Journal de route de Henri Duveyrier

Part 2

Chapter 23,812 wordsPublic domain

Cette préparation, qui est délicate, qui exige beaucoup d’application, de soin, de persévérance, est en quelque sorte, une pierre de touche de la vocation d’un candidat à la carrière d’explorateur. Les observations astronomiques en cours de route ajoutent, d’ailleurs, aux difficultés, parfois même aux dangers du voyage.

Henri Duveyrier eut la bonne fortune de rencontrer, comme professeurs, tout d’abord Lambert-Bey, l’un des ingénieurs que Méhémet-Ali avait envoyés en avant-garde dans sa marche vers le Haut Nil ; puis un astronome hors de pair, Yvon Villarceau ; enfin, M. Renou, membre de la commission scientifique de l’Algérie, constituée en 1837. Il avait commencé ses travaux scientifiques au milieu des combats livrés par les colonnes expéditionnaires chargées d’établir l’autorité de la France dans ce qui était alors le Sud-Algérien.

M. Renou initia aussi H. Duveyrier aux observations météorologiques[12] sans lesquelles il n’est pas d’exploration complète ; le professeur, ici, se doubla d’un ami dont les lettres, pleines d’excellentes instructions, attestent aussi la plus affectueuse sollicitude pour son élève.

En histoire naturelle et en géologie, c’est au Muséum qu’il demanda le complément de l’instruction acquise dès sa jeunesse.

Le savant naturaliste A. Duméril lui apprit l’art de préparer les mammifères et les oiseaux pour les envoyer en Europe.

M. Hérincq, auteur de travaux estimés, qui fut l’un des derniers à porter le titre de « garde des Galeries de botanique au Muséum », se chargea de l’initier aux soins faute desquels la formation d’un herbier est à peu près peine perdue.

Pour la géologie et la minéralogie, Henri Duveyrier eut les renseignements de M. Hugard, alors aide-naturaliste au Muséum sous la direction de l’éminent Dufrenoy.

On a vu précédemment que l’élève de l’école de Lautrach s’intéressait aux questions de linguistique et d’ethnographie ; aussi, ne manqua-t-il pas demander à Léon Renier, à Ernest Renan, à son ancien professeur Fleischer les directions nécessaires pour accomplir convenablement cette partie de sa tâche.

La recherche, la copie, l’estampage des inscriptions lui furent tout spécialement recommandés, et nous savons qu’il a fait, dans cet ordre d’idées, des découvertes enregistrées par l’épigraphie et l’histoire.

H. Duveyrier savait trop combien il lui importait d’être bien compris des peuples au milieu desquels il devait vivre, surtout de les bien comprendre, pour ne pas chercher à se perfectionner dans la langue arabe qu’il avait apprise à Leipzig. Il le fit sous la direction du Dr Perron, de Reinaud, de Caussin de Perceval.

Ses facultés en pleine sève de jeunesse, stimulées par la perspective du voyage prochain, soutenues dans leur effort par une intense application au travail et une méthode excellente, furent, pendant plus d’une année, tendues sur l’accomplissement du programme d’études que H. Duveyrier s’était fixé à lui-même. Il l’a exposé dans un texte qui dénote la notion claire de tout ce qu’exige une exploration en pays nouveau. L’influence des conseils du docteur Barth ne fut probablement pas tout à fait étrangère à l’ampleur de ce programme.

On y discerne aussi une pensée de haute solidarité, une inspiration à servir les intérêts communs ; il y a là un reflet des théories du saint- simonisme.

En résumé, dans un ardent désir de réussite, H. Duveyrier s’était mis promptement à même de recueillir avec discernement des données sur l’histoire, la géographie physique et économique, l’ethnographie, la linguistique des contrées, en grande partie inexplorées, où il allait s’avancer. Sans doute, une initiation si rapide ne pouvait être ni développée ni profonde. H. Duveyrier qui s’en rendait compte, fit de constants efforts pour la compléter. M. Renou l’y encourageait en lui écrivant d’amicales remontrances sur sa façon d’observer, soit en astronomie, soit en météorologie.

Il est superflu d’ajouter que les préparatifs matériels furent à la hauteur de la préparation scientifique du voyage. On possède la liste des instruments d’observation et des objets variés qui devaient contribuer au succès de l’entreprise.

H. Duveyrier n’ignorait pas les risques au-devant desquels il marchait. — « Je sais très bien, écrivait-il dans l’un de ses carnets de notes, que le voyage que je vais entreprendre n’est pas sans dangers, mais je me sens plein de confiance en mes propres forces, et j’espère qu’avec beaucoup de prudence et de patience, et toute mon énergie, je parviendrai à les éviter, et que je mènerai ainsi mon expédition à bonne fin. L’événement prouvera si je me suis trompé. »

H. Duveyrier avait décidé de voyager ouvertement comme chrétien, au lieu d’adopter ou de feindre l’Islamisme qui lui aurait été une sorte de sauvegarde. Par respect pour lui-même et pour la croyance des autres, il lui eût répugné de se livrer aux manifestations d’une foi factice. Sa répulsion pour les voies tortueuses s’était doublée d’une confiance juvénile, robuste, dans le prestige de l’honnêteté et la puissance de la droiture. Ce furent là les éléments essentiels de sa résolution. Peut- être aussi, en y réfléchissant, fut-il amené à conclure qu’un vernis de religion musulmane pourrait ne pas suffire à protéger le voyageur _roumi_ contre l’animadversion des Sahariens. En pareil cas, tout serait perdu, même l’honneur.

Quelque garantie qu’il vît dans l’honnêteté de ses intentions, Duveyrier se prémunit contre le danger auquel l’exposait sa qualité de chrétien. Recherchant les passages où le Coran prêche la tolérance envers les autres religions et le respect pour les hôtes, il se mit en mesure de discuter, de combattre les arguments qui seraient invoqués contre lui.

Il lui restait les risques auxquels pouvait l’exposer, en sa qualité de Français, quelque expédition militaire dans l’extrême-sud, coïncidant avec son voyage.

S’il s’interdisait de partager la foi des Arabes, il revêtit leur costume, autant par hygiène que pour s’identifier, s’assimiler le plus possible aux hommes dont il devait partager la vie, et auprès desquels il entendait se montrer juste avant tout. Sur ce dernier point, il était d’accord avec le Dr Barth qui lui écrivait, vers le milieu de 1859 : «... la meilleure arme pour le voyageur chrétien, dans ce pays, consiste en une probité impeccable vis-à-vis des indigènes... ».

Voilà de nobles principes, et dignes de respect, mais trop élevés peut- être pour émouvoir des gens à moitié barbares, habitués, par tradition, à ne subir d’autre ascendant que celui de la force. La justice et la probité ne sont, du reste, pas inconciliables avec la fermeté, la sévérité auxquelles le voyageur le plus endurant est, parfois, obligé de faire appel.

Comme nom de voyage, il adopta celui de Sid-Saad-ben-Doufiry ; le nom de Saad se traduit par notre nom de Félix, et ben-Doufiry signifie fils de Duveyrier, ce dernier nom étant accommodé à la prononciation arabe.

Charles MAUNOIR.

[Note 4 : _Lettre à la Princesse_ (1873), p. 245.]

[Note 5 : Évidemment, ce n’était pas par un fugitif mouvement d’enthousiasme juvénile que H. Duveyrier avait conçu le dessein d’explorer l’Afrique. Dans l’introduction au Journal de son voyage chez les Touareg, il écrivait, le 23 juin 1859 : « Depuis l’âge où les idées commencent à prendre une tournure raisonnable, un attrait invincible m’a attiré vers le continent africain... »]

[Note 6 : Cette hypothèse au sujet des idées de Ch. Duveyrier trouve confirmation dans une lettre qu’Arlès-Dufour, le grand financier saint- simonien, écrivait à Henri Duveyrier et dont Charles Duveyrier avait, lui-même, pris copie. On y lit le passage suivant : « Si, décidément, tes aptitudes ne se plient aux études commerciales que par violence et avec répugnance, il serait irréligieux à ton père et à moi d’abuser de ton obéissance pour te les faire poursuivre, et il faudrait y renoncer franchement pour te vouer sans réserve aux études auxquelles te poussent évidemment ta vocation, c’est-à-dire ta nature. Dieu est très avare de ces vocations évidentes qui ne permettent aucun doute, et c’est un devoir sacré de les respecter, de les favoriser même, quand on le peut. Si tu savais, mon enfant, combien d’existences manquées et malheureuses, combien de forces perdues pour la société, par suite de vocations méconnues et faussées !... »]

[Note 7 : ... « Quand vous viendrez ici, je vous conduirai à Kandouri, un Versailles sauvage, un Versailles du bon Dieu, un vrai paradis terrestre. Là, vous verrez ce qu’était le monde quand il est sorti des mains du Créateur. Vous vous y trouverez au milieu d’Arabes qui vous traduiront la Bible en fait, beaucoup mieux que votre père et ses collègues de la Société des artistes dramatiques n’ont traduit, au théâtre, notre société moderne. »

(Lettre du Dr Warnier à Henri Duveyrier, Alger, le 11 juillet 1855.)]

[Note 8 : _Journal d’un voyage dans la province d’Alger_, par Henri Duveyrier. Paris, Challamel.

Cet ouvrage n’est pas dans le commerce.]

[Note 9 : Le commandant Margueritte, devenu le général Margueritte, tué à Sedan.]

[Note 10 : Notizen über vier berberische Völkerschaften, während einer Reise in Algerien nach Hallûla-See und nach Laguât in Februar, Marz und April 1857, gesammelt von H. Duveyrier. — _Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft_, t. XII, 1858, p. 176-186.]

[Note 11 : Henri Barth, ses voyages en Afrique et en Asie. _Revue contemporaine_, 1866, 4e livraison, 28 février.]

[Note 12 : Nous avons une preuve du soin apporté par H. Duveyrier à sa préparation, dans le fait qu’en 1858, du 6 au 12 novembre, il avait fait, à la fenêtre de l’appartement que son père occupait, rue de Grenelle, no 123, une série d’observations météorologiques dans le but de régler la marche d’un baromètre anéroïde.]

JOURNAL DE ROUTE

PREMIÈRE PARTIE

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

DE BISKRA A L’OUED-RIGH ET AU SOUF

Biskra, 13 janvier 1860.

J’ai fait aujourd’hui une liste des peuplades _nègres_ qui sont représentées dans la petite colonie de Biskra. Voici la liste de ces tribus ; je crois que, plus tard, elle devra être complétée. J’ai mis un astérisque devant les noms de peuplades dont nous ne connaissons la langue d’aucune manière : 1. Bornou. — 2. Haoussa. — 3. Bagirmi. — 4. Felata. — 5. Mboum[13]. — 6. Mandara. — 7. Koenna[14]. — 8. * Kanembou. — 9. Teda. — 10. Timbouktou (Zonghay). — 11. Mbāna. — 12. Ouaday. — 13. * Manga[15]. — 14. * Doura. — 15. Katsena. — 16. Bambara. — 17. Logonē. — 18. Derge. — 19. Affadē. — 20. Ngāla. — 21. Kouri. — 22. Maggari[16]. — 23. Margi. — 24. Kerrekerre. — 25. Ngouzzoum[17]. — 26. Hadamoua[18].

Ces nègres ont formé un petit village de huttes en branches de palmiers, situé à l’origine des plantations, près du nouveau Biskra, dont il forme un petit faubourg. Les femmes portent des costumes de leur pays, tandis que les hommes ont choisi, dans les costumes de tous les peuples avec lesquels ils sont en relations, tous les oripeaux et les guenilles de couleurs voyantes qu’ils ont pu se procurer.

Je me promène dans l’oued Biskra ; dans les terres d’alluvions qui renferment son lit, on trouve les coquilles d’une espèce de gastéropode assez curieuse par ses formes qui rappellent celles des coquilles marines. La bouche est formée par une échancrure, la forme générale est entre celle de la limnea et celle de l’oliva, le test est assez dur ; les bords de l’ouverture sont tranchants ; la couleur de la coquille est d’un noir olivâtre, mais passe par toutes les couleurs jusqu’au blanc, selon qu’elle est plus ou moins ancienne dans la couche d’alluvions. Ce mollusque vit actuellement dans certains ruisseaux de l’oued Biskra[19] ; on le trouve en masses considérables. — L’eau dans laquelle il vit ressemble, comme goût, à celle que l’on boit en ville, c’est-à- dire qu’elle est légèrement saumâtre. — Un mollusque herbivore se trouve ici en grand nombre sur les tiges de cannes, roseaux qui croissent dans l’eau.

Je prends ici l’occasion de faire remarquer que les eaux des ruisseaux en question renferment un second gastéropode, qui est turriculé et à tours de spire ornés de côtes. Ce mollusque vit dans la vase, où l’on a de la peine à le distinguer à cause de sa couleur cendrée. — Je crois qu’il est identique à celui des eaux artésiennes de l’oued Righ[20]. Ce dernier vit dans les _saquias_ des jardins de Tougourt, dans une espèce de plante fluviatile (acotylédone, je crois) qui forme une mousse verdâtre. J’en ai dans le flacon à alcool no 2.

Biskra, 14 janvier.

J’emploie ma matinée à prendre l’heure exacte à une minute près, pour M. le colonel Séroka ; je fais, par la même occasion, le calcul du lever du soleil pour cette année à Biskra ; je trouve qu’il faut retrancher 42 minutes du temps du lever à Paris. — L’horloge avançait de 38 minutes ! Les cadrans solaires ont, je crois, une erreur de quelques minutes, 7 minutes environ.

Dans l’après-midi, je vais avec ces Messieurs du télégraphe et M. Colombo pour lever le plan du petit hameau de El’Aliya dont on voit les hauts palmiers tout près de Biskra. — C’était pour montrer à ces Messieurs comment il fallait opérer.

El’Aliya touche d’un côté à l’oued dont les berges à pic s’éboulent à chaque crue ; nous aperçûmes là des restes de fondations romaines et de vastes tubes de terre cuite superposés, le tout enchâssé dans les berges, et mis à nu par les eaux. Nous hésitons encore à déterminer quel était l’usage de ces constructions.

Près de là est un cimetière, que l’eau ronge aussi, laissant voir des squelettes à moitié découverts. Je prendrai là quelques crânes pour ma collection.

Dans le milieu de l’oued, près d’El’Aliya, est une construction carrée, évidemment romaine, remarquable en ce qu’elle n’a ni portes ni autres ouvertures. Actuellement elle est remplie de terre jusqu’au sommet. Les murs sont bien conservés, si ce n’est pour une ou deux petites brèches rondes qu’y fit Salah Raïs avec son artillerie. Il croyait, comme les Arabes aujourd’hui, que cette construction renferme un trésor.

Un peu plus loin encore se trouve la coubba de Sidi-Zurzour qui fut bâtie sur une construction analogue à celle dont je viens de parler.

Le cours de l’oued dans toute sa longueur, à part quelques bandes de terre végétale alluviale dont j’ai parlé plus haut, est couvert de galets et de pierres roulées, quelquefois énormes ; la plupart sont de grès, d’autres de calcaire compact.

Biskra, 15 janvier.

Aujourd’hui j’ai fait avec M. Colombo une promenade à pied à la source thermale de Hammâm Salahîn. La direction est vers le nord, appuyant un peu à l’ouest, je crois, et à 6 kilomètres du fort Saint-Germain ; cependant je ne serais pas étonné que la distance fût un peu plus grande. Les bains sont entourés d’une construction, avec des chambres pour la commodité des baigneurs. Les eaux sont salées et ont, de plus, une forte odeur d’hydrogène sulfuré. La température de l’eau au bord du bassin, là où elle s’en échappe, était de :

44°,8 thermomètre 186 de Baudin.

44°,7 — 207 —

Au milieu, à l’endroit où elle jaillit en bouillonnant, la température prise par M. Colombo était de :

45°,1 thermomètre 207 de Baudin[21].

M. Colombo entra dans le bain, mais, pour moi, je me contentai d’y mettre les pieds, qui me firent mal au bout de quelque temps.

La raison de cette excursion était mon désir de me procurer des poissons vivant dans la _saguia_ qui sort de la source, et qui conserve encore assez longtemps sa température élevée et plus encore les sels dont elle est saturée. Ces poissons, dont je réussis à me procurer quelques exemplaires, ressemblent beaucoup à ceux des eaux artésiennes de l’oued Righ[22] ; ils vivent dans une eau qui peut avoir 30°. — Dans la même saguia croît une plante acotylédone خز[23], à feuilles filiformes très ténues, la même, je crois, qui est si commune dans les _saguiet_ de Tougourt, et qui sert de nourriture aux coquillages turriculés et aux glyphisodons ou perches à dents fendues. J’en ai pris un échantillon, et un Arabe qui était là m’a dit que cette plante servait de remède pour les maux d’yeux. Sont-ce les sels dont elle doit être imprégnée qui lui donnent cette vertu ? Je suis très porté à le croire. Autour de la source thermale, on voit de nombreux tufs calcaires, presque entièrement composés de débris végétaux. D’autres pierres s’y trouvent aussi ; j’en ai recueilli. On trouve près de là un petit lac de forme circulaire, que j’ai visité à mon premier passage ici. L’eau en est remarquablement froide[24], et la profondeur m’en a été donnée (16 mètres) par M. Colombo qui l’a mesurée.

Voici la liste des plantes dont je me rappelle le nom et que nous avons rencontrées en revenant de la source : _Bageul_, _remeth_, _kelkha_,_methennân_, _rhardeg_, _sedra_, _gandoul_ (bou choucha)[25].

Biskra, 16-17 janvier.

Visite au colonel Séroka. — Il me prête des calques superbes de cartes sur le Sahara ; j’en copie un aujourd’hui même.

Je remarque un fait important pour mes observations. Mon baromètre no 892 est dérangé. Mais il ne l’est que depuis mon départ pour Constantine, car à cette époque je réglai mon anéroïde qui, maintenant, suit à peu près la marche du Gay-Lussac de M. Colombo.

Biskra, 18-19 janvier.

M. Colombo dont j’ai déjà parlé est un ancien sous-officier. Il dirige l’école arabe française de Biskra. C’est une école où les jeunes Arabes peuvent apprendre le français et les éléments de nos sciences. Cette école est assez bien suivie, et j’ai pu me rendre compte des progrès intéressants qu’ont faits les élèves de M. Colombo. Leur maître est assez versé dans la connaissance de l’arabe, et il se perfectionne chaque jour dans la science par une étude diligente[26]. Son traitement est de 1.800 fr. par an ; il a un aide, Arabe de Constantine, élève de M. Cherbonneau, et qui, je crois, perçoit, un traitement de 100 fr. par an.

Le colonel Séroka me dit que l’on avait commencé un forage à ’Ain Baghdad, et qu’il fut interrompu lors de la guerre d’Italie.

1er février 1860.

Je quittai aujourd’hui Biskra ; MM. Manaud, Colombo et Falques vinrent me dire adieu avant mon départ. J’avais dit adieu au colonel hier au soir.

Je suivis sur ma jument la marche lente des chameaux jusqu’à ce qu’étant enfin arrivés en vue des broussailles de tamarix que l’on a cru pouvoir nommer « forêt » de Saada, je fis partir ma monture au trot et j’arrivai au bordj de Taïr Rassou.

Le kaïd Si Khaled était absent, mais il revint bientôt ; il avait été en cherche de sangliers et rentrait sans en avoir vu un seul. — Ce fut peut-être là la raison de son accueil froid ; car il ne me fit servir qu’une _berboucha_ qu’à la vérité il partagea avec moi. — Je n’avais du reste que quelques moments à lui consacrer, et je repartis de suite pour arriver à Chegga avant la nuit.

La route de Tougourt sur laquelle je marchais est assez bien tracée, surtout depuis que des voitures y sont allées. Aussi n’avais-je guère crainte de me perdre.

J’arrivai à Chegga après le coucher du soleil. J’y trouvai, outre M. Lehaut, des officiers du bataillon avec qui j’avais fait connaissance à Tougourt.

Les chameaux arrivèrent pendant la nuit.

Je dois noter que sur la route, un peu après la rivière, j’ai rencontré cinq ou six petits monuments en forme de pyramides et une tombe, le tout rassemblé sur un espace de quelques mètres carrés ; c’est un monument élevé par les Oulad Moulet, pour éterniser le souvenir d’une défaite que leur a infligée en cet endroit le chérif.

2 février.

Je ne suis pas parti de bon matin. J’ai été voir, avec M. Lehaut[27], le quatrième puits qu’il est en train de finir, espérons-le.

Parti encore aujourd’hui en avant du bagage, j’arrivai d’assez bonne heure à Oumm-et-Tiour.

Oumm-et-Tiour est un petit village arabe, créé par les Français[28]. Il compte aujourd’hui 28 maisons habitées et une mosquée remarquable à cause de son beau minaret. On y compte plusieurs centaines de palmiers âgés de deux à trois ans, qui vont donc porter leurs fruits l’année prochaine. — Je crois que la plupart des habitants sont des Selmia.

Chegga, au contraire, qui doit aussi son existence aux puits artésiens de M. Lehaut, ne compte encore qu’une quinzaine de maisons au plus, en comptant celles qu’occupent les forges, les employés, etc... Chegga n’a pas de palmiers, et c’est la première année qu’on y ensemence.

3 février.

Aujourd’hui je me rendis à Merhaier, la première oasis de l’Oued-Righ, en venant du nord.

Le cheikh étant absent, je me vis sur le point de manquer de guides pour traverser le pays désert qui sépare ce point de l’Oued-Souf. Cependant, heureusement pour moi, le cheikh arriva dans la soirée, et, après avoir lu la lettre du colonel Séroka, il me dit que le lendemain je pourrais partir à l’heure qui me conviendrait, avec cinq hommes à pied comme escorte et un guide à cheval.

Les plantations de palmiers de Merhaier, arrosées par des sources artésiennes, sont, du moins dans cette saison, très pauvres en produits de potager. Les arbres fruitiers y sont même fort rares ; c’est à peine si on y voit un figuier et un pêcher égarés.

Les eaux des fossés abondent en grenouilles.

Les Rouâgha dont la race commence ici, sont remarquables par leur physique et surtout par leur teint, qui approche beaucoup du type nègre. Certains d’entre eux sont même plus noirs que les gens du nord du Haoussa (Madja, etc.). Les femmes se vêtissent de bleu. Elles ne mettent rien d’autre sur leur tête que leur vêtement ou haïk, absolument comme on peint la madone. — Mais combien peu d’entre elles pourraient laisser un doute à ce sujet et jouter de grâce et d’élégance de formes avec les portraits de Raphaël ! Les femmes me paraissent jouir de la liberté à laquelle elles ont droit.

4 février.

Après avoir écrit quelques lettres et rassemblé mon monde, je me mis en marche pour l’Oued-Souf.

Nous primes d’abord la direction de l’Oued-el-Khorouf, qui n’a d’autre importance que celle d’un canal de décharge des eaux de l’oued Righ dans le chott Melghigh. Nous nous arrêtâmes à ’Ain ed ’Daouira, petit bassin circulaire occupé par des roseaux et autres plantes aquatiques. C’est probablement un « puits mort ». Nous fîmes là notre provision d’eau douce (?) et coupâmes l’Oued-el-Khorouf.

Nous nous rapprochâmes alors du chott, dont nous avions gardé la nappe brillante sur notre gauche, avec les petites oasis de palmiers de Choucha, Dindouga et de Wousli, cette dernière isolée au milieu des eaux du chott.

Nous continuâmes à travers un pays, qui tantôt apparaissait sous l’aspect du chott avec son terrain meuble, composé de sable quartzeux mélangé de sel et d’argiles, tantôt nous obligeait à traverser des lignes de franches dunes de sables.

Enfin nous nous arrêtons dans le Sif bou Delal.

5 février.

La direction générale de la crête des dunes du Sif bou Delal est de 147° magnétique ; c’est-à-dire qu’elles ont été formées sous l’influence d’un vent du nord-ouest ou à peu près.

Ma caravane se compose de quatre Rouaghas commandés par un Arabe, tous à pied et armés de leur long fusil. Ils portent eux-mêmes leurs vivres, composés de farine et de dattes, avec une petite provision d’eau. Le guide, un « monsieur » boiteux, est en revanche monté sur un cheval qu’il ne peut gouverner, et qui adresse de temps en temps des compliments à ma jument. Mes deux Souafas ne quittent ni leurs fusils ni leurs chameaux, et lorsque leurs animaux veulent descendre la pente des dunes, ils se suspendent à leur queue pour faire le contrepoids des bagages.

Aujourd’hui nous atteignîmes, vers midi, les dunes de Gasbiya, du moins nous nous en arrêtâmes à 1 kilomètre, car je jugeai inutile de les gravir, l’_ógla_[29] qui existait autrefois au nord des dunes étant sèche depuis deux ans. Je pris des visées de boussole sur les dunes de Gasbiya et sur les sables de Retmaya, lesquels ne présentent pas de sommets.

Nous continuâmes ensuite notre route en prenant une nouvelle direction, parce que la visite à Gasbiya nous avait obligés à nous détourner de la route du Souf pour appuyer au nord.