Journal de la société de 1789 - Nº III
Part 3
_L'acte du timbre_, par lequel le ministère Britannique vouloit accoutumer les Américains à payer des impôts à la métropole, réveilla chez eux l'amour de la liberté qui avoit conduit leurs pères dans ces contrées alors sauvages; les colonies formèrent un _congrès_, dont la première idée leur avoit été donnée par FRANKLYN en 1754, aux conférences d'Albany. La guerre qui venoit de se terminer, et les efforts qu'ils avoient faits pour la soutenir, leur avoient donné connoissance de leurs forces: elles résistèrent, et le ministère céda, mais en se réservant les moyens de renouveler ses tentatives. Cependant, une fois, averties, elles restèrent en garde; la liberté fomentée par leurs craintes, jetoit chez elles de profondes racines; une fermentation salutaire agitoit les esprits, et préparoit à la révolution les hommes dont elle a rendu les noms justement célèbres, _Hancock_, _Samuel_ et _John Adams_, le sage _Jefferson_,[6] _Jay_, _Green_, et le grand WASHINGTON; enfin la prompte circulation des idées par le moyen des gazettes, dont elles devoient l'usage à l'imprimeur de Philadelphie, les unissoit ensemble pour résister à toute entreprise nouvelle. Ce fut en 1766, que cet imprimeur appelé à la barre de la chambre des communes y soutint, comme agent des colonies, ce fameux interrogatoire qui plaça le nom de FRANKLYN politique au même degré d'élévation que la physique lui avoit déjà marqué.
[6] M. _Jefferson_, depuis ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France, où il a remplacé FRANKLYN; c'est sa plume qui a tracé l'_acte d'indépendance_ des Etats-Unis, et l'acte de Virginie pour établir la _liberté de religion_. L'Amérique vient de l'enlever à la France, où il laisse de véritables regrets, pour lui donner la place de secrétaire d'état des affaires étrangères.
Depuis ce tems il soutint la cause américaine avec ce caractère de douceur et de fermeté qui sied si bien à un grand homme, prédisant aux ministres toutes les fautes qu'ils ont faites, et toutes les suites qu'elles auroient, jusques à l'époque où l'_acte du thé_ trouvant la même opposition que celui du timbre, l'Angleterre aveuglée crut pouvoir soumettre par la force, à deux mille lieues d'elle, trois millions d'habitans qui vouloient être libres.
Tout le monde connoît les détails de cette guerre, son heureux résultat pour l'univers, la part que la France y prit sous un roi qui, protecteur de la liberté de l'Amérique, a mérité depuis que la nation françoise lui décernât le titre de RESTAURATEUR DE LA LIBERTÉ de son propre pays, et les services éclatans rendus par ce jeune homme, dont le nom glorieusement attaché à cette révolution, acquiert un nouveau lustre dans une révolution plus grande encore.
Mais tout le monde n'a pas également réfléchi sur l'essai hardi de FRANKLYN en législation. Après avoir déclaré leur indépendance, et s'être placées _au rang des nations_, les différentes colonies, aujourd'hui États-Unis de l'Amérique, se donnèrent chacune une forme de gouvernement; et presque toutes conservant leur antique admiration pour la constitution Britannique, composèrent les leurs des mêmes élémens, diversement modifiés. FRANKLYN seul, débarrassant la machine politique de ces rouages nombreux, de ces contrepoids admirés qui la compliquoient, proposa de la réduire à la simplicité d'un corps législatif unique; cette grande idée effraya les législateurs de Pensylvanie, mais le philosophe en rassura la moitié, et décida ensuite l'adoption de ce principe, dont L'ASSEMBLÉE NATIONALE a fait la base de la constitution françoise[7].
[7] La marche ordinaire de l'esprit des hommes les conduit au simple par le composé. Voyez les ouvrages des premiers mécaniciens surchargés de pièces nombreuses, dont les unes embarrassent, et les autres diminuent leur effet. Il en a été de même des législateurs et des publicistes; ont-ils été frappés d'un abus, ils lui ont opposé une institution qui souvent a produit des abus plus grands. L'unité du corps législatif est en économie politique le _maximum_ de la simplicité: FRANKLYN a le premier osé proposer de mettre cette idée en pratique; le respect des Pensylvaniens la leur fit adopter; mais elle effraya les autres états, et même la constitution de Pensylvanie a depuis été changée. En Europe cette opinion a eu plus de succès, mais il a fallu du tems. Lorsque j'eus l'honneur de présenter à FRANKLYN la traduction des constitutions de l'Amérique, les esprits n'étoient guère mieux disposés en deçà qu'au-delà de la mer Atlantique; et si l'on excepte le docteur _Price_ en Angleterre, et en France _Turgot_ et _M. de Condorcet_, presque tous les hommes qui s'occupoient alors d'idées politiques n'étoient pas de l'avis du philosophe Américain. J'ose dire que j'étois du petit nombre de ceux qui avoient été frappés de la beauté du plan simple qu'il avoit tracé, et que je n'ai pas eu besoin de changer d'avis, lorsqu'à la voix des penseurs profonds, et des orateurs éloquens qui ont traité devant elle cette importante question, L'ASSEMBLÉE NATIONALE a établi pour principe de la constitution françoise, _que la législation seroit confiée à un corps unique de représentans_. Peut-être me pardonnera-t-on d'avoir une fois parlé de moi dans un tems où l'honneur que j'ai d'être homme public, me fait un devoir de rendre compte à mes concitoyens de la suite de mes opinions. La France ne rétrogradera pas vers un systême plus compliqué, et sans doute elle aura la gloire de maintenir celui qu'elle établit: et de lui donner une perfection sur laquelle le spectacle d'une grande nation heureuse fixera les yeux de l'Europe et du monde entier.
Après avoir donné des loix à son pays, FRANKLYN revint encore une fois le servir en Europe; mais ce ne fut plus par des plaidoyers auprès d'une métropole, par des réponses à la barre de son parlement, ce fut par des traités avec la France, et successivement avec d'autres puissances qui, quoique gouvernées par des monarques ou des despotes, écoutèrent la voix de l'Américain, qui parloit de liberté.
Je l'avois connu quelques années auparavant dans un voyage à Londres; et permettez-moi, messieurs, de me rappeler le bonheur que j'eus à son arrivée à Paris, de conduire chez lui M. TURGOT, alors ex-ministre, et de voir s'embrasser pour la première fois ces deux grands, ces deux excellens hommes, si dignes tous les deux de l'admiration et des regrets de l'humanité. FRANKLYN au moins a rempli une longue carrière; mais TURGOT, enlevé au monde à cinquante-quatre ans, n'a pas vu la liberté de son pays. C'est lui qui inscrivit au bas du portrait de FRANKLYN ce beau vers,
Eripuit cœlo fulmen, mox sceptra tyrannis.
dont le dernier hémistiche étoit une prophétie qui ne tarda pas à s'accomplir.
Les vicissitudes de la fortune des Américains causoient quelquefois de vives inquiétudes à leur illustre négociateur; mais sa grande ame, rassurée par le courage de ses compatriotes, par la fermeté du congrès, et sur-tout par le génie, les talens et les vertus de l'immortel WASHINGTON, ne cédoit point à la crainte; cependant il ne se flattoit pas que la paix vînt terminer aussi-tôt le cours de cette heureuse révolution; et lorsque je l'embrassai, le jour même qu'il l'avoit signée, _mon ami_, me dit-il avec cet air d'une satisfaction douce et complète, _pouvois-je espérer, à mon âge, de jouir d'un pareil bonheur?_
Dès-lors, quelqu'attrait que le séjour de la France eût pour lui; quelque plaisir qu'il goutât dans la société des amis qu'il s'y étoit formés; quelque danger qu'une longue traversée pût présenter à un vieillard de 79 ans, tourmenté des douleurs de la pierre, il lui devint nécessaire de revoir son pays: il partit donc en 1785; et son retour sur cette terre, devenue libre, fut un triomphe dont l'antiquité ne nous fournit point d'exemple.
Il a vécu cinq ans encore; il a rempli trois ans la place de président de l'assemblée générale de Pensylvanie; il a été membre de la dernière convention qui a établi la nouvelle forme de gouvernement fédératif, et son dernier acte public a été un grand exemple pour ceux qui coopérent à la législation de leur pays. Son avis dans cette convention avoit différé sur quelques points de celui de la majorité; mais lorsque les articles furent définitivement arrêtés, _il ne doit plus régner qu'un sentiment_, dit-il à ses collègues, _le bien de la patrie exige que la résolution soit unanime_, et il signa.
Des souffrances presque continuelles pendant les deux dernières années de sa vie, n'avoient altéré ni son esprit, ni son caractère, et jusques au dernier moment _FRANKLYN_ a conservé l'usage de toutes ses facultés. Son testament, qu'il avoit fait pendant son séjour en France, et qui vient d'y être ouvert, commençoit par ces mots. _Moi Benjamin Franklyn, imprimeur, maintenant ministre plénipotentiaire en France, etc._ C'est ainsi qu'en mourant il rendoit encore hommage à l'imprimerie, et ce même sentiment l'avoit porté à instruire dans cet art son petit-fils _Benjamin Beach_, qui, fier des leçons de son illustre maître, est maintenant imprimeur à Philadelphie.
Il n'a jamais fait que des ouvrages assez courts; ceux de physique consistent presque tous dans des lettres qu'il écrivoit à M. _Collinson_ membre de la société royale de Londres, et à quelques autres savans d'Europe; ils ont été traduits par M. _Barbeu du Bourg_; mais peut-être en désirera-t-on une traduction nouvelle; ses œuvres politiques, dont une grande partie n'est pas connue en France, sont composées de lettres ou de petits traités, mais tous, jusques à ses plaisanteries, portent l'empreinte de son génie observateur et de sa philosophie douce; il en a fait plusieurs à l'usage de la partie du peuple qui ne peut pas se livrer à l'étude, et qu'il est si important d'éclairer, et il a su réduire les vérités utiles en maximes faciles à retenir, quelquefois en proverbes, et en petits contes dont les graces simples et naïves acquièrent un nouveau prix lorsqu'on les rapproche du nom de l'auteur.
Le plus volumineux de ses ouvrages, c'est l'histoire de sa vie qu'il avoit commencée pour son fils, et dont on doit la continuation aux ardentes sollicitations de M. _le Veillard_, l'un de ses amis les plus chers; elle a été l'occupation de ses derniers loisirs, mais le mauvais état de sa santé, et les douleurs cruelles qui ne lui donnoient presqu'aucun relâche, ont souvent interrompu ce travail, et les deux copies dont l'une avoit été adressée par lui à Londres au docteur _Price_ et à M. _Vaughan_, et dont l'autre est entre les mains de M. _le Veillard_ et dans les miennes, s'arrêtent à 1757. Il y parle de lui comme il auroit parlé d'un autre, il y trace ses pensées, ses actions, et même ses erreurs et ses fautes; il y peint le développement de son génie et de ses talens, avec la simplicité d'un grand homme qui se rend justice, et avec le sentiment d'une conscience pure qui n'a jamais eu de reproche à se faire.
En effet, messieurs, la vie entière de FRANKLYN, ses méditations, ses travaux, tout a été dirigé vers l'utilité publique, mais ce grand objet qu'il avoit toujours en vue ne fermoit pas son ame aux sentimens particuliers; il aimoit sa famille, ses amis; il étoit bienfaisant; les charmes de sa société étoient inexprimables: il parloit peu, mais il ne se refusoit point à parler, et sa conversation, toujours intéressante, étoit toujours instructive. Au milieu de ses plus grands travaux pour la liberté de son pays, il avoit toujours près de lui, dans son cabinet, quelque expérience de physique, et les sciences, qu'il avoit découvertes plus encore qu'étudiées ont été pour lui une source continuelle de plaisirs.
Vous jouirez, messieurs, de ses mémoires aussitôt que nous aurons reçu d'Amérique ce qu'il peut avoir ajouté à ce que nous possédons, et nous nous proposons ensuite de donner une collection complète de ses œuvres.
Son nom va retentir dans toutes les sociétés politiques ou savantes; de nombreux éloges seront écrits ou prononcés, et vous attendrez sans doute avec impatience celui dans lequel l'orateur citoyen[8], organe de l'académie des sciences, louera dignement un confrère qu'il lui appartient d'apprécier: il sera le précurseur de l'histoire qui placera le nom de FRANKLYN parmi les noms des plus célèbres bienfaiteurs de l'humanité; et, sans doute, après avoir retracé sa vie, après avoir peint la douleur de ses concitoyens qui tous croyoient avoir perdu un père ou un ami, après avoir raconté les honneurs rendus par eux à sa mémoire, elle signalera dans ses fastes l'hommage éclatant que L'ASSEMBLÉE NATIONALE vient d'y ajouter comme une époque remarquable, et digne à-la-fois de la nation, qui s'est honorée de cet hommage, et du grand homme qui l'a mérité.
[8] M. De Condorcet.
_N. B._ L'article premier du journal Nº. II. est de M. de Condorcet, dont le nom a été omis par mégarde au bas de cet article.
_Il s'est glissé dans cet article deux erreurs typographiques qu'il est important de relever._
Pag. 2, lig. 6, au lieu de trente ans, _lisez_ vingt ans. Pag. 12, lig. 6, au lieu de ferveurs, _lisez_ terreurs.