Part 5
Il lui semblait très amusant que le sage et correct M. de Balme se montrât si occupé d’elle, empressé tout comme un jeune homme. Et n’eût été qu’elle redoutait un peu Anne, elle eût trouvé piquant d’aviver son admiration au point de le réduire tout à fait à merci; car c’était, chez elle, besoin instinctif de conquérir tous les hommes qui l’approchaient, quel que fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour elle mis à part, elle trouvait plutôt dénué d’intérêt ce vieux gentilhomme cérémonieux en sa courtoisie, long en ses discours; et les considérations qu’il développait pour elle, en une langue choisie, résonnaient à son oreille à peu près de même manière que le roulement du train sur les rails. Elle les entendait vaguement, distraite par le spectacle pittoresque de la route, les yeux charmés par la chute des cascatelles au flanc de la montagne, par la course bondissante des ruisselets d’eau opaline sur les pierres noyées d’écume au fond des ravins; par la fragilité des chalets de bois, pareils à des jouets d’enfant, accrochés aux pentes gigantesques dont les sommets demeuraient ensevelis sous les neiges.
Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait être glacé. Mais, à leur pied, c’était déjà le printemps. Dans le creux des vallées, il y avait une éclosion de tendre verdure, de fleurs hâtives qui s’épanouissaient avec un charme fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, ce fut vraiment la splendeur fraîche du renouveau, les grappes de glycine ruisselant des terrasses, les panaches d’or des mimosas, l’apparition des premières roses, la floraison superbe des camélias. L’air était tiède, odorant d’une vague senteur qui émanait de la terre réchauffée, de la jeune verdure, des corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que pailletait le soleil.
--Voici Lugano! s’exclama Jacqueline. Oh! quel adorable pays!
--Oui... oui... Un vrai nid d’amoureux..., fit M. de Balme de sa manière paisible et douce.
Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline qui, par la fenêtre ouverte, regardait vers le beau lac que la lumière irisait.
Avec une moue rieuse, elle riposta:
--Il ne faut pas parler d’amoureux à celles qui n’en ont point; c’est cruel!...
--Comment qui n’en ont pas? releva, un peu bas, Mme de Croissy qui avait entendu. Eh bien, et le pauvre Pierre?
--Oh! il est si loin!
--C’est vrai, bien loin, murmura Mme de Croissy avec un étrange sourire que Jacqueline ne remarqua pas.
A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la réflexion de son amie, distraite par l’évidente attention qu’elle attirait chez deux voyageurs masculins qui venaient de monter dans le wagon.
Mais, tout de même, les paroles de Mme de Croissy avaient, pour un instant, ravivé dans sa pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après le dîner, dans la gare de Milan, avant de reprendre le train pour Venise, elle griffonna à Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à la seule idée de son étonnement quand il recevrait d’elle un mot venu d’Italie. Elle revint toute rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe courte de voyage et son canotier aux grandes ailes, que Anne qui, debout sur le quai, la regardait approcher, jeta à son père:
--Regardez cette fillette... Est-elle contente de voyager!
--Plus que contente, ravie! enthousiasmée!... et bien reconnaissante que vous ayez eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, effleurant d’un rapide baiser le visage de son amie.
--Ah! Line! que vous êtes restée enfant, fit Anne de cet accent d’ironie mélancolique qui lui était familier.
M. de Balme murmura doucement:
--Tant mieux!... tant mieux!... La jeunesse, c’est la lumière incomparable où se réchauffent les vieux!
Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout à fait séduit; et il le laissait voir avec une candeur naïve, se dépensant pour elle en attentions délicates et incessantes dont elle était fort satisfaite. Toutes les formes de son culte lui étaient agréables.
Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant les dernières heures du voyage, aussi dispose, semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda, sommeilla, lut un peu, arrangea ses cheveux; et elle veloutait son visage d’un soupçon de poudre, quand une exclamation d’Anne la fit brusquement fermer la minuscule boîte d’or et se dresser, curieuse:
--Ah! nous arrivons... Voici la lagune!...
Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur argentée du clair de lune, l’eau sombre luisait, nappe mouvante et glauque, marbrée violemment d’ombres et de clartés. Et le train semblait fuir sur un immense miroir, s’en aller vers quelque ville de rêve dont les feux flambaient à l’horizon, comme les illuminations d’un soir de fête.
Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus dans le couloir pour mieux jouir du spectacle de l’arrivée, Jacqueline une des premières. Mais elle fut soudain arrachée à sa contemplation, en entendant Mme de Croissy s’écrier près d’elle, d’un ton de surprise intense:
--Oh! par exemple, vous ici?... Mais depuis quand êtes-vous dans notre train?
Jacqueline, intriguée, tourna la tête.
Mme de Croissy tendait la main à un beau grand garçon d’allure aristocratique qui portait une barbe blonde un peu longue, dont le visage avait une expression tout ensemble caressante, hardie et impérieuse.
M. de Balme, à son tour, s’exclamait:
--Comment, de Brye, c’est vous?
L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu de la rencontre.
--C’est moi-même; mais je ne m’attendais pas à vous trouver en route. Anne, vous voyagez avec votre père?
--Avec mon père et mon amie, à laquelle il faut que je vous présente, dit-elle, cherchant des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau l’air tout occupée par la contemplation de la fantastique lagune.
--Jacqueline, mon cousin--un peu à la mode de Bretagne,--le comte Gérard de Brye, en rupture d’ambassade... Car, enfin, vous devriez être à Vienne... Gérard?
--Nullement, ma belle cousine. J’ai un congé de trois mois, et j’en profite pour pérégriner un peu en Italie, avant de regagner Paris.
En un salut profond, il s’était incliné devant Jacqueline, se demandant à qui il était présenté!... Une jeune fille? une femme?... A coup sûr, à une bien jolie créature, modelée dans l’argile humaine pour le plaisir des yeux. Gérard de Brye était un connaisseur en grâce féminine.
--Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.
Une femme mariée!... Tant pis!... Mais où donc était le mari?... Et comment la laissait-il ainsi se promener, sans lui, en Italie?... Peut-être, après tout, était-elle libre de toute attache... Veuve? ou divorcée?
Ces idées flottèrent confusément en son esprit. Il ne s’y arrêta pas, certain d’apprendre bientôt si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en puissance maritale. En somme, l’important était qu’elle fût vraiment aussi séduisante que le laissait espérer la première impression, si leur commun séjour à Venise devait les réunir souvent.
Tout en causant, de façon très correcte, avec Mme de Croissy et avec son père, il suivait des yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait dans le couloir du wagon «pour ne rien perdre, disait-elle, de la féerique entrée à Venise».
Elle avait l’air fort indifférente à sa présence et ne se mêlait pas à la conversation. Mais quand elle se rapprochait, il sentait sa présence à l’indéfinissable parfum, violent et doux, dont semblaient imprégnés aussi bien ses cheveux que sa peau fraîche, que le sombre costume de voyage qui la moulait étroitement. Comme elle ne tournait pas la tête vers lui, il n’apercevait guère que la ligne délicate d’un profil très jeune. Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, sous les arabesques du voile brodé, de larges prunelles veloutées, dont le regard était chaud comme une caresse d’amour.
Avec une vivacité de gamine, elle lança joyeusement:
--Cette fois, nous arrivons pour de vrai!
Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le filet, son sac de voyage.
Tout de suite, Gérard intervint:
--Voulez-vous me permettre, madame, de vous aider?
Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie aucune, consciente d’être dans son rôle et lui dans le sien...
--_Venezia!... Venezia!..._ criait un employé sur le quai.
Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, les porteurs se précipitèrent, se disputant les bagages des voyageurs que déversaient en foule les wagons.
Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à descendre. Puis, suivi de M. de Balme, il les fit habilement louvoyer à travers le flot qui descendait vers la sortie.
Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse du Grand Canal, dont les palais se dressaient en silhouettes majestueuses, leurs assises ensevelies sous le flot miroitant où errait le reflet du disque de lune, large et brillant, qui se découpait dans la coupole du ciel constellé.
Devant les marches de la gare, descendant sous l’eau, les gondoles pressées se heurtaient, longues, effilées, la plupart découvertes, car la nuit était tiède.
Jacqueline, immobile, regardait, prise tout entière par la jouissance des yeux, autant que par le charme de la belle nuit italienne, ayant un peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller tout à coup à Paris, sous les courtines de son lit Louis XVI.
--Vous n’étiez jamais venue à Venise? madame.
C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, debout à ses côtés. Elle fut satisfaite que ce garçon très chic s’occupât d’elle avec un empressement qu’elle discernait fort bien.
--Non, c’est la première fois que je vois Venise. Cette arrivée est délicieuse. Ne trouvez-vous pas?
--Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante que celle-ci...
Lui offrait-il un discret hommage?... Ou bien faisait-il allusion à la splendeur de ce ciel de velours, à l’incomparable décor des vieilles demeures princières, baignées par la nuit claire et par l’eau de cristal noir qui frémissait sous l’arche des ponts?
Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, car Anne se rapprochait, pendant que les _facchini_ chargeaient les bagages sur la gondole; et Gérard, alors, demanda à la jeune femme:
--Vous descendez à l’hôtel Danieli?
--Non... Mon père a de vieilles affections à Venise, et, fidèle à ses souvenirs, il nous emmène sur le Grand Canal, en face de Santa Maria della Salute, hôtel de Florence.
--Voulez-vous me permettre de venir vous y présenter mes hommages, demain?
--Oui... Si vous passez vers les onze heures, nous pourrons aller faire un tour jusqu’à Saint-Marc... Cela vous convient-il, Jacqueline? Onze heures, ce n’est pas trop tôt?...
--Pas du tout!... Chérie, vous allez me faire passer, aux yeux de M. de Brye, pour une franche paresseuse... Et vous savez bien que je suis toujours prête à l’heure qu’on veut.
Les malles étaient placées et le portier de l’hôtel attendait que les voyageuses voulussent bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui avait surveillé l’embarquement des bagages, se rapprocha. Son humeur souriante semblait tout à coup évanouie. Il paraissait impatient d’emmener les jeunes femmes, et sa voix en trahissait quelque chose quand il appela sa fille:
--Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons pas?... Il est pourtant l’heure, grandement, de gagner l’hôtel...
--Nous voici, père. Vous venez? Linette.
--Mais oui, chère, je vous attends.
Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la gondole. Elle se sentait une âme joyeuse et un peu folle, avide souverainement de plaisir, comme si la subtile volupté que semblait distiller l’air odorant se fût déjà insinuée en elle.
Elle répondit par un léger signe de tête au salut de Gérard; et, sans plus s’occuper de lui, elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole que lui offrait M. de Balme.
Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, lente et profonde, du gondolier, soulevant des remous moirés de lumière, dans les eaux obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis rythmait la marche de l’embarcation. Avec l’éloignement de la gare, un silence étrange se faisait... Silence des palais endormis... Silence des canaux plus étroits où la gondole passait comme une barque de songe, éclairée parfois, une seconde, par la lueur de quelque fanal...
Et des jardins invisibles s’épandaient les senteurs printanières.
VI
Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline dormit paisible, sans rêve, d’un vrai sommeil d’enfant.
Quand elle ouvrit les yeux, brusquement, parce qu’un rayon de soleil venait brûler ses paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré sur cette chambre inconnue, ne comprenant pas où elle se trouvait. Mais la pièce était riante; une admirable lumière y filtrait à travers le tulle des rideaux; et les menus bibelots qu’elle avait, la veille au soir, tirés de son sac, lui donnèrent, tout à coup, l’impression d’être chez elle, dans un _home_ nouveau où il allait être agréable de vivre...
Elle murmura, contente:
--Ah! oui, c’est vrai... Je suis à Venise...
Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle rejeta en arrière le flot sombre de ses cheveux ébouriffés par le sommeil; et, les mains jointes sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les membres reposés, jouissant de se sentir jeune, de se savoir jolie, d’avoir devant elle un avenir dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation charmante.
Dans sa pensée, flottaient confusément les images de la veille, les souvenirs du long voyage, des attentions de son vieil admirateur, M. de Balme... Et aussi, il lui revenait en mémoire cette rencontre imprévue avec le cousin d’Anne de Croissy...
Sous la lumière vacillante du wagon, puis dans la clarté du clair de lune, il lui avait paru bien, ce Gérard de Brye... Un homme de race, vraiment... Dans les yeux, une expression d’impérieuse douceur qui lui allait très bien... Et puis, des dents superbes... Elle en avait remarqué l’éclair sous le voile fauve de la barbe.
Elle se rappela que, dans la matinée, il allait venir la chercher ainsi qu’Anne, et elle en fut aise, car son intuition de femme l’avertissait qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression. Alors, elle songea, tordant d’un geste machinal une boucle de ses cheveux:
--Je vais voir comment il est en plein jour. S’il en vaut la peine, ce serait peut-être distrayant un léger flirt avec lui à Venise...
La perspective la tenta; et, très fort, elle désira que, pour ajouter au plaisir de son voyage, Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût de conquête.
Mais une brise chaude souleva les rideaux; et, par delà les lauriers-roses du jardin, elle eut soudain l’éblouissante vision du Grand Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant Santa Maria della Salute qui épanouissait, au soleil matinal, la floraison de ses marbres.
D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire et bondit hors du lit, avide de mieux voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les pieds nus dans ses mules, elle courut à la fenêtre et regarda...
A perte de vue, arrondi en une courbe molle, bordé de palais aux façades colorées, sculptées, incrustées de porphyre et de serpentine, le Grand Canal s’allongeait, non plus mystérieux comme la nuit précédente, mais irisé par une prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se confondaient, comme en la palette des maîtres coloristes, les verts sombres et les bleus de lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets chauds de l’ocre et du vermillon. Les gondoles fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve de lumière. Des grappes de fleurs illuminaient les balcons des vieilles demeures que semblait rajeunir la tendre verdure nouvelle; et il n’y avait pas une ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil.
Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres de Jacqueline:
--Ah! la belle Venise! Quelle joie d’être ici!
Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie de se réveiller près de Pierre Chartrans, devant quelque paysage de Chine; car toute nouveauté la charmait.
Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y apportait un souci coquet. Elle avait vite constaté que l’harmonieuse lumière de Venise lui était seyante à souhait; et cela l’enchantait, sachant bien qu’elle allait être fort regardée par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa toilette. Fourrageant dans sa malle, elle en sortit ses innombrables blouses, afin de voir, parmi ses richesses, celle qui l’habillerait le mieux ce matin-là. Elle essaya, compara, hésita; et, finalement, revêtit un souple corsage d’un rose safrané, qu’un col de vieille guipure fermait autour du cou. Puis, coiffée d’une capeline fleurie, impeccablement chaussée, juponnée de soie sous le drap sombre de sa robe, elle eut un coup d’œil satisfait vers l’image que lui renvoyait la glace.
--Allons, c’est bien, c’est bien!... murmura-t-elle, s’adressant un sourire d’approbation.
Sa montre marquait onze heures. Il était grand temps de faire son entrée. Déjà, la femme de chambre de Mme de Croissy était venue demander si elle était prête.
Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait un petit chef-d’œuvre de grâce et d’élégance féminines, elle descendit l’escalier et apparut sur la terrasse enguirlandée de glycines, dont les marches trempaient dans l’eau étincelante.
Au bruissement soyeux qui accompagnait son pas, des Anglaises, penchées sur leur Bædeker, relevèrent la tête et regardèrent, comme le faisaient aussi quelques hommes qui fumaient ou lisaient les journaux du matin, nonchalamment allongés dans leur _rocking-chair_.
Une exclamation où vibrait un très perceptible accent de plaisir salua son entrée.
--Ah! voici Mme Nozales.
Et Gérard de Brye s’inclina profondément, tandis que M. de Balme, qui étudiait le catalogue de l’Académie, repoussait le livre et se levait, en se découvrant.
Courtois comme au vieux temps, il se courba pour baiser la main dégantée qu’elle lui tendait, en mettant une grâce déférente dans l’aisance du geste.
Il la contemplait, un sourire de satisfaction dans les yeux autant que sur les lèvres.
--Savez-vous, madame, que je me trouve un vieux fou d’aller chercher la Beauté à l’Académie, alors que la Fortune la place tout près de moi?...
--C’est vrai, cette petite est fraîche comme une aurore! dit affectueusement Anne de Croissy qui apparaissait toute prête aussi pour la promenade, très élégante dans la correction sobre de son costume. On ne dirait jamais qu’elle vient de supporter deux jours de voyage!
--Chérie, j’ai si bien dormi depuis... Vous, pas?...
--Non, pas très bien... J’ai fait de mauvais rêves...
Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre accent, ironique et presque douloureux. Mais, tout de suite, elle continua, changeant de ton:
--Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons flâner. Gérard, vous nous accompagnez, n’est-ce pas?... Père, vous allez à l’Académie?... Partez-vous en même temps que nous?
--Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie... mais il est bien tard... J’ai bonne envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs à saint Marc.
Une lueur d’amusement passa dans les prunelles de Gérard. Voyant avec quelle complaisance le vieillard considérait Mme Nozales, il devinait fort bien que c’était pour le plaisir de l’avoir près de lui qu’il retardait sa première visite aux maîtres.
Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait à merveille depuis qu’il venait de voir entrer la jeune femme. La veille, sous son voile, elle lui avait paru déjà fort jolie; mais il avait surtout remarqué l’harmonie souple de la silhouette dessinée par la robe de voyage. Maintenant qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante lumière de la terrasse, il éprouvait une jouissance aiguë qu’elle fût à ce point charmante.
Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à s’en apercevoir; et, de grand cœur, si la chose avait été en son pouvoir, il eût lancé l’innocent M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole voguant vers l’Académie. Désir vain! Sans soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M. de Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa fille et de Jacqueline, dans l’étroite _calle_ où l’ombre se dorait sous le reflet de soleil qui brûlait le faîte élevé des maisons, aux façades toutes proches.
--Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole? demanda Jacqueline, se détournant avec une moue d’enfant déçue.
--Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt M. de Balme.
Mais elle sourit, reprenant un air sage:
--Ce sera pour tantôt... C’est que je suis volontiers paresseuse pour la marche... J’adore me faire promener... Et, depuis hier soir, la gondole me paraît l’idéal des moyens de locomotion...
--Eh bien, nous vous en ferons goûter autant qu’il vous plaira! N’est-ce pas? Anne.
La jeune femme cheminait en avant, la tête un peu penchée, comme si quelque souci pesait lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle se retourna une seconde. Il y avait une songerie triste dans la profondeur de ses prunelles. Pourtant, elle répondit gaiement; et la causerie devint générale, car la _calle_ aboutissait à une large voie, bordée de brillants magasins, qui permettait enfin à Gérard de marcher près de Mme Nozales.
Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle, une spontanéité de petite fille. Mais son regard, son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une femme, d’une femme qui sait sa puissance et en use hardiment. Quelle créature était-elle? Gérard se le demandait, envahi peu à peu par une curiosité contre laquelle il ne luttait pas. A coup sûr, amie de Mme de Croissy, elle appartenait au vrai monde. Mais elle donnait l’impression d’être de celles avec qui l’on peut oser beaucoup... Il savait maintenant qu’elle était veuve. De toute évidence, c’était une veuve bien consolée. Par la seule action--bienveillante--du temps?... ou parce que _le_ ou _les_ consolateurs étaient venus?... Séduisante comme elle l’était, la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle... Et se pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé... avec ce visage et ce corps d’amoureuse?...
Sceptique par expérience, Gérard en doutait.
Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux charmés par la grâce caressante de son allure, de ses moindres gestes, de sa jolie tête, coiffée de fleurs, de son regard velouté entre les cils, de ses lèvres qui éveillaient les pensées folles... Bien d’autres, avant lui, avaient certainement tressailli du même désir qu’elle jetait soudain en tout son être, pareil à une petite flamme capable de devenir incendie.
Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur que la foule de ses frères, les hommes, de ceux qu’intéresse souverainement l’éternel féminin. Il avait, à son actif, bon nombre d’aventures dites sentimentales, encore que le sentiment n’y eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en lui du conquérant, que toute belle proie attire, et il possédait la somme d’égoïsme masculin, la cruauté souriante et douce qui permettent à un homme de songer, avant tout, à sa personnelle jouissance. D’ailleurs, chevaleresque par nature, il s’attaquait à celles-là seules qu’il estimait capables de se défendre, et il conservait, singulièrement vif, le respect de la femme digne de ce respect, bien résolu à choisir telle la future comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa liberté.
Mais ce jour ne lui semblait nullement venu; et il jugeait pouvoir, sans scrupule, s’accorder encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa fantaisie, par les chemins de traverse... Chasseur presque toujours heureux... Il avait pour lui le nom et la fortune, d’abord; puis une parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle de ceux qui vivent dans un milieu social où se frôlent les «grands de la terre», les sommités littéraires et artistiques. Il n’avait point, en morale, de gênants préjugés et ne considérait point que, en matière d’amour surtout, des principes vertueux eussent à intervenir. Il savait être ensemble impérieux et tendre, capable de toutes les folies pour avoir une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non pour l’épouser; car il était ambitieux et bien résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour lui l’heure du mariage.