Part 16
Pour la seconde fois, l’aube se leva sur la cécité solitaire de Louve Grise. Comme elle avait soif, elle descendit jusqu’à l’eau et y but. Quoiqu’elle fût à jeun depuis deux jours, elle ne songeait point à manger.
Elle ne pouvait voir que le ciel était noir et que dans le chaos de ses nuages sommeillait un orage. Mais elle éprouvait la lourdeur de l’air, l’influence irritante de l’électricité, dont l’atmosphère était chargée, et qui s’y déchargeait en zigzags d’éclairs.
Puis l’épais drap mortuaire s’étendit, du sud et de l’ouest, jusqu’à l’extrême horizon, le tonnerre roula et la louve se tassa davantage contre son tronc d’arbre.
Plusieurs heures durant, l’orage se déchaîna au-dessus d’elle, dans le craquement de la foudre, et accompagné d’un déluge de pluie. Lorsqu’il se fut enfin apaisé, Louve Grise se secoua et, sa pensée toujours fixée vers Kazan qui était bien loin déjà à cette heure, elle recommença à flairer le sable. Mais l’orage avait tout lavé, le sang de Kazan et son odeur. Aucune trace, aucun souvenir ne restaient plus de lui.
L’épouvante de Louve Grise s’en accrut encore et, comble de misère, elle commença à sentir la faim qui lui tenaillait l’estomac. Elle se décida à s’écarter du fleuve et à battre le bois à nouveau.
A plusieurs reprises, elle flaira divers gibiers qui, chaque fois, lui échappèrent. Même un mulot dans son trou, qu’elle déterra des griffes, lui fila sous le museau.
De plus en plus affamée, elle songea au dernier repas qu’elle avait fait avec Kazan. Il avait été constitué par un gros lapin, dont elle se souvint qu’ils n’avaient mangé que la moitié. C’était à un ou deux milles.
Mais l’acuité de son flair et ce sens intérieur de l’orientation, si puissamment développé chez les bêtes sauvages, la ramenèrent à cette même place, à travers arbres, rochers et broussailles, aussi droit qu’un pigeon retourne à son colombier.
Un renard blanc l’avait précédée. A l’endroit où Kazan et elle avaient caché le lapin, elle ne retrouva que quelques bouts de peau et quelques poils. Ce que le renard avait laissé, les oiseaux-des-élans et les geais des buissons l’avaient à leur tour emporté. Le ventre vide, Louve Grise s’en revint vers le fleuve, comme vers un aimant dont elle ne pouvait se détacher.
La nuit suivante, elle dormit encore là où avait dormi Kazan et, par trois fois, elle l’appela sans obtenir de réponse. Une rosée épaisse tomba, qui aurait achevé d’effacer la dernière odeur du disparu, si l’orage en avait laissé quelques traces. Et pourtant, trois jours encore, Louve Grise s’obstina à demeurer à cette même place.
Le quatrième jour, sa faim était telle qu’elle dut, pour l’apaiser, grignoter l’écorce tendre des saules. Puis, comme elle était à boire dans le fleuve, elle toucha du nez, sur le sable de la berge, un de ces gros mollusques que l’on rencontre dans les fleuves du Northland et dont la coquille à la forme d’un peigne de femme; d’où leur nom.
Elle l’amena sur la rive avec ses pattes et, comme la coquille s’était refermée, elle l’écrasa entre ses dents. La chair qui s’y trouvait enclose était exquise et elle se mit en quête d’autres «peignes». Elle en trouva suffisamment pour rassasier sa faim. En sorte qu’elle demeura là durant trois autres jours.
Puis, une nuit, un appel soudain sonna dans l’air, qui l’agita d’une émotion étrange. Elle se leva et, en proie à un tremblement de tous ses membres, elle trottina de long en large sur le sable, tantôt faisant face au nord, et tantôt au sud, puis à l’est et à l’ouest. La tête rejetée en l’air, elle aspirait et écoutait, comme si elle cherchait à préciser de quel point de l’horizon arrivait l’appel mystérieux.
Cet appel venait de loin, de bien loin, par-dessus le Wilderness. Il venait du Sun Rock, où elle avait si longtemps gîté avec Kazan, du Sun Rock où elle avait perdu la vue et où les ténèbres qui l’enveloppaient maintenant avaient, pour la première fois, pesé sur ses paupières. C’est vers cet endroit lointain, où elle avait fini de voir la lumière et la vie, où le soleil avait cessé de lui apparaître dans le ciel bleu, et les étoiles et la lune dans la nuit pure, que, dans sa détresse et son désespoir, elle reportait tout à coup sa pensée. Là, sûrement, s’imaginait-elle, devait être Kazan. Alors, affrontant sa cécité et la faim, et tous les obstacles qui se dressaient devant elle, tous les dangers qui la menaçaient, elle partit, abandonnant le fleuve. A deux cents milles de distance était le Sun Rock, et ç’était vers lui qu’elle allait.
XXVIII
COMMENT SANDY MAC TRIGGER TROUVA LA FIN QU’IL MÉRITAIT
Kazan, durant ce temps, à soixante milles vers le nord, était couché au bout de sa chaîne d’acier et observait le professeur Paul Weyman, qui mélangeait dans un seau, à son intention, de la graisse et du son.
Le gros danois, à qui la moitié du repas était destinée, était couché pareillement, à quelques pieds de Kazan, et ses énormes mâchoires bavaient, dans l’attente du festin qui se préparait.
Le refus de ces deux superbes bêtes de s’entre-tuer pour le plaisir de trois cents brutes, assemblées tout exprès, réjouissait infiniment le digne professeur. Il avait dressé déjà le plan d’une communication sur cet incident.
Ce fut le danois que Paul Weyman commença par servir. Il lui apporta un litre environ de la succulente pâtée et, tandis que, remuant la queue, le chien la malaxait dans ses puissantes mâchoires, il lui donna sur le dos une chiquenaude amicale.
Son attitude fut toute différente quand il se dirigea vers Kazan. Très prudemment il s’avança, sans vouloir, cependant, paraître avoir peur.
Sandy, qu’il avait longuement interrogé, lui avait conté l’histoire de la capture de Kazan et la fuite de Louve Grise. Paul Weyman ne doutait pas que le hasard ne lui eût fait retrouver la même bête qu’il avait eue déjà en sa possession et à qui il avait rendu la liberté.
Tout en estimant que lui redonner cette liberté était devenu inutile, puisque sa compagne sauvage avait disparu, à tout jamais sans doute, le professeur s’efforçait, de tout son pouvoir, d’obtenir les bonnes grâces de Kazan.
Ces avances demeuraient sans succès. Elles n’amenaient dans les yeux du chien-loup aucune lueur de reconnaissance. Il ne grognait pas à l’adresse de Weyman et ne tentait pas de lui mordre les mains lorsqu’elles se trouvaient à sa portée. Mais il ne manifestait nul désir de devenir amis. Le danois gris, au contraire, s’était fait rapidement familier et confiant.
Parfois, sous un prétexte ou sous un autre, Mac Trigger venait rendre visite à la petite cabane de bûches, qu’en compagnie d’un domestique habitait Paul Weyman, au bord du Grand Lac de l’Esclave, à une heure environ de Red Gold City.
Alors Kazan entrait en fureur et tirait sur sa chaîne par bonds frénétiques, afin de se jeter sur son ancien maître. Ses crocs ne cessaient pas de luire et il ne se calmait qu’en se retrouvant seul avec le professeur.
Un jour, comme la même scène s’était renouvelée, Sandy Mac Trigger dit à Paul Weyman:
--C’est un stupide métier que d’essayer de s’en faire un camarade!
Puis il ajouta brusquement:
--Quand démarrez-vous d’ici?
--Dans une huitaine, répondit le professeur. Les premières gelées ne vont pas tarder. Je dois rejoindre le sergent Conroy et ses hommes au Fort du Fond-du-Lac, le 1er octobre.
--Comment effectuez-vous ce voyage?
--Une pirogue viendra me chercher avec mes bagages et, en remontant la Rivière de la Paix, m’emmènera d’ici au Lac Athabasca[39].
[39] Le Lac Athabasca, sur lequel se trouve le Fort du Fond-du-Lac, est situé, comme nous l’avons dit, au sud du Grand Lac de l’Esclave. La Rivière de la Paix relie les deux lacs. La distance est de 350 kilomètres.
--Et vous emporterez avec vous tout le bazar qu’il y a dans cette cabane? Je pense que vous emmenez aussi les chiens...
--Oui.
Sandy alluma sa pipe et, d’un air indifférent en apparence, quel que fût l’intérêt visible que ce dialogue faisait luire dans son regard:
--Ça doit coûter chaud, tous ces voyages, monsieur le professeur?
--Le dernier qui a précédé celui-ci m’est revenu à environ sept mille dollars. Celui-ci en coûtera dans les cinq mille. Mais j’ai diverses subventions.
--Bon Dieu de bon Dieu! soupira Sandy. Alors vous partez dans huit jours?
--A peu près.
Sandy Mac Trigger se retira, avec un mauvais sourire au coin de la lèvre.
Paul Weyman le regarda s’en aller.
--J’ai dans l’idée, dit-il à Kazan, que cet homme ne vaut pas cher. Peut-être n’as-tu pas tort de toujours vouloir lui sauter à la gorge. Il aurait apparemment désiré que je le prenne pour guide.
Il plongea ses mains dans ses poches et rentra dans a cabane.
Kazan, s’étant couché, laissa tomber sa tête entre ses pattes, les yeux grands ouverts. L’après-midi était déjà fort avancé. On était bientôt à la mi-septembre et chaque nuit apportait avec elle les souffles froids de l’automne.
Le chien-loup regarda les dernières lueurs du soleil s’éteindre dans le ciel du Sud. Puis les ténèbres s’étendirent rapidement. C’était l’heure où se réveillait son désir farouche de liberté. Nuit après nuit, il rongeait la chaîne d’acier. Nuit après nuit, il avait regardé la lune et les étoiles, et, tandis que le grand danois dormait allongé tout de son long, interrogé l’air pour y saisir l’appel de Louve Grise.
Le froid, cette nuit-là, était plus vif que de coutume, et la morsure aiguë et glacée du vent de l’est agitait Kazan étrangement. Il lui allumait dans le sang ce que les Indiens appellent la «frénésie du froid». Les nuits léthargiques de l’été s’en étaient allées et le temps se rapprochait des chasses enivrantes, interminables. Kazan rêvait de bondir en liberté, de courir jusqu’à épuisement, avec Louve Grise à son côté.
Il fut en proie, toute la nuit, à une agitation extraordinaire. Il se disait que Louve Grise l’attendait et il n’arrêtait pas de tirer sur sa chaîne, en poussant des gémissements plaintifs. Une fois, il entendit au loin un cri qu’il imagina être celui de sa compagne. Il y répondit si bruyamment que Paul Weyman en fut tiré de son profond sommeil.
Comme l’aube était proche, le professeur se vêtit et sortit de la cabane. Il remarqua aussitôt la froideur de l’air. Il mouilla ses doigts et les éleva au-dessus de sa tête. Par le côté des doigts qui s’était aussitôt séché, il constata que le vent était remonté au nord. Il se mit à rire sous cape et, allant vers Kazan:
--Ce froid, mon vieux! va détruire les dernières mouches. Dans quelques jours, nous serons partis. La pirogue qui nous emmènera doit être en route...
Au cours de la journée, Paul Weyman envoya son domestique à Red Gold City, pour quelques emplettes, et il l’autorisa à ne rentrer que le lendemain matin. Lui-même s’occupa à faire ses préparatifs de voyage, à emballer ses bagages et à classer ses notes.
La nuit qui suivit fut calme et claire. Tandis que Weyman dormait à l’intérieur de la cabane, dehors, le grand danois en faisait autant, au bout de sa chaîne. Seul, Kazan ne faisait que somnoler, son museau entre ses pattes, les paupières mi-closes.
Quoiqu’il fût moins agité que la nuit précédente, il redressait la tête, de temps à autre, en humant l’air.
Soudain, le craquement d’une brindille sur le sol le fit sursauter. Il ouvrit tout à fait les yeux et renifla. Un danger immédiat était dans l’air. Le gros danois continuait à dormir.
Quelques minutes après, une forme ombreuse apparut dans les sapins, derrière la cabane. Elle approchait prudemment, la tête baissée, les épaules ramassées. Pourtant, à la lueur des étoiles, Kazan ne tarda pas à reconnaître la face patibulaire de Sandy Mac Trigger. Il ne bougea pas, suivant l’usage du loup, et feignit de ne rien voir, de ne rien entendre.
Mac Trigger, cette fois, n’avait à la main ni fouet, ni gourdin. Mais il tenait un revolver, dont le canon poli scintillait imperceptiblement. Il fit le tour de la cabane, à pas silencieux, et arriva devant la porte, qu’il se préparait à enfoncer d’un bref et violent coup d’épaule.
Kazan épiait tous ses mouvements. Il rampait sur le soi, en oubliant sa chaîne. Chaque once de force de son corps puissant se rassemblait sur elle-même pour bondir.
Il bondit, et l’élan fut tel qu’un des anneaux d’acier, plus faible que les autres, céda, avec un bruit sec. Avant que Sandy Mac Trigger eût eu le temps de se retourner et de se mettre en garde, le chien-loup était à sa gorge.
Avec un cri d’épouvante, l’homme chavira et, tandis qu’il roulait sur le sol, la voix grave du gros danois qui tirait sur sa chaîne, gronda en un tonnerre d’alarme.
Paul Weyman, réveillé, s’habillait. Sur la terre sanglante, le bandit, atteint mortellement et la veine jugulaire tranchée, se tordait dans son agonie.
Kazan regarda les étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête, les noirs sapins qui l’entouraient. Il écouta le murmure du vent dans les ramures. Ici étaient les hommes. Là-bas, quelque part, était Louve Grise. Et il était libre.
Ses oreilles s’aplatirent et il fila dans les ténèbres.
XXIX
L’APPEL DU SUN ROCK
Les oreilles rabattues, la queue basse et pendante sur le sol, le train de derrière à demi écrasé, comme celui du loup qui se sauve craintif devant le péril, Kazan fuyait à toute vitesse, poursuivi par le râle de la voix humaine de Sandy Mac Trigger. Il ne s’arrêta pas avant d’avoir parcouru un bon mille.
Alors, pour la première fois depuis des semaines, il s’assit sur son train de derrière et poussa vers le ciel un vibrant et profond appel, que les échos répétèrent au loin.
Ce ne fut pas Louve Grise qui répondit, mais, la voix du gros danois. Paul Weyman, penché sur l’immobile cadavre de Sandy Mac Trigger, entendit le hurlement du chien-loup. Il prêta l’oreille, en écoutant si l’appel se renouvellerait. Mais Kazan était, déjà, rapidement reparti.
L’air vif et froid qui, par-dessus les immenses Barrens, lui arrivait de l’Arctique, les myriades d’étoiles qui luisaient au-dessus de sa tête dans le vaste ciel, le bonheur enfin de la liberté reconquise, lui avaient rendu toute son assurance et excitaient encore l’élasticité de sa course.
Il galopait droit devant lui, comme un chien qui suit, sans que rien ne l’en détourne, la piste de son maître.
Contournant Red Gold City et tournant le dos au Grand Lac de l’Esclave, il coupa court à travers bois et buissons, plaines, marécages et crêtes rocheuses, en se dirigeant vers le Fleuve Mac Farlane. Lorsqu’il l’eut atteint, il entreprit aussitôt d’en remonter le cours, quarante milles durant. Il ne doutait point que, de même que Louve Grise l’avait souvent attendu, elle ne l’attendît encore, à la même place, sur la berge où lui-même avait été capturé.
Au lever du jour, il était arrivé à son but, plein d’espoir et de confiance. Il regarda autour de lui, en cherchant sa compagne, et il gémissait doucement, et remuait la queue. Louve Grise n’était point là.
Il s’assit sur son derrière et lança dans l’air son appel du mâle. Nulle voix ne lui répondit. Il se mit alors à flairer et à chercher partout.
Mille pistes s’entre-croisaient et, toute la journée, il les suivit à tour de rôle. Toujours sans succès. Aussi vainement il renouvela, plusieurs fois, son appel.
Un travail semblable à celui qui s’était opéré chez Louve Grise se produisit dans son cerveau. Sans doute celle qu’il cherchait et qui avait disparu, il la retrouverait dans l’un des lieux où tous deux avaient vécu.
Il songea tout d’abord à l’arbre creux, dans le marécage hospitalier où s’était écoulé l’hiver précédent. Et, dès que la nuit embrumée eut envahi le ciel, il reprit sa course. O-se-ki, le Grand Esprit, se penchait sur lui et dirigeait ses pas[40].
[40] On sait que, comme le loup, le chien est susceptible de parcourir, sans se perdre, des distances considérables et d’y suivre une direction fixe vers le but qu’il s’est assigné. On a vu des chiens qui, lors des campagnes de Napoléon, avaient accompagné des soldats jusqu’en Russie et à Moscou s’en revenir seuls à travers toute l’Europe, leur maître étant mort, et regagner, en France ou en Italie, leur ancien domicile.
Jour et nuit, sous le soleil automnal comme sous les étoiles, il courait sans trêve à travers monts et vaux. Parfois, épuisé et tombant d’inanition, il tuait un lapin et en mangeait quelques bouchées, puis dormait une heure ou deux, pour se relever et repartir ensuite.
La quatrième nuit, il atteignit la vallée qui descendait vers le marécage.
Il suivit le cours du torrent et passa, sans y prêter attention, près de la première colonie de castors. Mais, lorsqu’il arriva à la seconde cité, élevée par Dent-Brisée et par sa troupe, il se trouva tout désappointé. Cela, il l’avait oublié.
Dent-Brisée et ses ouvriers avaient achevé et parfait leur œuvre. L’étang artificiel qui recouvrait le marécage avait encore accru sa surface et l’arbre creux, nid douillet contre les frimas, avait complètement disparu. Le paysage même était méconnaissable.
Kazan demeura immobile et sidéré, devant toute cette eau, reniflant l’air en silence, l’air imprégné de l’odeur nauséabonde des usurpateurs.
Alors, son courage lui faillit, sa belle endurance tomba. Ses pattes étaient endolories de la longue et rude randonnée. Ses côtes, amaigries par une nourriture insuffisante, saillaient. Pendant toute la journée, il tourna autour de l’étang et chercha. La crête velue de son dos s’était aplatie et l’affaissement de ses épaules, le regard mobile et inquiet de ses yeux lui donnaient une apparence de bête traquée. D’ici encore, Louve Grise était partie!
Elle aussi, cependant, avait passé là. Comme il flairait tout le long du torrent, un peu en amont de l’étang, Kazan découvrit un petit tas de coquilles fluviales brisées. C’étaient les reliefs d’un repas de la louve aveugle.
Kazan renifla l’odeur presque effacée de Louve Grise, puis il se glissa sous une vieille souche et s’endormit en pleurant. Son chagrin s’accrut encore durant son sommeil et, tout en dormant, il gémissait comme un enfant. Puis il se calma, une autre vision traversa soudain son cerveau, et à peine l’aurore avait-elle paru qu’il reprenait sa course rapide, droit devant lui.
Durant ce même temps, sous les rayons dorés du soleil d’automne, un homme et une femme, accompagnés d’un enfant, remontaient dans leur pirogue vers le Sun Rock. Ils ne tardèrent pas à voir apparaître, à un coude du fleuve, par-dessus la tête des sapins, la cime sourcilleuse de l’abrupte roche, qu’ils connaissaient bien.
La jeune femme était un peu pâlotte et amaigrie, et ses joues, qui avaient perdu de leur ancien éclat, commençaient à peine, sous l’influence du grand air libre, à retrouver leur fraîcheur rosée. C’était la civilisation et le séjour de six mois dans les villes qui l’avaient ainsi anémiée.
--Jeanne, disait l’homme, ma chère Jeanne, je crois que les médecins avaient raison en me conseillant de te ramener avec moi, pour une nouvelle saison de chasse, vers cette belle et sauvage nature où s’est écoulée ta jeunesse, avec ton vieux père, et sans laquelle tu ne saurais vivre. Es-tu heureuse, à présent?
La jeune femme se mit à sourire.
Et, comme la pirogue passait en vue d’une longue presqu’île de sable blanc qui, du rivage, s’allongeait dans le fleuve:
--C’est ici, dit-elle, te souviens-tu? que notre vieil ami, le chien-loup, nous a faussé société. Je reconnais l’endroit. Sa compagne délaissée, la louve aveugle, était là, sur le sable, qui l’appelait. Alors il a piqué une tête dans l’eau... Je me demande où, depuis, ils s’en sont allés... Quant à nous, nous serons bientôt arrivés.
L’ancienne cabane était toujours en place, telle que Jeanne et son mari l’avaient laissée. Seules, la vigne vierge et les autres plantes grimpantes l’avaient recouverte. Les volets et la porte étaient toujours clos, avec leurs barres transversales clouées. Tout autour avaient démesurément grandi les herbes sauvages.
Elle fut rouverte, non sans émotion. Tandis que le mari déchargeait de la pirogue les bagages et toutes ses séries de trappes, Jeanne commençait à déjà remettre son home en état, et bébé Jeanne, qui était devenue une gentille fillette, s’en donnait à cœur joie de folâtrer et de jacasser.
Comme le crépuscule tombait et comme bébé Jeanne, fatiguée du voyage, s’était couchée déjà et endormie, Jeanne et son mari s’assirent tous deux sur le seuil de la cabane, afin de profiter de l’ultime beauté de ces jours automnaux, que le rude hiver allait bientôt suivre.
Soudain ils tressaillirent.
--As-tu entendu? dit l’homme à la jeune femme, dont il caressait de la main la soyeuse chevelure.
--Oui, j’ai entendu... répondit-elle.
Et sa voix tremblait.
--Ce n’était pas sa voix à lui. C’était plutôt celle de l’autre, le même appel que jetait, sur la bande de sable, la louve aveugle.
L’homme fit un signe d’assentiment.
Jeanne avait saisi nerveusement le bras de son mari.
--Sans doute, reprit-elle, sont-ils toujours là, ou, comme nous, sont-ils revenus.
Puis, après un silence:
--Écoute-moi, mon ami! Veux-tu me promettre, au cours de cet hiver, de ne point chasser, ni trapper les loups? S’il arrivait malheur à ces deux pauvres bêtes, j’en serais inconsolable.
L’homme répondit:
--Ta pensée correspond à la mienne... Oui, je te le promets.
La nuit montait rapidement au ciel, qui commençait à se cribler d’étoiles.
Pour la seconde fois, l’appel gémissant retentit. Aucun doute n’était plus possible. La voix arrivait directement du Sun Rock.
--Mais, et lui, murmura Jeanne, avec un peu d’angoisse. Lui, où est-il?
A ce moment, une forme confuse bondit dans l’ombre.
--C’est lui! cria la jeune femme. C’est lui! Le voilà!
Déjà Kazan était vers elle, en aboyant et sautant, et agitant le panache de sa queue.
--Il te reconnaît, ma parole! dit en riant le mari, et sa passion pour toi est toujours la même.
Tout heureuse, Jeanne caressait l’animal, passant sa main dans le poil rude et dorlotant entre ses bras la grosse tête broussailleuse.
Soudain, le plaintif appel, qui semblait venir du Sun Rock, résonna à nouveau. Aussitôt, comme frappé par un fouet, Kazan sursauta et, se débattant, s’échappa brusquement de la folle étreinte de Jeanne. L’instant d’après, il avait disparu.
La jeune femme était tout émue. Presque haletante, elle se tourna vers son mari, qui était devenu pensif.
--Tu vois, lui dit-elle, qu’il y a un Dieu du Wild, un Dieu qui a donné une âme, même aux bêtes sauvages. Dans l’immensité solitaire du Grand Désert Blanc, les animaux sont nos frères. Et c’est pourquoi ce Dieu nous dit: «Tu ne les tueras point.»
--Je le crois, ma Jeanne chérie, murmura l’homme.
Nous devons respecter la vie... Sauf, hélas! pour défendre et alimenter la nôtre. Ici, où l’on est face à face avec la nature et le vaste ciel, les choses apparaissent différentes de ce qu’elles nous semblent dans les grandes villes.
La nuit était tout à fait tombée. L’éclat des étoiles se reflétait dans les yeux de Jeanne, qui avait posé languissamment sa tête sur la poitrine de son mari.
--Ce monde sauvage est beau! disait-elle. Notre vieil ami ne nous avait pas oubliés, et il lui était toujours demeuré fidèle, à elle. J’ai confiance qu’il reviendra nous voir, de temps à autre, comme il le faisait jadis.
Ses paupières se fermaient peu à peu. Dans le lointain, on entendait, de temps à autre, des coups de voix, suivis de longs silences.
C’était Kazan qui chassait, côte à côte avec Louve Grise, sous la lueur opalescente de la lune qui se levait, baignant de sa douce clarté plaines et forêts.
FIN
(Notes des Traducteurs.)
TABLE DES MATIÈRES