Jusqu'à la fin du monde

Part 9

Chapter 93,785 wordsPublic domain

L’abbé Moret prononça ces dernières phrases avec un accent de mélancolie poignante. Certes, aucune pensée de représailles ne germait dans cette belle âme. Il éprouvait seulement une peine intense et j’en eus le témoignage lorsqu’il ajouta:--Il est bien pénible de sentir qu’il y a auprès de moi, contre moi, une haine vivace et toujours en armes. Pourtant, je puis l’attester devant Notre-Seigneur en croix, je ne hais personne, j’aime comme mes enfants tous mes paroissiens et aussi cette malheureuse égarée. Je prie, je souffre avec joie pour obtenir qu’elle comprenne l’iniquité de sa conduite et surtout l’avenir redoutable qu’elle se prépare. Hélas, rien, jusqu’à présent, ne donne à espérer qu’elle s’amende. Le grand pourrisseur d’âmes, l’argent, la possède à ce point qu’elle lui rend un culte aveugle et qu’elle ne pressent point l’abîme où cette idolâtrie la mène. C’est horriblement triste!...

L’abbé Moret se tut un peu de temps. Des larmes roulaient dans ses yeux. Sa voix tremblait lorsqu’il reprit:--Il en va toujours ainsi quand ce métal monnayé par le démon prend une place prépondérante dans notre existence. Tandis que je vous narrais les péripéties de ce drame, vous aurez remarqué que M. Marival comme Joséphine, malgré leurs efforts pour en dénoncer les méfaits, continuaient de subir son influence. L’un et l’autre voulaient sincèrement recourir au prêtre pour se libérer. Eh bien, ils n’ont pu aller jusqu’au bout. Tous deux ont fui sans me laisser le temps de leur venir en aide d’une façon efficace. Ah! que le diable est puissant!... Peut-être suis-je trop imparfait pour mériter de le vaincre...

Ce scrupule, cette humilité chez un prêtre d’une sainteté aussi avérée m’émurent plus que je ne saurais l’exprimer.

Afin de faire diversion, je dis à l’abbé Moret:--A toute époque, cher monsieur le Curé, l’argent fut le fauteur de grandes infamies et il y eut des pasteurs d’âmes qui, voulant les combattre, subirent les contradictions de l’avarice humaine. Tenez, je suis précisément en train de lire un ouvrage de Sainte-Beuve: _L’histoire de Port-Royal_. J’y ai relevé un épisode qui présente quelques points de ressemblance avec ce que vous venez de me rapporter. Permettez-moi de vous le résumer.

A la fin du règne de Louis XIII, M. de Chavigny avait été sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères et fort apprécié de Richelieu qui distinguait en lui un bon serviteur du Roi, c’est-à-dire de la France, les deux, sous l’ancien régime, ne faisant qu’un. Chavigny possédait une fortune considérable mais entièrement accumulée au cours des fonctions qu’il avait remplies. Des circonstances ont donné lieu de croire qu’elle ne provenait pas tout entière de sources absolument pures. En effet, lorsque Chavigny fut atteint de la maladie dont il mourut (en octobre 1652), se sentant très bas, il pria le curé de sa paroisse, M. Mazure, de lui permettre de se confesser à M. Singlin--ecclésiastique renommé pour ses vertus et notamment pour sa rectitude de jugement dans les cas de conscience. Le curé donna l’autorisation; M. Singlin averti vint sans retard auprès de Chavigny. Il l’entendit deux fois en confession et lui donna l’absolution. La mort survint le soir même. Mais Chavigny, dont l’esprit de contrition avait été stimulé par M. Singlin, remit auparavant à son ami intime, M. de Bagnols, des effets représentant la somme de 974.000 livres--soit près d’un million, ce qui ferait cinq fois plus aujourd’hui. Il spécifia, en présence de sa famille et du confesseur, que c’était pour des restitutions à des personnes spoliées. Il voulait aussi que M. Singlin prît 300.000 livres en pistoles qui étaient renfermées dans son coffre-fort. M. Singlin refusa de se charger des espèces et ne consentit qu’à être le dépositaire des papiers et le répartiteur, devant témoins, des sommes soustraites aux ayant-droit. Mais avant d’entamer les démarches, il tomba d’accord avec M. de Bagnols de consulter pour se mettre en règle et en mesure vis-à-vis de la veuve. Mais Mme de Chavigny qui, notons-le, n’avait nullement protesté contre l’abandon d’une somme aussi énorme tant que son mari fut en vie, jeta les hauts cris après le décès et, quoique le restant de la fortune montât à plusieurs millions, se déclara ruinée. Cependant l’examen des papiers mis en ordre par le défunt ne laissait aucun doute; des notes inscrites au dos en disaient long sur leur origine. N’empêche: la veuve exigeait qu’on passât outre aux dernières volontés de son mari. L’affaire s’ébruita. Des gens de Parlement, des docteurs de Sorbonne émirent des avis contradictoires. Mais surtout certains casuistes--à la manche très large--se rangèrent du parti de Mme de Chavigny moins, semble-t-il, par doctrine que pour nuire à M. Singlin en qui ils combattaient depuis longtemps ce qu’ils qualifiaient de «rigorisme outrancier». Ils alignèrent des arguments si subtils qu’ils convainquirent Mme de Chavigny qu’elle serait sans reproche devant Dieu si elle se contentait de distribuer cent mille francs aux pauvres. Le surplus elle se l’attribuerait d’un cœur léger. Et tant pis pour les personnes que feu Chavigny avait lésées. La veuve estima la solution si ingénieuse qu’elle l’adopta aussitôt malgré les avertissements de M. Singlin qui lui représentait que se conduisant de la sorte elle chargeait lourdement sa conscience. Or, ce bon prêtre ne fut pas écouté et même, ce qui est pire, ses monitions lui valurent de la part des casuistes susdits de fangeuses calomnies[6]...

[6] Pour les détails de l’affaire Chavigny voir SAINTE-BEUVE, _Histoire de Port-Royal_, tome II (édition Hachette).

Eh bien, poursuivis-je, ne trouvez-vous pas, monsieur le Curé, qu’il y a de l’analogie entre l’état d’âme de Mme de Chavigny et celui de Mme Marival, avec cette différence que la première fit du tapage et que la seconde manœuvra pour étouffer toute révélation de son crime? Allez, que ce soit au XVIIe siècle, que ce soit au XXe, que ce soit n’importe quand, le diable a toujours su, saura toujours employer l’or maudit à s’acquérir des âmes et les choses iront ainsi--jusqu’à la fin du monde.

--Ce n’est que trop vrai, soupira l’abbé Moret, voilà pourquoi je remercie Dieu, chaque matin, de m’avoir inspiré l’amour de la Sainte Pauvreté.

Et je conclus:--Je fais de même. N’avoir pas le sou et s’en réjouir, c’est une grâce incomparable!...

IN EXTREMIS

En ce temps-là je vivais le plus possible sous la futaie. Sauf pendant les heures occupées à la rédaction de mon livre, je ne restais guère à mon logis que pour les repas et le sommeil. Et même, les jours où j’accordais du loisir à ma plume, emportant une collation simplifiée, je le quittais dès l’aube et n’y rentrais qu’à la nuit close. Encore m’arrivait-il de découcher, comme on va le voir.

Je me sentais si heureux, tellement en famille parmi les arbres que j’ai rêvé bien souvent de me construire une cabane au plus épais du couvert ou d’aménager à mon usage quelque cavité dans les rochers. Là, j’aurais mené, seul avec Dieu, la vie érémitique. Déjà, antérieurement à mon entrée dans l’Église, je cultivais mon goût inné de la solitude. Mais alors mes retraites intermittentes dans les grands bois ne se vouaient qu’à la littérature. Férue d’illusions païennes, mon imagination les peuplait de dryades et de faunes et les poèmes qui en résultaient ne cessaient de moduler, selon des rythmes sylvestres, la louange de Pan. Il me plaisait qu’on dît de moi:

_Fortunatus est ille deos qui novit agrestes._

Aujourd’hui, quelle différence! Ce n’était plus la chimère du panthéisme qui m’égarait au gré de ses caprices. Je connaissais la Vérité unique. L’âme et l’esprit comblés d’une joie radieuse, j’étais le servant de Jésus-Christ: je sentais mon cœur battre à l’unisson du sien. La forêt en prit une signification plus large et plus haute. Elle me fut le sanctuaire où règne le Saint-Esprit, où l’oraison contemplative se nourrit d’images d’une splendeur éblouissante, s’illumine de clartés toujours accrues, s’élève, par des intuitions magnifiques, jusqu’au sentiment intégral de la présence divine. Qu’il est vivifiant pour l’âme le souffle du Paraclet à travers les frondaisons!...

Donc j’allais par les sentiers, éperdu d’amour de Dieu, mêlant mon allégresse aux parfums que diffusaient, comme un arome liturgique, les essences résineuses, aux hymnes du vent dans les feuillages. Ma prière continuelle, non formulée par les pauvres mots dont usent les langues humaines mais toute en élans d’adoration sans limite, suivait le chœur des bouleaux et des pins, s’enflait, puis décroissait, puis s’enflait de nouveau, selon la brise émouvant les ramures. Et c’était pareil tantôt aux accords graves d’orgues éoliennes, frôlées par les ailes des anges, tantôt aux cantilènes de l’océan, alors que ses vagues alanguies s’étalent, avant de mourir, sur le sable des grèves.

Lorsque, après des marches prolongées dans les taillis débordant de fougères exubérantes, je m’asseyais au pied d’un vieux chêne revêtu de mousse et de lierre, j’écoutais ce patriarche m’enseigner les secrets de la sagesse végétale. Ou bien, vers midi, quand le soleil s’insinue dans la pénombre des futaies et sème des médailles d’or palpitant sur l’herbe des clairières, je m’imprégnais du vaste silence qui descend des feuillages assoupis. Absorbant la forêt, irradiant la prière, je me tenais tellement immobile que les biches, avec leurs faons, sortaient du fourré, s’avançaient à quelques pas, tendaient leur fin museau vers moi et paraissaient se demander quel était cet être si tranquille dont l’instinct leur disait qu’elles n’avaient rien à craindre. D’autres fois, c’était un cerf, à la ramure majestueuse, qui d’un peu plus loin me regardait longuement avec une curiosité où subsistait quelque méfiance. Enfin, rassuré, il se remettait à brouter et l’on eût dit qu’il comprenait que je n’étais pas un de ces tortionnaires bottés qui, sous prétexte de chasse à courre, traquent et massacrent le noble animal dont leur stupide barbarie aime à voir couler le sang...

J’emportais d’ordinaire sous bois un tome des œuvres de sainte Térèse et que de progrès dans la vie spirituelle je dois à cette merveilleuse conseillère des âmes portées à suivre partout Notre-Seigneur! Comme elle indique, avec une clarté suprême, les privilèges, les souffrances et les dangers de l’état mystique! A son école, j’appris les beautés de la théologie. Ce ne fut pas l’étude de quelque traité aride mais une initiation _vécue_ à ce qu’il y a de plus intensément religieux aux profondeurs de notre être. Onde si fraîche et si brûlante à la fois où je me plonge, miroir infiniment pur où se reflète la face même de Dieu: la doctrine de sainte Térèse.

Très souvent la méditation de ces pages sublimes me ravissait au point que j’oubliais l’envolement des heures. J’avais couvert des kilomètres sans m’en apercevoir et quand je reprenais conscience des choses extérieures, il arrivait que je me trouvasse à une distance considérable d’Arbonne. Notamment ce fut le cas par un crépuscule qui commençait à noyer d’ombres bleues les lointains de la forêt. Je constatai que je suivais la crête d’une chaîne de collines rocheuses, ambitieusement nommées sur les cartes: les monts de Fay. J’étais à peu près à une lieue de Gougny-en-Bierre. Outre la nuit approchant, des nuages bas et plombés venaient de l’ouest et menaçaient de se résoudre en pluie.

L’abbé Moret m’ayant dit, une fois pour toutes, qu’il me recevrait toujours volontiers au presbytère, je n’hésitai pas à gagner sa paroisse, car j’étais assuré de trouver chez lui un accueil empressé, un lit et de quoi manger. Le repas serait sommaire et la couche peu moelleuse, mais cela m’était fort indifférent. A cette époque, en effet, je jouissais d’une santé robuste; ma sotte carcasse n’exigeait pas l’attention qu’il me faut maintenant lui concéder. Et puis, ce qui emportait tout, j’aurais le plaisir d’écouter, une soirée tout entière, la parole de ce prêtre évangélique.

Je me dirigeai donc vers Gougny. Chemin faisant, je distinguai, à ma droite, une croix de fer qui surmontait un piédestal d’élévation médiocre et taillé dans le grès de la forêt. Une inscription y était gravée mais l’obscurité qui régnait déjà sous les arbres m’empêcha de la déchiffrer. Je conjecturai que ce monument commémorait un assassinat. La pluie imminente fit que je ne m’arrêtai pas pour vérifier mon hypothèse en frottant des allumettes.

La nuit était tout à fait tombée quand j’atteignis le presbytère. L’abbé Moret se tenait dans la cuisine. Debout devant une table sans nappe, il soupait d’une tranche de pain bis, d’un morceau de fromage et d’un oignon assaisonné de gros sel. Pour boisson, un pot de piquette. Il me coupa du pain, éplucha un second oignon, poussa vers moi l’assiette au fromage et, me remettant un couteau ébréché, me dit avec un bon rire:--Régalez-vous, cher ami!... Je ne me fis pas prier car j’avais grand’faim.

Tout en jouant de la mâchoire, je lui demandai ce que signifiait cette croix que j’avais remarquée un quart d’heure auparavant.

--Je puis d’autant mieux vous renseigner, me répondit-il, que j’ai joué un rôle dans le dernier acte du drame rappelé, là-bas, par ce signe de notre salut. Et, sans autre préambule, il me raconta ce qui suit:

--La croix en question fut élevée par les gardes de la forêt à la mémoire d’un des leurs, tué à l’endroit même où vous l’avez vue. Le piédestal porte la date du meurtre et le nom de la victime: Victor Sampité. Sorti du service militaire comme sous-officier, pourvu d’excellents certificats, ce garde était au service du Haut-Sucrier qui a loué à l’État le droit de chasse à courre et au fusil dans la forêt. Il s’était marié dès sa libération, sa femme lui avait donné une petite fille et, au moment du crime, attendait un autre enfant. Le ménage occupait cette maison forestière que vous avez dû repérer à la sortie du village, sur la route de Fontainebleau. Sampité s’acquittait de sa fonction avec une rigueur peut-être excessive. En général, les gardes montrent plus de mansuétude. Quand leur zèle du début a jeté son premier feu, il se conclut entre eux et les braconniers--qui pullulent dans la région, comme vous le savez--un pacte tacite qui leur vaut une réputation de «bon enfant» et, ce qui leur importe par-dessus tout, une espèce d’assurance sur la vie. Ce n’est pas qu’ils feignent absolument d’ignorer tous les délits qu’ils ont le devoir de réprimer. Mais tant que les délinquants ne se font pas prendre sur le fait, ils ne protègent le gibier que d’une façon relative. Ils ne dressent pas d’embuscades; s’ils découvrent un piège, ils l’enlèvent mais ils ne se donnent guère le tracas de rechercher celui qui l’a posé.

Sampité n’admettait pas qu’on louvoyât de la sorte avec la consigne. Non seulement il appliquait à quiconque les règlements mais encore il déployait une activité sans égale à pourchasser l’adversaire. Infatigable, il multipliait les tournées dans la forêt. Il passait des nuits à guetter les chiens en maraude et à dénoncer les ruses de la braconne. Et les procès-verbaux grêlaient. Comme vous le pensez bien, cette vigilance assidue, cette rigidité dans l’application de la loi, lui suscitèrent des haines. Les paysans, jouant sur son nom, l’appelaient _Sans-Pitié_. Et les plus vindicatifs ne se faisaient pas faute de souhaiter tout bas qu’il reçût, comme par hasard, quelque mauvais coup.

Un de ceux qui entrèrent le plus souvent en conflit avec lui se nommait Alcide Rablot. Il possédait une petite aisance et pour l’entretenir, tenait un commerce d’épicerie et de bimbeloterie à Macherin. Cependant, célibataire, il ne s’en occupait pas beaucoup, il en déléguait l’administration à sa sœur, veuve quadragénaire qui vivait avec lui. Chasseur enragé, non par esprit de lucre mais par un penchant irrésistible, ce Rablot ne concevait d’occupation plus attrayante que de dépister le poil et la plume dans la plaine et dans le bornage. L’arme au poing, la carnassière au dos, il battait tout le jour les buissons ou les emblavures et il ne rentrait que rarement bredouille, car c’était un tireur de premier ordre. A cela, rien à dire. Mais Rablot ne se contentait pas de chasser en temps légal. Les mots: «fermeture de la chasse» ne représentaient pour lui qu’une formule saugrenue et ne méritant que le plus complet dédain. Aussi, quelle que fût la saison, il se livrait à un braconnage intensif, plaçant des collets pour les lièvres, prenant au nœud coulant des chevreuils, panneautant les perdrix, s’adonnant aux affûts clandestins--bref, causant plus de ravages que vingt autres Nemrods rustiques, ses émules. Il était, d’ailleurs, secondé par un chenapan, venu l’on ne sait d’où, connu seulement sous le prénom d’Alexandre et auquel il donnait l’hospitalité. Ce réfractaire, je le définirai d’une phrase: il n’avait ni métier avouable ni sens moral et semblait installé dans l’illicite comme dans un domaine lui appartenant de droit.

Rablot, lui, n’était pas foncièrement pervers. Assez intelligent, hableur, jovial, fréquentant le cabaret mais pas jusqu’à l’ivresse coutumière--tandis qu’Alexandre chancelait presque toujours entre deux vins--il se montrait d’abord facile, rendait volontiers service et était très populaire dans le pays. J’ajoute qu’il ne mettait jamais les pieds à l’église et paraissait fermé à toute croyance religieuse. Il y avait là indifférence mais pas du tout hostilité, car, lorsqu’il me croisait, il me saluait très poliment et ne craignait pas d’échanger quelques propos courtois avec moi.

Mais, direz-vous, puisque Rablot était après tout un brave homme, n’ayant que le tort de considérer le gibier ainsi qu’une propriété commune, abusivement détournée par les locataires de la chasse, pour quelle raison s’était-il si fort lié avec le détestable Alexandre? Je crois qu’on peut s’expliquer la chose. Chez Rablot, le goût de la chasse était une passion à laquelle il vouait toutes ses facultés et qui régissait son existence entière. Alexandre, possédant une foule de recettes pour la destruction du gibier, lui devint un aide indispensable dont il ne voyait plus les vices. Ou, s’il les distinguait, il estimait probablement que les dons spéciaux du gredin compensaient largement ses tares. Et puis, il ne faut pas oublier que Rablot, personnage en somme assez fruste, ne possédait pas une grande délicatesse de sentiments.

Vu le caractère de Sampité et les habitudes déprédatrices de Rablot et d’Alexandre, la lutte s’exaspéra entre l’un et les autres. Il serait trop long d’en décrire par le menu les péripéties. Je relèverai seulement qu’elle produisit une animosité réciproque et d’autant plus aiguë que c’était un duel d’amour-propre où chacun se jurait de l’emporter. Plusieurs fois, malgré les ruses de ses antagonistes, Sampité eut la satisfaction de les prendre en flagrant délit et de dresser des procès-verbaux qui les conduisirent en correctionnelle. Des condamnations à l’amende furent prononcées. Rablot payait mais, loin de se corriger, il n’en montrait que plus de persistance à détruire le gibier du secteur de forêt que surveillait Sampité. Et lorsqu’il avait réussi quelque exploit dont il était impossible de le convaincre formellement, il s’arrangeait pour rencontrer le garde en terrain neutre et pour lui décocher, devant témoins, des phrases à double sens qui le mettaient hors de lui.

--Tu peux blaguer, ripostait le fonctionnaire, blême de fureur, je t’aurai et nous verrons celui qui rira le dernier...

Mais Rablot haussait les épaules, lui tournait le dos et s’en allait en sifflotant la sonnerie d’hallali.

La guerre continua, sournoise et sans trêve jusqu’à un certain soir où les deux braconniers se firent surprendre de nouveau par Sampité. Je ne sais au juste quel était l’objet du délit mais ce devait être grave car, comparaissant pour la cinquième ou sixième fois devant le tribunal, il leur fut infligé quinze jours de prison. On m’a dit depuis qu’au cours des débats, Rablot soutint que Sampité avait exagéré les faits pour obtenir une condamnation sévère. Mais le garde s’en défendit vivement. Et comme il était assermenté, les juges lui donnèrent raison.

Les condamnés ne récriminèrent pas; ils subirent leur peine. Et l’on fut étonné qu’à leur retour, ils ne se répandissent point en bravades et en défis au garde comme c’était antérieurement leur coutume. Même ils semblaient assagis, car trois mois passèrent sans qu’il y eût prétexte à sévir contre eux. Sampité triomphait bruyamment:--Ah! les bougres, disait-ils, je les ai matés!... Stimulé par son succès, félicité par ses supérieurs, il redoubla de vigilance au point qu’en peu de temps, d’autres braconniers furent pincés par ses soins et punis conformément aux lois, de sorte que de nouvelles rancunes s’ajoutèrent à celles qu’il avait déjà suscitées. A diverses reprises, plusieurs de ses victimes tinrent des propos violents à son sujet. Mais l’on remarqua que ni Rablot ni Alexandre ne faisaient chorus. Ils écoutaient en silence, s’appliquaient à garder une mine impassible et, si l’on insistait pour obtenir leur avis, se dérobaient comme s’ils redoutaient de se compromettre.

Les choses en étaient là quand,--il y aura sept ans au mois d’octobre--par une nuit sans lune et brumeuse, Sampité quitta la maison forestière pour une tournée sous-bois. Comme à son habitude il était parti entre minuit et une heure après avoir prévenu sa femme qu’il comptait rentrer au lever du soleil. La matinée s’écoula sans qu’il fût de retour. Vers midi, Mme Sampité, inquiète, tourmentée d’un pressentiment lugubre, alla prévenir le maire qui partagea ses appréhensions et avertit les autres gardes de cette absence insolite. Ceux-ci se mirent, en groupe, à la recherche de leur collègue. Vers deux heures de l’après-midi, à la crête des monts de Fay, ils découvrirent Sampité couché la face contre terre et frappé de deux coups de fusil, l’un à la cuisse droite, l’autre au cœur. Il devait être mort depuis longtemps car le cadavre était glacé et déjà tout raide. Les gardes, effarés, ne prirent pas la précaution d’envoyer quelqu’un en avant pour annoncer avec ménagement la catastrophe et, dans leur désarroi, au lieu d’aller déposer le corps à la mairie, ils le transportèrent directement à la maison forestière. Mme Sampité se tenait, pleine d’angoisse, sur le seuil. Quand elle vit le funèbre cortège déboucher du bornage, elle devina tout de suite ce qui était arrivé. Elle accourut et se jeta, en poussant des cris affreux, sur son mari... On s’efforça de l’en arracher mais voici qu’elle était morte, en mettant au monde, dans une mare de sang, un enfant qui ne vécut que quelques minutes!...

Ce crime, avec son horrible contre-coup, souleva une grande émotion. Le parquet, la gendarmerie, des agents expérimentés multiplièrent les enquêtes. Mais malgré les recherches les plus minutieuses, on ne réussit pas à découvrir le ou les meurtriers. Vous savez, du reste vous qui vivez depuis longtemps à la campagne, combien il est difficile de faire parler les paysans. Pour eux, l’autorité, c’est une étrangère qu’ils entendent tenir le plus possible à l’écart de leurs affaires.

--Rien de plus exact, approuvai-je, avant de me fixer à Arbonne, j’ai habité sept ans un village où il y eut deux morts violentes. En ce qui concerne la première, les ruraux se désignaient entre eux le coupable; cependant nul ne le livra. Pour la seconde, la justice ne fut même pas alertée.

--Eh bien, reprit l’abbé Moret, l’assassinat de Sampité n’eut pas de suites immédiates. Alexandre et Rablot se trouvaient parmi les plus soupçonnés. Mais on eut beau les interroger, les retourner, les observer, les menacer, on ne réussit pas à établir leur culpabilité d’une façon assez évidente pour motiver leur arrestation. Ils invoquaient un alibi que personne ne vint démentir.