Job le prédestiné

Part 13

Chapter 133,789 wordsPublic domain

Ce non-amour signifiait-il qu’elle cédait aux prestiges de l’amant, de celui qu’elle ne devait pas aimer? Elle croyait se garder sombrement libre à l’égard de tous deux, affranchie de l’illusion des joies, impassible par désespoir sous le joug des adversités. Ses enfants lui représentaient à peine une raison suffisante de rebondir et de vouloir vivre. Elle eût estimé, comme jadis, Mme de Montbazon, qu’une femme, à trente ans,--et elle en passait trente-sept,--est «bonne à jeter dans la rivière». Devant sa désolation l’existence se creusait pareille à un puits noir et fétide, au fond duquel elle aurait souhaité d’être anéantie:

--Si je pouvais mourir ce soir! O délices de glisser dans un sommeil frais, sans rêves, n’ayant pas de fin!...

Mais cette fringale de mort couvrait l’appétit sinistre du bonheur défendu, qu’un reste de bon sens lui montrait encore absurde et monstrueux.

Bernard, en face d’elle, taciturne, grignotait une carcasse de volaille et remâchait la boutade atroce de sa belle-mère: _les torts viennent toujours_...

A quoi rimait son avertissement? Hélène lui avait-elle fait des confidences? Tout d’un coup, la seule catastrophe qu’il s’était refusé à prévoir, la ruine de son foyer, surgit contre ses yeux, l’obséda; comme une bande d’ombres sardoniques qui eussent gambadé sur la morne tapisserie, la chaîne des inductions, dérisoire et cruelle, se noua dans sa clairvoyance.

--Pour Hélène, je ne compte plus. Elle est ma femme, et je n’ai point de femme. Son corps se prête à moi, si je le veux; mais son cœur est loin de moi. Et son changement ne date pas d’hier. Ce qu’elle m’a dit le soir de notre arrivée... Si elle a cessé de m’aimer, n’aime-t-elle pas ailleurs? Et qui? Pourquoi sa mère veut-elle savoir: «Il est marié, ce docteur Glenka?»

Oui, si elle pense à un homme, ce ne peut être qu’à _lui_. Il est beau, il est riche, il est plus jeune que moi, il sait plaire...

Ici, la mémoire de Bernard rejoignit des faits minimes, indices d’une inclination commençante; le soin qu’elle prenait de sa toilette, les jours où l’on attendait Glenka; sa furie contre Paulette, comme si, en l’engageant à poser devant l’artiste, la petite eût démasqué les sourdes agitations qu’Hélène refoulait, puis, chez Glenka, l’air singulier et douloureux qu’elle avait au sortir du balcon; enfin, l’inexplicable éloignement du docteur...

L’avait-il courtisée? Lui en voulait-il de résister à ses manèges? Ah! le faux ami, le misérable, ses poignées de main tranquilles, et ses grimaces de dévouement!

Jules, en ces minutes, narrait une nuit dans la jungle, et le court frisson qui l’avait pris, autour d’un feu déclinant, à entendre, la première fois, sortir de la brume le râpeux rugissement du tigre, le cri du monstre qu’on ne voit point et qui rôde à pas de velours, reniflant votre chair, tendu pour vous broyer. Ce cri de la bête, Bernard l’entendit haleter dans le brouillard de son destin. Jamais il n’avait été jaloux; il se croyait incapable de l’être. Néanmoins, ce qu’il sentit alors gronder en ses entrailles ressemblait au courroux du mâle à qui on dispute celle dont il a fait son bien. Aussitôt, il comprima ce tumulte de sa chair:

--Non, la chose est impossible. Je les calomnie, je suis moi-même un misérable. Je ne veux plus y penser...

Mais la convulsion de son doute altéra sur sa face rose et bien rasée l’habituelle mansuétude; il devint cramoisi.

--Qu’avez-vous donc, Bernard? observa sa belle-mère amicalement. Vous êtes rouge comme un homard cuit. Vous me rappelez ces Anglais que je voyais, au marché, les premiers mois de la guerre, mordre à même des tomates crues.

--Nous manquons un peu d’air ici, dit-il en relevant les yeux du côté de l’étroite fenêtre. Des mouches, attirées par les odeurs de la cuisine, tourbillonnaient au dehors et s’accouplaient contre les murs brûlants.

Charles laissa choir à terre sa fourchette; Bernard, d’un mouvement machinal, la lui ramassa. Dans la boutique le timbre de la porte retentit, et Bernard quitta vivement la table, car il reconnut, à son pas trottinant, Toustain, l’ami des mauvais jours.

Son petit feutre verdâtre entre les doigts, ses bons yeux ronds toujours ahuris, un sourire sur ses grosses lèvres de Faune sanctifié, Toustain exposa qu’un amateur offrait pour le Luyken _six cents francs_.

--Décidément, s’exclama Bernard, les bras au ciel, puis se frappant, en signe de consternation, le plat des cuisses, décidément nous ne sommes pas dignes d’être aidés par vous.

--Il est vendu! Ce n’est pas bien. Vous m’aviez pourtant promis...

Bernard se justifia comme il put, mettant à sa charge une opération conduite hors de lui, presque malgré lui.

Toustain se mordit les lèvres; il devina peut-être que Bernard s’humiliait afin d’épargner Mme Dieuzède.

--Ce monsieur, dit-il du docteur, a trop de chance.

Bernard ne répondit pas, et, quittant ce propos pénible, s’informa de Toustain lui-même, des événements de son humble vie. Le pauvre homme s’avoua comblé de tribulations; son oncle le chanoine lui avait laissé des titres lombards dont il ne touchait plus les rentes; vivre de pain et de pommes de terre, c’eût été, pour lui, tout simple. Mais sa femme, comme une enfant malade, lui rompait la tête d’exigences insoutenables. Elle réclamait des huîtres et des cervelles aux champignons! Par surcroît, elle l’accusait d’employer à de subreptices folies l’argent du ménage. Quand elle se calmait, elle devenait si inconsciente, même physiquement, que, les lessives étant trop chères, il devait passer une partie de ses journées à laver et à faire sécher, pour la nuit, une de leurs deux paires de draps...

--Oh! termina-t-il en soupirant, je n’ai guère à me plaindre. Je suis un vieux sac qu’il faut recoudre.--Il voulait dire: j’ai plus d’une faute ancienne à rajuster.--Chaque moment d’épreuve est un point refait dans mon cuir coriace. Si l’aiguille ne piquait dur, le fil ne tiendrait pas.

Bernard lui pressa les mains avec une effusion douloureuse; il versait au creux de sa propre blessure, comme un aromate, les tristesses patientes de Toustain. Celui-ci n’en eut aucun soupçon et fut attendri jusqu’aux larmes.

Lorsque Bernard se rassit à table, il vit qu’Hélène le questionnait du regard sur cette visite tardive. Il détourna le sien et n’ouvrit pas la bouche; une allusion à Glenka l’eût gêné, ainsi qu’elle devait gêner Hélène; il avait presque peur, s’il nommait cet homme, de surprendre chez elle un tressaillement de muscles, une vibration des cils dénonciatrice. Malgré lui, le doute accrochait ses griffes de vampire aux moindres contacts de leur vie commune.

Jules, maintenant silencieux, grillait une cigarette anglaise saturée d’opium, et suivait les copeaux bleus de la fumée se dévidant vers le plafond, comme les entrelacs serpentins de ses combinaisons opulentes.

La chaleur était si lourde qu’Hélène proposa de monter dans sa chambre où on respirerait un peu plus au large. Jules reconnut, derrière un fauteuil, une petite table à jeu, salie d’encre depuis que Paulette, se l’appropriant, y barbouillait, maussade, ses pensums d’écolière:

--Si nous essayions un bridge? décida-t-il. Qu’en dis-tu, maman? Hélène, tu feras _le mort_.

Il flattait le penchant invétéré de sa mère, ce besoin du jeu qu’il tenait d’elle. Pendant ses journées d’hôpital, le bridge suppléait d’autres spéculations; c’était «un biscuit qui trompait sa faim». Hélène bouleversa toute sa commode avant de trouver le paquet des cartes.

--A quel taux jouons-nous? demanda Jules en s’installant.

Mme Restout eût trouvé fade une partie sans enjeu d’argent. Mais elle se méfiait: Jules, elle le savait trop, était un joueur sagace, intraitable; elle-même, une fois que le démon du tapis vert l’agrippait, allait jusqu’au bout de ses moyens; elle aurait joué sa chemise, elle aurait joué, confessait-elle, «les toiles d’araignées qui meublaient le fond de sa bourse». Une inspiration lui vint qu’elle énonça incontinent:

--Bernard, je vous ai vu, tout à l’heure, mettre en liasse des coupures de cinq francs. Prêtez-nous en donc _une centaine_: nous ferons trois parts, et les gagnants... ou les gagnantes vous les rendront à la fin.

Bernard ne se ploya pas sans répugnance à sa fantaisie baroque. Pourquoi cette manie des grandeurs, quand on n’avait rien? Cependant, s’il avait refusé, il aurait eu l’air de prendre pour des fripons sa belle-mère et Jules. Il ouvrit donc un placard, retira d’une cassette les billets et, de sa main, les répartit aux partenaires.

Le jour déclinait; la partie commença, les volets clos, entre deux flambeaux allumés.

Il descendit fermer le magasin, écrivit en bas une lettre d’affaires. La diligente Adèle, au coin de son bureau, sous la même lampe, apprenait ses leçons pour le lendemain.

Au moment où il remonta, Jules avait déjà fait de copieuses levées; et la pile des coupures s’enflait à côté de son jeu. Paulette, debout près de son oncle, s’évertuait à suivre le mouvement des as et des piques; même sans bien comprendre, elle s’unissait d’une complicité perverse aux intentions du joueur, souhaitant qu’il gagnât tout, et, chose plus énorme, qu’il gardât son gain.

Du marbre de la commode où il s’était allongé, Tuong, se lissant les moustaches, ses pupilles tournées vers les flambeaux, paterne, semblait aspirer l’encens d’un rite initiatique, et l’ombre du chat coupait en deux le front d’Hélène.

Le menton maigre de Mme Restout, pointé au-dessus des cartes, ses yeux phosphorescents comme ceux de Tuong, avouaient l’impatience d’une vieille passion d’autant plus vorace que la nécessité la contraignait à la faire souvent jeûner.

L’attitude de Jules était indifférente, mais satisfaite; il comptait les points, attirait à lui, de ses doigts dédaigneux et le touchant à peine, le sordide papier des billets. Mais on percevait, sous cette froide apparence, la dévotion d’un idolâtre de l’argent; et, tandis qu’il combinait pour le plaisir de combiner ou se créait le mirage d’un lucre même médiocre, il accomplissait une sorte de liturgie familière.

Les figures sérieuses d’Hélène et de Paulette réfléchissaient un état d’esprit en accord avec le sien. Pour toutes deux, quelle école! Hélène, en participant à la muette ivresse du jeu, éliminait ce qui subsistait de meilleur au fond d’elle, et s’enfonçait vers la jungle des voluptés douteuses, à la rencontre des fauves inconnus.

Devant Bernard, que le bridge ennuyait absolument, ce spectacle familial éclairait d’une cruelle évidence l’erreur de son mariage, l’antinomie de son caractère et du milieu qu’Hélène subissait.

Assis dans un coin, près du lit de Charles qui dormait, il triturait, contre son gré, d’amères méditations.

Comment sauver Hélène? Comment éloigner tout à fait Glenka? Si, par bonheur, le personnage renonçait de lui-même à une séduction infructueuse, si elle ne retournait plus à l’hôpital, cette éphémère intimité s’éteindrait dans l’oubli; Hélène se reprendrait; car, en supposant qu’elle eût été imprudente,--et rien ne le prouvait,--Bernard demeurait certain qu’elle n’avait pas encore trahi ses devoirs d’épouse.

S’il lui parlait cœur à cœur, s’il l’avertissait de l’irrémédiable où elle s’exposait à glisser? Mais non: il devait se taire; l’aveu d’une inquiétude, une question maladroite ne sauraient qu’irriter son acrimonie, lui suggérer peut-être l’idée d’une faute qu’elle réprouvait:

--Quelle opinion, se récrierait-elle, as-tu donc de moi? Te voilà jaloux! Cet ornement seul te manquait!...

Non, il ne fallait pas qu’elle se doutât de son doute. Il se montrerait plus sûr d’elle que jamais, plus joyeux, plus tendre...

Mais aurait-il l’art de dissimuler? Pour la première fois, en ses rapports avec elle, un principe de tromperie s’immisçait. Il n’était pas homme à soutenir longtemps l’apparence d’un mensonge. Quand le doute s’est assis entre deux époux, sur l’oreiller, à moins qu’on ne l’étrangle dans la résurrection d’un grand amour, il devient l’intrus sinistre, énorme, implacable; il chasse du lit commun l’un et l’autre occupant.

Bernard aimait Hélène; il l’avait longtemps possédée comme si elle ne pouvait se détacher de lui. Peut-être oubliait-il trop que la conquête de sa femme était, chaque jour, à faire ou à refaire. Il se reposait sur sa fidélité autant qu’il avait confiance en lui-même. Si, demain, la paix de son amitié se changeait en une jalousie contrainte et sans cesse au guet, Hélène n’éventerait-elle pas le mystère de son tourment?

Ah! que l’homme redouté partît, et l’horrible menace disparaîtrait.

Mais, s’il ne partait point? Si les relations continuaient? Pour quel motif plausible Bernard fermerait-il sa maison à Glenka dont il n’avait reçu que des procédés, en apparence, exquis? Il se laissait emporter à l’hypothèse du parfait désastre: Hélène le trompant, l’abandonnant, divorçant... Du moment où elle _voudrait_ sa perdition, il savait son impuissance à l’empêcher. Aussi, dans sa détresse, rebondissait-il vers la prière, son unique refuge:

--Mon Dieu, suppliait-il en silence, vous êtes le Maître. Il dépend de vous que, _lui_, s’en aille, et que la triste Hélène retrouve son cœur d’autrefois. J’ai renoncé au peu que je croyais avoir; l’honneur me restait et, avec mes enfants, ce quelque chose qui n’est ni de l’or, ni une maison, ni du pain, mais la foi en l’épouse que vous m’avez donnée. Perdre encore cela, non, ce calice est au-dessus de moi, je n’en suis pas digne!

Les parties succédaient aux parties; Mme Restout, acharnée à se défendre, regagnait un peu «du poil de la bête» et réussissait quelques tricks avantageux. Hélène, tout d’un coup agacée de faire le mort, se leva, déclara qu’elle ne jouait plus.

--Paulette, avertit Bernard, tu as entendu sonner dix heures; Adèle est au lit; viens dire bonsoir et va vite la rejoindre. Allons!

Paulette, à genoux sur une chaise derrière son oncle, ne grouilla pas plus que si son père eût apostrophé la pendule ou Tuong. Irrité de cette insoumission publique, Bernard vint à elle et, de force, la mit debout.

--Tu me fais mal, grogna Paulette, presque se débattant.

--Pauvre mignonne! soupira Mme Restout, qui donnait, comme toujours, tort à son gendre.

Paulette, encouragée à la résistance, pleurnichait, se rebiffait. Il l’entraîna par la main hors de la chambre; sur l’escalier, Hélène les rejoignit:

--Laisse-la, commanda-t-elle, énervée contre tous les deux, c’est moi qui la mènerai coucher.

Il rentra; son absence avait duré une minute à peine. Par une méfiance insolite, il regarda sur la table du jeu les mises imprudemment prêtées. Celle d’Hélène paraissait intacte; mais Jules n’avait plus à côté de lui que sept ou huit billets, sa mère, trois ou quatre; qu’était devenu le reste?

Jusqu’à la fin de la partie, il ne dit rien. Seulement, il se demandait, indigné, si Jules avait saisi l’occasion d’une simple farce, se ménageant de restituer la mise avant que son distrait beau-frère en eût constaté la fuite ou, s’il osait, de compte à demi avec sa mère, le rançonner sournoisement. La nécessité d’une explication le fâcha davantage que la perte possible de l’argent; saurait-il garder son sang-froid? Immobile en face des joueurs, il les dévisageait tour à tour, affectait une insistance à considérer les billets. Jules se maintenait impassible; Mme Restout trahissait sur sa mine un je ne sais quoi d’ironique et d’insolent. Lorsque, schlem encore une fois, elle eut capitulé, Bernard s’approcha du jeu et, le plus posément qu’il put, toisant Jules qui paraissait ne point prêter attention à lui:

--Eh bien! dit-il, un farfadet a subtilisé ta mise et ton gain?

--Mon gain, le voici, répondit Jules, en exhibant les billets qu’il avait laissés sur la table.

--Oui-da! et les autres?

--Les autres? quels autres?

--Voyons! Et la liasse que je vous ai prêtée?

--Le farfadet, je pense, la rapportera. Mais que ferais-tu s’il la semait en route?

--Demain, mon cher, je déposerais une plainte contre lui pour abus de confiance, escroquerie et vol qualifié.

--Ah! vous voilà bien, les mystiques, vous qui crachez sur l’argent. Dès que le vôtre est en cause, il n’y a pas de plus féroces bourgeois...

--Jules, interrompit Bernard tristement,--et une colère comprimée frémissait dans sa gorge,--ton inconscience m’épouvante. Tu ne vois donc pas où nous en sommes! D’ici quelques mois, je ne sais plus comment nous ferons; si un miracle ne nous dégage, nous n’aurons plus rien devant nous que des dettes. Il ne nous restera qu’à gratter avec l’ongle le fond de la salière et à nous sucer le doigt. Ces coupures que tu as fait semblant de me filouter, elles représentent les suprêmes bouchées de pain d’Hélène et des enfants.

--Tu exagères, mon vieux, répliqua Jules, s’arrogeant un ton de conseiller qui prend les choses de haut, c’est bien simple; si tu es hors d’état de payer Bonfils, avertis-le, ou, sans l’avertir, cesse de payer. Tant que durera le moratorium, il ne peut rien contre toi...

--De quoi s’agit-il? s’étonna Hélène, rentrée sur ces entrefaites. A l’air des deux hommes elle flairait un conflit grondant.

--C’est Bernard, s’empressa d’expliquer Mme Restout, qui prend très mal une plaisanterie...

Presque agressif, Bernard se tourna vers elle:

--Une plaisanterie, ma mère, vous l’avouerez, au moins, hors de saison. Après tout ce qui s’est passé...

--Qu’est-ce qui s’est passé? cria Jules, croisant les bras et défiant Bernard d’un froncement de sourcils. Tes rancunes ont les dents longues. Est-ce ma faute si la guerre, comme une bande de sangliers, a saccagé notre exploitation? Est-ce ma faute si j’ai dû partir, si j’ai été blessé? Est-ce ma faute si Dervart nous tourne le dos?

«Mais, continua-t-il radouci, car il sentait que sa véhémente riposte mordait sur son beau-frère, laisse-moi te parler sérieusement. Il faut que j’aille quelques jours à Paris pour m’occuper de vos intérêts. _On_ m’a mis en rapports avec un homme intelligent qui se charge, aussitôt reprise la hausse des matières premières, de _lancer_ nos actions. Je dois lui donner rendez-vous...

--Quel est cet homme intelligent? demanda Bernard, prévoyant déjà où Jules allait en venir.

--Le banquier Sarug.

--Oh! Sarug, je l’ai vu. Il m’a fait horreur. Une tête de vautour sur un charnier, un gibier de potence, un trafiquant de ruines! C’est à lui que tu veux confier notre salut! Il fera sa main et laissera ensuite dégringoler l’affaire. Nos titres iront pourrir aux _Pieds humides_.

--Tu me crois donc totalement idiot? releva Jules, de nouveau âpre.

Et, en termes précis, mais saccadés, il recommença l’exposé de son projet. Peu importait que Sarug fût honnête ou non; le plus grossier bon sens l’intéresserait au succès de l’entreprise, puisque, ayant versé seulement cent mille francs, il recevrait deux mille trois cents actions d’apport comme les anciens associés.

--Alors, se récria Bernard, je serais l’associé de Sarug, d’un affreux Juif! Cela, non, jamais!

--Que peut te faire Sarug ou un autre? répliqua Jules, sans paraître inquiet du refus de Bernard. Tu n’auras pas besoin de le voir ni de correspondre avec lui. Mais moi, il faut que je le voie et, pour ce voyage, quelques centaines de francs me sont nécessaires. Comprends-tu qu’il est urgent de me les avancer?

--Mon ami, dit Bernard, la main dans la fente de son gilet, tu sais te débrouiller; trouve cet argent où tu pourras. Quant à moi, je ne peux plus rien; nous sommes à _quia_; et, d’abord, rends-moi ce que je t’ai prêté tout à l’heure.

--Tiens, le voilà! Voilà vos suprêmes bouchées! vociféra Jules, subitement furieux.

Il empoigna le paquet de coupures dissimulées entre la table et ses genoux, les éparpilla sur le tapis vert et, se dressant, il s’élança vers la porte:

--Du diable si je remets les pieds dans ta cambuse! Tu pourras bien crever sans moi!

Hélène se jeta au-devant de lui, cherchant à l’apaiser. Mais, comme un frénétique, il la bouscula:

--Ton mari est un jean-foutre. C’est fini. Je ne reviens plus!

Au bord de l’escalier, il se retourna pourtant:

--Mère, demain, viens me voir.

Et, la main sur la rampe, il descendit quatre à quatre, dans les ténèbres. En bas, il tira derrière lui la porte de l’allée si brutalement que toute la maison, toute la rue trembla. Le tonnerre de sa voix avait réveillé Charles; l’enfant se crut en plein cauchemar; il se souleva hors de sa couche, émit des gémissements étouffés. Paulette, en chemise, pieds nus, sortit de sa mansarde malgré les adjurations d’Adèle qui voulait la tenir à distance d’une déplorable scène.

--Qu’est-ce qu’on fait à mon oncle? geignit la petite masque, ne demandant qu’à verser de l’huile sur le feu.

Hélène la chassa vers son lit et, revenue auprès de Mme Restout:

--Vraiment, dit-elle, ce malheureux Jules n’est pas guéri. J’ai peur que sa tête ne s’en aille tout à fait.

--Aussi, répliqua sa mère, son entourage devrait avoir des précautions.

Elle regardait, en lui assénant ce reproche, Bernard incliné au-dessus de Charles qui se rendormait; le profil de son gendre était celui d’un homme consterné; mais elle ne devina point la cause de son angoisse; une seule idée le bouleversait:

--Si Jules ne revient plus, Hélène reprendra ses visites à l’hôpital, elle reverra Glenka!

On eût dit que les conjonctures se coalisaient pour l’achèvement de son infortune. Il avait défendu contre Jules le budget du prochain mois, la nourriture des siens, et son mouvement d’énergie servirait à faciliter une catastrophe pire que tout. La conspiration de puissances maléfiques tournait à son dam ses actes virils comme ses faiblesses. De plus forts que lui eussent été, sur l’instant, accablés. Il répondit néanmoins à sa belle-mère:

--Cette crise n’aurait pas eu lieu, si Jules n’avait tenu entre ses doigts la tentation des billets.

Mme Restout prit sa figure la plus pincée et, tortillant la chaîne d’or qui décorait sa maigre poitrine:

--Naturellement, dit-elle, je suis cause si Jules paye les suites de sa blessure, si le pauvre garçon n’est pas toujours maître de ses nerfs. Mais, mon cher, je comprends un peu son exaspération. Vous êtes d’une mesquinerie dans vos prudences! Quand on se croit près du naufrage, on ne marchande pas au sauveteur _le bout de corde_ dont il a besoin pour vous repêcher.

Bernard avait trop beau jeu à se défendre. Toutefois, il lui répugnait d’étaler sa misère devant Mme Restout, alors qu’il l’hébergeait sous son toit. Quand il eut pourtant révélé la balance de son avoir et des besoins du ménage, cette femme épineuse, implacable dans les rancœurs de sa vanité, ne trouva pas un mot de compassion:

--Puisque vous en êtes là, résolut-elle, vous faites bien de m’avertir. Je ne veux pas rogner «vos suprêmes bouchées». Demain, j’irai embrasser Jules et, le soir, je me rembarquerai pour Brest.

Hélène la supplia de rester. Bernard ne se joignit pas à ses instances. Sa belle-mère pesait sur Hélène d’une si louche mondanité! Ses propos n’étaient que «de blouses kimonos en tulle brodé de perles, de combinaisons en batiste, de crème pour effacer les rides». Elle se plaisait à nommer des femmes qui, ayant divorcé, se remariaient brillamment. Était-ce donc une politique en vue de pervertir Hélène? Ou plutôt se consolait-elle de vieillir sans gloire par des images de luxe et de désordre extravagant? Répercuté dans sa frivole cervelle, le chaos de la guerre y semblait avoir démoli les principes de conduite que jadis elle révérait au moins en paroles.

Lorsqu’elle se fut retirée, Hélène, pensive et lente, se déshabilla. Elle excusait Jules du cynique escamotage des billets et de l’esclandre abominable; Jules était un malade digne de commisération. Mais, devant elle, Bernard sortait diminué de ce conflit où il n’avait cependant lutté, elle le savait bien, que pour elle et ses enfants. «Ton mari est un jean-foutre», l’injure demeurait collée, comme un crachat, sur le dos du malheureux. Jules aurait-il osé la vomir, si Bernard l’avait tenu en respect? Un faible qui résiste, mais trop tard, appelle sur soi l’ignominie.