Part 2
Je me mis en tenue en toute hâte et descendis au manège. L’officier, comme je le pensais, attendait avec impatience, en se promenant devant le front des chevaux. Les maréchaux des logis et les brigadiers qui montaient au dressage étaient déjà tous à leur poste; il ne manquait que Larcier et moi. J’allai droit à l’officier et lui dis que mon camarade était souffrant. Il leva les épaules:
--Il a mal aux cheveux... Il faudra soigner ça!...
Puis on ramena à l’écurie la bête de Larcier. Nous montâmes à cheval et entrâmes dans le manège.
J’étais en tête de la reprise, chevauchant «Calomel», une bête assez douce, habituée à ma monte nonchalante, qui s’étonna et rua ce jour-là, serrée peut-être trop nerveusement entre mes jambes. Je ramassai quelques observations pour gêner dans leurs voltes la file de mes camarades. Heureusement qu’une demi-volte individuelle, en renversant l’ordre des cavaliers, me fit me trouver à la queue de la reprise. Dès lors, je cessai de vouloir imposer ma volonté à Calomel qui, déjà soumis à un précoce esprit de servitude, imita fidèlement ses compagnons de manège dans leurs exercices successifs.
Je pensais à ce que je ferais après déjeuner, dans l’après-midi. Je partirais évidemment pour Toul... Aussitôt descendu de cheval, je prévins le chef que je ne serais pas là pour le pansage, et je pris le train de trois heures, après avoir traîné quelque temps dans la ville et attendu sans espoir à la gare un train omnibus qui arrivait à une heure quarante-cinq, venant aussi de Toul et qui avait quelque chance de ramener mon ami.
Je savais où demeurait le tuteur de Larcier. Un dimanche, nous étions allés à Toul pour nous promener et j’avais accompagné Larcier chez son parent. J’étais resté à la porte, devant la grille du petit jardin et j’avais vu le vieillard reconduire mon ami; mais, comme j’étais à quinze ou vingt pas de la grille au moment où Larcier sortait du jardin, je n’avais pas été présenté à M. Bonnel.
La propriété était située dans les environs de Toul, à quinze cents pas de la gare, dans un petit groupe de maisons entourées de jardinets. Je suivis la route qui conduisait à cette sorte de hameau; c’était un chemin bordé d’arbres; de temps en temps on passait devant une usine ou devant un chantier de bois; tout autour, c’étaient des champs. La maison Bonnel ne se voyait pas de loin; elle était placée à une centaine de pas d’un coude de la route. J’étais impatient d’y parvenir, et moi qui suis d’ordinaire un peu gêné d’aller chez des gens que je ne connais pas, je n’éprouvais ce jour-là aucune espèce d’embarras, tant j’étais poussé par ma hâte amicale de savoir ce qu’il était advenu de Larcier.
Comme j’allais arriver au coude de la route, je croisai deux ouvriers qui parlaient, et j’entendis cette phrase:
--Ça s’est passé vers les deux heures du matin... Il doit être en Belgique depuis longtemps ou en Allemagne. Allez, ils ne l’attraperont pas de sitôt...
Pris par une soudaine inquiétude, je m’arrêtai brusquement avant de tourner le coude du chemin, comme si j’avais peur de ce que j’allais voir, sur cette partie encore cachée de la route.
Je me remis en route avec effort, les jambes fatiguées, et, comme je dépassais l’angle, j’aperçus une cinquantaine de personnes en arrêt devant la maison Bonnel.
C’est à peine si j’eus la force de marcher jusque-là. J’avais si peur de voir confirmer ce que je devinais! Je n’avançais plus que pour suivre le mouvement commencé, et je me mêlai à la foule qui se promenait devant la grille. Quelques-uns des curieux qui étaient là me dévisagèrent, et l’un d’eux remarqua le numéro que je portais à mon col. S’adressant à un vieux monsieur qui se trouvait à la porte, il lui dit:
--Monsieur le commissaire, voilà justement un sous-officier du même régiment.
Le commissaire avait le visage enfoui dans une barbe grise, et portait au-dessus des yeux deux épis menaçants. Il me demanda:
--Vous connaissez Larcier?
--Oui, monsieur, répondis-je d’une voix faible, je le connais; mais que s’est-il passé? Je viens d’arriver à Toul et ne suis au courant de rien...
--Il s’est passé que votre camarade a tué son vieux cousin... Mais j’ai des renseignements à vous demander. Nous n’allons pas rester là, venez avec moi dans la maison.
Nous entrâmes ensemble dans la salle à manger. Le commissaire s’installa au coin de la table en vieux chêne, sortit des papiers de sa poche, après avoir fait signe à son secrétaire de venir nous rejoindre. Il me raconta qu’il avait téléphoné à notre ville de garnison... que le colonel avait confirmé l’absence du maréchal des logis Larcier. Le commissaire savait déjà que mon malheureux ami avait perdu de l’argent au jeu. Il avait été facile de reconstituer la scène violente qui s’était passée chez le tuteur. On avait trouvé dans le bureau de M. Bonnel des traces de sang; le plancher avait été lavé; la porte du coffre-fort était ouverte, le trousseau de clés se trouvait dessus. Le vieillard avait dû être frappé au moment où il venait d’ouvrir ce coffre. Les recherches faites pour retrouver son cadavre avaient été vaines jusque-là. On avait mis la main simplement sur les vêtements de l’assassin: son uniforme de sous-officier de dragons roulé et jeté derrière une borne, dans un coin du jardin.
L’assassin avait dû, en effet, se procurer dans la maison des vêtements civils, afin de n’être pas aperçu dans un costume aussi voyant. Ce fut du moins la première hypothèse qui vint à l’esprit. Mais on s’était rallié ensuite à une autre: ce n’était pas pour cette raison que Larcier s’était dépouillé de son uniforme, c’était probablement parce qu’il était plein de sang. En effet, la tunique et le pantalon avaient été soigneusement lessivés pour faire d’abord disparaître des maculatures, mais il était probable que Larcier avait renoncé à les mettre parce qu’ils étaient trop humides. Il s’était donc décidé à prendre des vêtements de son tuteur, qui était à peu près de sa taille.
Mais où avait disparu le corps de l’infortuné M. Bonnel, c’est ce que le commissaire n’avait encore pu découvrir. On avait examiné soigneusement le sol du jardin... La terre--dure partout--n’avait été nulle part remuée.
Le commissaire me pria de rester encore vingt-quatre heures à Toul, afin d’éclairer la justice. Il demanderait d’ailleurs, par téléphone, la permission au colonel.
Je n’étais pas fâché de ne pas retourner au quartier où ce drame effroyable avait dû mettre en rumeur le clan haineux des ennemis de Larcier; mais, ce qui dominait en moi, c’était le désir de retrouver l’assassin pour lui parler, pour apprendre de lui la façon dont le crime s’était commis. Il m’était impossible de croire que Larcier eût pu assassiner son homme... Jamais il n’avait pu avoir la volonté de le tuer... Etait-il même capable d’un de ces mouvements de colère qui amènent un de ces meurtres presque involontaires que des impulsifs sont capables de commettre?
J’avais, il est vrai, constaté un changement dans le caractère de Larcier depuis qu’il s’était mis à jouer. Mais cette modification était-elle suffisante pour avoir fait de mon ami un assassin? J’étais persuadé qu’un accident quelconque s’était produit. Au cours d’une discussion violente, le vieillard était peut-être tombé, s’était tué dans sa chute... et Larcier avait fait disparaître le corps, l’avait enfoui par crainte d’être accusé d’un meurtre...
C’était ainsi évidemment que le drame s’était passé. Pourtant je n’en étais pas sûr... Un horrible doute m’envahissait: si pourtant Larcier avait été capable de tuer!... C’était pour me débarrasser de cette pensée affreuse que j’aurais voulu revoir mon ami, obtenir de lui le récit de cette tragique aventure...
Ces réflexions que je me faisais à moi-même, je les communiquai au commissaire. Mais il m’écouta distraitement; et d’ailleurs, intimidé par son incrédulité, je ne lui parlai pas, je le sentis bien, avec assez de véhémence. J’ai toujours la volonté de défendre mes amis, mais je manque d’autorité naturelle et de combativité. Les gens ont l’air de m’écouter, dans ce cas-là, avec une indulgence supérieure, comme s’ils voulaient dire: «Vous avez raison de défendre votre ami, c’est gentil; mais nous ne vous croyons pas: cette amitié même vous rend suspect.»
Pour le commissaire de police, l’affaire était des plus claires: Larcier avait perdu de l’argent au jeu, était venu en demander à son tuteur, et, comme celui-ci refusait de lui en donner, il l’avait tué. On savait qui était l’assassin. On l’aurait, c’était fatal.
Je ne comprenais pas pourquoi il ne se mettait pas tout de suite à ses trousses, et je résolus, puisque la justice était si lente à s’emparer de Larcier, de découvrir moi-même les traces de mon ami et de le joindre au plus tôt pour avoir avec lui l’explication nécessaire. Comme le commissaire parlait au téléphone à mon colonel, je le priai de demander pour moi une permission un peu plus longue. Je me faisais fort de retrouver Larcier et de le ramener à la justice...
Le commissaire appuya ma demande, non pas qu’il tînt beaucoup à mon aide et qu’il crût énormément à l’efficacité de mes recherches, mais il fit cela par complaisance; il pensait sans doute que je voulais avoir une permission et que j’avais saisi avec empressement ce prétexte pour quitter le quartier une quinzaine de jours. Je ne me donnai pas la peine de combattre cette opinion injurieuse. L’important était que le colonel consentît à me donner deux semaines de liberté.
Je décidai cependant de rentrer au quartier le soir, pour prendre mes vêtements, car j’étais parti à Toul sans d’autres effets que ceux que j’avais sur moi. D’ailleurs, j’avais aussi mon projet en rentrant dans notre ville de garnison.
Je savais que Larcier avait une amie. Il m’avait parlé d’elle, assez discrètement. Par une sorte de pudeur sentimentale, il n’aimait pas, même à ses amis, parler de ses affaires de cœur.
C’était une jeune femme, veuve depuis peu. Je savais qu’elle était de mœurs irréprochables. Larcier m’avait parlé d’elle; ils s’aimaient je crois beaucoup et avaient formé le projet de s’épouser. Elle n’habitait pas la ville même où nous étions, mais le petit bourg de Saint-Renaud, qui se trouve à une demi-heure de là. C’était là que Larcier se rendait une ou deux fois par semaine, le soir. Le dimanche, en effet, il ne pouvait pas voir son amie, à cause de toute la famille qui se trouvait rassemblée autour d’elle.
Après avoir passé la nuit au quartier--j’étais trop fatigué pour chercher un hôtel en ville--je partis le matin de très bonne heure. Je n’avais vu au quartier que mon compagnon de chambre, le sous-officier statisticien qui m’avait demandé quelques renseignements sur l’affaire Larcier, qui les avait écoutés en songeant, et qui s’était remis à ses travaux inutiles en hochant la tête, sans que je pusse savoir ce que ce signe voulait bien exprimer.
Je quittai donc le quartier le lendemain matin au réveil. Le seul de mes camarades que je pouvais rencontrer à cette heure était un sous-officier, le maréchal des logis de garde, qui se tenait devant la porte du quartier. Je filai rapidement devant lui, en lui faisant un signe de tête, avec l’allure d’un homme qui ne tient pas à engager la conversation. Je savais quel était leur état d’esprit à tous, avec quel air de fausse pitié ils me parleraient, et qu’ils ne demandaient pas mieux que d’être gentils pour moi et aimables, maintenant que le destin leur avait donné cette féroce satisfaction de pouvoir considérer mon malheureux ami comme un criminel.
Comme je m’éloignais du quartier à grands pas, l’officier de semaine m’appela.
--Mon lieutenant, lui dis-je, je vais en permission...
Il fit simplement: «Ah!» Je crus qu’il allait me parler de Larcier et j’étais déjà énervé de ce que j’allais entendre, mais il ne trouva probablement pas la phrase à me dire, car il inclina la tête pour me donner congé et reprit la route du quartier. J’aurais été ennuyé de lui parler, mais je fus un peu déçu qu’il ne me dît rien.
Ce récit est une confession, et je dois révéler tout ce qui se passa en moi.
Depuis la veille, j’étais malheureux, j’avais comme une douleur physique dans les membres. Je m’assis en face de la gare une heure avant le départ du train qui devait me conduire à Saint-Renaud. Or, il se produisit en moi, à ce moment, une espèce de détente, et j’éprouvai une heure de lassitude heureuse, oui, heureuse. J’étais content d’être en permission; j’étais content de faire la connaissance de la jeune amie de Larcier. Tout ceci était très vague encore et, heureusement pour moi, à ce moment-là je n’osais me formuler ces raisons de satisfaction, car je les aurais combattues avec horreur. Mais il est certain maintenant que cette impression de liberté et aussi cet espoir de voir et de consoler une jeune femme me firent oublier pour un moment bien des choses...
IV
Le petit café où j’étais assis occupait le rez-de-chaussée d’une espèce d’auberge, où venaient séjourner pendant quelques heures les voyageurs qu’une mauvaise correspondance de trains obligeait à demeurer une partie de la nuit aux environs de la station. A cette heure matinale, il n’y avait, en dehors de moi, dans la salle, que deux consommateurs, des marchands de bestiaux, qui avaient commencé une partie d’écarté avec de vieilles cartes tordues. J’avais en face de moi un billard usé; sur le mur, une pancarte jaunie indiquait une série de coups, des massés, des quatre-bandes et des rétros.
Cette sorte de vague contentement fatigué persista pendant le petit trajet en chemin de fer. J’étais seul dans mon compartiment. La campagne au dehors était fraîche, déserte et claire. J’avais bien dormi la nuit, et j’étais en bon état de santé. Je n’avais aucune impatience d’arriver à l’endroit où j’allais parce que je savais que j’y arriverais trop tôt et que je serais obligé de me promener dans les rues de la petite ville avant de pouvoir aller rendre visite à Mᵐᵉ Chéron.
Le train, après une demi-heure de route, s’arrêta pour la première fois dans une gentille petite gare aux fenêtres fleuries, ornée sur un côté d’un petit jardinet. A la porte, un omnibus anonyme attendait le train. Le conducteur, descendu de son siège, avait entamé une conversation lente et peu passionnée avec un vieux vagabond de l’endroit.
Je descendis le chemin qui conduisait aux premières maisons. Puis je m’en allai jusqu’au cœur de la ville. La poste, une grande épicerie, une pâtisserie, un marchand d’essence pour automobiles, un petit café et une mercerie étaient rangés proprement autour d’un assez grand espace qui s’ornait en son milieu d’une statue de général que j’allai reconnaître, moins par curiosité que par désœuvrement. Mais le nom ne me dit rien.
Cette petite ville matinale était déjà éveillée; les rideaux des fenêtres étaient tirés et les devantures des magasins s’ouvraient. Comme je traversais la place, un grand attelage de bœufs longeait une des rues qui la bordaient. Ces bœufs tiraient un énorme tronc d’arbre qui semblait avoir été mis là pour compléter le paysage. C’est ainsi que différents véhicules, camions de livraison, limousines et taxis, croisent un mitron porteur d’un panier, sur ces prospectus illustrés où s’étend la façade exagérément développée d’un grand magasin.
Je m’assis sur un banc, décidé à goûter pendant quelques instants le calme et le charme de cette petite place; mais, au bout de deux minutes, je m’aperçus que j’y étais peu sensible, et qu’il me fallait me forcer pour me complaire encore à la poésie du lieu. Je décidai d’aller dans le petit café et d’écrire une lettre à Mᵐᵉ Chéron, afin de la prévenir de mon arrivée et de lui annoncer ma visite pour dans deux heures. Il fallait la préparer à me voir et lui permettre de s’habiller.
Je lui écrivis donc un mot dans ce sens et je le fis porter à domicile par un gamin qui se trouvait à la porte du café, dans l’attitude nonchalante de ces jeunes gens sans position, sévèrement jugés par l’opinion publique qui prétend qu’ils cherchent de l’ouvrage et prient le bon Dieu de n’en pas trouver... Puis, après avoir pris un second café noir, après avoir fait l’inventaire du petit établissement où je me trouvais et constaté qu’il ne renfermait que les classiques accessoires d’un petit café provincial, après avoir, sur le billard au drap aminci et sec, aux bandes inflexibles, préparé, en plaçant les billes, quelques carambolages inratables, je demandai le Bottin des départements et je m’absorbai longtemps dans une étude géographique du département de Meurthe-et-Moselle.
Je m’ennuyais, j’aurais voulu parler à quelqu’un, mais la seule personne qui se trouvât au café était la patronne, une dame âgée, insociable à force d’être grosse, et dont le visage ne marquait d’ailleurs aucune cordialité... Les deux heures ne se tiraient pas. J’essayai de m’endormir, mais j’étais très mal installé sur cette banquette que recouvrait une glissante moleskine.
Pourtant, il valait encore mieux rester là que d’errer dans la rue ou dans la campagne. J’aurais pu acheter un livre à la papeterie voisine... Je n’avais aucun goût pour la lecture et pour entrer dans des histoires fictives quand j’étais moi-même mêlé à une aventure tragique et vraie; et puis le charme de la lecture ne m’attire vraiment que lorsque je n’ai pas le temps de m’y livrer...
Enfin cette chose invraisemblable arriva que la grande aiguille de la pendule finit tout de même le double tour qu’elle devait accomplir et que je pus me diriger vers la petite rue où habitait Mᵐᵉ Chéron.
Je me trouvai bientôt devant une grille, en face d’une petite maison blanche, bien carrée, précédée d’un jardin où se trouvaient une pièce d’eau, sans eau, et une boule de verre sur un trépied. Je me dis, pour excuser ce décor, que Mᵐᵉ Chéron n’habitait pas chez elle, mais chez ses beaux-parents, et que cette boule de verre ne lui était pas imputable. Une Atalante en plâtre sale, à l’entrée d’un bosquet, s’élançait dans une course éternelle. J’arrivai jusqu’à un perron et à une porte vitrée, derrière laquelle se trouvait la plus âgée des femmes de ménage de France, dont le visage, serré dans un bonnet, se rétrécissait à vue d’œil. Elle me fit entrer dans un salon obscur où tout, piano, fauteuils et pendule, était recouvert de housses. Il semblait qu’un invisible éteignoir pesât sur cette pièce. Je m’assis sur un canapé qui, sous sa housse blanche, se boursouflait de petits paquets de camphre ou de naphtaline. J’étais le seul objet qui ne fût pas recouvert d’un dessus protecteur. Il me semblait que je profanais ce mystère, et qu’arrivant, moi, intrus, au milieu de ces choses endormies, il n’y avait aucune raison pour que je ne m’endormisse point à mon tour. Je me sentais m’identifier peu à peu à ce mobilier engourdi et ce fut une surprise et un sursaut quand la porte craqua et que la lumière envahit à nouveau ce séjour du sommeil.
--Oh! vous êtes dans une complète obscurité, monsieur! Je ne comprends pas Emérancie de vous laisser ainsi là-dedans. Pourquoi n’a-t-elle pas ouvert les fenêtres?
Et Mᵐᵉ Chéron, sans aucun respect pour le sommeil des fauteuils, bousculant les meubles qui lui barraient le chemin, alla jusqu’à la fenêtre. D’un geste vigoureux, elle triompha de la mauvaise volonté geignante de la fenêtre et releva jusqu’au ciel les persiennes rétives et qui grinçaient. Puis elle se retourna. Je me trouvai en présence d’une femme blonde, plutôt petite et mince, avec de beaux yeux gris et doux et des dents éclatantes. Elle s’assit en face de moi, le visage empreint d’une gravité qui lui seyait d’autant plus qu’on sentait bien qu’elle ne lui était pas habituelle.
--Croyez-vous, me dit-elle, quelle chose épouvantable!... Je ne sais plus que penser... Qu’est-il arrivé, au juste?
Je lui racontai ma visite à Toul et comment j’avais appris ce qu’elle savait maintenant par la lecture des journaux. Elle me dit avec beaucoup d’expansion toute sa peine et tout l’énervement que lui causait l’attitude de sa famille, depuis longtemps défavorable à Larcier et qui, avec un air apitoyé, triomphait de ce malheur. Elle avait donc autour d’elle la même hostilité hypocrite que celle que j’avais laissée au quartier, et ce fut pour nous deux un grand soulagement de nous retrouver l’un et l’autre et de communier dans notre amitié pour le pauvre Larcier.
Nous avions eu la même idée: on était bien forcé de s’incliner devant le faisceau de preuves qu’avait réunies la justice, mais il nous était impossible de croire que Larcier fût un criminel.
Elle n’avait pas comme moi imaginé l’hypothèse d’un accident, et ses impressions avaient été plus confuses. Aussi fut-elle très soulagée quand je lui parlai de ma supposition. Elle aussi désirait revoir Larcier, lui parler, entendre de lui le récit de ce qui s’était passé. Ce qui nous effrayait un peu, c’est qu’il ne nous eût pas écrit; mais, après tout, s’il voulait se soustraire aux recherches de la justice, il était un peu dangereux de nous donner de ses nouvelles. Je dis à Mᵐᵉ Chéron que j’allais me mettre à la recherche de mon camarade, et que j’avais obtenu une permission pour cela.
Elle me remercia avec effusion; elle allait passer au milieu de sa famille des journées intolérables... Elle m’envia d’avoir trouvé cette occupation, et du mouvement que je me donnerais. Elle aurait bien voulu pouvoir se joindre à moi, mais comment?
--Ne pourrions-nous pas, lui dis-je, imaginer un voyage quelconque chez une de vos amies, et vous viendriez me rejoindre, pour nous mettre tous deux en campagne?
Elle réfléchit quelques instants et hocha légèrement la tête... Ce n’était guère possible... Elle avait bien une amie qui habitait Lille et chez qui elle aurait pu aller soi-disant pendant quelques jours... Je la pressai de mettre cette idée à exécution. Si son amie lui était dévouée, elle pouvait lui exposer tout ce qui en était. Cette amie se chargerait volontiers d’envoyer à la famille toutes les lettres qu’elle lui ferait parvenir à Lille, et pendant ce temps, nous irions tous les deux poursuivre notre enquête, chercher à la trace l’ami qui s’était enfui.
J’avais vu tout de suite que Mᵐᵉ Chéron était une personne un peu timide et très docile.
Elle subissait l’influence de sa famille, mais si une influence plus proche se trouvait agir sur elle, sa docilité la faisait instantanément changer de maître. Moi qui ne suis pas très énergique pour moi-même, je la sollicitai énergiquement de parler à sa famille. Elle voulait n’en dire quelques mots que le soir; mais le temps pressait. Je l’obligeai à monter tout de suite chez elle et à dire pourquoi j’étais venu. On n’avait pas besoin de savoir que j’étais l’ami de Larcier. Je connaissais simplement Mᵐᵉ Tubaud, de Lille, qui m’avait chargé de venir l’inviter tout de suite et la prier de se rendre sans retard dans le Nord.
Mᵐᵉ Tubaud semblait dire qu’il y aurait un mariage en train pour Mᵐᵉ Chéron et un monsieur à qui elle voulait la présenter sans retard. Nous savions que cet argument agirait sur la famille qui était assez désireuse de la voir se marier, d’autant plus que le bruit qui pouvait se faire autour des fiançailles probables entre le malheureux Larcier et Mᵐᵉ Chéron s’éteindrait de lui-même dès qu’on la verrait accepter d’autres projets.
--Ne pensez-vous pas, dit-elle, que vous feriez bien de déjeuner avec nous?
Mais c’était une idée imprudente! On m’interrogerait sur les Tubaud... Je risquerais de dire des bêtises... Il valait mieux que je reprisse tout de suite le train pour la prochaine station. Mᵐᵉ Chéron prendrait elle-même le train de trois heures et je la retrouverais sur la route.
V