Part 15
Il l’exécuta en tressant ensemble les plus fines de ces lanières, comme on fait pour les sangles d’une raquette à neige. En dix minutes, il avait terminé la muselière, y avait inséré le nez de Kazan, et l’avait fixée solidement autour du cou de l’animal. Il confectionna, avec d’autres lanières, une laisse de dix pieds de long. Puis il s’assit, les jambes croisées, en attendant que Kazan revînt à lui.
Cela ne tarda pas. Le chien-loup commença par soulever sa tête et regarda autour de lui. Il ne vit rien tout d’abord. Un brouillard de sang était sur ses yeux. Puis son regard s’éclaircit et il aperçut l’homme.
Son premier mouvement fut de se dresser sur ses pattes. Trop faible pour se tenir debout, il retomba, par trois fois, sur le sol. L’homme, assis à six pieds de lui, tenait la laisse et ricanait. Les crocs de Kazan se découvrirent. Il grogna, menaçant, et son dos se mit en brosse, Sandy Mac Trigger se remit debout.
--Sûr et certain, que je sais bien ce que tu complotes, marmotta-t-il. J’en ai, avant toi, vu d’autres de ton espèce. Les damnés loups t’ont rendu mauvais et tu auras besoin d’une bonne quantité de coups de trique avant de te décider à remarcher droit. Veux-tu que nous commencions immédiatement la leçon? Écoute un peu...
Mac Trigger avait eu soin d’apporter de la pirogue un robuste gourdin. Il le ramassa sur le sable, sans lâcher la lanière, qu’il tenait de l’autre main.
Kazan s’était enfin redressé. Devant lui il retrouvait l’Homme, son vieil ennemi, et, dans la main de l’Homme, l’inséparable gourdin. Tout ce qu’il y avait dans sa nature de férocité farouche se réveilla. Il savait que Louve Grise était partie. L’homme qui était là en était responsable. Ce même homme l’avait blessé et son gourdin, il le savait bien, s’apprêtait à frapper.
Alors si soudainement il bondit que Mac Trigger, qui pourtant se méfiait, n’eut point le temps de parer l’attaque. Avant qu’il n’eût levé son gourdin ou sauté de côté, Kazan lui arrivait en pleine poitrine.
La muselière sauva seule la vie à Sandy. La mâchoire redoutable claqua, sans pouvoir mordre. Mais il tomba en arrière, sous la violence du choc, comme s’il eût été frappé par une catapulte.
Aussi agile qu’un chat, Sandy Mac Trigger se remit aussitôt sur ses pieds, tenant toujours solidement la lanière qui retenait Kazan captif et qu’il avait enroulée plusieurs fois autour de son poignet.
Le chien-loup bondit derechef. Mais il rencontra le furieux moulinet du gourdin, qui s’abattit sur son épaule, d’un coup bien appliqué, et l’envoya rouler sur le sable.
Avant qu’il eût pu reprendre ses esprits, Mac Trigger, raccourcissant davantage la lanière, était sur lui.
Le gourdin retomba, en un rythme terrible et précis, comme on pouvait l’attendre d’une main aussi exercée à son emploi. Les premiers coups ne servirent qu’à augmenter davantage encore la rage de Kazan. Mais celle de son adversaire, à demi-fou de cruauté et de colère, n’était pas moindre. Chaque fois que Kazan bondissait, le bâton l’atteignait au vol, avec une violence capable de lui briser les os. La bouche contractée de Sandy ne connaissait nulle pitié. Jamais il n’avait vu pareil chien et, tout muselé que fût Kazan, il n’était qu’à moitié rassuré sur l’issue de la bataille. Il était trop évident que si la muselière venait à rompre ou à glisser, c’en était fait de lui, sans rémission.
Tout à cette pensée, l’homme asséna finalement un coup si formidable sur la tête de Kazan que le vieux lutteur en retomba sur le sol, plus flasque qu’une chiffe.
Mac Trigger était à bout de souffle. Sa poitrine haletait. Devant Kazan abattu, il laissa son gourdin glisser de sa main et ce fut seulement alors qu’il se rendit compte pleinement de la lutte désespérée qu’il lui avait fallu soutenir.
Il profita de ce que l’animal avait perdu connaissance pour renforcer la muselière à l’aide de nouvelles lanières. Puis il traîna Kazan à quelques pas plus loin, jusqu’à un tronc d’arbre que les eaux avaient rejeté sur le rivage, et il l’y assujettit fermement. Ensuite, il tira à terre son esquif et se mit à préparer le campement de la nuit.
Lorsque Kazan eut un peu repris ses sens, il demeura immobile et gisant, en observant son bourreau. Chacun de ses os le faisait souffrir.
Mac Trigger semblait très satisfait. Plusieurs fois il revint vers l’animal, en compagnie du gourdin, et réitéra. La troisième fois, il piqua Kazan avec l’extrémité du bâton, ce qui redoubla la fureur du chien-loup. C’était ce que voulait Mac Trigger. Le procédé est ordinaire aux dresseurs de chiens indisciplinés. Il contraint ceux-ci à se rendre compte de l’inutilité de leur révolte. Puis les coups recommencèrent à pleuvoir. Si bien que Kazan finit par ne plus faire face à l’homme et au gourdin, et se réfugia, en gémissant, derrière le tronc d’arbre auquel il était attaché. A peine pouvait-il se traîner. Eût-il été libre alors qu’il n’aurait même pas pu fuir.
Sandy avait retrouvé toute sa bonne humeur.
--Je réussirai bien, disait-il à Kazan pour la vingtième fois, à faire sortir le méchant diable qui est en toi. Il n’y a rien de tel que les coups de bâton pour apprendre à vivre aux chiens et aux femmes. Avant un mois d’ici, tu seras à point et tu vaudras deux cents dollars, ou je t’écorcherai tout vif!
A plusieurs reprises encore, avant la tombée de la nuit, Sandy tenta de réveiller la colère de Kazan en le piquant et tarabustant du bout du gourdin. Mais maintenant la réaction était nulle. Les yeux clos et la tête entre ses pattes, il ne voyait même plus Mac Trigger. Mac Trigger lui jeta, pour son dîner, un morceau de viande sous le nez. Il ne le regarda pas davantage.
Il ne sut pas non plus quand le soleil acheva de sombrer à l’occident, derrière les forêts, et ne vit point venir la nuit. Il y eut un moment, seulement, où il s’éveilla de sa stupeur. Dans son dolent cerveau il lui sembla que résonnait une voix connue, une voix du passé. Il leva la tête et écouta.
Sur le sable de la berge, il vit Mac Trigger qui avait établi son feu. L’homme s’était levé et se tenait debout dans la lueur rougeâtre, tourné vers les ténèbres de la forêt, et lui aussi écoutait. Il écoutait ce même cri funèbre qui avait ranimé Kazan, la lamentation de Louve Grise, qui retentissait au loin.
Kazan se remit sur ses pattes et, en gémissant, commença à tirer sur la lanière. Sandy bondit vers lui après s’être saisi du gourdin, qu’il avait gardé à sa portée.
--Couché! Sale bête! ordonna-t-il.
Dans la lumière du feu, le gourdin se leva et s’abattit, rapide et féroce.
Et lorsque Mac Trigger s’en revint vers le foyer qui brûlait sur le sable, à côté de ses couvertures qu’il avait étendues pour y dormir, le gros bâton avait pris un aspect tout différent. Il était maintenant couvert de sang et de poils.
--Certainement, monologua Sandy, que ma méthode, à la longue, le calmera. J’y réussirai... ou je le tuerai!
Plusieurs fois, durant la nuit, Kazan entendit l’appel de Louve Grise. Il gémissait très bas, en réponse, de crainte du gourdin. Il avait la fièvre et souffrait atrocement dans sa chair sanglante. Il regardait brûler le feu et son gosier desséché implorait un peu d’eau.
Aux premières lueurs de l’aube, l’homme sortit de dessous ses couvertures et apporta à Kazan de la viande et de l’eau. Il but l’eau, mais continua à refuser la viande. Il ne grognait plus et ne découvrait plus ses crocs. Sandy se plut à constater cette amélioration.
Quand le soleil se leva, Sandy avait terminé son déjeuner du matin et était prêt à partir. Sans crainte, et négligeant le gourdin, il vint vers Kazan, le délia du tronc de l’arbre et le traîna à sa suite, sur le sable, vers la pirogue. Kazan se laissa faire.
Lorsque tous deux furent arrivés au bord de l’eau, Sandy Mac Trigger attacha la lanière à l’arrière de la pirogue. Il s’amusait énormément à l’idée de ce qui allait suivre et qui faisait encore partie des méthodes de dressage employées sur le Yukon.
Comme Sandy avait, en effet, poussé au large, d’un coup net et subit, à l’aide d’une de ses rames, Kazan se trouva tout à coup en pleine eau. La lanière se tendit, cependant que Mac Trigger se mettait à ramer, pour accélérer la vitesse de l’embarcation.
En dépit de sa grande faiblesse, l’animal fut contraint de nager, afin de tenir sa tête hors de l’eau et de ne pas couler à fond, Et, en un jeu diabolique, destiné à augmenter son supplice, Sandy continuait à ramer de toutes ses forces. Pris dans les remous de la pirogue, Kazan sentait, par moments, sa tête broussailleuse disparaître dans le fleuve. D’autres fois, quand il s’était remis d’aplomb, en nageant dans un effort désespéré, c’était l’homme qui, d’un coup de sa rame durement asséné, le replongeait dans l’eau.
Au bout d’un mille de ce mode de voyager, le chien-loup, exténué, n’allait pas tarder à être noyé. Alors seulement son maître se décida à le tirer à bord et à l’embarquer.
Tout brutal qu’il fût, et par cette brutalité même, le système de Sandy Mac Trigger avait abouti au résultat désiré. Kazan était devenu aussi soumis qu’un enfant. Il ne songeait plus à sa liberté perdue et à lutter encore pour elle. Son seul désir était que le maître lui permît de demeurer couché au fond de la pirogue, à l’abri de l’eau et du gourdin. Celui-ci gisait entre lui et l’homme, à un pied de son museau, et le sang coagulé qu’il y flairait était son propre sang.
Pendant cinq jours et cinq nuits, la descente du fleuve continua et la méthode de Mac Trigger, afin de bien inculquer au chien-loup la civilisation, se poursuivit par trois autres rossées, qui lui furent administrées à terre, et par un recours supplémentaire au supplice de l’eau.
Le matin du sixième jour, l’homme et la bête atteignirent Red Gold City et Mac Trigger campa près du fleuve. Il se procura une chaîne d’acier, s’en servit pour attacher solidement Kazan à un gros piquet, puis coupa lanière et muselière.
--Maintenant, dit-il à son prisonnier, tu ne seras plus gêné pour manger. Je veux que tu redeviennes fort et aussi féroce que l’Enfer... L’idée que je rumine vaut toute une cargaison de fourrures! Oui, oui, c’est un riche filon qui bientôt remplira mes poches de poussière d’or. J’ai déjà fait cela, et nous le referons ici. Par la grâce de Dieu! Voilà enfin un riche atout dans mon jeu!
XXVI
LE PROFESSEUR WEYMAN DIT SON MOT
Deux fois par jour, désormais, Sandy Mac Trigger apportait à Kazan de la viande fraîche. Il ne lui donnait ni poisson, ni graisse, ni bouillie à la farine, mais seulement de la viande crue. Il lui rapporta un jour, de cinq milles de distance, les entrailles encore chaudes d’un caribou, qu’il avait été tuer tout exprès.
A ce régime reconstituant, Kazan ne tarda pas à recouvrer la santé et à se refaire de la chair et des muscles. Mac Trigger ne le battait plus, et c’était Kazan qui l’accueillait, au bout de sa chaîne, en grondant et en découvrant ses crocs.
Un après-midi, Sandy amena avec lui un autre homme. Kazan bondit soudain sur l’étranger, qui s’était approché d’un peu trop près, et qui sauta en arrière, avec un juron étouffé.
--Il fera l’affaire, grogna-t-il. Il est plus léger de dix à quinze livres que mon danois. Mais il a ses crocs et la rapidité... Avant qu’il ne touche le sol, ce sera un beau spectacle!
--Touche le sol... rétorqua Mac Trigger. Je te parie vingt-cinq pour cent de ma part de bénéfices que ma bête n’aura pas le dessous.
--Tope là! dit l’autre. Combien de temps encore avant qu’il ne soit en forme?
Sandy réfléchit un moment.
--Une semaine... Il n’aura pas avant tout son poids.
L’homme acquiesça de la tête.
--Ce sera donc pour aujourd’hui en huit, au soir.
Et il ajouta:
--Cinquante pour cent de ma part, que mon danois tuera ton champion.
Sandy Mac Trigger regarda longuement Kazan.
--Je te prends au mot, dit-il finalement.
Et secouant la main de l’étranger:
--Je ne pense pas qu’il y ait, d’ici au Yukon, un seul chien qui soit capable de venir à bout de ce métis de loup.
L’heure était à point pour offrir aux gens de Red Gold City une fête de ce genre. Ils avaient bien, pour se distraire, le jeu et les tripots, quelques rixes de temps à autre et les joies de l’alcool. Mais la présence de la Police Royale avait mis un frein à l’excès de ces divertissements. Comparée à celle que l’on menait, à plusieurs centaines de milles vers le nord, dans la région de Dawson[38] la vie était austère et plate à Red Gold City.
[38] Ville du Klondike.
L’annonce du combat organisé par Sandy Mac Trigger et par le tenancier du bar, Jan Harker, fut accueillie par de multiples bravos. La nouvelle s’en répandit, sous le manteau, à vingt milles à la ronde et agita toutes les cervelles.
Au cours de la semaine qui précéda la rencontre, Kazan et le gros danois furent, dans une arrière-pièce du bar, exhibés chacun dans deux cages de bois, construites tout exprès.
Le chien de Harker était un métis de grand danois et de mâtin. Né dans le Northland, il avait porté le harnais et tiré les traîneaux.
La fièvre des paris commença. Ils étaient pour le danois, dans la proportion de deux à un.
Parfois ils montaient à trois contre un. Les gens qui risquaient sur Kazan leur argent et leur pain étaient d’anciens familiers du Wilderness. Ils savaient ce qui signifiait, comme force et comme endurance, l’éclat rougeâtre qui luisait aux yeux du chien-loup.
Un vieux trappeur, devenu mineur, confiait, à voix basse, à l’oreille de son voisin:
--C’est pour celui-ci que je ferai ma mise. Il battra le danois à plate couture. Le danois n’aura pas son savoir-faire.
--Mais il a le poids, répliquait l’homme, qui doutait. Regarde-moi ses mâchoires et ses épaules...
--Regarde toi-même, interrompit le vieux trappeur, les pattes trop faibles de ton champion, sa gorge tendre et trop exposée aux crocs du chien-loup, et la lourdeur de son ventre. Pour l’amour de Dieu, camarade, crois-m’en sur parole! Ne mets pas ton argent sur le danois!
D’autres hommes prirent part à la discussion, qui tenaient chacun pour une des deux bêtes.
Kazan, tout d’abord, avait grondé vers toutes ces faces qui l’entouraient. Puis il avait fini par se coucher dans un coin de la cage, la tête entre ses pattes, et il regardait les gens, maussade et silencieux.
Le soir du combat, la grande salle du bar de Jan Harker se trouva complètement déblayée de ses tables. Surélevée sur une plate-forme de trois pieds de haut, une grande cage, de dix pieds carrés, autour de laquelle des bancs avaient été rangés, occupait le milieu de la pièce. La partie supérieure de cette cage était ouverte et, au-dessus, pendaient du plafond deux grosses lampes à pétrole, munies de réflecteurs.
Trois cents spectateurs, qui avaient payé chacun cinq dollars d’entrée, attendaient l’arrivée des deux gladiateurs.
Le gros danois avait été introduit le premier dans la grande cage. Il était huit heures du soir lorsque Harker, Mac Trigger et deux autres hommes apportèrent dans la salle, à l’aide de forts brancards de bois passés en dessous d’elle, la cage où était Kazan.
Le danois, qui clignotait des yeux sous la lumière crue des réflecteurs, en se demandant ce qu’on lui voulait, dressa les oreilles lorsque le chien-loup fut introduit près de lui.
Mais Kazan ne montra pas ses crocs et c’est à peine s’il se raidit sur ses pattes, pendant quelques instants. Ce chien, qu’il ne connaissait pas, lui était indifférent. Le danois ne bondit, ni ne grogna. Kazan non plus ne l’intéressait point.
Il y eut parmi le public un murmure de désappointement. Le gros danois tourna son regard vers les trois cents faces de brutes qui l’entouraient et parut les examiner curieusement, en se dandinant sur ses pattes. Kazan fit de même.
Un rire de dérision se mit à courir sur les lèvres de cette foule étroitement tassée dans la salle, et qui était venue là pour un spectacle de mort. Des cris d’animaux, et des quolibets partirent à l’adresse de Mac Trigger et de Harker, et une clameur grandissante s’éleva, qui réclamait la bataille promise ou le remboursement du prix des places.
La figure de Sandy était pourpre de mortification et de rage. Sur le front de Harker les grosses veines bleues s’enflaient comme des bourrelets, au double de leur grosseur normale.
Le tenancier du bar montra le poing à la foule et hurla:
--Vous êtes bien pressés, tas d’idiots! Laissez-les prendre contact! Patience, s’il vous plaît!
Le tumulte s’apaisa et les yeux se reportèrent à nouveau vers la cage. Kazan était venu, en effet, se placer en face de l’énorme danois et celui-ci avait commencé à dévisager Kazan.
Puis le chien-loup s’avança imperceptiblement. Avec prudence, il se préparait à bondir sur son adversaire, ou à se jeter de côté, s’il y avait lieu. Le danois l’imita. Leurs muscles à tous deux se raidirent. On aurait pu, dans la salle, entendre maintenant le vol d’une mouche. Sandy et Harker, debout près de la cage, respiraient à peine.
Les deux bêtes, pareillement splendides, les deux lutteurs de tant d’impitoyables batailles, allaient sans nul doute, par la cruelle volonté des hommes, livrer leur dernier duel. Déjà les deux animaux s’affrontaient.
Mais, à ce moment, que se passa-t-il en eux? Est-ce O-se-ki, le Grand Esprit des Solitudes, qui opéra dans leur cerveau et leur fit comprendre que, victimes de la barbarie humaine, ils avaient l’un envers l’autre un impérieux devoir de fraternité?
Toujours est-il qu’à la seconde décisive, alors que toute la salle, haletante, s’attendait à une mutuelle prise de corps, imminente et féroce, on vit le gros danois lever lentement sa tête vers les lampes à pétrole et esquisser un bâillement.
Harker, qui voyait son champion offrir ainsi sa gorge aux crocs de Kazan, se mit à trembler de tous ses membres et à proférer d’affreux blasphèmes. Kazan pourtant ne bondit pas. Le pacte de paix avait été mutuellement scellé entre les deux adversaires qui, se rapprochant l’un de l’autre, épaule contre épaule, parurent regarder avec un immense dédain, à travers les barreaux de leur prison, la foule à nouveau furieuse.
Ce fut, cette fois, une explosion de colère, un mugissement menaçant, pareil à celui d’un ouragan. Exaspéré, Harker tira de l’étui son revolver et coucha en joue le gros danois.
Mais, par-dessus le tumulte, une voix s’éleva.
--Arrêtez! jeta-t-elle d’un ton de commandement. Arrêtez au nom de la loi!
Il y eut un silence soudain et toutes les figures se retournèrent vers la voix qui parlait.
Deux hommes étaient montés sur des tabourets et dominaient les assistants.
L’un était le sergent Brokaw, de la Police montée du Nord-Ouest. C’est lui qui avait parlé. Il tenait sa main levée, pour ordonner attention et silence. L’autre était le professeur Paul Weyman. Ce fut lui qui, protégé par la main levée du sergent, prit ensuite la parole.
--Je donnerai, dit-il, aux propriétaires cinq cents dollars pour ces chiens.
Il n’y eut personne dans la salle qui n’entendît l’offre ainsi faite.
Harker regarda Sandy. Leurs deux têtes se rapprochèrent.
--Ils ne veulent pas se battre, continua celui qui était survenu, et ils feront d’excellents chiens de traîneaux. Je donnerai aux propriétaires cinq cents dollars.
Harker fit un geste indiquant qu’il voulait parler.
--Donnez-en six cents! Oui, six cents, et les deux bêtes sont à vous.
Le professeur Paul Weyman parut hésiter. Puis il acquiesça de la tête.
--Je paierai six cents, affirma-t-il.
La foule recommença à grogner. Harker grimpa sur la plate-forme qui supportait la cage.
--Je ne suis point responsable, clama-t-il, pas plus que le propriétaire du chien-loup, s’ils n’ont pas voulu se battre! S’il est toutefois, parmi vous, des gens assez peu délicats pour exiger le remboursement de leur argent, on le leur rendra à la sortie! Mais nous sommes innocents de ce qui se passe. Les chiens nous ont roulés, voilà tout.
Paul Weyman, accompagné du sergent, s’était frayé un chemin jusqu’à la cage et, tout en sortant de sa poche une liasse de billets, dont il compta trois cents à Jan Harker et trois cents à Sandy Mac Trigger, il dit à mi-voix, aux deux bêtes qui le considéraient curieusement à travers les barreaux:
--C’est un gros prix, un énorme prix que je paie pour vous, mes petits amis... Mais vous me serez utiles pour poursuivre mon voyage et bientôt, j’espère, nous serons les meilleurs camarades du monde.
XXVII
SEULE DANS SA CÉCITÉ
Bien des heures après que Kazan fût tombé sur la rive du fleuve, sous le coup de fusil de Sandy Mac Trigger, Louve Grise attendit que son fidèle compagnon vînt la retrouver. Tant de fois il était revenu vers elle qu’elle avait confiance dans son retour. Aplatie sur son ventre, elle reniflait l’air et gémissait de n’y point découvrir l’odeur de l’absent. Mais, de tout le jour, Kazan ne reparut point.
Le jour et la nuit étaient depuis longtemps semblables pour la louve aveugle. Elle sentait pourtant, par un secret instinct, l’heure où les ombres s’épaississaient, et que la lune et les étoiles devaient briller sur sa tête. Mais, avec Kazan à côté d’elle, l’effroi de sa cécité n’était plus pareil. Le même abîme des ténèbres ne lui semblait pas l’envelopper.
Vainement elle lança son appel. Seule lui parvint l’âcre odeur de la fumée qui s’élevait du feu allumé par Mac Trigger sur le sable. Elle comprit que c’était cette fumée, et l’homme qui la produisait, qui étaient la cause de l’absence de Kazan. Mais elle n’osa pas approcher trop près ses pas ouatés et silencieux. Elle savait être patiente et songea que, le lendemain, son compagnon reviendrait. Elle se coucha sous un buisson et s’endormit.
La tiédeur des rayons du soleil lui apprit que l’aube s’était levée. Elle se remit sur ses pattes et, l’inquiétude l’emportant sur la prudence, elle se dirigea vers le fleuve. L’odeur de la fumée avait disparu ainsi que celle de l’homme, mais elle percevait le bruit du courant, qui la guidait.
Le hasard la fit retomber sur la piste que, la veille, Kazan et elle avaient tracée, lorsqu’ils étaient venus boire sur la bande de sable. Elle la suivit et arriva sans peine à la berge, à l’endroit même où Kazan était tombé et où Mac Trigger avait campé.
Là son museau rencontra le sang coagulé du chien-loup, mêlé à l’odeur que l’homme avait, tout à côté, laissée sur le sable. Elle trouva le tronc d’arbre auquel son compagnon avait été attaché, les cendres éteintes du foyer, et suivit jusqu’à l’eau la traînée laissée par le corps de Kazan, lorsque Mac Trigger l’avait tiré demi-mort, derrière lui, vers la pirogue. Puis toute piste disparaissait.
Alors Louve Grise s’assit sur son derrière, tourna vers le ciel sa face aveugle et jeta vers Kazan disparu un cri désespéré, tel un sanglot que le vent emporta sur ses ailes. Puis, remontant la berge jusqu’au plus prochain buisson, elle s’y coucha, le nez tourné vers le fleuve.
Elle avait connu la cécité, et maintenant elle connaissait la solitude, qui venait y ajouter une pire détresse. Que pourrait-elle faire ici-bas, désormais, sans la protection de Kazan?
Elle entendit, à quelques yards d’elle, le gloussement d’une perdrix des sapins. Il lui sembla que ce bruit lui arrivait d’un autre monde. Une souris des bois lui passa entre les pattes de devant. Elle tenta de lui donner un coup de dent. Mais ses dents se refermèrent sur un caillou.
Une véritable terreur s’empara d’elle. Ses épaules se contractaient et elle tremblait, comme s’il avait fait un gel intense. Épouvantée de la nuit sinistre qui l’étreignait, elle passait ses griffes sur ses yeux clos, comme pour les ouvrir à la lumière.
Pendant l’après-midi, elle alla errer dans le bois. Mais elle eut peur et ne tarda pas à revenir sur la grève du fleuve, et se blottit contre le tronc d’arbre près duquel Kazan enchaîné avait dormi sa dernière nuit. L’odeur de son compagnon était là plus forte qu’ailleurs et, là encore, le sol était souillé de son sang.