Part 5
_Après que Jésus fut mort sur la Croix, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret, pria Pilate de lui permettre d’enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc et prit le corps. Nicodème, celui qui naguère était allé trouver Jésus la nuit, vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès. Ils prirent donc le corps et l’enveloppèrent dans des linges avec des parfums, selon la manière d’ensevelir des juifs_ (Saint Jean, XIX.)
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Bien qu’il crût à la divinité de Jésus-Christ, Nicodème s’appliquait à dissimuler sa foi. Il donnait volontiers pour prétexte à sa prudence que, dans le milieu où son origine pharisienne l’obligeait de vivre, on haïssait les adeptes de la Bonne Nouvelle et qu’on regardait celle-ci comme une superstition des plus virulentes. De même, en public, afin, disait-il, de ne pas attirer la persécution sur les chrétiens, il feignait d’ignorer le Maître ou lorsqu’on en parlait devant lui, de ne le connaître que de réputation.
Sa timidité allait si loin qu’il revêtait un déguisement et choisissait toujours les heures nocturnes pour ses entretiens avec le Sauveur. Ce n’est donc pas sans raison que saint Jean insiste sur son goût du secret et de l’ombre.
Quand Jésus l’avertissait que cette crainte extrême de la lumière le mettait en péril de se perdre dans l’obscurité irrémissible où veille le Père du péché, il faisait semblant de ne pas comprendre. Mais, à part soi, il persistait à penser que le Maître avait tort de répandre sa doctrine au grand soleil et, pris de panique à la réflexion qu’il pourrait être soupçonné de connivence, il se promettait d’interrompre ses visites. Il les suspendait, en effet, pendant quelques mois, puis il revenait, quelque chose de plus fort que sa peur de se compromettre l’y poussant.
A cette première réunion du Sanhédrin où l’on envisagea l’opportunité de sévir contre Jésus, Nicodème se garda bien de plaider la cause du perturbateur que ses collègues accusaient de violer les lois d’Israël. Tout au plus balbutia-t-il qu’on devait observer à son égard les règles juridiques, et, si l’on estimait à propos de mettre la main sur lui, ne pas le condamner sans enquête. Sur quoi les autres Pharisiens froncèrent les sourcils; les plus ombrageux lui rappelèrent qu’en dépit de ses déclarations officielles, il était suspect de christianisme. Aussitôt, tout effaré de son audace, il devint muet. La séance levée, il se hâta de regagner son domicile dont il verrouilla soigneusement les portes. Plus tard, lorsque Jésus fut traîné devant Caïphe et Pilate, il fut le témoin inerte de l’iniquité dont son Maître était la victime. En lui-même, il frémissait d’indignation mais pour rien au monde, il ne serait intervenu.
Quand tout fut consommé, Joseph d’Arimathie se rendit chez Pilate pour réclamer le corps de Jésus. Il aurait souhaité que Nicodème l’accompagnât; mais le sachant incapable de surmonter ses paniques il ne prit même pas la peine de le lui proposer. Nicodème se félicita d’être laissé à l’écart.
Néanmoins, dès qu’on commença d’ensevelir la sainte dépouille, il fondit en larmes, car, à travers les dérobades où le poussait sa nature pusillanime, il aimait Jésus et maintenant il se reprochait de ne pas l’avoir écouté comme il l’aurait fallu. Son chagrin et ses regrets lui donnèrent le courage d’apporter du linge fin et des aromates précieux pour honorer Celui qu’il connaissait pour l’incarnation de la Vérité unique.--Il est vrai qu’en même temps il ne pouvait s’empêcher de se dire avec une sorte de satisfaction trouble:--Après un exemple aussi terrible, les disciples, à coup sûr, s’abstiendront de manifestations bruyantes. Eux et moi, nous servirons la mémoire de Jésus à la sourdine et avant tout nous éviterons de froisser les Pharisiens en affichant notre croyance. On va être enfin un peu tranquille...
Une tradition, fort admissible, veut qu’il éprouvât une vive contrariété quand il entendit les Apôtres proclamer, selon le Saint Esprit et sans aucune retenue, leur foi au centre de tous les carrefours et sur le parvis même du Temple.
--Hélas! les excès de zèle commencent, s’écria-t-il. Et il prédit que cela finirait mal.
Quand les Juifs lapidèrent Saint Étienne, amèrement il triompha:--Voilà ce qu’on gagne à braver l’opinion!...
A son lit de mort, il légua une grande partie de son bien à l’assemblée des fidèles mais il recommanda de ne pas donner de publicité au testament, car il tenait à ménager les préventions des Pharisiens.
Tel fut Nicodème. Ajoutons qu’il engendra une nombreuse postérité qui florit surtout à notre époque. Ce fait lui donne tous les droits au titre de patron des catholiques libéraux.
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Parmi les libéraux, on compte beaucoup d’hommes qui, dans le privé, témoignent d’une piété sincère et d’un attachement réel à l’Église. Malheureusement, dans la vie publique, malgré leurs bonnes intentions, ils la desservent, s’imaginant la servir.
D’où vient cette étrange déviation? De ceci qu’ils s’efforcent de marier des contradictoires. Tels qui n’entreprennent nulle démarche avant d’avoir prié et de s’être approchés des Sacrements, se conduisent ensuite comme si la foi catholique n’était qu’une formule impropre à régir leurs actes. Ainsi que l’a dit un très bon prêtre: «Les libéraux cherchent un compromis entre des principes irréductibles; ils semblent admettre le déterminisme universel et croire, en même temps, à l’activité libre de Dieu et au libre-arbitre de l’homme, proclamer que l’humanité se suffit à elle-même et garder la croyance en la Providence et en la Grâce, ne pas nier, en théorie, que Dieu existe mais, pratiquement, se passer de lui.»
En corollaire de ce résumé fort exact des tendances du libéralisme, j’essaierai d’apporter des exemples à l’appui. Certes, ce n’est pas une tâche agréable. Combien je préférerais me trouver d’accord sur tous les points avec des frères en Jésus-Christ! La chose n’est pas possible parce que, de propos délibéré, ils refusent, avec colère ou dédain, d’entendre ceux qui ne partagent pas leurs illusions. Comme bien d’autres--qui valent mieux que moi--je m’efforce, depuis vingt ans, de leur souligner l’erreur qui leur fausse le jugement. J’ai tiré mes arguments d’une expérience qu’ils ne peuvent me contester puisque je l’ai acquise chez les ennemis de Dieu. Je n’ai rien obtenu. Non seulement, je n’ai pas réussi à les convaincre, mais ils m’ont fait sentir leur mauvaise humeur. Je suis donc forcé de m’adresser à d’autres--aux âmes sans parti-pris, mais parfois mal informées, qui s’étonnent et s’affligent de constater que toutes les entreprises des libéraux pour adapter le catholicisme à l’état social où nous sommes condamnés à vivre échouent l’une après l’autre. Ce faisant ai-je besoin d’ajouter que je ne suis mû par aucune ambition d’ici-bas? Je ne me plais que dans ma solitude, je ne veux rien être et mon seul objectif, c’est de vouer le peu de forces qui me restent à reconnaître les bienfaits dont Dieu daigna combler--si gratuitement--l’ouvrier de la dernière heure en défendant pour ma petite part la Sainte Église des périls que lui fait encourir l’aveuglement des libéraux. Par là, j’espère me montrer digne de me tenir aux pieds de Jésus en croix; quand on a choisi le Calvaire pour résidence, on voit plus loin que si l’on s’attarde dans les ruelles tortueuses ou piétinent les politiques. Et, au surplus, le sujet que je traite ici surpasse toute politique de parti.
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La caractéristique principale des libéraux c’est qu’ils semblent oublier sans cesse que leur privilège de catholiques c’est-à-dire d’hommes à qui Dieu octroya l’énorme bienfait de posséder la Vérité, implique des devoirs impérieux. On dirait que ces obligations les gênent. On dirait aussi qu’ils rougissent d’attester leur foi devant l’incrédulité régnante. C’est pourquoi ils usent de l’équivoque comme d’un expédient pour se persuader que «servir deux maîtres» ne constitue pas une faute grave envers Notre-Seigneur. Plutôt que de l’avouer ils subtilisent afin de justifier leurs avances aux ennemis de Dieu. Ils marivaudent avec eux sous prétexte de «moindre mal», comme s’il y avait des degrés dans le fait de nier la Révélation. Bref, ils donnent dans tous les pièges que dispose à leur intention l’athéisme au pouvoir tant ils ont hâte de se conformer le plus qu’ils peuvent à ses mœurs et pratiques. Il leur arrive pourtant d’éprouver, de loin, en loin, quelques scrupules. Mais bientôt ils se rassurent en se répétant qu’ils fortifient l’Église parce qu’ils laissent de côté les principes sur lesquels Dieu la fonda. Cette illusion les enveloppe de mirages à ce point qu’ils deviennent les amants passionnés de la chimère et qu’ils méritent qu’on leur applique la sentence de Bossuet: «C’est un grand dérèglement de l’esprit que de voir les choses comme on désire qu’elles soient et non comme elles sont réellement.»
On compte plusieurs catégories de libéraux. Nous allons en examiner quelques-unes sans oublier que--sauf peut-être celle des gens de finance--elles englobent beaucoup d’âmes de bonne foi dans leur aberration.
Voici les _optimistes_. Ceux-ci estiment que les catholiques auraient tort de dépenser du zèle pour maintenir la doctrine intégrale de l’Église. Le présent leur apparaît passable et l’avenir serein. Volontiers, ils s’écrieraient avec Pangloss: «Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible». Un des propagateurs de cette manière de penser écrivait, l’an dernier, à la première page du premier numéro d’un hebdomadaire libéral: «Il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure ni de maudire trop fort le temps présent. Bien des choses y vont mal mais tout s’arrangera puisque Dieu nous l’a promis.» Un catholique optimiste ne croit point que tout soit arrivé, il croit d’un cœur joyeux que quelque chose arrivera, quelque chose d’infiniment consolant: le Règne de notre Père. J’ai compté, mais ne me souviens plus combien de fois le Sauveur nous répète en son Évangile: _Nolite timere, non turbetur cor vestrum._ Cela veut dire dans l’araméen de Montmartre: «Ne vous en faites pas. Tout ira bien.»
N’est-il pas navrant de voir interpréter avec tant de nonchalance et de légèreté les enseignements du Verbe incarné?
Lorsque Notre-Seigneur recommande à ses disciples de ne pas craindre les impies et de ne pas se troubler au cours des persécutions, ce n’est pas du tout pour les inviter à l’optimisme, mais pour qu’ils se préparent, les yeux fixés sur Lui seul, aux souffrances et aux sévices qu’attirera sur eux l’amour qu’ils lui portent.
Il paraît que le rédacteur des espiègleries ci-dessus est aussi _calé_ en grec qu’en argot Montmartois. Mais on doit conclure de ses propos qu’il est infiniment moins versé dans la connaissance de l’Évangile.
En outre on peut lui certifier que beaucoup de catholiques, prenant la Sainte-Écriture au sérieux, voyant ce qui se passe, prévoyant ce qui va venir, n’éprouvent pas du tout le besoin de prendre, à son exemple, un air guilleret et de s’exclamer en se frottant les mains:--Allons, allons, pas de bile! Nous avons lieu de nous réjouir et même de danser la carmagnole en prêchant l’insouciance. Évidemment il arrive des aventures fâcheuses à l’Église mais ne nous en occupons pas: Dieu aplanira tout un jour ou l’autre...
Or pour que le règne du Père arrive, il ne suffit pas de concéder que «bien des choses vont mal», puis de faire une pirouette et de se réfugier ensuite dans un optimisme béat en laissant à qui voudra le soin de lutter pour l’Église.
Certes nous savons que Dieu la protège constamment. Mais nous savons aussi que, pour sa défense, il exige notre collaboration perpétuelle. Nous dérober, c’est nous conduire en fatalistes. Dans ce cas nous nous rendons indignes d’obtenir qu’Il écarte de nous la tentation et qu’Il nous délivre du mal, car: _La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère?..._
Voici maintenant les _hybrides_.--En zoologie, on appelle ainsi les animaux qui proviennent de deux espèces différentes. Exemple: les mulets. Les hybrides sont, en général, inféconds. On peut appliquer la même définition aux libéraux issus d’une tentative de compromis entre les dogmes de l’Église et les faux dogmes de la Révolution. Leur politique s’avère stérile en bons résultats. Et le pire, c’est que la plus décevante des tactiques les porte à subordonner fréquemment les droits de Dieu aux prétendus droits de l’homme. Ils espèrent par là désarmer les tenants de la Révolution ou, tout au moins, atténuer les effets de leur manie anti-religieuse. Or, l’histoire contemporaine démontre non-seulement qu’ils s’abusent mais qu’ils nuisent à la cause sacrée dont ils se figurent sauvegarder le plus essentiel.
Vers le milieu du XIXe siècle, ils déploraient comme inopportune la promulgation des dogmes de l’Immaculée-Conception et de l’infaillibilité pontificale. Afin d’apaiser l’ennemi en fureur, ils s’appliquaient à fausser, par des commentaires lénifiants, la signification de cet admirable catalogue des erreurs nées de la soi-disant Réforme et de la Révolution: _le Syllabus_. Au temps de la Séparation, ils se renfrognaient parce que Pie X, Saint d’une sublime clairvoyance, refusait de pousser l’Église de France dans ce traquenard à ressorts juifs et huguenots: les Cultuelles. Depuis, ils s’arrachent les cheveux chaque fois que les catholiques militants opposent une résistance aussi franche qu’efficace aux assauts de l’impiété: par des voies plus ou moins obliques ils s’efforcent d’entraver leur action. Enfin ce sentiment fâcheux que Louis Veuillot nommait «leur manque d’horreur pour l’hérésie» les incline à considérer d’un œil plutôt amical les intrigues du modernisme.
Tant de concessions à l’adversaire, tant de capitulations sans combat ont-elle amené la paix honteuse qui leur permettrait d’engourdir l’Église comme une marmotte hivernant au fond de son terrier?
Pas du tout. L’irréligion, encouragée par leur veulerie, n’a pas déposé les armes un seul instant. Tandis qu’ils multipliaient les courbettes, Gambetta lançait le cri célèbre: «Le cléricalisme voilà l’ennemi!» Et par cléricalisme, l’évènement l’a prouvé, il entendait le catholicisme. Ferry fit voter la loi laïque sur l’enseignement et supprimer la lettre d’obédience qui, délivrée par les Évêques aux Religieux, permettait à ceux-ci d’ouvrir des écoles. Waldeck-Rousseau fit voter la loi sur les Associations de laquelle Combes se servit pour dissoudre et proscrire les Congrégations. Poincaré déclarait naguère aux libéraux qui, en retour de leur appui, lui demandaient quelques vagues garanties: «Nous sommes séparés par toute l’étendue de la question religieuse» et, après avoir promis d’autoriser la rentrée en France des noviciats de Missionnaires, s’esquivait sans avoir tenu parole. Et afin de mettre dans tout son jour le triomphe de l’athéisme officiel, Viviani, applaudi avec enthousiasme par la Libre-Pensée et les Loges, proclamait: «Nous avons éteint les étoiles du Ciel!» Par la suite, il avouait que la prétendue neutralité scolaire n’était qu’un leurre. «Elle fut, dit-il à la tribune de la Chambre, un _mensonge_ nécessaire lorsqu’on forgeait la loi scolaire. On promit cette _chimère_ de la neutralité pour rassurer quelques _timides_ dont la coalition eût fait obstacle au principe de la loi. Mais Jules Ferry avait l’esprit trop net pour croire à la durée de cet _expédient_. Ce ne fut qu’un prétexte...[3]»
[3] Ce Viviani, qui se glorifiait d’avoir aboli les lumières du Ciel, Dieu l’a jeté dans «les ténèbres extérieures». Il est devenu fou et l’on a dû l’enfermer. Puis il est mort sans avoir recouvré la raison.
Ces leçons réitérées--et bien d’autres--ont-elles corrigé les libéraux?--Nullement. Ils s’opiniâtrent dans leur aberration. Plus encore, ils n’arrêtent pas de considérer comme de futurs sauveurs de l’Église les politiciens athées qui feignent, pour de louches combinaisons, d’accepter parfois leur alliance mais qui ne négligent aucune occasion d’affirmer qu’ils ne leur feront jamais la moindre concession.
Qu’on se souvienne: il y a peu, les libéraux flagornaient Briand, aventurier suspect, apte aux roueries du parlementarisme, mais sectaire obtus quant aux choses religieuses. C’est lui qui, dans le temps même où les libéraux tendaient vers son ricanement des mains implorantes, disait dans un discours fameux contre l’Église: «L’homme vrai, le citoyen de la vraie démocratie, celui dont le cerveau n’est pas obstrué par la préoccupation du mystère et du dogme--cet homme, la divinité est en lui.»
Aujourd’hui, les libéraux balancent des encensoirs sous le nez de Millerand qui s’est enrichi par le pillage des congrégations et qui se gardera bien de restituer.
Mais les hybrides ont commis d’autres incartades particulièrement graves: nous le verrons plus loin...
Voici maintenant _les Anarchistes inconscients_.--A l’extrême-gauche du libéralisme, on découvre M. Marc Sangnier et le petit clan, étiqueté démocrate, qui se groupa autour de lui après que le Sillonisme eut été condamné. Rappelons d’abord que lorsque Pie X prononça cette condamnation (par sa _Lettre à l’épiscopat français_ datée du 25 Août 1910) M. Sangnier déclara immédiatement qu’il se soumettait. Nous allons voir la façon dont il a compris la discipline et l’obéissance à la volonté du Saint Père. Mais, avant tout, il n’est pas sans intérêt de citer deux passages des plus décisifs de la Lettre:
_Notre charge apostolique, nous fait un devoir de veiller à la pureté de la foi et à l’intégrité de la discipline catholique, de préserver les fidèles des dangers de l’erreur et du mal, surtout quand l’erreur et le mal leur sont présentés dans un langage entraînant qui, voilant le vague des idées et l’équivoque des expressions sous l’ardeur du sentiment et la sonorité des mots, peut enflammer les cœurs pour des causes séduisantes mais funestes. Telles ont été naguère les doctrines des prétendus philosophes du XVIIIe siècle et du libéralisme tant de fois condamnées. Telles sont encore aujourd’hui les théories du Sillon..._
_Le catholicisme du _Sillon_ ne s’accommode que de la forme du gouvernement démocratique qu’il estime être la plus favorable à l’Église et se confondre, pour ainsi dire, avec Elle: il inféode donc sa religion à un parti politique. Nous n’avons pas à démontrer que l’avènement de la démocratie universelle n’importe pas à l’action de l’Église dans le monde. Nous avons déjà répété que l’Église a toujours laissé aux nations le souci de se donner le gouvernement qu’elles estiment le plus avantageux pour leurs intérêts. Ce que nous voulons affirmer, encore une fois, c’est qu’il y a erreur et danger à inféoder, par principe, le catholicisme à une forme de gouvernement, erreur et danger qui sont d’autant plus grands LORSQU’ON SYNTHÉTISE LA RELIGION AVEC UN GENRE DE DÉMOCRATIE DONT LES DOCTRINES SONT ERRONÉES. Or c’est le cas du _Sillon_, lequel, par le fait et pour une forme politique spéciale, en compromettant l’Église, divise les catholiques, arrache la jeunesse et même les prêtres et des séminaristes à l’action simplement catholique et dépense en pure perte les forces vives d’une partie de la nation..._
_Ce genre de démocratie dont les doctrines sont erronées_, c’est le socialisme qui, on le sait, se réclame du matérialisme absolu et qui qualifie la religion «un opium pour le peuple». M. Sangnier ne peut l’ignorer et pourtant, dans ses discours et dans ses écrits, il ne cesse d’exalter les théories socialistes comme les plus propres à instaurer un ordre de choses où tous les hommes seraient libres, égaux et comblés de félicités temporelles. A cet effet, il déforme les enseignements de l’Évangile. Sentimental anarchisant, il y procède de telle sorte que, lors de son passage à la Chambre, il recueillit les applaudissements des communistes inspirés par Moscou.
Est-ce là de la soumission?
Mais il ne se borne pas à cette dangereuse inconséquence. Quand on lui oppose la Lettre où sa chimère est formellement condamnée il insinue--et ses lieutenants avec lui--que c’est un document suranné dont il n’y a plus à tenir compte. Ainsi que le fait remarquer M. Dublaix dans la brochure où il signale la survivance du _Sillon_: «A leurs jeunes recrues, ils s’efforcent de cacher sinon l’existence--ce serait difficile--du moins le texte de la lettre de Pie X. Ils leur racontent qu’il y a quelques années, ce Pape, circonvenu par les royalistes, et abusé par de faux rapports, a lancé contre _le Sillon_ et ses doctrines une lettre de condamnation. Mais ce document pontifical est rempli d’erreurs. Le Pape s’est trompé sur toute la ligne. Ses décisions ne sauraient donc, en conscience, obliger les catholiques. Enfin, depuis sa mort, l’encyclique a perdu toute espèce de valeur. Il est, par suite, inutile de s’en préoccuper.»
Si M. Sangnier est de bonne foi lorsqu’il répand des assertions de ce calibre parmi ses néophytes, je crois pouvoir l’avertir qu’il se trompe. En décembre 1911, j’étais allé donner une conférence à Chambéry où j’eus l’honneur d’être reçu par le cardinal Dubillard, théologien émérite lequel fut chargé par Pie X d’enquêter sur _le Sillon_ et de préparer les éléments de la Lettre où le Sillonisme fut réprouvé comme contraire à l’orthodoxie. Le cardinal voulut bien m’analyser longuement et lucidement les doctrines du _Sillon_ et me faire toucher du doigt les germes d’anarchie qu’elles contenaient. C’est la plus belle leçon de théologie que j’aie jamais eu le plaisir d’entendre.
Eh bien, je puis certifier à M. Sangnier que cet exposé magistral ne toucha pas un seul instant à la politique: il s’agissait de l’ordre social tel que l’Église n’a cessé de le définir à travers les variations de la faiblesse humaine. Et, comme je remémorais au prélat que M. Sangnier attribuait sa condamnation aux intrigues des royalistes, il haussa les épaules et me répondit:--Ce malheureux garçon a oublié jusqu’aux rudiments de la religion. Mais voilà: on se considère comme l’interprète le plus éclairé, le plus avancé, le plus magnanime de la foi catholique, on a de l’orgueil et l’on veut avoir raison même contre le Pape infaillible.
Je n’ajouterai rien à ce jugement auquel souscrivent tous les fidèles, c’est-à-dire tous ceux qui ne substituent pas leur sens propre aux décisions du Souverain Pontife...
Voici les _Courtisans de la Finance_.--Il y en a parmi les catholiques et il y en a même beaucoup trop. Ceux-là se sont aperçu que la démocratie actuelle n’est qu’un masque pour la ploutocratie, c’est-à-dire que c’est la Banque internationale qui régit notre globe par le moyen de ses domestiques: la plupart des parlementaires de tout poil. Ces simulacres de chrétiens désirent avec ardeur mériter la bienveillance des Maîtres de l’Or qui craignent que l’Église n’affaiblisse leur domination sur les âmes en désarroi d’un très grand nombre de nos contemporains. Afin de les rassurer maints courtisans de la finance professent le libéralisme, cette commode doctrine leur fournissant des sophismes pour inviter l’Église à se calfeutrer dans ses sanctuaires et à se désintéresser de la vie sociale. Ou s’ils se résignent à lui permettre d’en sortir et à lui concéder quelque influence, c’est dans l’espoir de réduire le clergé au rôle d’une gendarmerie morale qui monterait la garde devant leurs coffres-forts.
Les libéraux épris de la Banque sont des gens tout à fait--positifs. Aussi lorsqu’ils vont en pélerinage à l’étable de Bethléem, ils offrent volontiers de la myrrhe à l’Enfant-Jésus, car cet aromate symbolise la souffrance. Ils considèrent, en effet, que leurs richesses leur donnent le droit de souffrir le moins possible et de laisser le fardeau de la croix peser uniquement sur les épaules du Rédempteur.