Jusqu'à la fin du monde

Part 4

Chapter 43,865 wordsPublic domain

Du point de vue de la sagesse humaine, c’était raisonner droitement. Mais alors pourquoi ne se sentait-il pas apaisé? Pourquoi l’étau où le comprimait la préoccupation constante de tirer une fortune de son héritage ne desserrait-il pas ses mâchoires?

C’est qu’un croyant qui se livre à l’esprit de lucre perd la saine quiétude des vrais enfants de Dieu. Il croit tenir l’argent--c’est l’argent qui le tient. Il s’imagine acquérir de l’indépendance--il se rend esclave.

A ce moment, l’abbé Dieuze était tourmenté par le regret de s’être séparé du portefeuille. En vain il se répétait: Je l’ai mis en lieu sûr... il ne parvenait pas à se rassurer. Il lui tardait de regagner le village pour replacer les billets dans sa poche secrète contre son cœur.

Il se hâtait sur le chemin du retour et il avait déjà parcouru un kilomètre quand il fut rejoint par une carriole que conduisait un de ses paroissiens, le boucher Bajot, de plus marchand de bestiaux assez cossu et avec lequel il était en bons termes.

--Hé! M. le Curé, dit cet homme, en arrêtant son cheval, vous allez à pied par cette chaleur? Y a de quoi périr! Venez donc près de moi.

L’abbé s’empressa d’accepter. En effet, il faisait si lourd que sa marche précipitée l’avait mis tout en sueur. Mais surtout il se félicitait que cette invite lui permît de retrouver plus tôt son cher argent. Tout en roulant, le boucher lui confia qu’il était sur le point d’acheter une auto, il en avait débattu le prix à la ville et il espérait obtenir du vendeur de payer à tempérament. Le curé ne prêtait qu’une oreille distraite à ces propos. Il approuvait par de vagues monosyllabes mais sa pensée demeurait tendue vers le portefeuille.

Ils arrivèrent à l’endroit où la route commence à monter. Le cheval prit le pas et Bajot laissa flotter les rênes. Le soleil touchait à l’horizon. De longs nuages dentelés semblaient ouvrir des gueules de caïmans autour de l’astre élargi qu’ils barraient, par intervalles de traînées couleur d’encre. Une clarté sanguinolente étendait, peu à peu, son linceul lugubre sur la plaine et jusqu’aux lointains.

Bajot décréta:--Nous aurons de la pluie avant demain.

--Cela se pourrait, répondit le curé, comme il aurait répondu n’importe quoi.

Un peu plus haut, ils rencontrèrent Jacques qui, courbé vers le sol, nettoyait l’orifice d’un caniveau engorgé par le sable. Au bruit de la voiture, le cantonnier se redressa et salua respectueusement. Bajot le toisa d’un regard à la fois dédaigneux et protecteur et, pour toute politesse, ébaucha le geste de porter son fouet à la hauteur de son nez.

Quand ils furent passés:--Vous connaissez ce traîne-la-savate? questionna-t-il.

--Moi? dit le curé, non, je ne lui ai jamais parlé.

--Ça vit dans un coin comme un putois dans son terrier, reprit le boucher, ça vous prend des airs de n’y pas toucher. Mais faut se méfier; ces gas-là, le meilleur ne vaut pas tripette!

--Sans doute, approuva machinalement le curé qui, à ce moment même, voyait poindre, par delà le sommet de la côte, le clocher de son église et songeait qu’il tiendrait bientôt ses billets.

A mi-côte, juste en face de la maisonnette où Jacques abritait son repos, ils aperçurent une espèce de vagabond écroulé plutôt qu’assis contre le talus. Des guenilles trouées, poussiéreuses, comme tachées de rouille ou d’un mélange de sang et de boue ancienne, le vêtaient de misère. Ses cheveux, d’un roux foncé, retombaient, en mèches collées par la sueur sur son visage où se lisaient un épuisement et une souffrance infinis. Il paraissait sommeiller mais un tremblement de fièvre agitait ses membres décharnés.

--Fichtre, s’écria Bajot, en voilà un qui m’a la mine d’être en train de crever!...

L’abbé Dieuze éprouva une velléité de compassion pour ce pauvre en détresse:--Ne pourrions-nous pas le hisser dans la carriole?... Au village, on trouverait bien quelqu’un pour le recueillir, ne fût-ce qu’une nuit.

--Non, non, dit Bajot, il nous donnerait de la vermine. Et puis qui est-ce qui voudrait le recevoir? A coup sûr, pas moi ni vous non plus, n’est-ce pas?...

Et, afin de couper court, il fouetta son cheval qui prit le trot. Le curé n’insista point. Par nature, il ne portait guère d’intérêt aux indigents. Si, par convenance ecclésiastique, il tolérait qu’Eulalie leur fît l’aumône, lui-même préférait les tenir à distance. Et depuis que la tentation de la richesse le possédait tout entier, il était encore beaucoup moins disposé à s’attendrir sur leur sort.

Cependant, à vive allure, ils entraient dans le village. Parvenus sur la place, devant l’église, le prêtre pria Bajot d’arrêter, sauta de la voiture et, après quelques remercîments sommaires, franchit le portail à pas précipités. Il traversa la nef presqu’en courant, gravit les marches de l’autel, ouvrit le tabernacle et... leva les bras, avec une exclamation de désespoir.

Le portefeuille avait disparu.

* * * * *

Quelques minutes après le curé, l’abbé Bercy, revenant de son excursion rapide à travers la campagne, arriva au pied de la côte. A cause de la pente, il mit pied à terre et, menant sa bicyclette par le guidon, entama l’escalade. Ce retardement le vexait, tant il était pressé de rentrer pour rédiger certaines idées qui lui étaient écloses chemin faisant.

C’était une série de sophismes résultant d’une étude opiniâtre de «la raison suffisante» telle que ce fabricant de chimères fuligineuses, l’Allemand Kant, lui avait enseigné à la concevoir. Plus spécialement il s’était attaché à l’aphorisme célèbre: «Je dois toujours agir de telle façon que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle.»

Ce décevant précepte ravissait le séminariste, renforçait son orgueil et avait pris pour lui un caractère d’évidence.--A quoi bon s’astreindre à solliciter la Grâce, se disait-il, puisque nous portons en nous le critérium de la certitude morale?

Une foule de déductions, sur la confiance qu’il était bon d’avoir en soi-même s’étaient ensuivies. Il les jugeait tellement irréfutables qu’impatient de les fixer sur le papier, il pestait contre cette côte malencontreuse qui l’avait obligé de quitter la pédale.

Marchant aussi vite que le permettait la pente, il fut bientôt à l’endroit où gisait le pauvre. Là, malgré sa préoccupation, il dut s’arrêter--le temps de compter trente secondes--car l’aspect lamentable du moribond lui tirait le regard. Il était trop desséché par le culte de l’abstraction pour s’émouvoir. Une seule chose le frappa; ce déchet d’humanité, baigné par la lumière rougeâtre qu’irradiait le couchant, donnait l’impression d’un spectre.

--Tiens, pensa-t-il, c’est un sujet de tableau qui réjouirait un élève de Rembrandt.

Et, sans plus, il passa.

Rendu chez ses parents, il monta quatre à quatre jusqu’à sa chambre, s’assit devant son bureau, ouvrit le cahier où il consignait amoureusement ce qu’il nommait ses découvertes dans le domaine de la philosophie libérée et trempa sa plume dans l’encrier.

Mais alors un phénomène bizarre se produisit. Toutes ses idées se mirent à tourbillonner dans sa tête comme des feuilles mortes sous une rafale d’automne--puis elles se fondirent en une brume opaque où il ne distinguait plus rien. Et il demeura, les yeux écarquillés, la bouche béante, privé de mémoire et de raisonnement.

* * * * *

Le soleil s’était couché. Les nuées s’accumulaient, en lourde masse aux reflets de plomb, pour un sombre crépuscule et l’obscurité croissante empêchait Jacques de poursuivre son labeur. Il rassembla ses outils, les chargea sur son épaule et remonta la route vers la maisonnette. Il en cherchait la clef dans sa poche quand il aperçut une forme confuse qui faisait saillie sur l’ocre du talus. Il s’approcha et il découvrit que c’était un homme tombé là et qui ressemblait fort à un cadavre. D’abord, il eut peur et faillit battre en retraite. Mais aussitôt il se reprocha sa couardise et se pencha sur ce corps inerte en murmurant:--Peut-être que le malheureux respire encore... Je dois lui donner du secours.

Il lui prit la main et ressentit une impression de froid comme s’il avait touché de la glace. Il eut un cri:--Mon Dieu, il est mort!...

Afin de s’en assurer, il s’agenouilla tout contre et allait poser son oreille sur la poitrine, avec le désir que le cœur n’eût pas cessé de battre, quand il sentit un souffle saccadé qui lui frôlait la face, puis il remarqua le tremblement fébrile qui secouait les membres. Du coup, il brûla de charité. Sans tergiverser, il souleva l’abandonné et constata son effrayante maigreur. Il le prit dans ses bras, traversa la route et entra chez lui.

Que le logis était misérable! Des murs grumeleux et sillonnés de crevasses; pour plancher, la terre nue; une vieille huche de rebut, aux parois incrustées de moisissure et dont le couvercle faisait office de table; une escabelle branlante; une couverture de cheval en lambeaux; çà et là quelques ustensiles de ménage ébréchés; dans un coin une paillasse décousue perdait son varech.

Jacques déposa le malade sur la paillasse. Il s’y était pris avec beaucoup de douceur: néanmoins un gémissement s’échappa des lèvres entr’ouvertes:

--Certainement, il est blessé, se dit le jeune homme, comment pourrais-je bien le soigner?...

D’une voix presque imperceptible, le moribond articula ces mots:--J’ai soif...

Comme la nuit était complètement venue, Jacques s’empressa d’allumer une chandelle qu’il fixa sur le coffre. Puis il prit sa tasse en fer-blanc, l’emplit avec l’eau de sa cruche et l’inclina sur la bouche plaintive. Tandis que l’homme buvait il distingua des traces d’écorchures aux tempes et au front. Il y avait aussi des caillots de sang dans la chevelure emmêlée.

--Mais, mon pauvre ami, s’écria-t-il, qui donc vous a mis dans un pareil état?

Une expression d’indicible tristesse passa, comme une ombre, sur le visage du malade. Il répondit en soupirant:--_Ce sont les miens qui me traitent de la sorte._

* * * * *

Au souper, chez ses parents, l’abbé Bercy offrit une mine si absente que sa mère en prit de l’inquiétude et lui demanda s’il se trouvait incommodé. Il fit un geste négatif et, en même temps, il fronça les sourcils. On supposa que ses études l’absorbaient et l’on n’insista pas. Lui s’efforçait d’avaler quelques bouchées mais en vain. Jetant alors sa serviette sur la table il souhaita brièvement le bonsoir et remonta dans sa chambre.

--C’est ennuyeux, murmura la mère, il ne mange pas...

--Ah! dame, déclara le père avec un gros rire, la science, ça nourrit!

En haut, l’abbé restait immobile. Sa stupeur hébétée persistait. Il avait le cerveau plein de nuit et l’effort de penser lui causait un malaise des plus pénibles. Cependant, il parvint à se convaincre qu’il n’y avait là qu’un fait de surmenage intellectuel et que le sommeil y remédierait. Tout de suite, il se mit au lit.

Il s’endormit lentement et quelques heures passèrent ainsi. Puis, vers le petit jour, il eut un rêve.

Il se promenait dans un jardin exubérant de fleurs qui s’épanouissaient de toutes parts, comme gorgées d’une sève impétueuse. La variété de leurs nuances, la force étourdissante des aromes qu’exhalaient leurs calices l’exaltaient jusqu’au vertige. Il allait de parterre en parterre, avec le désir insatiable de les cueillir toutes. Mais chaque fois qu’il en touchait une, elle se fanait soudain et tombait en cendre. Et toujours il en poussait de nouvelles et toujours les assembler en une gerbe pour lui seul lui paraissait le but suprême de son existence et toujours elles s’effritaient au contact de ses doigts. Quoiqu’une énorme fatigue résultât de ces tentatives décevantes, il s’y acharnait lorsqu’il eut l’impression que, du milieu d’un buisson, au feuillage terne et qu’il n’avait d’abord pas remarqué, quelqu’un l’observait. Il s’en approcha et vit que c’était le pauvre rencontré la veille sur la route et cruellement négligé par lui. Ce gueux lamentable le fixait d’un regard de lumière qui le transperçait comme la pointe d’une lance suraiguë et pénétrait jusqu’au tréfonds le plus caché de son âme. La sensation fut si douloureuse qu’il se réveilla en criant.

Pendant un quart d’heure au moins, il n’arriva pas à rassembler ses idées tant son esprit demeurait en désarroi. Mais, peu à peu, il reprit conscience des choses et, brusquement, _il sentit_ la signification redoutable de ce songe. Sa présomption, son égoïsme croulèrent. Il eut horreur de sa barbarie et il sut nettement qu’il devait réparer.

Redevenu presque l’adolescent très pieux et spontané qu’il était à son entrée au séminaire, il s’écria:--Seigneur, j’ai péché par orgueil, pardonnez-moi!... Je vais me confesser.

Rapidement il s’habilla et se rendit chez le curé.

* * * * *

La disparition du portefeuille avait bouleversé l’abbé Dieuze. Son premier mouvement fut de mettre en branle la gendarmerie. Mais il réfléchit aussitôt qu’il n’avait parlé à personne de son héritage et qu’une enquête policière lui attirerait toute sorte de tracas. Il éprouvait également un scrupule à la pensée de révéler qu’il avait déposé son argent dans le tabernacle. Il prévoyait les commentaires railleurs des incrédules du village et du chef-lieu:--Quoi donc, ricaneraient-ils, le Bon Dieu du curé n’a même pas été capable de lui garder son magot!... Et bien d’autres quolibets. Il résolut de se taire.

Ensuite la crainte naquit en lui d’avoir manqué de respect au Saint-Sacrement en accolant au ciboire une somme peut-être mal acquise par la personne qui la lui avait léguée. Et, en outre, à travers sa perplexité à ce sujet, s’infiltra l’aveu que lui-même n’était pas sans reproches: sa joie toute mondaine chez le notaire et, au retour, son projet d’association avec Crochard, puis l’ambition de faire fortune par des moyens licites mais pour son bien-être exclusif--était-ce là le fait d’un bon prêtre?...

Il retournait anxieusement la question dans son esprit et il en était si troublé que, le voyant piétiner çà et là, marmotter des choses indistinctes, les traits contractés comme ceux d’un homme qui souffre en étouffant, tant bien que mal, ses plaintes, Eulalie se persuada qu’elle aurait prochainement à le soigner pour un mal des plus pernicieux. Mais elle n’osa lui témoigner sa sollicitude car elle se souvenait des bourrades reçues récemment.

L’abbé, brisé par l’émotion et la fatigue de sa course à la ville, se coucha de bonne heure et s’endormit d’un sommeil agité. Et lui aussi eut un rêve.

Il était plongé jusqu’au menton dans une rivière étrange dont les flots, que fouaillait un vent de flamme, ondulaient, pareils à de l’or liquide. Une soif ardente le calcinait. Il semblait qu’il n’eût qu’à ouvrir la bouche pour se désaltérer, mais chaque fois qu’il tentait de le faire, cette eau devenait bouillante et il était obligé de la rejeter avec précipitation. A maintes reprises il en fut ainsi et plus il avait envie de boire plus la température s’accroissait. C’était un tel tourment qu’à demi réveillé, il cria son angoisse:--Mon Dieu, je brûle, je brûle!... Est-ce donc que je suis en Purgatoire?

Le vent d’incendie souffla plus fort; la rivière s’enfla et menaça de le submerger. En détresse, il écoutait le clapotis impitoyable de cet or fluide autour de sa tête et l’épouvante le paralysait au point qu’il ne pouvait esquisser le moindre effort pour échapper à la noyade. Il voulut appeler au secours: son gosier contracté n’émit qu’un son rauque qui ne franchit pas les dents. Il allait couler au fond quand ses yeux exorbités découvrirent, debout sur la rive, le pauvre de la route qui lui tendait une main secourable. Alors l’usage de ses membres lui fut restitué. Il nagea quelques mètres, gagna le bord, saisit la main et se hissa hors de l’eau.

Dès qu’il eut repris haleine, il entama une phrase de gratitude. Mais le pauvre le regardait avec un sourire si mélancolique qu’il perdit contenance et ne put que balbutier. Et il demeura en place tout intimidé tandis que son sauveur s’éloignait à pas lents puis disparaissait dans un pli de terrain...

Il se réveilla. L’aube blanchissait aux vitres. Le monde extérieur l’environnait mais il continua de vivre son rêve. Puis, il ressentit, d’une façon simultanée, le regret lancinant d’avoir, hier, négligé ce pauvre à l’agonie et le sentiment joyeux d’être libéré, comme d’un coup de rateau, du souci de cet argent délétère qui lui avait si odieusement endurci le cœur.

--Seigneur, soupira-t-il, j’ai péché par avarice. Je ferai pénitence!

* * * * *

Une heure avant la messe, l’abbé Dieuze et l’abbé Bercy étaient réunis dans la salle à manger du presbytère. Le séminariste se disposait à demander au prêtre de l’entendre en confession quand la sonnette de l’entrée tinta doucement. Eulalie ouvrit la porte et poussa une exclamation de surprise; Jacques était devant elle. Or, elle se rappelait que le cantonnier n’avait pas coutume de franchir le perron.

--Comment, c’est vous, s’écria-t-elle, par quel hasard?...

Jacques avait l’air si ému et à la fois si recueilli que son étonnement redoubla.

Il répondit:--Ce n’est pas un hasard. Je dois voir tout de suite M. le Curé.

Alors elle, ingénument:--C’est pour lui parler de votre baptême?

--Oui... après...

--Après quoi?

--Dès que je lui aurai dit ce qui m’est arrivé cette nuit.

Eulalie, discrète, n’insista pas. Et puis, elle le sentait, Jacques ne pouvait être là que pour le bien. Elle entra dans la salle et prévint le curé.

--Mais que veut-il donc? demanda celui-ci.

--Je ne sais pas... Je crois que cela presse.

En toute autre circonstance, l’abbé Dieuze aurait différé de recevoir ce tâcheron auquel il n’avait coutume d’accorder que si peu d’intérêt. Mais depuis la veille, tant d’événements «pas naturels» s’étaient produits qu’il s’attendait aux péripéties les plus inattendues.

Il se tourna vers le séminariste:--Vous permettez? Ce ne sera sans doute pas très long.

L’abbé Bercy s’inclina sans souffler mot.

Jacques fut introduit. Comme il a été dit, d’ordinaire, son humilité le portant à l’effacement, il évitait tout colloque. Mais aujourd’hui, une force secrète le douait d’une assurance particulière. Sur l’invitation du prêtre, il prit la parole d’une voix assez basse mais nullement hésitante.

Il raconta d’abord sa découverte du vagabond au crépuscule et que, l’ayant pris en pitié et transporté dans sa cabane, il l’avait étendu sur sa paillasse, pour lui donner des soins. Il dit encore les écorchures du front, le sang caillé dans les cheveux et la soif terrible. Puis il continua:

--Quand je lui eus donné à boire, il parut un peu moins soufrant mais il avait très froid; il n’arrêtait pas de grelotter et de claquer des dents. J’eus l’idée de lui faire frictions. Je lui découvris donc le torse et je vis alors que des marques fraîches de coups de fouet le rayaient tout en travers des côtes. Elles étaient si nombreuses et si profondes que je me demandais comment il avait pu y survivre. Ensuite, j’aperçus, à gauche près du cœur, une coupure mal fermée qu’une lame très large avait produite. Quand mon massage l’eut réchauffé, je m’occupai de ses membres afin de vérifier s’il n’avait rien de cassé. Tandis que j’examinais les pieds et les mains, je vis qu’eux aussi portaient des cicatrices d’où ne cessaient de suinter des gouttes de sang... Vraiment le malheureux avait été affreusement torturé et je pleurais à me représenter l’acharnement de ceux qui l’avaient mis dans cet état!

Jacques s’arrêta quelques secondes refoulant des sanglots. Ses auditeurs avaient tressailli à sa description des plaies. Tout pâles, ils lui firent signe de poursuivre. Faisant un effort, il reprit:

--A présent le blessé était un peu réchauffé mais il marquait un tel épuisement que je compris qu’il avait besoin de repos. Je l’enveloppai dans ma couverture et lui appuyai la tête contre une bûche que j’avais là. Comme sa respiration devenait régulière j’en conclus qu’il s’assoupissait. Sans faire de bruit, je m’assis par terre, à côté de la paillasse, prêt à lui venir en aide s’il voulait se retourner. Mais il ne bougeait ni ne gémissait plus. Tout proche de lui, je me sentis si rassuré, si calme, l’âme si pleine d’une paix et d’un bonheur inexplicables que je m’endormis à mon tour...

»Je ne sais quelle heure il était lorsque je me réveillai. Ce que je puis dire c’est que la chandelle, usée jusqu’au bout, s’était éteinte et qu’au dehors, il ne faisait pas encore clair. J’allongeai ma main avec précaution vers la paillasse, et voilà que mon malade n’était plus là... Impossible de m’y tromper, j’avais beau palper de long en large, mes doigts ne rencontraient que la toile rugueuse...

»La maison restait obscure mais, dans le cadre de la porte grande ouverte, s’étendait une nappe de lumière d’autant plus étrange que, cette semaine, il n’y a pas de lune. Vêtu d’une robe blanche, tout lumineux lui-même, l’homme se tenait là debout et il me regardait avec tant de bonté que je sentais le cœur me fondre dans la poitrine. Jamais personne ne m’a regardé de cette façon!...

»Je ne pourrais pas vous décrire comme il était beau je suis trop ignorant. Ce dont je me souviens surtout, c’est que toutes les étoiles du ciel rayonnaient dans ses yeux et qu’il me parut si grand--si grand!...

»Combien de temps cela dura-t-il? Je serais bien embarrassé pour le préciser: il semblait que le temps n’existait plus. A la fin, l’homme étendit les bras dans la direction du village et, au dedans de moi, j’entendis comme une voix qui m’ordonnait d’aller vous confier ces choses. Puis l’homme disparut, je ne sais comment.

»En attendant le lever du soleil, j’étais comme si j’avais rêvé. D’ailleurs tout cela, c’était peut-être un rêve. Pourtant le fait est que l’homme n’était plus près de moi ni nulle part sur la route et que, depuis, j’entends une belle musique d’orgue qui me tient l’âme en prière. Je l’entends encore pendant que je vous parle...

Jacques se tut, pencha la tête et, les paupières closes, se reprit à écouter la musique céleste.

Le curé, haletant, posa une question:--Et... il ne vous a rien dit?

Jacques eut un sursaut comme s’il revenait de très loin:--Si fait, après que j’eus constaté les blessures de son front, je lui ai demandé d’où elles provenaient. Il m’a répondu:--_Ce sont les miens qui me traitent de la sorte._

Un silence souverain régna. Le visage dans les mains, l’abbé Bercy pleurait. L’abbé Dieuze contemplait douloureusement un Crucifix attaché à la muraille. Tous deux maintenant savaient que ce Pauvre, assisté par un pauvre, c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ[2].

[2] Il y a environ deux ans, le curé d’une petite ville de province cacha ses économies dans le tabernacle de son église. L’argent fut dérobé. Ni la porte n’était fracturée ni les vitraux cassés. Malgré toutes les recherches le voleur ne fut jamais pris. C’est ce fait divers qui a fourni la première idée de la légende contemporaine qu’on vient de lire.

LA POSTÉRITÉ DE NICODÈME

_Il y avait, parmi les pharisiens, un homme appelé Nicodème, un des principaux d’entre les Juifs. Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit: «Rabbi, nous savons que c’est de la part de Dieu que vous êtes venu comme maître car nul ne peut faire les miracles que vous faites si Dieu n’est avec lui.» Jésus lui répondit «En vérité, je te le dis, nul, s’il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu... Parce que la lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, telle est la cause de leur condamnation_ (Saint Jean, III).

Le Sanhédrin s’étant réuni pour délibérer sur l’arrestation de Jésus, _Nicodème, celui-là même qui était venu à Jésus la nuit, demanda: «Est-il permis de condamner un homme avant de l’avoir entendu et de connaître ce qu’il a fait?»_ Les Pharisiens répondirent: _«Es-tu donc Galiléen, toi aussi?» Et ils s’en retournèrent chacun dans sa maison_ (Saint Jean, VII).