Part 6
Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline Nozales, dont M. de Balme se faisait obstinément le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été charmant de s’en aller avec elle seule, à travers la voluptueuse Venise, de l’emmener dans l’ombre d’une gondole où nul regard autre que le sien ne pourrait voir, sur le visage mobile, les jeux divins de la lumière et de la pensée. Avec quelle amusante vivacité dans l’impression elle découvrait l’antique Venise, neuve pour elle! Il semblait que jamais elle ne dût se lasser de contempler les ruelles pittoresques dont un rai de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par l’arche d’un pont qui se reflétait dans le glauque cristal de l’eau où les gondoles creusaient un sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant les églises de marbre, hérissées de statues, qu’elle apercevait au passage; s’extasiait à la vue des vieilles demeures gothiques, byzantines, des palais de la Renaissance, où la pierre découpée et fleuronnée avait des tons fauves, roussie par la brûlure des soleils ardents.
Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de lumière dans le décor superbe des Procuraties; ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient sous la clarté de feu tombée du ciel de midi, et le palais des Doges, devant lequel se dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de la Fortune et le Lion symbolique, dominant l’étendue radieuse de la lagune.
D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait l’ensemble célèbre. Gérard rencontra son regard, où flottait un éblouissement, et il dit, en souriant:
--Venise vous plaît? n’est-il pas vrai? madame.
Elle eut un rire heureux:
--Je crois bien que je l’adore!
--Moi aussi... Alors, puisque nous sommes deux de ses fervents, il faudra me permettre de vous y montrer des coins et recoins incomparables que les profanes ignorent...
Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline prit une expression qui, tout à coup, fit disparaître en elle la petite fille rieuse.
--Volontiers... Je suis très curieuse... Vous me montrerez tout ce qui peut m’intéresser.
--C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille la bonne promesse...
Il ne devina pas qu’en cette minute elle commençait avec lui un jeu qui la tentait.
Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite:
--Décidément, il est bien... Je ne m’étais pas trompée...
Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les savantes explications de M. de Balme,--dont elle n’entendait pas un mot,--elle pensait, devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience de Gérard:
--Ah! Ah!... il paraît que nous lui plaisons, à ce beau monsieur... Et bien, soit, je vais m’amuser à le rendre amoureux... Ce sera le complément de mon voyage!
Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à gagner une partie de tennis.
Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant des fleurs. Gérard prévint M. de Balme qui allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille.
--Voulez-vous, madame, me faire l’honneur d’accepter les premières fleurs que vous porterez à Venise?
Elle remarqua qu’il avait choisi les roses s’harmonisant avec le ton de sa blouse, et elle l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la dentelle de sa cravate, près du cou.
M. de Balme semblait moins souriant, et il dit, le ton un peu bref:
--Est-ce que nous n’entrons pas à Saint-Marc?
--Oui, père... Nous vous suivons... Oh! les d’Entraigues!... Quelle bonne chance!
C’étaient, justement, les amis dont Anne avait parlé à Jacqueline, un couple jeune, sans enfants, qui voyageait volontiers en tous pays et avait des relations de haute volée dans toute l’Europe.
Jacqueline avait souvent rencontré Mme d’Entraigues chez Anne de Croissy. Gérard était un camarade de Philippe d’Entraigues. Alors, ce fut un échange d’exclamations joyeuses, de phrases entrecoupées; puis des projets d’excursion subitement esquissés, après la correcte présentation des hommes qui accompagnaient les d’Entraigues,--relations cosmopolites retrouvées à Venise, deux Américains et un Russe. Tous bavardaient comme dans un salon, indifférents aux regards des touristes, des flâneurs vénitiens qui prenaient des sorbets aux tables du café Florian.
--Nous dînons ce soir au Lido! dit Mme d’Entraigues... Venez-y aussi, Anne... Ce sera charmant!
Elle demandait cela avec une vivacité aimable. Elle était très gaie, fort intelligente, point jolie, d’un chic raffiné.
La partie s’organisa sans peine. Jacqueline en laissa le soin à Mme de Croissy, tout affairée à distribuer du grain aux pigeons qui voletaient sur la place lumineuse, et, familièrement, venaient rôder près des promeneurs. Les hommes faisaient cercle autour d’elle, tout de suite attirés par sa grâce capiteuse. Rieuse, rose sous le chapeau fleuri, elle avait repris son air de petite fille qui s’amuse et contemplait, en même temps que les pigeons, les Vénitiennes qui passaient abritant, sous l’éventail, leur tête nue, la jupe traînante, le châle attaché aux épaules, les cheveux tordus bas sur la nuque.
Mais Mme de Croissy prit congé de ses amis, devinant l’impatience de son père, qui considérait, d’un œil avide, les mosaïques étincelantes de Saint-Marc.
Entre ses dents, le vieillard murmura:
--Ah! enfin!... enfin!...
Puis, plus haut, il appela, redevenu souriant:
--Madame Nozales!... permettez-moi de continuer à vous servir de cicerone.
Jacqueline n’en avait pas la moindre envie. Mais elle ne pouvait, sans impolitesse, se dérober. Avec une mine intéressée, Gérard près d’elle, Anne, l’heureuse Anne regardant à sa fantaisie, elle eut l’air de contempler les détails que M. de Balme lui indiquait copieusement sur la façade, avec une ferveur d’archéologue et d’artiste. En son for intérieur, elle envoyait au diable cet adorateur trop jaloux de sa présence, et se maudissait d’avoir eu la coquetterie de prétendre charmer un vieux monsieur dont elle se souciait comme du dernier bouton de son gant...
Heureusement pour elle, Anne entrait dans la basilique. Preste, elle se glissa à sa suite... Et si légère qu’elle fût, alors une admiration la fit tressaillir devant la magnificence de la vieille cathédrale, où la pénombre se colorait d’un mystérieux reflet de pourpre et d’or, étoilée par les cierges dont la flamme luisait autour des tabernacles.
--Oh! Anne, c’est très beau! murmura-t-elle à Mme de Croissy.
D’un doigt machinal, elle esquissa un signe de croix. Ses yeux enveloppaient, en une vision confuse et éblouie, les hautes figures hiératiques découpées sur la mosaïque d’or, les chapelles somptueusement décorées, les colonnes de marbre veiné, surchargées de figures, et les dalles dont le dessin s’écrasait sous le flot incessant des touristes qui circulaient, le guide en main, ou bien assis devant quelque œuvre d’art, l’étudiaient en une contemplation recueillie. Cette église-là ressemblait à un musée. Bien peu y venaient pour prier. Seules, quelques femmes du peuple étaient agenouillées devant les autels privilégiés où un prêtre disait une messe que de rares fidèles suivaient.
Comme si Mme de Croissy eût été dominée par un impérieux besoin de solitude, elle avait quitté Jacqueline et les deux hommes, et, lentement, suivant un songe intérieur, elle avançait dans la basilique. Mais le son d’une clochette, qui annonçait l’élévation de l’hostie, l’arrêta devant une chapelle. Correctement, elle inclina la tête; ses lèvres n’articulèrent pas un mot de prière. Aux jours du passé, où l’épreuve s’était abattue sur elle, mère, femme, elle avait prié, supplié, avec une ardeur fervente et désespérée. Et nul secours n’était venu écarter d’elle le malheur. Elle avait perdu et son enfant et son mari. Alors, dans la tempête de douleur qui l’écrasait, sa foi religieuse avait sombré. Le ciel lui semblait désormais aussi vide que sa propre vie. Mais si elle se trompait, s’il existait une divinité mystérieuse qui jetait les pauvres êtres dans l’immense solitude du monde pour les y broyer dans la souffrance et rester sourde à leurs cris; si une telle divinité existait, elle ne voulait plus rien lui demander, farouchement convaincue de l’inanité des supplications... Et c’était un abîme de désespérance que l’âme de cette jeune femme qui, dédaigneuse de se plaindre, savait, sans se trahir, vivre son existence de mondaine.
Encore une fois, la clochette tinta. Les têtes se relevèrent. Anne de Croissy eut un regard d’envie vers ces bienheureuses qui avaient un refuge pour toutes leurs détresses et se confiaient paisibles à un Père céleste qui prenait soin d’elles. Oh! la douceur de cette illusion!... Au fond du regard de la jeune femme passa cette expression de tragique désolation qui, si souvent, y errait, quand elle était seule avec elle-même. Puis, elle reprit sa lente promenade. Elle avait l’air d’une touriste curieuse que les hommes remarquaient parce qu’elle était très jolie, et les femmes parce que sa robe l’habillait à merveille. Nul n’aurait pu soupçonner, voyant le calme de ses traits, la minute d’angoisse qu’elle venait de vivre.
D’un coup d’œil, elle chercha Jacqueline, et un sourire effleura sa bouche, car elle apercevait la jeune femme sous la seule escorte de Gérard.
Il lui avait murmuré:
--Voulez-vous me permettre de vous montrer...
Elle n’avait pas même écouté ce qu’il souhaitait lui faire voir... Une lueur de malice dans les prunelles, constatant que M. de Balme était absorbé dans l’étude d’une Vierge byzantine, elle avait suivi Gérard, avec une allégresse de gamine qui s’échappe...
VII
Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent, à six heures, pour dîner au Lido, où les gondoles les avaient amenés, les femmes en robes du soir, tout comme s’il se fût agi d’une partie à Armenonville, leurs élégances parisiennes, inattendues dans le défilé des touristes et des promeneurs vénitiens que la belle soirée printanière amenait au Lido.
Pourtant, du large, une brise un peu forte soufflait. Jacqueline frileuse serra contre elle sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il paraissait blanc.
Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres verdissants, encore poudrés de fleurs, le décor banal des restaurants et des hôtels qui se pressaient fraternellement, envahis par une foule quelconque. Et ses lèvres se retroussaient avec une inconsciente moue de dédain que Gérard remarqua, amusé.
--Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du Lido? madame, interrogea-t-il en souriant. Sans souci des regards sévères de M. de Balme et des intentions évidentes des autres hommes de leur groupe, il se faisait le cavalier de Mme Nozales.
--Mais je ne suis pas enthousiasmée du tout... Je me crois à Billancourt ou au Point du Jour... C’est plutôt laid ici... Et vulgaire!
Il se mit à rire franchement du ton désappointé dont elle avait parlé.
--Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses, madame, ni ces allées trop neuves, ni ces piteuses plantations... et venez voir la mer... Elle est là, toute proche... Vous la sentez, n’est-ce pas?... Et vous l’entendez...
Sans plus s’occuper des autres qui attendaient poliment la fin du conciliabule entre M. de Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui seul, lui faisait traverser la terrasse, hérissée de petites tables, qui gardait l’entrée de la plage.
Ils descendirent l’escalier... Et, devant eux, alors, sous le ciel du crépuscule, apparut enfin l’horizon d’une pleine mer houleuse et frémissante, qui roulait vers le sable de longues et sinueuses vagues d’un bleu sombre, poudrées d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se dressait sur la mouvante solitude. Nul autre bruit que celui du flot heurtant nonchalamment la plage et les voix de quelques garçonnets, bruns comme de petits bronzes, qui jouaient pieds nus sur le sol humide, silhouettes fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon désert.
Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait l’air vif.
--Ah! oui, c’est mieux ici! marmotta-t-elle, insouciante du vent qui soulevait des cheveux légers autour de ses tempes.
Elle pensait que ce serait un joli début pour un flirt, cette flânerie solitaire sur une plage qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant, avec un beau garçon très chic, tout occupé d’elle.
Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par ses amies, elle se mit à marcher, droit devant elle, sur le sable où errait un reflet pourpre, longeant le flot qui montait en ondulations molles, avec un chant berceur...
Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre, tant elle était certaine qu’il le ferait. Aussi elle ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle une voix dont les sonorités lui étaient déjà familières:
--Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi? madame.
Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua tranquillement:
--Je ne m’enfuis pas, je me promène... Je contemple l’Adriatique.
Elle avait dit cela avec une emphase drôle. Il se mit à rire.
--Et comme vous êtes infiniment bonne, vous m’autorisez bien à la contempler auprès de vous?...
--Mon Dieu, si cela vous est agréable, je vous y autorise pleinement... Mais j’ai peur d’être une compagne fort peu récréative... Je crois que je vais avoir la contemplation silencieuse...
--Veuillez être certaine, madame, que je respecterai votre... recueillement pour peu que vous le désiriez...
--Je ne le désire pas du tout! fit-elle avec un rire léger. Causons...
Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup d’œil en arrière, certaine maintenant de n’être pas rejointe. Presque lointaine, elle apercevait, un peu isolée, la silhouette haute et svelte d’Anne de Croissy qui semblait regarder l’ondoyant infini des eaux... Puis, devant la terrasse, le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues.
C’était parfait ainsi... Seulement, il faisait beaucoup de vent sur cette plage... Et, d’un geste vif, elle leva les bras pour fixer les petites mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le manteau, écarté une seconde, laissa voir le corps souple, autour duquel la brise enroulait le crêpe de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture, il y avait une grosse touffe de violettes et quelques-unes encore des roses que Gérard lui avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura, les lui montrant.
--Voyez, elles ne sont pas encore fanées et elles m’ont embaumée tout l’après-midi!
Elle détachait un pétale et le respirait ardemment, car elle adorait la senteur pénétrante des fleurs qui meurent; mais la brise, soudain, l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il parut un frêle papillon.
Tout en parlant, elle avait levé la tête vers Gérard qui la regardait... Il avait cette expression que, tant de fois, elle avait vue luire dans les yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très contente. Le jeu s’engageait bien; ce Gérard de Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que tant d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait vraiment devoir être un partenaire digne d’elle.
L’expression candide, elle interrogea, serrant autour d’elle les plis de son manteau:
--Peut-on demander pourquoi vous me regardez de cet air attentif?...
--Je pensais... Mais peut-être vais-je vous offenser...
--Pourquoi donc? Je ne suppose pas que vous ayez rien à me dire d’offensant.
--Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de vous croire infiniment bonne...
--Vraiment!... Et parce que?...
Elle avait encore une mine innocente de fillette qui s’amuse,--un peu moqueuse,--mais comme son regard était celui d’une femme!
--Parce que vous vous plaisez, je le devine, même j’en suis convaincu, pour être franc..., à prendre le cœur de ceux qui vous approchent, à cette seule fin de vous en faire des joujoux...
--Je suis un monstre, alors?
--Un monstre, parce que vous usez de la puissance de séduction qui vous a été donnée par la nature?... je ne peux vraiment dire par le ciel...
--J’en use... j’en use... Qu’en savez-vous? Depuis hier soir, seulement, vous me connaissez...
Elle le regardait entre les cils, rieuse, la bouche ironique et caressante.
Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même, il lui lança brusquement, avec une franchise hardie:
--C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous connaître... Et pourtant, je jurerais que vous êtes coquette... comme un démon!
--Non... tout simplement comme une femme!...
--Vous l’avouez?
--Mais oui... Pourquoi pas?... Je ne serais pas une vraie femme, si je n’étais pas coquette!
Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant bien son pouvoir dont elle jouissait passionnément. La mer, obscure maintenant, avait, à ses pieds, des frissons neigeux comme le soir, à Trouville, où Pierre Chartrans lui avait enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère. Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet homme qu’elle prétendait rendre amoureux d’elle... Et cela, sans le moindre scrupule, car elle le jugeait de taille à se défendre, et aussi à supporter sa défaite...
Serrée dans son collet de drap blanc que le vent moulait sur ses épaules, elle avait la silhouette d’une fine tanagra...
Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir la prendre.
--Pourquoi êtes-vous coquette? madame.
--Parce que cela m’amuse.
--Alors, naturellement, vous aimez qu’on vous fasse la cour?...
--J’adore cela! bien entendu.
Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non, car dans son badinage espiègle et provocant semblait vibrer quelque secrète promesse.
Et il songea encore, cinglé par une curiosité impatiente:
--Quelle femme est-elle?
Depuis le matin, il se l’était demandé bien des fois, car son souvenir était demeuré en lui comme ces parfums qui pénètrent subtilement.
Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait la ligne délicieuse de sa bouche, le velours sombre de ses yeux d’amoureuse... Et, d’une voix assourdie, il reprit:
--Alors, vous m’autorisez à vous faire la cour?
--Oh! certes, si cela vous tente... et si vous n’avez pas d’ambitions trop hautes... Vous voyez que je préviens mon monde de façon bien honnête!
Hardiment, il dit:
--Des ambitions, quel homme n’en a pas? En tous cas, moi j’en ai toujours auprès des femmes créées pour faire oublier toute sagesse...
Jacqueline eut un imperceptible tressaillement. Elle venait d’avoir l’impression qu’une volonté allait chercher à dominer la sienne, la sienne fuyante comme l’onde; et elle en éprouvait une sorte d’appréhension vague qui, d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle se reprit tout de suite; et, railleuse, elle riposta, ses dents menues luisant entre ses lèvres que l’embrun mouillait:
--Ayez toutes les ambitions qu’il vous plaira... Peu m’importe... je suis très mauvaise joueuse... Je ne paye pas... Vous êtes averti... Si vous êtes exigeant, mieux vaut que vous demeuriez sur vos terres!
--Je suis averti... Et pour être aussi sincère que vous, je vous préviens que, loin de demeurer dans mes terres, je prétends pénétrer sur les vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à vous conquérir!
--Soit, fit-elle avec un singulier sourire. Comme il vous plaira...
Une seconde, leurs regards se croisèrent: regard de l’homme qui veut, regard de la femme qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste insouciant, elle souleva un peu ses épaules.
Pourtant, en cette minute, le souvenir de Pierre Chartrans passait--lointain--en sa pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de chercher «à la conquérir», comme il disait?...
Il continuait:
--Et quand vous allez avoir retrouvé vos amis, vous ne m’enlèverez pas la permission donnée?... Promettez...
--Je promets... pour tout le temps où le jeu... vous entendez, _le jeu_, m’amusera.
Son sourire avait cette grâce impertinente qui en avait ensorcelé bien d’autres. Gérard fit un mouvement pour saisir ses deux mains et l’attirer...
Mais il s’arrêta court... La voix de Mme de Croissy, apportée par le vent, arrivait jusqu’à eux, appelant:
--Jacqueline!... Il est tard... Il faut retourner.
Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui s’éveille; tout au plaisir de son flirt, elle avait oublié qu’elle n’était pas seule au Lido avec Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le jeune homme avec une mine de confusion si drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi. Puis, philosophiquement, elle conclut:
--Je crois que je vais être grondée... Ce n’est pas poli du tout de planter là tout le monde pour faire un aparté. Mais tant pis!... A mon âge, je ne peux plus être traitée en bébé... Maintenant, je vais faire la femme correcte...
Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha rapidement de Mme de Croissy qui l’attendait, immobile, le visage pensif.
--Chère, nous voici! cria-t-elle, gaiement. Et, sans le moindre embarras, elle acheva, arrivée près de son amie:
--Vous trouvez aussi que c’est autrement mieux ici qu’à l’arrivée au Lido? n’est-ce pas, Any. M. de Brye et moi nous étions sous le charme...
Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche de Mme de Croissy. Mais elle ne releva pas l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer avec elle et Gérard, tout en se dirigeant vers l’escalier de la terrasse. Comme ils en approchaient tous trois, elle dit à son cousin, tout à coup:
--Gérard, vous seriez bien aimable de hâter un peu le pas pour annoncer que nous arrivons. Mon père va s’agiter si le dîner ne commence pas à l’heure dite.
Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent plus lentement, devenues silencieuses, chacune reprise par ses pensées.
--Jacqueline, est-ce que vous avez dit à Gérard que vous étiez fiancée?
L’accent de Mme de Croissy avait, dans le silence de la plage, une sorte de gravité.
Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta:
--Que je suis fiancée?
Puis elle eut un rire léger.
--Sûrement non, je ne le lui ai pas dit! Il me considérerait aussitôt comme une châsse et ne s’occuperait plus de moi.
--Ah!... Et vous désirez qu’il s’occupe de vous?
Drôlement, elle avoua sans façon.
--Oui, autant que possible... Vous savez bien que je suis une misérable coquette, et que cela m’amuse royalement de tourner les têtes masculines!... Et puis, votre beau cousin a un air si sûr de lui-même que ce serait un vrai régal de le rendre un brin amoureux pendant que nous sommes ensemble à Venise.
--Et s’il en souffre?
De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans la paix du soir.
--Il n’en souffrira pas... Soyez sans crainte! Quand nous ne nous verrons plus, il m’oubliera. Il est de force à résister à un caprice passager... A Vienne, il a dû en commettre et en voir bien d’autres! Il vous a la mine d’un homme faisant volontiers des victimes, auquel il serait excellent de se trouver, à son tour, sur le gril, par aventure...
Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier. Anne mit la main sur l’épaule de Jacqueline. Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans le large ciel où le vent entraînait quelques nuées errantes.
--Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que Pierre Chartrans apprécierait votre nouvel amusement?
La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules qui lui était familier:
--Bah! il n’en saura rien... Il est là-bas, occupé de ses Chinois... Il a autre chose en tête que mes distractions!... Mais, d’ailleurs, il n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement, que, même mariée, je me ferai faire la cour!...
--Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement?
--Puisqu’il saura que je suis son bien, et qu’avec les autres, ce n’est qu’un jeu...
--Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui aime et qui en a le spectacle.
Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée de son accent. Était-ce donc l’air de Venise qui la transformait et la faisait différente à ce point de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec quelque chose de triste, presque de douloureux dans le regard, désireuse de solitude.
Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne; et, comme elle s’était mise à monter l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit, sans un mot, oublieuse déjà de ses paroles, sans remords à l’égard de son fiancé dont le souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction de voir si bien s’engager la partie avec Gérard de Brye.