Job le prédestiné

Part 11

Chapter 113,678 wordsPublic domain

Il fit signe que non, ahuri de cette apostrophe, secoué dans la contemplation du soir mourant où il se perdait. Elle hocha la tête et s’élança pour vérifier l’état de son instrument. Par bonheur, les cordes, sauf une, étaient intactes. Mais le transport et la température en avaient dilaté le métal; elle dut, avec patience, les remettre au diapason.

Une partie des invités se dissémina hors du salon, dans la vaste chambre contiguë, celle où couchait Glenka. Il y avait là sept médecins et deux chirurgiens, «toute une faculté, pensa Jules, si les apothicaires ne manquaient». On eût dit, en effet, que Glenka s’était plu à rassembler chez lui un album varié de figures médicales. Lui-même représentait le médecin amateur et dilettante, au rebours du méditatif Brouland, sans cesse tendu vers des cas à définir, à classer, sorte de diagnostic fait homme. Il y avait aussi le docteur politicien, sous l’aspect de M. Fauchard, député en herbe, personnage ventripotent, remarquable par un nez de pitre et un crâne piriforme qui rappelait les caricatures de 1840. Le jeune docteur Sautel, imberbe et freluquet, si la guerre ne l’eût lié à un hôpital, aurait excellemment réalisé le médecin commerçant, ingénieux à multiplier les visites et supputant sa clientèle comme un charcutier ses boudins. Au contraire, le docteur Dareste, pâle et diaphane, avec un profil d’ascète, perpétuait le type du vieux praticien compatissant qui laisse sur la cheminée du malade pauvre une aumône. Il écoutait son confrère Lechaptois, correct, de même que lui, en sa redingote, et grave à la manière d’un portrait d’ancêtre enfumé, lui vanter un nouveau sérum antituberculeux.

Mais l’attention se concentrait autour de deux sommités chirurgicales, le docteur Surin, le docteur Laboré, et de sir Macdonald, un médecin anglais venu de la Nouvelle-Zélande pour travailler en volontaire dans les hôpitaux français. La grosse tête bovine de Surin, enfoncée entre ses épaules, se penchait selon l’inclinaison professionnelle de l’opérateur attentif à l’organe qu’il ampute, fend ou recoud. Il parlait d’un ton mesuré; ses gestes étaient minutieux et lents. Laboré, haut, maigre, d’une maigreur durement charpentée, accusait sur son visage effilé, bilieux, qu’une barbe châtain rendait plus sévère, les rides d’énormes fatigues; et, au fond de ses yeux perspicaces, les tristesses de trois ans de guerre, d’innombrables spectacles cruels s’étaient inscrites comme à jamais.

Sir Macdonald, en revanche, très à l’aise dans son uniforme kaki, exhibait une membrure d’athlète, des joues rubicondes; ses prunelles naïves et narquoises s’écarquillaient souvent d’un rire silencieux. Tout paraissait l’étonner et, plus encore, l’amuser. Assis auprès de Surin qui rappelait avec Laboré leurs dures années communes d’étudiants sans patrimoine, il les examinait, le menton au creux de sa main dont le bras s’accoudait sur son genou, et son air d’admiration restait malicieusement ébaudi.

La plupart de ces médecins, mélomanes ou sensibles aux voluptés musicales, attendaient d’une attente aimable l’audition promise. Ils trouvaient un plaisir, sinon un intérêt, à se retrouver ensemble chez un hôte accueillant et riche. Aussi, leurs présences simultanées ne frappaient Hélène d’aucune impression morose; même, elle en recevait une confuse sécurité; elle vouait aux médecins un culte de femme maladive, en tant qu’ils semblent détenir une force guérisseuse et libératrice.

Mais, tout en resserrant les chevilles de sa harpe parmi les rumeurs des voix, elle demeurait si _dédoublée_, si libre de ses gestes apparents qu’elle suivait le caprice d’une enquête intime dont elle ne voulait pas voir l’imprudence.

--De toutes les femmes qui sont ici, plus d’une est ou fut la passion de Woronslas. Quelle est maintenant la préférée?

Ce n’est point l’heureuse et grasse Mme Surin. Je lis dans son œil rond et bleu, à fleur de tête, la quiétude d’une vie sans ombre.

Ce n’est pas non plus la grande et douce Mme Laboré; sous ses bandeaux à la Vierge, elle garde quelque chose d’une pensionnaire de couvent. Qui la concevrait flirtant même avec Glenka? Bernard lui raconte pourquoi il préfère au chant grégorien l’art palestrinien. Et elle prête l’oreille à sa métaphysique; elle n’a pas l’air de s’ennuyer!

Serait-ce la petite Mme Lalotte dont le mari, pour ses affaires, s’absente un peu plus qu’il ne faudrait? Elle est bien maligne et gracieuse comme une souris. Mais le docteur lui a fait comprendre que «le roi est absent». Si, malgré tout, cette affectation d’indifférence était une comédie concertée entre eux? Le règne de Mme Macreuse décline visiblement, et Woronslas peut-il se passer d’aimer ou d’être aimé?

Serait-ce?...

Ici, Hélène baissa tout d’un coup le rideau sur cette revue féminine. Au centre de la kyrielle une idée dangereuse, sinon angoissante, venait de surgir; elle lui barrait le passage, ne voulant plus chercher ni deviner.

Glenka, au même instant, s’approcha d’une façon très calme, et, comme elle avait fini de s’accorder, il transporta légèrement la harpe entre ses bras robustes vers le milieu du salon. Non, ses manières ne trahissaient rien d’amoureux; il ne serait qu’un ami, un ami de rencontre. Hélène, dans une disposition apaisée, attirant la harpe entre ses genoux, inclina son front vers l’instrument et ses deux mains s’y courbèrent, l’une à l’endroit, l’autre à l’envers des cordes, comme celles d’une brodeuse qui va passer un fil d’or le long de la soie tendue sur un métier. Quand elle tenait ainsi contre son corps le triangle en V de sa harpe, fermé en haut par la crosse serpentine et appuyé à la colonne dorée, orgueilleuse et raide, où étaient ciselées des chimères, Hélène étreignait une idole, une figure du monde tel que ses désirs de femme le convoitaient obscurément.

Un silence quasi religieux éteignit les conversations; seul, l’éventail de Mme Macreuse fendait l’air d’un battement sournois.

Hélène, afin de s’animer, joua d’abord un Prélude d’une forme régulière, impersonnel à la façon d’un exercice. Elle était charmante à regarder, entrelaçant les lignes des traits sous les fuseaux prestes de ses doigts. Tantôt ils avaient l’air de caresser les cordes, tantôt sa main gauche, s’éployant sur elles, les pinçait avec âpreté. Mais, quand elle eut achevé, les applaudissements furent sobres; on se réservait pour la suite, et Glenka entendit Mme Macreuse bourdonner derrière lui:

--C’est bien sec.

Il se hâta de célébrer l’instrument et le jeu d’Hélène:

--Comme les sonorités de la harpe se meuvent dans une lumière intellectuelle! On croirait que Mme Dieuzède, au bout de ses phalanges, sème des gouttes de soleil. Je songeais, en l’écoutant, à ce poète ancien qui comparait les mains des fileuses aux feuilles des peupliers murmurantes au toucher du vent.

--Tu dis vrai, appuya Brouland, la harpe chante ce que la raison perçoit; elle analyse, elle détache; elle ne veut pas émouvoir les fonds vagues de l’inconscience.

--A l’opposé de l’orgue, observa Bernard, dont les complexités polyphoniques nous immergent dans une sorte d’indéfini.

--Et pourtant, contesta Hélène, quoi de plus _sensitif_ que la harpe au milieu d’un orchestre!

Elle exécuta une Sarabande de Rameau, galante, mais cérémonieuse ainsi qu’une danse sacrée. Les arpèges, drapant le motif de leur timbre fastueux, rappelaient à Bernard, chaque fois qu’il le réentendait, ces manteaux de l’ordre du Saint-Esprit où, sur la pompe du velours, se jouent des langues de feu rutilantes.

Le morceau charma visiblement l’auditoire; dans les rythmes et le dessin mélodique les imaginations pouvaient insérer des formes picturales, les fantômes de révérences et de pas cadencés; peut-être parce qu’on vivait sous la loi d’airain d’une effroyable guerre, discernait-on mieux la noblesse d’un art paisible fait pour éterniser des illusions radieuses.

Durant le silence d’une pause, d’un tilleul du jardin, un rossignol lança une vocalise imprévue; ses coups de gorge délirants se perdirent ensuite parmi les sons de la harpe qui posait de solennels accords. Mais, à cet accompagnement insidieux, Hélène avait frissonné; elle termina la Sarabande avec une exaltation contenue; l’ampleur de la reprise finale se dilata, comme portée sur les ondes graves d’une cloche.

Dès lors, l’assistance était conquise; Mme Macreuse elle-même battit des mains; Sir Macdonald déclara: «Splendide! Splendide!» Hélène, excitée par le succès, attaqua intrépidement sa Fantaisie romantique. Au-dessus d’un chant languide elle fit déferler des tourbillons sonores, toutes les virtuosités d’un lyrisme hors de mode, mais qu’elle rajeunissait par sa fougue d’interprétation. Si elle avait un jeu quelquefois peu correct, les auditeurs n’en étaient pas moins enlevés au souffle impétueux de la mélodie comme dans un songe élyséen. Par instants, les mains vertigineuses, se faisant vis-à-vis, entre-croisaient des orbes de traits éblouissants; ou bien le clavier, sous la parabole météorique d’un _glissando_, dans toute sa largeur, frémissait.

Il semblait vraiment à Woronslas qu’une clarté diffuse, sortie d’Hélène, ondoyait autour de ses joues, sur ses cheveux et jusqu’aux pointes de ses doigts où il croyait voir le sang bondir, étinceler. Ce prestige qu’il mêlait aux incantations de la musique, il se délectait à en être la dupe, il aurait voulu le prolonger sans terme. Il avait entendu de grands artistes; pourquoi aucun d’eux ne l’avait-il comblé d’une extase aussi profonde? Il écoutait bruire les sons éthérés, comme des épis mûrs, quand une brise les émeut. L’espace et le temps réels s’obnubilaient devant son âme. Lorsque les dernières notes expirèrent, il éprouva une déception, presque une peine à s’apercevoir que c’était fini. Mais l’enthousiasme de ses invités se déchaînait; on s’élança vers Hélène, on l’assaillit de compliments sincères.

--Oh! madame, s’écria, ravie, Mme Laboré, avez-vous au moins quelque plaisir à nous en donner tant?

Il fallut, malgré tout, que Mme Macreuse glissât dans ses louanges un dard oblique:

--La harpe, bien des fois, m’avait paru dure, sans nuances, aride un peu comme le clavecin. Vous, vous la faites vibrer autant qu’une poitrine amoureuse...

Hélène, qui se sentait fébrile, alla respirer sur le balcon. Le ciel nocturne s’illuminait, lourd de clartés et blanc comme un cerisier en fleurs; les étoiles lui parurent plus larges que les autres soirs. Vers le sud, Jupiter flamboyait tel qu’une comète; il avait l’air d’une torche qu’eût tendue un invisible bras.

--Jamais je n’ai vu Jupiter si beau, dit Woronslas, tout d’un coup, près d’elle. Vous souvenez-vous de sa conjonction, le 12 février 1916, avec Vénus?

--Si je m’en souviens! répondit Hélène, étourdiment enivrée. De mes fenêtres, à Portzic, je suivais le crépuscule. Le couchant était pur; les deux astres marchaient l’un vers l’autre. Jupiter se montrait le plus bas sur l’horizon; sa lumière faisait deux flèches dorées... On eût dit, un moment, qu’ils allaient se toucher, se fondre. J’en fus troublée; j’y lus un présage de péripéties désolantes, d’un chaos dans le monde et dans notre existence.

--Vous aviez tort, _chère amie_, vous aviez tort. Moi aussi, j’ai regardé cette chose étrange, et j’en ai tiré un présage de bonheur...

En même temps que la voix de Woronslas, s’assourdissant, imprimait à ces mots la gravité tremblante d’un aveu, il posa légèrement ses doigts sur la main d’Hélène qu’elle avait appuyée au fer du balcon; et un trait fulgurant, dans l’ombre, partit de ses yeux éperdus. Hélène recula sa main d’un mouvement subit et offensé, comme au contact d’une lame ardente. Elle retourna la tête et vit s’avancer Bernard qui précédait le docteur Lechaptois tenant un morceau de musique à deux parties.

--Hélène, dit Bernard, épanoui et tranquille, le docteur voudrait te proposer un duo. Mais je crains bien que tu ne puisses le satisfaire...

--En effet, madame, expliqua Lechaptois--il passait pour un bon violoniste,--j’ai là une pièce de Saint-Saëns, harpe et violon, exquise. Vous plairait-il de la déchiffrer?

Hélène, sans répondre, prit la musique, et, rentrée à l’intérieur du salon, la feuilleta d’un geste machinal, absente de ce qu’elle examinait.

--C’est trop difficile, exprima-t-elle enfin, la gorge encore émue, et pâle de la secousse qu’elle n’avait su annihiler. Un déchiffrage en public, et d’un morceau pour la harpe où il faut que les yeux fassent la navette de la partition sur l’instrument, mais vous n’y pensez point, docteur! Vous me croyez une virtuose; je ne suis qu’une ravaudeuse...

Lechaptois protestait avec des phrases enveloppantes. Glenka, vaguement nerveux, intervint:

--Ne tourmentez donc pas Mme Dieuzède. Elle nous a donné plus que nous ne méritions. Un autre jour, si elle veut bien, vous essaierez tous deux cette Fantaisie.

Bernard, quelque myope qu’il fût, avait remarqué je ne sais quoi d’anormal sur les traits d’Hélène:

--Ma chérie, lui demanda-t-il en confidence, es-tu souffrante d’avoir trop bien joué?

--Un peu, murmura-t-elle. Oh! ce n’est rien du tout.

Elle s’assit, de nouveau souriante, entre Mme Laboré et Mme Surin, pendant que le docteur Lechaptois, accompagné au piano par Mme Macreuse, commençait une sonate de Grieg. Debout derrière la pianiste, Woronslas tournait les pages. Cette occupation le divertit des remous d’anxiété et d’espoir où son cœur s’agitait plus qu’il n’aurait voulu. L’accueil d’Hélène à son manège amoureux le laissait perplexe: indifférente, eût-elle réagi si violemment? Mais le sursaut de sa résistance semblait l’avertir qu’elle ne se rendrait pas sans un long siège. Auprès d’autres femmes, il aurait joui de son incertitude; la phase palpitante d’un sentiment, c’était, pour lui, celle du désir avant l’assurance de n’avoir plus à désirer. Mais il s’étonnait de trouver si désolante cette perspective qu’Hélène, peut-être, resterait hors de ses prises. Qu’avait-elle donc d’extraordinaire, sauf sa douloureuse puissance de vibration? Quant au scrupule de trahir un ami candide, tel que Bernard, et de ravager la vie d’une femme apparemment droite jusque-là, il ne s’y arrêtait pas une minute. Bernard, trompé, serait un mari d’autant plus heureux; son épouse s’appliquerait à dorloter ses illusions. Elle-même connaîtrait enfin les grands délires dont elle avait soif; et Glenka voulait envisager cette liaison possible selon le vulgaire sophisme d’un héros à bonnes fortunes; en présence d’un homme digne d’être distingué, une femme vertueuse, mais capable de passion, ne lui sait jamais gré s’il respecte son repos.

Hélène jouait de son petit éventail et, péniblement, se reprenait.

--A l’avenir, se disait-elle, j’éviterai avec _lui_ les rencontres compromettantes. Je ne puis pourtant lui interdire notre porte. Dois-je me grossir les périls?

De même que, tout à l’heure, l’hommage des lys, l’encens d’une séduction discrète en sa violence adulait sa vanité. Une dizaine de femmes étaient là; et, pour elle seule, la fête se déployait. A moins que Glenka ne se moquât d’elle, comme des autres, et ne songeât qu’à s’amuser?...

De biais, par intervalles, elle le scrutait, penché vers Mme Macreuse, entre les bougies du piano. Elle n’admirait plus, comme à d’autres heures, l’exotisme de son profil, l’étrangeté de sa tête oblongue casquée de cheveux drus, son teint d’une couleur chaude où la peau brune faisait mieux éclater la vigueur du sang, ni son air d’assurance fondu en douceur voluptueuse. Elle interrogeait le feu noir de ses prunelles et ses lèvres:

--Combien de fois avez-vous répété à l’oreille d’une nouvelle amie un: «Je vous aime», et persuadé le même mensonge en croyant dire vrai?

La figure de Woronslas manifestait un sérieux, une contention que la lecture de Grieg ne suffisait pas à justifier.

--Est-ce à moi qu’il songe? Mais que m’importe! Je ne veux pas, je ne dois pas songer à lui.

Elle savait les risques et les désastres impliqués dans une folle aventure; elle en éloignait presque violemment l’idée. Néanmoins, quelque chose, au fond d’elle, s’attristait d’y renoncer.

Sur le vertige de ses impressions la nostalgique sonate roulait comme un brouillard de pluie au-dessus d’un torrent. Les saccades des rythmes, les impétuosités morbides et les mièvres langueurs de la mélodie lui réitéraient: «Laisse-toi vivre; ton infini est dans l’éphémère; le bonheur, c’est de sentir effrénément. Saisis-le, s’il vient; sinon, il ne repassera plus.»

Hélène devinait à la furie crispée ou aux mollesses trop caressantes du jeu de Mme Macreuse que celle-ci, par la musique, menait une offensive de désespoir, s’acharnant à reprendre des positions perdues. Si Woronslas avait donné quelque chose de lui-même à cette créature oppressive et rouée, tout portait à croire qu’il se libérait d’elle. Pour qui, maintenant, il la délaissait, Hélène le voyait trop. Tentée d’en triompher, elle rabrouait néanmoins cet orgueil par un autre orgueil, celui de son honneur intact.

--Qu’il me préfère à telle ou telle, je n’en ai souci. Il comprendra que je ne veux pas être sa _fantaisie romantique_.

Mais, lorsque Mme Laboré, dont la voix était captivante, chanta _l’Invitation au voyage_, de Duparc, cet appel à l’impossible évasion suffoqua Hélène d’un sanglot. L’essaim des félicités inconnues tourbillonnait autour de sa tête et multipliait au plus profond de ses fibres comme la piqûre d’aiguillons voraces.

Le docteur Lechaptois s’était mis auprès d’elle; il la pria de se faire encore entendre sur la harpe; Mme Surin et Mme Laboré insistèrent. Elle joua, mais sans enthousiasme, comme se méfiant d’elle-même, d’anciens airs irlandais d’une fruste mélancolie et une romance de Haydn qu’on trouva charmante dans sa simplesse.

--Quelles sont les paroles de cette romance? voulut s’enquérir Glenka, cherchant à renouer un entretien qui ne fût pas insignifiant.

--Je ne sais plus, répondit-elle, d’un ton quelque peu froid.

La romance commençait par les mots: _Celle que j’aime_... Elle le savait fort bien; mais, entre eux, la moindre allusion aux choses de l’amour devenait scabreuse.

Woronslas l’emmena, et tout le monde les suivit, dans la salle à manger où des boissons et des friandises les attendaient. Cette pièce, plus fraîche que le reste de l’appartement, lui servait alors d’atelier. Sur un chevalet, très en évidence, le portrait de Bernard attira les commentaires admiratifs des connaisseurs.

--Vous êtes étonnant, dit Laboré, pour fixer avec des traits presque aériens l’essentiel d’un visage. Celui de M. Dieuzède est délié comme une vision et pourtant d’un précis qu’Ingres n’eût pas désavoué.

--Je dois plus à mon modèle qu’il ne me doit, répondit Woronslas, gracieusement tourné vers Bernard. M. Dieuzède est inestimable...

Bernard, que Sir Macdonald absorbait dans une conversation d’allure sérieuse, n’eut pas l’air d’avoir entendu. Hélène fut heurtée de cette parole; elle n’en démêlait pas l’intention voilée ou l’immorale désinvolture. Proféré par Woronslas, tout éloge de son mari la blessait. Peut-être ne prétendait-il qu’insinuer:

--Je dois à M. Dieuzède, au portrait que j’ai fait de lui, d’avoir pu connaître sa femme.

S’il estimait vraiment Bernard, Hélène s’était donc, tout à l’heure, abusée sur son implicite aveu? Elle souffrait de l’énigme, sans comprendre que le tourment de sa curiosité implantait dans son être intime la présence d’un homme qu’elle se targuait d’en bannir. Comme Glenka, s’inclinant contre elle, l’interrogeait:

--Voulez-vous, chère madame, du champagne à la glace ou du thé bouillant?

Elle fit, par inadvertance, une réponse qu’il put trouver mortifiante:

--Ni l’un ni l’autre; un peu d’eau pure, voilà tout.

Mme Macreuse, assise vis-à-vis d’eux, entretenait le docteur Sautel des qualités de poires qu’elle préférait:

--Il y a une espèce que j’apprécie en hiver, les poires de _bon-chrétien_.

Sa boutade baroque, dont Sautel rit d’un rire niais--car il n’en avait pas la clef--visait, par delà Bernard, Hélène en la prévenant que, si le mari était aveugle, elle-même surveillait son jeu avec Glenka. L’amour-propre d’Hélène se rebiffa sous l’insolence d’un tel avertissement:

--Ah! cette dame m’interdirait d’être aimable? Tant pis pour elle!

Et, comme en signe de défi, elle se pencha légèrement du côté de Glenka, prit une mine de gentillesse confidentielle, loua l’ordonnance exquise de la collation disposée sur la table, les pots à bière en vieil étain, les verres cerclés d’or et peints de fleurettes blanches qu’il tenait d’une tante alsacienne; mais elle s’étonna d’un sucrier d’argent qui affectait, avec ses anses et la pointe de son couvercle, la forme d’une urne funéraire, d’ailleurs élégamment ciselée.

--Tout cela m’est indifférent, répliqua Woronslas après l’avoir écoutée d’un air mélancolique, et parlant assez bas pour n’être entendu que d’elle. Je croyais vous être agréable, et vous n’acceptez rien de moi!

Elle consentit à croquer quelques bonbons, deux gâteaux secs; de la minime satisfaction qu’elle lui octroyait, prévoyait-elle qu’il induirait toute la fragilité de sa défense? Elle se plaisait à braver Mme Macreuse et son espionnage outrecuidant. Mais, envers Glenka, la plus frivole des concessions devenait un gage dangereux.

Ils se turent; Mme Laboré, dégustant un sorbet, disait au docteur:

--Après les délices de l’esprit, vous nous offrez celles de...

--... La chair, acheva Sir Macdonald, et la naïveté de son mot provoqua une hilarité contenue.

--Les bonnes choses sont faites pour être savourées, confirma Mme Surin, en même temps qu’elle entamait un baba juteux.

--Ne trouvez-vous pas, mon ami, osa protester Dareste, que nous sommes des monstres de nous régaler pendant que nos prisonniers crèvent de faim?

--Chacun son tour, répondit Glenka. Aux Dardanelles, nous mangions des confitures pleines de mouches. Le sable craquait sous nos dents; il y avait de la cendre dans notre boule de son. Demain, peut-être, nous recommencerons ailleurs. Ce soir, prenons les joies, puisqu’elles se laissent prendre. C’est l’Ecclésiaste qui l’enseigne: «Jette ton pain sur les eaux passantes; au bout d’un long temps, tu le retrouveras.»

--Pourquoi les forts, j’entends les heureux, moralisa Jules oubliant les menaces de son infirmité, aliéneraient-ils une part de leurs jouissances au profit des misérables? En ont-ils même le droit?

--Nous sommes tous des faibles, s’exclama Bernard, et si les souffrances des autres nous laissent insensibles...

Mais sa réflexion s’étouffa parmi la rumeur générale. Le docteur Fauchard nommait une dame célèbre qui, par une cynique impudence, avait offert à une autre deux cent cinquante mille francs pour qu’elle divorçât et lui concédât, en toute propriété, son mari. Mme Macreuse essayait d’excuser ce marchandage:

--Au moins, celle-là ne cache pas son jeu... Et, regardant très en face Hélène indignée, elle poursuivit:

--Avouez-le, madame, une femme qui se respecte ne doit avoir un amant que si sa fortune l’assure de ne rien lui coûter.

Hélène riposta, plus acerbe qu’il n’aurait fallu:

--Mais, quand une femme est riche et que son ami l’est moins, ne l’expose-t-elle pas à des soupçons infamants?

Cette passe d’armes, entre elles deux, fut brève et sourde. Mme Laboré traversa leurs voix de la sienne, paisible, presque virginale:

--Le plus simple, il me semble, est de rester une honnête femme.

A l’horloge du vestibule, la demie de onze heures avait sonné; Jules devait regagner son hôpital vers minuit; Hélène se souvenait que Mme Couaneau attendait, au logis, le moment de s’en aller. Jules et les Dieuzède prirent ensemble congé du docteur. Hélène se vit, de nouveau, régalée des louanges de Mme Laboré et de M. Lechaptois. Elle accueillit avec de froides nuances celles que daigna redire Mme Macreuse. Glenka réserva les siennes pour l’instant où il les raccompagna. Hélène s’efforça de sourire, comme si aucun nuage n’eût offusqué le regard qu’ils échangèrent. Elle mit seulement une retenue discrète à toucher de ses doigts déjà gantés la main qu’il lui tendait.