Jusqu'à la fin du monde

Part 10

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A la longue, la justice dut reconnaître son impuissance. Le crime resta impuni. La petite orpheline que laissaient les Sampité fut confiée à des cousins. L’oubli commença de se faire et il est très probable qu’on n’aurait jamais connu la vérité si la Providence, intervenant, ne l’avait dégagée de l’ombre où elle gisait ensevelie.

Sampité disparu, il était à croire que Rablot ne tarderait pas à exercer de nouveau son activité braconnière--d’autant que le remplaçant du garde assassiné, ne se souciant sans doute pas de subir un sort analogue, ne manifestait guère de zèle et s’appliquait à passer pour inoffensif. Mais voici que Rablot semblait avoir perdu jusqu’au goût de la chasse. Même en temps licite, la carabine au ratelier, la gibecière jetée dans un coin, le chien bâillant dans sa niche, les mains dans les poches, il se tenait au logis, à suivre, d’un œil morne, les allées et venues de sa sœur et des clientes de l’épicerie. Ou s’il en sortait, c’était pour des promenades solitaires et sans but dans le voisinage. A diverses reprises des moissonneurs lui signalèrent des compagnies de perdreaux faciles à débusquer. Il les écouta d’un air absent, comme si l’information ne le touchait pas et persista dans son inaction. Plus encore, il prit en grippe les mœurs d’Alexandre, ne l’accompagna plus au cabaret et refusa désormais de favoriser ses rapines nocturnes. Il y eut certainement entre eux quelque explication orageuse à huis-clos, car le maraudeur quitta d’abord la maison puis bientôt le village en proférant des injures et des menaces confuses à l’adresse de celui qui avait été son hôte exagérément bénévole.

A peine Alexandre eut-il délivré le pays de sa peu regrettable personne, qu’on apprit son décès. Ivre, il s’était couché sur les rails du chemin de fer, près de Melun. Un rapide l’avait broyé. Accident ou suicide? On ne l’a jamais su.

Dès le lendemain, la nouvelle, relatée par un journal, vint au village et produisit sur Rablot une impression extraordinaire. Tandis que les gens de Macherin la commentaient sans beaucoup d’étonnement, vu l’intempérance célèbre d’Alexandre, lui en parut étrangement bouleversé. Il n’émit pourtant aucune réflexion insolite mais il offrit aux observateurs une physionomie tellement terrifiée qu’ils en conclurent que, malgré la brouille, ses relations avec le défunt lui tenaient plus à cœur qu’on ne l’aurait cru.

De ce jour Rablot changea à vue d’œil. Une tristesse profonde le rongeait. Il n’y avait plus trace du bon vivant, à la voix sonore, aux gestes exubérants qui faisait retentir le village du bruit de ses exploits en tous genres. Quelques semaines le maigrirent, le pâlirent, firent de lui le fantôme pitoyable du joyeux garçon de naguère. Oisif, il errait çà et là, frôlant les murs, évitant les conversations,--comme à la recherche perpétuelle d’on ne sait quoi. Puis, on cessa de le voir: il gardait la maison, usait les heures affalé dans un fauteuil, concentré en une songerie morose et ne répondait aux questions inquiètes de sa sœur que par cette phrase sommaire:--Je pense à quelque chose qui ne regarde que moi... T’en occupe pas...

Bientôt il se mit au lit n’en bougea plus et déclina rapidement. Des amis vinrent le voir qui s’efforcèrent de le remonter. Il ne les renvoyait pas, mais il marquait si peu d’intérêt à leurs dires, il demeurait le regard si obstinément fixé au plafond que les visiteurs, pris de malaise, ne tardaient pas à se retirer tout déconcertés.

Sa sœur, alarmée de cette singulière maladie, appela le médecin. Celui-ci fut reçu comme tout le monde, avec une totale indifférence. Rablot lui affirma qu’il ne souffrait de nulle part. Il y a seulement cela, dit-il, que je me sens très faible et que je crois qu’on peut raboter les planches pour mon cercueil. Et puis tout m’est égal!...

Le docteur, ne sachant trop que prescrire, recommanda vaguement les fortifiants. Rablot ne protesta point quand sa sœur aligna sur la table de nuit des fioles et des boîtes de pilules. Mais il s’abstint d’y toucher.

Comme de raison, l’état de cette âme me préoccupait et surtout depuis qu’étant tout à fait en bons termes avec le médecin, je lui avais demandé ce qu’il fallait penser du cas de Rablot. Or il me confia que ce mal lui semblait relever de ma compétence plutôt que de la sienne.

Le jour où je fus renseigné de la sorte, la soirée était trop avancée pour que je me rendisse à Macherin. Je décidai donc d’attendre au lendemain, et, dès ma messe dite, d’aller chez Rablot. Je ne craignais pas d’être rebuté car sa sœur pratiquait d’une façon assez suivie et lui-même, je vous l’ai dit, m’avait toujours témoigné de la déférence. Mais Dieu abrégea le délai, voici comment.

Vers dix heures, je venais de terminer la récitation de mon bréviaire et j’allais monter me coucher quand la sonnette de l’entrée retentit avec violence. Si tard, ce ne pouvait être que pour une raison grave. Je me hâtai d’ouvrir et, à la clarté de la lune, je reconnus Henri Brevard, un jeune bûcheron de Macherin qui avait été l’un de mes enfants de chœur jusqu’à sa première communion et que je comptais, à présent, parmi les membres les plus assidus de ma société de tir. Il tenait sa bicyclette par le guidon et m’apparut très pressé.

--Bonsoir, Henri, lui dis-je, il y a donc le feu que tu as sonné si fort?

Tout essoufflé de sa course, il me répondit:

--Ah monsieur le Curé, j’avais peur que vous soyez déjà endormi et je voulais vous réveiller le plus vite possible. Excusez-moi, mais Rablot est très mal; on croit qu’il ne passera pas la nuit. Il vous réclame et comme il a également fait chercher le maire et l’adjoint, on suppose qu’il a quelque chose d’important à régler avant la fin. C’est sa sœur qui m’envoie et elle m’a chargé de vous prier de ne pas perdre une minute. Aussi, j’ai pris ma bécane.

--Tu as bien fait, et le plus simple c’est que j’enfourche la mienne et que je t’accompagne.

Ainsi côte à côte, nous fûmes vite rendus à Macherin car la nuit était sereine et la route en bon état. Dans l’épicerie, avec la sœur de Rablot, tout agitée de chagrin et d’angoisse, je trouvai le maire, M. Brice, qui est ce gros marchand de bois que vous connaissez et son adjoint, le boulanger Tourette. Tous deux semblaient fort étonnés de cette convocation à une heure aussi tardive. Après des salutations brèves, je me tournai vers la sœur de Rablot. Mais je n’avais pas ouvert la bouche qu’elle s’écria:--Je vous en supplie, Messieurs, montez tout de suite voir Alcide. Il dit qu’il va mourir et qu’il ne veut pas s’en aller sans avoir fait, devant les autorités, une révélation qui lui pèse sur le cœur!...

Il n’y avait pas à délibérer. Brevard se retire. Nous gravissons l’escalier et nous pénétrons dans la chambre du malade. Étant donnée mon expérience des agonies, je saisis immédiatement que le pauvre homme était en effet bien bas: sa face, jadis rubiconde, était livide, luisait comme enduite d’une sueur funèbre et ses doigts décharnés griffaient le drap comme s’il tâchait de le ramener par-dessus sa tête. Aussitôt qu’il nous aperçut, il eut une exclamation de joie et fit un effort pour nous accueillir:--Ah! vous êtes bons d’être venus quand je vous appelais! Vous m’écouterez, n’est-ce pas? Mais il ne faudrait pas m’interrompre parce que je n’ai plus de forces et c’est important que j’aille jusqu’au bout de ce que je me suis juré de vous apprendre. Asseyez-vous tout près de moi.

Faire des cérémonies eut été fort intempestif en la circonstance. Chacun prit une chaise et nous nous penchâmes vers le moribond.

Alors, d’une voix lasse mais parfaitement distincte, et où l’on percevait la volonté de se libérer d’une obsession longtemps secrète, Rablot prononça cet aveu:--C’est Alexandre et moi qui avons tué Sampité...

Le maire et Tourette tressaillirent. La sœur poussa un gémissement lugubre. Et je ne pus retenir un geste d’épouvante. Rablot nous lança un regard de détresse et se tordit les mains. Lamentable, il reprit:--Je le savais que je vous ferais horreur... Et pourtant je dois parler ou ce serait pour rien que j’aurais tant souffert à me rappeler mon crime... Par pitié, ne me tournez pas le dos, écoutez-moi!...

J’intervins:--Mon ami, dis-je, c’est Dieu qui vous inspira de nous révéler cette faute affreuse. Qu’Il en soit béni... Maintenant, vous vous repentez et le sang versé crie contre vous. Soulagez donc votre âme en peine. Nous vous écouterons.

Rablot me fit un signe de gratitude. Une lueur ranima ses prunelles presque éteintes et il reprit:--Quand nous sommes sortis de prison, nous étions furieux d’avoir eu le dessous avec Sampité; nous n’avions qu’une idée: nous venger de lui. Mais je crois que, dès lors, Alexandre avait résolu de supprimer notre ennemi tandis que moi, je ne voulais que lui donner une correction dont il se souviendrait longtemps. Ce n’est pas tout de suite que nous avons causé là-dessus. Où nous nous étions mis d’accord, c’était pour faire semblant d’être intimidés et pour éviter toute occasion de procès-verbal afin qu’il ne se doute pas que nous mijotions une revanche. Et c’est ainsi, que, pendant trois mois, nous avons suspendu la braconne. Sûrement, je rageais de laisser le gibier en repos et je n’arrêtais pas de rouler dans ma tête des combinaisons pour réduire Sampité. J’en rabâchais à l’oreille d’Alexandre mais lui me répétait:--Patience, nous ferons le nécessaire... Et, en disant cela, il avait un rire en coin qui n’annonçait rien de bon pour le garde.

Le jour du crime, il sut m’entraîner à boire dès le matin. D’ordinaire, quand nous ribotions ensemble, l’alcool me faisait jacasser, chanter, cabrioler jusqu’à l’abrutissement final. Mais, cette fois, je n’avais pas envie de rire. Plus je buvais, plus je devenais sombre. Cette pensée me taraudait la cervelle et ne me quittait pas: flanquer une telle leçon à Sampité qu’il n’oserait plus nous espionner. Je proposai ceci: le surprendre à la brune, nous masqués et déguisés, le plonger dans le lavoir de Gougny et lui garder la tête sous l’eau jusqu’à qu’il soit presque asphyxié. Comme il faisait froid, il attraperait tout au moins une fluxion de poitrine. Ça le calmerait et, durant qu’il serait à se soigner, nous aurions le champ libre.

--C’est pas suffisant, répondit Alexandre, ce fouinard de malheur est solide, il n’attrapera même pas un rhume.

Et il m’entonnait de l’eau-de-vie.

La nuit venue, il jugea que j’étais à point. Il me fixa de ses vilains yeux couleur de boue et il me dit sans plus de mitaines:--La question, ce n’est pas d’inventer une farce de gosse, c’est d’écarter définitivement Sampité de notre chemin. Je l’ai suivi de près, depuis une quinzaine, et je sais qu’il passera vers une heure aux monts de Fay. Il y a du brouillard; dans un moment, tout le monde sera couché et personne ne nous verra sortir du village. Nous prendrons nos fusils et nous irons nous tapir à un endroit que j’ai repéré et quand il arrivera,--paf! nous lui casserons une patte ou deux.

Quoique j’étais bien saoul, ça me parut excessif. Je me récriai car,--j’en fais serment devant Dieu--je n’avais jamais eu le désir d’estropier notre ennemi. Une râclée, soit, du sang, non!...

Alexandre m’écoutait la bouche tordue de mépris et me traitait de _foie-blanc_. Puis, remplissant mon verre, il se mit à me rappeler, avec des mots venimeux, toutes les vexations que le garde nous avait faites et cet air qu’il avait de se ficher de nous depuis notre condamnation. Tout ce baratage de mes ennuis finit par me mettre sérieusement en colère et aussi je buvais coup sur coup sans y prendre attention. Résultat, je m’écriai:--Eh bien, ça y est, va pour le fusil et lâche qui s’en dédit!...

A présent, j’étais comme fou et j’avais un brasier sous le crâne. Nous chargeons nos fusils à balle, nous gagnons la colline et nous nous accroupissons dans un fossé plein de fougère où nous étions très bien cachés. Vers une heure, comme Alexandre l’avait prévu, voilà Sampité qui s’amène. Il marchait lentement, sans méfiance et il faisait la mine d’un qui a sommeil et qui ne serait pas fâché d’avoir fini sa tournée. Sitôt qu’il nous eut dépassés, Alexandre me chuchote:--Tire à la jambe droite, moi, je vise la gauche...

Sans raisonner, sans hésiter, j’ajuste et je presse la détente--mais Alexandre réserve son coup.

Sampité trébuche, pousse un cri et s’écroule.

--Allons regarder sa gueule de près, me souffle Alexandre. Nous approchons; le garde nous voyant surgir devant lui, tandis qu’il essayait de se relever, nous dévisage tour à tour. Je ne sais quelle figure je faisais mais j’étais dégrisé et déjà je regrettais d’avoir tiré. Mais Alexandre avait un regard si terrible que Sampité se sentit mort. Il se souleva, comme il put, sur son coude et me dit d’une pauvre voix chevrotante que j’entends toujours:--Rablot, j’ai une femme et un enfant et je vais en avoir un autre!...

Je l’aurais secouru, je le jure, mais, avant que j’aie fait un pas, Alexandre hurle:--Tais-toi, canaille!... Il met en joue, vise droit au cœur et tire. Sampité retombe, avec un grand râle. Une seconde, et tout fut fini...

Rablot, épuisé, se renversa sur l’oreiller. Il tremblait, de grosses gouttes de sueur lui glissaient du front.--A boire, murmura-t-il, j’ai encore un peu à dire...

Sa sœur lui apporta une tasse de tisane et lui essuya le visage. Puis, sans que j’eusse besoin de l’encourager, il reprit:--Vous savez comment nous avons réussi à éviter l’arrestation. Tant que durèrent les recherches, j’étais surtout préoccupé de ne pas fournir d’indices à la gendarmerie; j’avais peur de la guillotine et cela m’empêchait d’examiner ce qui se passait en moi. Mais lorsqu’il devint à peu près certain que je ne serais pas découvert, voilà que je ne pouvais plus penser qu’à cette horrible affaire. Je revoyais le meurtre de Sampité et, aussi, la mort de sa femme et de son enfant telle qu’on me l’avait racontée. C’était comme si l’on me trouait le cœur et la tête avec une vrille. J’en parlais à ce misérable Alexandre et pas pour m’en vanter--ah! certes non!--Mais lui semblait tout à fait insensible. Il se moquait de moi et il n’avait qu’un refrain:--Personne ne nous embêtera plus... Une brute, une pierre, je vous dis!

Cette façon ignoble d’envisager notre crime me dégoûta si fort que je ne tardai pas à l’exécrer. Vivre sous le même toit qu’un pareil individu me fut insupportable. Je lui signifiai de déguerpir. Lui prétendit d’abord s’incruster. Alors, je lui déclarai que s’il s’entêtait j’irais nous dénoncer tous les deux à la police. Et je crois que je l’aurais fait, car j’aimais mieux n’importe quoi que de subir plus longtemps sa présence. Il comprit que ce n’était pas une phrase en l’air et il partit en me crachant de la haine à la figure.

Une fois seul je me sentis d’abord un peu soulagé. Mais quand je lus sur le journal comment, quelques jours après, il avait été écrasé par un train, j’eus froid dans les os. Je ne suis pas assez instruit pour vous expliquer très nettement tout ce que j’éprouvais. Ce que je puis vous affirmer, parce que c’est la vérité même, c’est qu’il y eut comme une voix, au dedans de moi, qui me répétait: Alexandre a reçu sa punition, tu recevras la tienne!...

Depuis ce moment, je n’ai plus eu jamais faim, je n’ai plus dormi. Et puis la chasse, cela me dégoûtait: rien que de regarder mon fusil me donnait la nausée; je voyais du sang sur la crosse! Et enfin, continuellement, j’entendais Sampité me demander la vie et je me représentais sa femme cramponnée à son cadavre. Ça, c’était le plus atroce! J’en meurs, frappé par le Bon Dieu--et je trouve que c’est juste...

Il se tut, joignit les mains et ferma les yeux. Dans la chambre, on n’entendit plus que sa respiration haletante. Sa sœur, le tablier en tampon sur la bouche, étouffait des sanglots. Brice, Tourette et moi, nous demeurions comme pétrifiés sur nos chaises. A la fin je me repris assez pour me lever et toucher Rablot à l’épaule. A ce contact, il ouvrit les paupières, et dit d’une voix tout entrecoupée et soudain toute débile:--Monsieur le Maire, vous aurez, n’est-ce pas, la bonté d’écrire à la justice ce que je viens d’avouer. Il ne faudrait pas qu’un jour ou l’autre, un innocent soit inquiété à cause de mon crime...

Le maire, incapable d’articuler une syllabe, acquiesça de la tête.

--Merci, reprit Rablot, et merci de m’avoir écouté jusqu’au bout. Et puis, je vous dis adieu ainsi qu’à Tourette... Laissez-moi seul avec M. le Curé, nous avons encore à causer lui et moi...

Je reconduisis les assistants jusque sur le palier. Personne n’avait formulé la moindre réflexion. Mais quand nous fûmes hors de la chambre M. Brice dit, d’un ton qui prouvait la violence de son émotion:--Monsieur le Curé, avant d’avoir entendu ce malheureux, je ne croyais pas à grand’chose. Maintenant, je sais que Dieu existe.

--Pour sûr, M. Brice a raison, appuya Tourette, moi, je pense comme lui...

Je pris congé d’eux fort remué, moi aussi, et je retournai au chevet de Rablot. La grâce divine m’octroya ce qu’il fallait dire pour l’assister durant son agonie. Je le confessai, je l’exhortai. Au cours de ce dernier entretien, je ne cessai d’admirer combien la souffrance morale, issue du remords, avait affiné cette âme désormais soustraite au Démon. Ensuite, le matin étant venu, j’allai dire ma messe et je revins tout de suite après, apportant l’Extrême-Onction et le Saint Viatique. Rablot n’avait plus la force de parler mais il gardait sa connaissance et ses regards me prouvaient qu’il s’unissait humblement à mes prières. Les rites accomplis, je me rassis, près de lui, et ma main dans sa main, je commentai doucement l’Évangile sur Lazare. Comme je prononçais la phrase _Je suis la Résurrection et la vie_, Rablot exhala un long soupir et entra dans la paix de Celui qui nous a donné cette parole...

Il avait fait un testament qui désignait sa sœur comme légataire universelle à charge de verser, chaque année, une somme suffisante pour assurer le nécessaire à l’orpheline des Sampité[7].

[7] Sampité le seul nom de personne qui n’ait pas été modifié au cours des deux récits qu’on vient de lire. Plusieurs guides de la forêt indiquent l’endroit où s’élève le monument commémoratif, entre autres, celui de Charles Collinet.

L’abbé Moret, ayant achevé son récit, s’absorba dans une méditation profonde que je me gardai de troubler. Ce ne fut qu’assez tard dans la soirée qu’il parla de nouveau. Il dit très bas, comme en oraison:--_Violenti rapiunt cœlum_... Jésus erre par le monde, cherchant des âmes pour les embraser au foyer de son cœur douloureux. Les tièdes, ceux dont il a, lui-même, précisé qu’il les «vomissait» ne soupçonnent guère sa présence. Mais les ardents, les violents sont l’objet chéri de sa sollicitude. Afin de s’acquérir leur nature impétueuse, il les met en croix, à sa droite, sur le Calvaire. L’orgueil de vivre se brise en eux par la souffrance et ces éprouvés lui demandent humblement de «_ne pas les oublier lorsqu’il sera dans son royaume_». Le Maître leur répond:--Mon royaume, c’est ton âme; j’y fais briller l’aube de ta rédemption et les premières clartés du Jour qui n’aura pas de fin. Alors, pressentant la Béatitude, ils s’en vont, pleins d’amour et d’espérance, parfaire leur rachat en Purgatoire...

AU JARDIN DE LA SOUFFRANCE

_La souffrance, quand la Grâce l’accompagne, est un grand prêtre qui dispense des mystères inconnus à ceux qui n’ont pas souffert._

ROBERT-HUGH BENSON: l’Amitié de Jésus.

Dans mes livres précédents, j’ai nommé plusieurs fois Lapillus et l’on m’a demandé si ce personnage était un être de fiction ou s’il existait réellement. Eh bien, Lapillus existe. Mais, comme il a choisi pour devise cette phrase de l’_Imitation_: _Nesciri et pro nihilo reputari_ et qu’il la met en pratique autant qu’il le peut, je ne donnerai pas beaucoup de détails sur lui. Toutefois, je spécifie que c’est un mystique, c’est-à-dire un contemplatif qui, suivant l’expression de l’Aréopagite, «non seulement comprend mais encore sent les choses de Dieu[8]». Pour le surplus, j’ajouterai qu’ayant, comme lui, vécu longtemps dans la forêt, aimant, comme lui, la solitude et l’oraison, étant, comme lui, presque toujours malade, je partage ses façons de voir sur un grand nombre de points. Ce sont quelques-unes de ses réflexions, notées fraternellement à la suite de nos entretiens, que je rapporte ci-dessous. Peut-être seront-elles profitables aux âmes de bonne volonté qui estiment qu’ici-bas cultiver et accroître en nous l’amour de Notre-Seigneur constitue l’essentiel de notre raison de vivre.

[8] Οὐ μόνον μαθὼν ἀλλὰ παθὼν τὰ θεῖα. (Pseudo-Denis l’Aréopagite: _Des noms divins_, II, 9). La traduction donne le sens, maie elle ne rend pas toute l’énergie synthétique du texte grec.

Il importe de remarquer que cette formule n’a trait qu’à la _Mystique divine_, car le diable étant le singe de Dieu--il y a une contrefaçon diabolique dont des exemples contemporains nous sont fournis par Raspoutine et, dans un autre ordre de faits, par la Mesmin et ses adeptes. Il existe aussi certaines dispositions naturelles qui présentent quelques ressemblances superficielles avec les grâces que Dieu envoie aux contemplatifs. Mais le propre de l’état mystique conforme à l’orthodoxie c’est qu’il est toujours accompagné d’ascétisme persévérant et d’une soumission totale à l’Église. Or ce n’est certes pas le cas des faux mystiques qui, selon leur nature impulsive, se montrent rebelles à toute discipline et encore moins le cas de ceux qui s’inféodent à Satan par sensualité ou par orgueil. Il était indiqué de rappeler ces notions élémentaires dans un temps où l’on voit des politiciens ineptes se jeter à la tête le terme de «mystique» comme une injure et aussi des médecins et des physiologistes entasser, avec une assurance bouffonne, des dissertations sur les Mystiques où l’ignorance religieuse le dispute à l’infatuation matérialiste.--A signaler également les divagations de l’hérésie. Exemple: un moderniste incurable, M. Henri Brémond, dans un livre décousu et bâclé, comme presque tout ce qu’il publie, assimile l’état d’âme mystique à l’état d’esprit romantique. M. le chanoine Halflants, théologien expert et bon lettré, l’a, d’ailleurs, réfuté d’une façon définitive dans ses _Études de critique littéraire_ (1 vol. chez Giraudon).

* * * * *

HORTUS CONCLUSUS.--Il est un jardin clos de murailles si élevées que ceux qui craignent la souffrance ne les franchiront jamais. Sa porte ne s’ouvre qu’aux prédestinés dont les pieds se sont meurtris à suivre docilement Jésus dans la voie douloureuse--jusqu’au Golgotha.

Autour du jardin, le monde se vautre dans une fange de luxure stérile et d’or putride. Les affolés de la chair poursuivent vainement l’infini en ces galas décevants que le Prince de l’Orgueil et de la Révolte offre aux convoitises de leurs cinq sens. D’autres,--devant l’idole peinte de couleurs criardes qu’ils invoquent sous le nom de Progrès,--jurent que demain, sans faute, les pauvres sciences humaines leur livreront le secret du bonheur universel. Tous, reniant le Dieu qui les créa, lui signifient:--Nous ne voulons plus de toi, nous ne croyons plus en toi. Depuis que nous t’avons chassé de notre âme, nous connaissons la joie de libérer nos instincts!...

La joie?--Mais alors, pourquoi l’écho de leurs clameurs résonne-t-il si tristement aux oreilles des élus de la Croix qu’un rayon du Saint-Esprit conduisit au jardin de la souffrance pour leur enlever toute envie d’en sortir?

C’est que là s’épanouissent à foison les roses de l’amour divin--roses de pourpre, roses lumineuses, roses du paradis entées sur un églantier de la terre, roses dont le parfum baigne l’âme qui le respire dans un fleuve d’éternelle Jouvence.