Journal de route de Henri Duveyrier

Part 3

Chapter 33,843 wordsPublic domain

Je ne fais pas une description plus longue de notre route d’aujourd’hui dont les détails se trouveront dans l’itinéraire. Je me borne à dire que nous n’eûmes d’autre aventure que de rencontrer les traces de pas de deux hommes, ô miracle ! dans cette solitude. — En revanche, les empreintes de pas de gazelles, de lièvres, de gerboises et de _djird_[30] étaient moins rares.

Presque toute la route dans les sables.

6 février.

Nous avons voyagé toute la journée dans une région de dunes désertes. Ce fut un travail pénible pour les bêtes et pour les hommes.

Ces dunes ne sont pas très hautes et affectent une forme allongée comme les vagues de la mer. Elles doivent évidemment leur existence à la prédominance des vents du nord-ouest ; ce qui viendrait confirmer l’opinion de ceux qui veulent que les vents alizés règnent dans ces parages[31]. — Les dunes se trouvent distribuées par zones assez larges, séparées entre elles par des espaces relativement unis qui prennent le nom d’oueds.

La végétation de cette région est composée principalement d’àlenda et de drin. L’_arta_, le _dhomrân_, le _harmel_, etc., s’y trouvent aussi, mais en bien moins grand nombre.

Le vent soufflait avec violence, enlevant le sable et ajoutant un fort désagrément à celui du voyage dans un pays aussi désert, aussi monotone.

Après avoir traversé une zone de dunes appelée le Medheheb-el-Charguia, par opposition au Medheheb-el-Garbiya que nous laissions à droite, nous arrivâmes dans les dunes de Messelmi, qu’il nous fallut gravir et descendre pendant quelque temps jusqu’à ce que nous arrivâmes aux puits du même nom. — Ils sont tous comblés ; les Arabes me disent dans leur langage expressif : « Le vent les a ensevelis ».

Quoique déjà bien épuisés, nous continuâmes notre route avec énergie, et, après avoir traversé un « oued », nous atteignîmes les premières dunes de Medjigger. Ces dunes, quoique de la même nature que les précédentes, sont néanmoins plus élevées.

Nous arrivâmes enfin aux puits, peu de temps avant le coucher du soleil. Les puits de Medjigger sont entourés de maçonnerie.

J’écrivis ce soir trois lettres, entre autres au colonel Séroka et à mon père ; je fis quelques observations, mais lorsque je voulus observer le passage de Jupiter au méridien, je m’aperçus que je m’y étais pris trop tard, l’astre commençait à baisser.

J’attends jusqu’à passé minuit pour observer la lune.

7 février.

Notre journée nous mena à travers une région couverte de zones de petites dunes allongées, séparées par des surfaces sablonneuses assez unies. La végétation resta à peu près la même que les jours précédents, si ce n’est que les àlenda devinrent plus communs. — Ce pays est semé de puits ou plutôt de noms de puits, d’endroits où il y avait autrefois des puits, lesquels ont été comblés par le vent.

Le plus remarquable de ces puits, celui qui est le plus connu, est celui de Moui-Tounsi, comblé depuis l’année où le chérif vint par ici.

En sortant des dunes Moui-Tounsi, on entre dans Areg-el-Miyet, sables dont le nom est dû à l’absence de végétation qui les caractérise. Ensuite on arrive sur les plantations de palmiers de Rhamra.

Rhamra était autrefois un village ; aujourd’hui on n’en voit plus que les ruines, et les propriétaires des palmiers n’y viennent qu’à l’époque de la récolte des dattes.

Les plantations de l’Oued-Souf ont un caractère à part. Je vais parler de celles de Guemâr ; si celles d’El-Oued en diffèrent, je les décrirai ensuite. — Les palmiers de Guemâr sont disséminés par petits bouquets dans les interstices des dunes. Ils ne m’ont pas semblé plantés dans une dépression artificielle. De nombreux puits à bascules (en arabe Khattâra) sont élevés dans le voisinage des palmiers pour en faciliter l’arrosage. En été, on les arrose deux fois par jour, matin et soir ; en hiver, je crois qu’on ne le fait qu’une seule fois. A 2 heures de la nuit environ, les travailleurs quittent Guemâr à grand bruit et vont aux palmiers travailler à ôter les sables d’autour des troncs, car le sable empiète sans cesse sur les plantations. Ils choisissent pour cela la nuit, même en hiver, afin d’éviter la chaleur du jour. Malgré ces soins, les sables enterrent beaucoup de palmiers dont on voit les troncs dénudés et morts.

En approchant de la ville, nous entrâmes dans une plaine unie sans sable, un _sahen_ ; les puits devinrent beaucoup plus fréquents ; nous avions, à la droite, de petits jardins carrés entourés d’une haie de branches de palmiers et possédant presque tous un puits à bascule, et souvent encore une petite cabane aussi en branches et troncs de palmiers. On y voyait surtout des cultures de tabac.

Enfin nous arrivâmes à Guemâr.

Je dois parler d’un petit incident amusant qui nous arriva avant que nous fussions arrivés à Moui-Tounsi. — Mes guides souafa avaient découvert des traces de pas et se montraient inquiets ; enfin ’Oina, qui me précédait, se retourna vers moi et me dit d’une voix trop émue : « Regarde, voilà du monde là-bas vers le sud. » J’eus beau écarquiller mes yeux, je ne pus rien apercevoir. Mon homme prit son fusil et se mit à délier la bande d’étoffe qui entourait la batterie. Je le priai de se tenir tranquille et de ne pas faire de préparatifs guerriers tant qu’il n’aurait pas vu autre chose qu’un chameau, car c’était là ce qu’il appelait « du monde ».

Nous finîmes par arriver sur deux chamelles, agenouillées derrière un buisson, et nous pûmes voir leur maître, effrayé, s’enfuir à toutes jambes. Nous le rappelâmes en lui faisant des signes de paix. Il revint. C’était un vieillard toroud, à belle barbe et belles moustaches blanches. Il gardait les troupeaux de moutons et de chèvres et les deux chamelles que nous avions découvertes. Ce brave homme n’avait qu’une _gandoura_ un peu courte pour tout vêtement ; il s’approcha à genoux de mes Souafa (pour ne pas se découvrir), fuma une pipe avec eux, et, après avoir échangé les nouvelles, nous reprîmes notre course vers Guemâr.

Je reviens donc à notre arrivée dans cette ville.

Je fus reçu avec un zèle prodigieux de la part des quatre cheikhs, qui remplacent les huit membres de l’ancienne Djemâa. On me gêna même par la persistance que l’on mit à me nourrir, à me tenir compagnie, etc., par les protestations nombreuses qu’on me fit. — La visite du Qadhi me fut bien agréable. C’est un homme instruit et civilisé, qui me donna de bons renseignements historiques, et me promit de me faire une copie d’un livre du cheikh el ’Adouâni, qu’il m’enverra à Biskra.

Je fus logé dans la maison du cheikh Abd-el-Kader qui est un gros vieux bonhomme de soixante-dix ans, à voix de stentor. — Il veut à toute force être mon ami.

Guemâr est une ville de 4.000 habitants environ. Les maisons sont presque à hauteur d’homme, et de maigre apparence. Cependant elles doivent être solides, étant bâties de pierres[32] et de chaux. Les toits, surmontés de petits dômes, sont d’un effet original. Les murs des maisons ne sont pas crépis ni égalisés, mais le tout paraît blanc. Il y a très peu de maisons réunies. La ville possède un petit marché, quelques boutiques et plusieurs mosquées, y compris une zaouia qui est le plus beau monument de Guemâr.

Les habitants de Guemâr sont une race paisible et laborieuse, je crois. Ils se couvrent la tête d’un haïk simple ou d’un petit turban blanc. Les cordes en poil de chameau ne sont pas ordinaires. Les femmes ont un type à part qui n’est ni celui des Arabes nomades, ni celui des femmes de l’Oued-Righ. — Les hommes m’ont paru avoir des physionomies rappelant celles des Béni-Mezab, et cela s’explique par les données historiques que je présenterai.

Les tribus de Guemâr sont : les Ouled-Bou’Afi, les Ouled-Abd-el-Kader, les Ouled-Abd-es-Sadiq avec la petite tribu des Ouled-Mousa, leurs frères, les Ouled-Hôwimen. Ces quatre tribus ont chacune leur chef.

La tradition rapporte que l’Oued-Souf était autrefois un véritable oued, dans un pays sans sables, que les premières plantations de palmiers étaient aussi dans ce pays avant que les dunes ne s’y fussent formées. — Les dunes arrivèrent ensuite, poussées par les vents de l’est qui dominent ; on peut voir maintenant où elles sont parvenues.

Cette tradition confirmerait l’hypothèse de l’extension du Palus Tritonis. Les sables formaient le fond de la mer et, à mesure qu’elle recula, ils furent soumis à la force du vent[33].

Les Ouled-Hamid sont les premiers Arabes qui s’établirent dans l’Oued- Souf ; c’étaient des Qoreich ; ils quittèrent la Syrie au temps de Sidna’Otman ben ’Affan.

Les Arabes aujourd’hui nommés Toroud[34] vinrent du Caire où ils s’étaient révoltés ; ils allèrent jusqu’à Jiriga dans le Djérid, mais le souverain de Tunis les expulsa à cause des troubles qu’ils occasionnaient. — Ils prirent le nom de Toroud sur la route du Souf où ils rencontrèrent un vieillard de ce nom, qui consentit à devenir leur chef à cette condition. Ils eurent de longs combats à livrer aux ’Adouan pour s’établir dans le Souf où ils vécurent ensuite tous ensemble.

La population première du Souf était des Abadiâ[35]. Les Zenata y eurent une ville, c’est ’Amich.

Les habitants de Guemâr suivent la secte du marabout de Tolga, dans les Zibân ; quelques-uns sont Tedjinis.

8 février.

Aujourd’hui, je pris un plan grossier de la ville. En partant de Guemâr, nous arrivâmes bientôt devant Tarhzout, qui est bien plus petite. On voulut m’y retenir pour la nuit. Ensuite nous arrivâmes à Kouinin où les mêmes offres me furent faites. Kouinin est peut-être aussi grande que Tarhzout ou un peu plus.

Entre Guemâr et El-Oued, on a toujours sur la gauche des bouquets de palmiers disséminés dans les intervalles des dunes. A droite, des puits en assez grand nombre et quelques carrés de culture.

Entre Kouinin et El-Oued je rencontrai le khalifa qui était venu au- devant de moi avec trois cavaliers ; je montai sur un de ses chevaux, un peu fringant, et nous atteignîmes bientôt El-Oued.

Le khalifa malheureusement a des appréhensions pour la sécurité des routes du Djérid.

9-10 février.

El-Oued est une ville d’environ 6.000 habitants, de même construction que Guemâr ; seulement elle possède en plus une mosquée à minaret élevé, et un bordj pour le khalifa. Les maisons sont composées en grande partie, d’une cour dans laquelle est dressée une tente et qui contient encore une hutte ou un hangar de branches de palmiers. Les Ouled-Hamed habitent un quartier un peu à part, à l’est du bordj du khalifa.

Outre les habitants de la ville, El-Oued possède encore un petit nombre de tentes de nomades Harazlia et Nouail ; il m’a été dit que, s’il se trouve quelques jeunes veuves parmi eux, elles n’ont aucune prétention à des mœurs sévères.

Le bordj du khalifa a été bâti d’après un dessin du capitaine Langlois ; c’est un carré défendu à l’est et à l’ouest (à deux angles seulement) par un bastion carré, dont l’un renferme la prison, qui est plus belle que la plus belle maison de la ville.

Les vêtements sont les mêmes que dans le reste du Souf.

Les nègres ne se voient que très rarement.

Les Juifs sont au nombre de quarante-sept, répartis dans onze maisons. Ils font d’assez bonne anisette.

Il y a ici des communications fréquentes avec l’étranger, Ghadâmès, le Nefzaoua et le Djerid, Tunis même. Il y a aussi quelques marchands de Ghâdamès et plusieurs du Djerid.

Je me décide à aller à Ouarglă par la route directe.

Les plantations d’ici sont dans des cavités creusées entre les dunes ; les arbres ne sont pas arrosés, leurs racines trempant dans l’eau de la couche souterraine. On prétend que les Souafa ont voulu m’en imposer en me disant qu’ils arrosaient leurs palmiers[36].

11 février.

J’ai enfin pu partir aujourd’hui.

Mais, avant de partir, je dois terminer mes notes sur El-Oued par la mention des prix des objets que le hasard m’a fait voir. Les cotonnades anglaises avec le nom de John Rose et qui viennent de Tunis se vendent 15 fr. la pièce de 75 draa[37]. Le musc de la Mekke, venant de l’Inde, se vend, du moins j’en ai acheté à 1 fr. l’ouzena[38]. Ordinairement il est plus cher. J’ai acheté à un prix ordinaire un haïk djeridi arrivé la veille, pour 47 fr. 50.

Les poules sont bon marché : j’en ai acheté sept à 1 fr. pièce, j’ai eu dix-huit œufs pour 50 centimes.

Le khalifa ne veut pas me laisser partir sans me donner des oranges venant de Tunisie et un œuf d’autruche.

En sortant d’El-Oued, nous avons suivi la route de Temassin pendant quelque temps jusqu’au puits situé dans la dépression de Haouad-Tounsi. Les dunes que nous avons à traverser, les plus hautes que j’aie vues dans cette partie du Sahara, sont dépourvues de végétation.

Du puits ci-dessus nommé, nous plongeâmes vers le sud. La caravane que je suivais et pour laquelle j’avais attendu un jour à El-Oued, voulut choisir la voie la plus courte par Bir-Righi et Matmata, mais comme j’avais intérêt à voir la route de Hassi-Omran, je fis route à part, menaçant de rendre compte au khalifa de ce que feraient les autres membres de la caravane. Néanmoins nous nous séparâmes.

Ce jour-là, nous n’allâmes guère plus loin ; après avoir voyagé quelque temps dans des dunes de peu d’importance, séparées par des oueds ou espaces de sables unis et plus garnis de végétation, nous campâmes pour coucher.

Déjà, ce soir, des députés de la caravane viennent pour parlementer. Je les renvoie sans rien changer à ce que j’ai dit hier.

12 février.

Toute la journée peut se résumer en ceci : nous avons traversé une succession de zones de dunes basses et d’oueds, comme je les ai décrits précédemment. La végétation est aussi celle des sables du nord de l’Oued-Souf : genêts _retem_, _Ephedra_ et _drin_. Seulement je remarque quelques plantes nouvelles qui sont : _ezal_, _markh_, _arabia_, et le _lebin_ que j’avais oublié de noter parmi les plantes du nord de l’oued.

J’ai monté à chameau hier et aujourd’hui. On conduit ma jument sans selle par la bride ; je veux qu’elle se fatigue le moins possible et que sa blessure se repose.

J’ai oublié de noter que j’ai trois chameaux, deux chameliers, dont l’un est le guide, et un domestique du khalifa, qui est bon cuisinier, et partant très précieux. — Les chameaux et leurs maîtres me coûtent en tout 45 fr. d’El-Oued à Ouarglă.

13 février.

Nous n’avons fait qu’une très petite journée. J’ai voulu passer la nuit au puits de Sidi-el-Bachir pour en prendre la latitude.

Nous n’avons eu que peu de sables à traverser et cela seulement dans la Chara de Sidi-el-Bachir que nous avons longée longtemps et enfin traversée pour arriver au puits.

La végétation a été la même que précédemment, sauf l’apparition de _halma_ et de _sefâr_ (graminées) ; le _drin_ et le _markh_ dominaient.

A notre arrivée au puits, nous y avons trouvé deux Touaregs avec leurs enfants et un esclave qui abreuvaient leurs chameaux. Ce sont des gens du Matmata, en route pour El-Oued où ils vont acheter du grain.

Ils nous donnent la nouvelle que, hier ou avant-hier, les Oulad’Amar (Oued-Righ) ont eu une querelle avec les Chaànba de Ouarglă, à cause de leurs chameaux. Un des gens des Chaànba, un homme marquant, a été tué. Les deux tribus sont sur le point de s’attaquer.

Aujourd’hui j’ai vu, sur le sable, les traces d’un petit carnassier que nos guides appellent _sefchi_ سڢشى, qu’ils dépeignent comme tigré de blanc et de noir. C’est peut-être une espèce nouvelle.

Je suis tout à fait guéri de mes douleurs rhumatismales dans les épaules. Mais je subis le soir une diarrhée épouvantable. L’eau du puits a un plus mauvais goût que celle des précédents, mais elle est supérieure à celle de Tougourt.

14 février.

Nous avons quitté le puits ce matin et avons voyagé dans l’oued Sidi-el- Bachir, ayant pendant longtemps, à notre gauche, les sables du Ghourd de Saàdiya.

Nous traversâmes la Chouchet el ’Anz et continuâmes dans une région « d’oued » sans que la végétation donnât lieu à d’autre remarque que celle de l’apparition de l’_àlga_.

Je remarquai quelques affleurements de calcaire compact.

Nous nous arrêtons, ayant devant nous, à l’horizon, les sables de Sayyâl.

15 février.

Aujourd’hui une courte marche à travers une région assez sablonneuse, principalement couverte d’_àlenda_, de _drin_ et de _hād_, nous mena au puits de Oulad-Miloud ; quoique nous y fussions arrivés de bien bonne heure, je résolus de m’y arrêter jusqu’à minuit pour obtenir la latitude du lieu.

Après midi, nous continuâmes la marche pour arriver bientôt dans le voisinage du puits aujourd’hui comblé de Sayyâl, dont nous avions les dunes à une petite distance à droite. Nous vîmes à 5 ou 600 mètres à gauche le puits de Bey-Sâlah dont l’eau est salée et beaucoup moins bonne que celle du Hassi-Miloud.

Après avoir dépassé cette région vers la fin de la journée, je fus surpris de voir un changement notable dans la végétation, qui se composait de _bāgeul_, _dhomràn_, _zeita_, _drin_ et _sefâr_.

Je me couche presque sans rien manger, malade de fatigue, car la marche accélérée de nos chameaux m’avait beaucoup secoué, et, par suite, courbaturé.

16 février.

Une courte marche nous amena dans l’Oued-Sîdah, que j’avais soupçonné auparavant être le bas de l’Oued-Igharghar. Mais il ne peut en être ainsi, cet oued étant, comme tous les autres, une simple région délivrée des sables, sans pente régulière[39], etc.

Nous y trouvâmes d’abord un petit nombre de chameaux conduits par un jeune garçon très gai, qui paraissait tuer le temps en chantant et qui répondit de bon cœur (chose rare) à toutes les questions que je lui fis adresser. Il menait ses chameaux à un puits nommé Rebahaya qu’il nous dit être à _moins_ d’une demi-journée au sud, et il allait fort lentement.

Nous rencontrâmes plus loin deux voyageurs venant de Ouarglă avec deux chameaux. Ils nous apprirent que la ville était moins éloignée que nous ne le pensions et que nous y arriverions facilement demain.

Nous entrâmes ensuite dans un bassin entouré de hauteurs de tous côtés, et, après l’avoir traversé, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à El-Bouïb qui, comme le nom l’indique, n’est autre chose que l’endroit où l’on sort du bassin : c’est sa porte.

Là commence le terrain de Hamāda, remarquable surtout par la nature de sa végétation rare et rabougrie, réduite à quelques petites touffes de _bāguel_ et de _sefâr_, et à son sol uni quoique en partie sablonneux.

Nous longeâmes, à une certaine distance, des chaînes de hauteurs que nous avions sur la gauche et nous nous arrêtâmes avant de les avoir dépassées. Cette plaine se nomme Sahan-er-Remâda.

La jument n’a plus de _drin_ aujourd’hui ; je lui ai fait ramasser un certain nombre de touffes de _sefâr_.

17 février.

Nous avons d’abord voyagé sur la hamāda, longeant la même chaîne de hauteurs que hier, puis nous sommes entrés dans une immense région unie, à sol dur, à maigre végétation de _bāguel_ et coupé à de grandes distances par des chaînes de gour plus ou moins étendues[40].

Après avoir marché longtemps dans cette région, nous finîmes, vers le déclin du jour, par apercevoir une chaîne de hautes dunes que nous fûmes obligés de contourner, et, après l’avoir traversée à un endroit aisé, nous trouvâmes à notre droite une petite oasis de palmiers : nous venions d’entrer dans le bassin d’Ouarglă.

Cependant il fallut encore une longue marche dans un terrain totalement dépourvu de végétation, avant d’atteindre les palmiers d’Aïn Beidha à travers lesquels nous marchâmes quelque temps, ayant à notre droite la longue oasis de ’Ajāja[41]. — Nous coupâmes ensuite la sebkha qui entoure Ouarglă et, après des détours le long des palmiers de la ville, nous y entrâmes par Bab es Soltan au coucher du soleil, lorsque le mueddin appelait à la prière.

On tarda assez longtemps à venir au-devant de moi, et j’en fis de graves reproches aux chefs de la ville, avec lesquels du reste j’ai été en relations très froides pendant le court séjour que j’ai fait à Ouarglă[42].

On me donna une maison dans une rue appartenant aux Mezabites. C’est une grande bâtisse un peu en ruines aujourd’hui, mais encore très habitable et parfaitement appropriée aux besoins d’une grande famille indigène. Elle a des arcades, mais en moins grand nombre que les maisons du Mezâb.

[Note 13 : Peut-être la peuplade des Mbou, signalée au S.-E. du Baguirmi, ou plutôt celle des Mboumi, nègres païens des provinces de Ngaoundéré et de Tibati, Adamaoua. (Cf. Mizon, _les royaumes foulbé du Soudan Central_, _Annales de Géogr._, 1894-95, IV, p. 355, et Nolte, _Bericht über einen Besuch beim Sultan von Tibati_, _Deutsches Kolonialblatt_, 1900, p. 285.)]

[Note 14 : Les Koana de Barth (_Reisen_, t. II, p. 696).]

[Note 15 : Nom d’une région du Kanem septentrional, et d’une tribu du Bornou occidental. Il s’agit sans doute de la première, car Barth (IV, p. 35) mentionne les affinités linguistiques de la seconde.]

[Note 16 : Les Makari de Barth.]

[Note 17 : Probablement les Nguizzem de la carte ethnographique de Nachtigal. (_Völkerkarte von Bornu, Sahara und Sudan_, t. II).]

[Note 18 : Le rayon de ces importations d’esclaves s’étendait donc des pays bambaras jusqu’au S.-E. du Baguirmi et au Ouadai. Rien ne montre mieux le prodigieux mélange ethnique opéré par les ventes et reventes successives de nègres sur les routes du désert.]

[Note 19 : On sait que l’oued Biskra est ordinairement à sec, et que des sources, qui arrosent la ville, sourdent dans son lit.]

[Note 20 : Voir _Mollusques terrestres et fluviatiles recueillis par M. Henri Duveyrier et décrits par M. J.-R. Bourguignat_. Supplément aux _Touaregs du Nord_. Paris, 1864.]

[Note 21 : Température d’après M. Lahache : 45°,8. (_Étude hydrologique sur le Sahara français oriental_. Paris, 1900, p. 26.)]

[Note 22 : Voir, sur ces poissons de l’oued Rir, _Documents relatifs à la mission Choisy_. III. _Hydrologie du Sahara algérien, par M. Rolland_, ch. III, p. 270-283. (Paris, 1895, in-4.)]

[Note 23 : _khez_.]

[Note 24 : Température au 22 mars 1861 : 18° C. (_Ville_, _Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et de Sahara_. Paris, 1868, p. 207.)]

[Note 25 : Il semble y avoir ici une méprise ; _bou choucha_, d’après le catalogue de M. F. Foureau, p. 10, n’est pas synonyme de _guendoul_, et désigne diverses espèces de sauge.]

[Note 26 : M. Colombo fut le fidèle collaborateur du Bureau central météorologique de France pour la station de Biskra.]

[Note 27 : Sur les campagnes de forages artésiens du lieutenant Lehaut, voir Rapport du colonel Séroka, _Revue algérienne et coloniale_, 1859, p. 354-372, et Ville, ouvr. cité, p. 295 et suiv. Les trois premiers sondages de Chegga fournissaient déjà environ 800 litres à la minute. Celui dont il est question ici fut poussé à 150 mètres et donna 100 litres à la minute. (_Rev. alg. et col._, 1860, III, p. 548.)]

[Note 28 : « Avant le percement des puits artésiens, la plaine présentait l’aspect désolant du désert ; pas une goutte d’eau. » (Jus, Notes sur le Sahara, _Rev. alg. et col._, 1859, p. 51.)]

[Note 29 : _Ogla, Oglat_ : réunion de plusieurs puits en un seul point, où l’eau est très rapprochée du sol (F. Foureau).]

[Note 30 : Rat rayé (_Mus barbarus_).]

[Note 31 : Duveyrier a vu plus tard que les vents variaient avec les saisons.]

[Note 32 : Les pierres sont des cristaux de chaux. H. D.]

[Note 33 : C’est la première idée qui vienne à l’esprit lorsqu’on aborde le désert des sables. (Voir les théories analogues, Schirmer, _le Sahara_, p. 4.) Dans la suite de son voyage, Duveyrier devait changer de manière de voir : « la source de production des sables la plus considérable, si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches ». (_Les Touaregs du Nord_, p. 38.)]

[Note 34 : Ou Troud. Cf. Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, I, p. 155-156, sur l’origine des Troud et des Adouan, branches de la tribu arabe des Soleïm.]

[Note 35 : Les Abed d’Ibn-Khaldoun (_ibid._, III, p. 145).]

[Note 36 : Ils arrosent cependant les jeunes plants (voir Vatonne, _Mission de Ghâdamès_, p. 303, etc.).]