiment, en camarades, vraiment sans penser à mal.
Je fus un peu distrait pendant quelque temps, parce que j’avais eu l’idée folle que Larcier pouvait s’être réfugié dans cette petite forêt et que nous allions le voir, hâve et décharné, apparaître dans un taillis. Mais c’était une supposition absurde.
Quand le petit bois fut traversé, de nouveau, le soleil, bien découvert, nous réchauffa. Mais Blanche restait toujours dans mon bras; ce n’est qu’au bout de quelques instants qu’elle se dit que la température ne justifiait plus le geste protecteur dont je l’avais entourée. Elle se dégagea tout doucement et s’écarta un peu de moi; je n’osai la retenir.
A la première station, notre enquête ne nous donna aucun résultat: non seulement, depuis plusieurs jours, la préposée aux billets n’avait pas reçu de billet de banque taché de sang, mais elle n’avait reçu aucun billet de banque, ce qui coupait court, en ce qui la concernait, à toute question insistante.
Nous reprîmes donc notre route, et la voiture suivit la voie pendant une bonne lieue. Aussi n’accordions-nous au paysage que quelques regards assez distraits. Nous parlions de toutes sortes de choses, d’un voyage qu’elle avait fait en Allemagne, de ma vie de régiment... Le temps passait très vite. Arrivés à la gare en question, nous causions encore dans la voiture arrêtée depuis quelques instants déjà. Je me levai pour continuer tout de même cette enquête.
Il n’y avait personne dans la gare, qui paraissait complètement abandonnée. Comme je me promenais sur le quai, à la recherche du chef de gare, j’aperçus tout à coup, très loin, un paysan qui travaillait la terre et qui parut s’arrêter pour regarder dans ma direction. Je le vis s’avancer à pas lents pendant quelques minutes. Enfin, il arriva dans la gare, prit une casquette dans un petit réduit qu’il ouvrit, et, muni de cet insigne officiel, me demanda ce qu’il y avait pour mon service.
C’était un homme de quarante-cinq ans. Sur la tête et sur les joues, au-dessous des yeux, un poil jaune blanc, tout droit, semblait planté comme des piquants de hérisson. Il réfléchit longtemps après avoir entendu ma question, balança la tête et répondit «Non! non!» Puis nous restâmes quelques instants sans rien dire. Je le saluai et le quittai. Il retourna à son travail agricole.
Le même insuccès nous attendait à la gare suivante où une vieille femme poussa la complaisance jusqu’à aller chercher dans sa caisse le seul billet de banque qui s’y trouvait et qui était tout neuf, sans une seule maculature.
La station d’après se trouvait à vingt-sept kilomètres de Toul et à dix kilomètres de l’endroit où nous étions. Il nous sembla douteux que Larcier fût allé si loin pour prendre son train. Nous résolûmes donc de retourner à Toul, et nous demandâmes au cocher de prendre un autre chemin. Je souhaitais intérieurement qu’il nous emmenât à travers bois, de façon à reprendre avec ma compagne le geste protecteur auquel j’avais dû renoncer. Mais il ne m’en fournit pas l’occasion; il s’en alla tout bonnement sur la grand’route.
Au retour, la conversation fut ininterrompue et très animée. Nous rattrapions les vingt années de vie que nous avions passées sans nous voir.
Vers une heure de l’après-midi, nous nous arrêtâmes dans un petit village où nous trouvâmes assez difficilement de quoi déjeuner, une omelette au lard et un peu de jambon. Une bière du pays assez alcoolisée donna beaucoup d’entrain à ma jeune compagne. Cette promenade l’avait un peu fatiguée, car, en rentrant à Toul, vers quatre heures de l’après-midi, elle fut obligée d’aller se reposer dans sa chambre, pendant que j’allais, de mon côté, jusqu’à la maison Bonnel, autant par désœuvrement que par espoir de découvrir un nouvel indice.
Mais là-bas, je retrouvai le garde de ville, toujours dans la même position, à la porte de la grille. C’était un vieux garde à cheveux gris, à qui l’uniforme militaire avait cessé de convenir depuis de longues années, car on l’eût vu plutôt en bras de chemise devant quelque débit de vin. J’osai à peine lui demander s’il y avait quelque chose de nouveau, tant je sentais en lui une forte indifférence pour tous les événements qui, depuis deux jours, avaient bouleversé ses parages. Ne sachant que faire, je suivis la route, en continuant à tourner le dos à Toul, et j’arrivai à quinze cents mètres de là, à un petit café qui se trouvait en face d’une station.
VII
C’était la première gare sur la ligne de Paris. Je n’avais pas songé à diriger mes investigations de ce côté, car il me semblait douteux que l’assassin ne se fût pas dirigé vers la Belgique.
Je m’étais attablé devant l’auberge, je buvais tranquillement un verre de limonade, pensant qu’il était inutile d’aller demander quoi que ce soit à cette gare, d’autant que j’étais un peu fatigué de recevoir toujours la même réponse négative. Ce n’était pas à la même personne que je m’adressais, mais, à force de parler de la même chose, il me semblait que je devais lasser les gens par mon insistance. Pourtant aucun des individus interrogés n’était au courant de mes précédentes questions.
J’étais donc assis à la porte de l’auberge pendant que l’aubergiste buvait un verre à la table voisine, en compagnie d’un marchand de chevaux des environs, lequel avait son cabriolet arrêté le long du trottoir. Un peu fatigué, moi aussi, par ma longue promenade en voiture, je me laissai aller à mes pensées confuses où apparaissait de temps en temps le visage charmant de Blanche Chéron... Quand, tout à coup, un mot que j’entendis me fit relever la tête, et j’aperçus à côté de moi, parlant à l’aubergiste, un employé de la petite station. Dans ma distraction, je ne l’avais pas vu sortir de la gare. Il tendait à l’aubergiste un billet de banque maculé de sang et lui demandait la monnaie. J’en avais précisément sur moi, toute préparée pour changer contre un des fameux billets, si je le retrouvais dans une gare.
Comme l’aubergiste se fouillait et ne paraissait pas trouver la monnaie demandée, je tendis la mienne à l’employé de la gare. Je pris entre mes mains son billet sanglant et je lui demandai depuis quand il l’avait dans sa caisse.
--C’est, dit-il, ma femme qui l’a reçu il y a deux jours, d’un monsieur qui prenait le train. Elle a donné à peu près toute la monnaie que nous avions, et maintenant nous en voilà démunis.
Je serrai précieusement le billet dans ma poche, et ne voulant pas mettre tous les gens qui étaient là au courant de mes recherches, je me bornai à demander simplement à l’employé si le train pour Toul allait bientôt passer. Il fallait attendre une demi-heure; l’express qui était annoncé ne s’arrêtait pas à cette station. J’attendis que l’employé eût regagné la station, et quelques minutes après, je me rendis nonchalamment jusqu’à la petite gare, et je le retrouvai sur le quai.
Je lui demandai alors si je ne pouvais pas avoir, par sa femme, le signalement du voyageur mystérieux qui avait changé ce billet.
La femme était en train de sécher du linge dans le petit jardinet attenant à la gare. Il l’alla chercher et elle retrouva facilement dans sa mémoire les détails qui m’étaient nécessaires:
Elle avait vu, en effet, le matin qui avait suivi la nuit du crime, un voyageur prendre, à six heures quarante-cinq, le train omnibus qui venait de Toul et s’en allait dans la direction de Paris. Le voyageur qui lui avait demandé le billet était d’assez grande taille, un peu plus grand que vous, me dit-elle.
C’était là bien la taille de Larcier. Elle n’avait pas vu son visage; il paraissait enrhumé, ajouta-t-elle, et tenait un mouchoir devant son nez et sa bouche.
Le billet de banque venait bien de Larcier. Il ne me restait plus qu’à rentrer à Toul et à retourner chez le boucher pour lui demander s’il reconnaissait bien là l’un des trois billets qu’il avait portés au père Bonnel, la veille du crime.
Dans le train de Toul, je travaillai à reconstituer le voyage de Larcier. Je ne pensais pas qu’il fût parti pour quelques instants du côté de Paris, quitte à revenir ensuite sur ses pas, pour donner une fausse piste à la justice. C’était compliqué et inutile. Je sais bien que, dans le moment d’affolement qui suit un crime, les assassins usent ainsi d’un luxe de précautions dangereux. Mais il était plus naturel de penser que Larcier avait pris un train omnibus jusqu’à la prochaine station importante et que, là, il avait attendu l’express. Le billet qui avait été délivré à la gare était d’ailleurs un billet pour Bar-le-Duc, et la femme du chef de gare m’avait donné un renseignement assez précieux: c’est que Larcier lui avait d’abord demandé un billet pour Paris, qu’il s’était repris et avait demandé ensuite un billet pour Bar-le-Duc.
--J’avais eu assez de mal, me dit-elle, à trouver la monnaie de cent francs; j’aurais eu dans ma caisse de quoi rendre, si ç’avait été un billet de Paris; mais, pour un billet de Bar-le-Duc, j’avais beaucoup de monnaie à donner. J’ai dû prendre deux pièces de cinq francs en argent que j’avais mises de côté et que je ne voulais pas dépenser, deux pièces qui étaient dans mon porte-monnaie à moi et que je gardais pour ma petite-fille.
C’est ainsi que le hasard, après m’avoir fourni un indice assez précieux avec ce billet de banque maculé de sang, m’en donnait un second, et les pièces de cinq francs allaient sans doute fournir un nouveau jalon pour retrouver le coupable à la trace. Mon parti était pris. Nous partirions dès le soir même, après dîner, pour Bar-le-Duc, et nous compléterions notre enquête auprès de la préposée aux billets. Nous verrions alors si un voyageur lui avait pris un billet pour Paris et l’avait payé avec une pièce de quarante francs. Je pensais d’ailleurs qu’il pouvait bien avoir payé avec son autre monnaie, et que la réponse négative de la préposée ne prouverait pas du tout que Larcier ne s’était pas dirigé sur Paris.
A la gare de Toul, je pris une voiture qui me conduisit chez le boucher Félix, lequel reconnut parfaitement le billet qu’il avait apporté au vieux Bonnel. Je rentrai à l’hôtel peu après et j’annonçai à Blanche, qui m’attendait dans le salon, le résultat de mes recherches.
VIII
Réellement, ce qui m’a toujours fait défaut, c’est la confiance en moi. Je ne me suis jamais cru capable de venir à bout d’une recherche difficile. Ce n’est pas seulement par manque de confiance dans ma perspicacité, mais dans la perspicacité humaine. Il me semble toujours que le jeu des événements est trop complexe pour ne pas mettre en déroute l’intelligence d’un homme. Aussi, je n’ai jamais cru beaucoup à ces fameux détectives qui sont plutôt des inventions de romanciers. L’aide le plus efficace d’un inspecteur de police, c’est le hasard. Ce n’était pas ma propre habileté, mais le hasard, qui m’avait mis tout à coup sur la piste de Larcier. Je m’en rendais compte en ce moment, et ce premier succès ne me donnait pas, sur mon habileté future, de folles illusions.
Je me disais qu’après avoir reconstitué un bout de la route suivie par l’assassin, j’allais bientôt me retrouver sans guide, dans un carrefour dont je n’apercevais même pas tous les chemins! Certainement, si j’avais été seul, j’aurais renoncé à cette entreprise qui aurait bientôt lassé mon faible courage, mais heureusement, j’avais un stimulant sur ma route, et la présence de Blanche Chéron contribuait fortement à m’empêcher de lâcher prise.
Je mis ma compagne au courant de mes découvertes. Non seulement l’auxiliaire que je m’étais adjointe m’aidait considérablement à continuer ma tâche; mais, d’autre part, cette tâche même fortifiait les liens qu’il y avait entre nous deux. La recherche de Larcier fournissait un soutien à nos conversations qui, autrement, eussent été troublées et impatientes. Tout de suite, nous avions eu un sujet de préoccupations commun, nous savions pourquoi nous étions là tous les deux. C’était comme un livre que nous lisions ensemble,--livre d’autant plus attachant que nous étions seuls à en suivre les péripéties, que ce livre n’était pas fini, qu’on ne pouvait en hâter la lecture, et que nous n’avions pas la ressource, comme les lecteurs pressés, de tourner rapidement les feuillets pour voir la fin. Le grand avantage de cette préoccupation, c’est qu’elle diminuait mon trouble auprès de Blanche, puisqu’elle apportait constamment une excuse à ma présence. Je n’étais pas obligé de lui faire la cour; elle n’était pas obligée d’être coquette. Nous avions moins de méfiance, beaucoup plus d’abandon, et peut-être, à notre insu, des liens secrets d’amitié se formaient plus vite entre nos deux âmes...
Nous partîmes pour Bar-le-Duc après le dîner. Mais, quand nous y arrivâmes, il nous fut impossible de trouver à la gare un renseignement intéressant. Il n’y avait plus de train à cette heure. La préposée avait quitté le guichet. Il fallut attendre jusqu’au lendemain.
Nous nous promenâmes de nouveau dans les rues de la ville. Nous entrâmes au café-concert. Mais Blanche ne s’y plaisait point; nous y restâmes pourtant jusqu’à la fin, à critiquer ensemble le spectacle.
Blanche avait visité Paris en compagnie de son mari, qui avait fait avec elle le voyage classique, la conduisant au Théâtre-Français, à l’Opéra, aux Folies-Bergère. Ils avaient déjeuné au bois de Boulogne, ils avaient été au Jardin des Plantes. Ils avaient visité en toute hâte le musée du Louvre et le musée de Cluny. Elle était revenue de sa promenade avec une satisfaction appréciable: elle avait été à Paris.
Son mari avait fait ses études à Nancy; il avait même passé son bachot, après plusieurs tentatives. C’était un bon garçon, qui parlait peu. Faute de mots pour s’exprimer, sa sensibilité, assez vive, restait bouchée. Ils n’avaient vécu ensemble que huit mois; il était mort d’un chaud et froid. Elle avait eu à sa mort une douleur facile; les larmes ne lui avaient pas fait défaut. Autour d’elle, on avait regardé la mort de M. Chéron comme une chose injuste. C’était un très gentil garçon dont on se hâta de rappeler les mérites. Son souvenir fut annoté d’éloges pendant une semaine, puis classé.
On lui en avait voulu cependant de ne pas laisser une succession aussi nette qu’on l’avait cru d’abord; il avait acheté sur la fin de sa vie, des valeurs dont la réalisation serait assez lente. Il avait fait un testament en partie en faveur de sa femme. Quelques mille livres de rentes restaient à Mᵐᵉ Chéron, mais la liquidation l’obligeait à demeurer encore dans la famille de son mari. D’ailleurs, elle n’avait aucune velléité d’indépendance; elle était prête à y demeurer toute sa vie, si personne ne venait la tirer de là. Elle n’était pas contredisante de sa nature, déclarait-elle. Elle se mettait parfois en colère, mais cela ne durait pas.
Après avoir perdu ses parents d’assez bonne heure, elle avait été élevée par une de ses tantes qui l’aimait beaucoup et qui la gâtait énormément. Elle n’avait rien appris en classe, mais elle avait beaucoup lu; alors elle savait des choses à tort et à travers, mais les connaissances essentielles lui faisaient défaut. Elle répétait souvent qu’elle était très ignorante; mais il ne fallait pas trop lui donner raison; elle avait au fond beaucoup d’amour-propre quand on parlait de ses facultés intellectuelles. C’était en somme une jolie intelligence de femme. Elle n’inventait rien, mais elle comprenait tout.
Nous parlions tout bas, en rentrant à l’hôtel. Elle s’appuyait à mon bras, et je me sentais pris pour elle de beaucoup de tendresse... j’aurais voulu, par affection, poser tendrement mes lèvres sur sa tempe, en écrasant ses fins cheveux blonds.