Part 10
Et ensuite? Bernard mettrait à la raison son gros appétit, il se priverait d’un plat sur deux; jusqu’alors les Dieuzède avaient presque dispensé des «restrictions» de la guerre leur estomac; pour qu’Hélène et les enfants n’eussent pas trop à pâtir, Bernard se saignerait aux quatre veines; il jeûnerait, il connaîtrait les tiraillements et les langueurs de la faim, cette détresse des membres et du cerveau qui ressemble à une envie de mourir. Il se ferait à manger peu. Les quatre repas, chaque jour, de la molle vie bourgeoise ne remplissent qu’une exigence artificielle. Les trappistes se maintiennent forts et actifs, sans guère prendre autre chose qu’à midi une marmite de soupe et, le soir, un morceau de pain. Après tout, son métier ne consommait pas une vigueur démesurée. Et puis, qu’importait s’il défaillait sous la peine? Les prisonniers, dans les camps de représailles, étaient plus malheureux que lui.
Une autre économie s’imposait: quelques semaines plus tard, Sidonie, près d’accoucher, s’en irait à l’hôpital; il avertirait, à ce moment-là, Mme Couaneau qu’on ne la nourrirait plus, qu’on l’emploierait deux heures, le matin, de neuf à onze. La sagesse eût même commandé de supprimer toute domestique. Mais le balayage des chambres et du magasin, la cuisine, la lessive, c’était trop pour Hélène et Adèle; Bernard n’admettait pas que sa fille, à l’âge de la croissance, s’exténuât ni qu’elle interrompît ses études, devenue tout à fait la maritorne et la buandière de la maison.
Peut-être, Mme Couaneau, réduite à la portion congrue, s’en irait-elle. Bernard ne prévoyait pas sans déplaisir ce changement. Non qu’il tînt à cette femme plus qu’à une autre. Mais il s’attachait aux êtres de la maison, il les voyait en beau; changer l’attristait, comme dire adieu, comme tout ce qui ressemblait à une fin et contrariait son appétit de durée.
Hélène, au rebours, eût volontiers éliminé Mme Couaneau. On l’avait surprise écoutant derrière les portes. Adèle s’était aperçue qu’elle rapinait du sucre, du café, des pommes de terre. Sidonie et sa mère l’excédaient par leur grossier verbiage; et leur gloutonnerie l’inquiétait. Elle les dénommait «les pies dévorantes». Les Dieuzède ignoraient une chose plus grave: en récompense de leurs bontés, la mère et la fille les dénigraient, à droite et à gauche, indignement.
Ce même jour, vers midi, Hélène qui était allée, en courant, jusqu’à l’hôpital, auprès de Jules, revint effervescente d’une joie insolite. Bernard, sans lui poser de question, conjectura:
--L’éventail est dans sa poche.
Elle rapportait, pour le repas, des tranches de jambon superbes. Lorsque Bernard en eut goûté, elle lui demanda:
--N’est-ce pas qu’il est remarquable? Je l’ai pris chez d’Honneur, le grand charcutier.
Elle parlait comme autrefois, au temps où elle ne rentrait jamais de Brest à Portzic, sans être chargée de quelque friande surprise. Bernard, presque effrayé d’un plat trop magnifique, voulut savoir:
--Pour combien en as-tu là?
--J’ose à peine m’en souvenir: douze francs.
--Nous ne sommes pas encore au pain sec, constata Paulette avec son besoin de narguer la Misère, quand elle ne raillait personne autre.
--Ne crions pas trop haut, répliqua son père,--et la leçon visait plus Hélène que Paulette,--le pain sec, si nous ne prévoyons pas, deviendra notre gâteau des Rois.
--A chaque jour sa peine suffit, répliqua Hélène, en lui offrant une seconde tranche de jambon; l’Indigence est une Gorgone; si je la regardais, les yeux dans les yeux, elle me pétrifierait.
Bernard accepta la tranche, distraitement, mais répliqua:
--Elle te pétrifie parce que tu en as peur; si tu plongeais ton regard jusqu’au fond de ses prunelles, tu verrais t’y répondre un visage divin.
Ils ne poussèrent point aigrement le conflit, toujours prêt à se réveiller entre eux, de l’intuition mystique et d’une vue terrestre des apparences. Au sortir de table, dans leur chambre, Bernard eut ou crut avoir l’explication totale du bel entrain d’Hélène.
--Tu sais, lui révéla-t-elle, j’ai rencontré sous le cloître de l’hôpital le docteur Glenka. Incidemment, je l’ai averti que tu consentirais à céder entre de bonnes mains ton Luyken. «Qu’il se garde bien de le vendre ailleurs, s’est-il écrié. Je lui en offre _cinq cents_ francs, et demain, s’il veut.»
A cette proposition, Bernard, au lieu de s’épanouir, laissa deviner une souffrance complexe: quoi donc! le livre choyé partirait si vite! Et il eût préféré le vendre par l’entremise de Toustain.
--Quelle idée de mêler à cette affaire Glenka? Tu ne veux pas que nous passions, dans son entourage, pour des miséreux; et tu l’inities aux plus intimes de nos embarras!
--Oh! détrompe-toi, fit-elle en rougissant un peu. Je ne lui ai pas confié le motif qui nous décide à réaliser cette affaire. Mais Glenka est un ami vrai; il comprend notre position, et rendons-lui cette justice: il ne nous l’a jamais fait sentir.
--Au moins, reprit Bernard, as-tu ton éventail?
Elle l’avait. Sans perdre un moment, de peur que Mme Bocquentin ne l’eût déjà vendu ou n’en gonflât le prix, elle s’était assuré l’objet de sa convoitise. Elle tardait à le mettre devant les yeux de son mari, sachant la comparaison douloureuse qu’il ferait de cette bagatelle et du chef-d’œuvre qu’elle lui coûtait.
--Je vais te le montrer, dit-elle sans élan, comme si, une fois son caprice satisfait, elle fût aussitôt blasée.
Elle ouvrit un petit bureau Louis XV, une des reliques familiales que Bernard avait jusque-là sauvées. D’un papier de soie elle dégagea le minuscule éventail dont elle fit jouer les lamelles, puis s’en éventa selon sa manière, à coups menus et rapides; avec un bruit sec elle le referma et le tendit à Bernard qu’elle embrassa gentiment.
--Dis-moi qu’il est bien, qu’il est adorable. Je serais navrée s’il ne te plaisait point.
Bernard approcha contre ses yeux l’éventail, examina en connaisseur (il avait jadis commencé une collection de cornes ouvragées) les reliefs des palmettes, la minutie diaphane de leurs entrelacs.
--C’est une jolie pièce, répondit-il, s’efforçant d’être chaleureux. Mais deux réflexions le gênaient pour admirer le colifichet d’Hélène: il pensait, malgré lui, au Sinaï de Luyken; et il supputait combien de journées les siens auraient pu vivre avec les cent quatre-vingts francs de l’éventail.
Hélène le remit dans le papier de soie; une mélancolie clairvoyante la détachait de la chose désirée, à présent qu’elle pouvait dire: «C’est à moi.»
--Il a plus d’un siècle, songea-t-elle tout haut. Trois générations de femmes... Que de minauderies, de chimères, de futilités dont il fut le confident! Et j’aurai l’air de prendre la suite. Mais je ne crois pas être dupe, comme d’autres, des sottises du monde. Et pourtant, j’y tiens, je ne puis m’en passer...
T’ai-je raconté, Bernard, mon rêve de la nuit dernière? Tu me conduisais à ce petit bureau. Tu me disais: «Ouvre-le.» Tu me présentais la clef; elle n’entrait pas dans la serrure. J’en pleurais de dépit. Un homme venait, un étranger, de puissante stature, blond, vermeil de teint. Celui-là t’offrait une clef neuve; elle allait. «Regarde maintenant, me disais-tu.» Des écrins emplissaient le centre du bureau; j’en soulevais les couvercles; tous mes bijoux de noces, et de plus beaux avec, me lancèrent des feux ironiques, comme signifiant: «Regarde-nous et oublie-nous. Tu nous vois et tu ne nous verras plus.»
Bernard, impressionné par sa confidence, proféra d’une voix pleine de passion:
--Ton rêve n’est-il qu’un rêve? Nous le saurons plus tard. Mais, si tu m’aimais autant que je t’aime, le monde n’aurait plus d’importance, serait comme s’il n’était pas.
Il lui pressa la bouche d’un baiser grave, impérieux. Elle le rendit d’une façon preste, expéditive et s’échappa, un instant, vers son miroir, avant de descendre au magasin où des clients la réclamaient. La même inquiétude qui la jetait d’une gaîté fantasque à des tristesses inexpliquées l’enlevait loin de Bernard, de l’éventail et des bijoux retrouvés dans son sommeil. L’intimité conjugale avait semblé la reprendre; et, tout d’un coup, Bernard sentit qu’elle éludait encore l’étreinte de son affection. Aprement déçu il trouvait cependant une sorte de revanche dans la supériorité de son amour, et à l’improviste lui revint le mot du grand rêveur: «Celui qui aime est plus divin que celui qui est aimé.»
* * * * *
Le samedi arriva; la robe Directoire, le matin, n’était pas finie. Hélène, hors de patience, se déclarait prête «à tout envoyer au diable». Le chapeau qu’elle avait confié à une modiste pour le rajeunir lui parut grotesque; elle le rajusta selon son goût. Il fallut prendre le temps d’exercer ses doigts sur la harpe, de répéter les morceaux qu’elle jouerait par cœur. Glenka, vers le soir, envoya chercher l’instrument.
--Je voudrais, murmurait-elle en s’habillant, être à minuit déjà, voir cette réunion derrière et non devant nous. Si ma mémoire me lâche, je m’arrêterai court. Tant pis!
La fatigue d’un travail trépidant, l’impatience de réussir, la peur de voir mal jugés sa toilette ou son jeu la précipitaient à une si pénible agitation qu’elle eût souhaité une maladie subite pour ne point se rendre à cette soirée dont elle avait, malgré tout, follement envie. Elle subissait _le trac_ des artistes qui ne se sont pas fait entendre en public depuis longtemps. On lui eût proposé de franchir un gouffre sur un tronc d’arbre scabreux, la perspective aurait été moins dure que celle de jouer une heure devant des inconnus.
Bernard, se résignant à une corvée accidentelle qu’il supposait sans conséquences, tâchait à lénifier l’énervement d’Hélène et à la distraire. Le facteur, dans l’après-midi, apporta une lettre d’un châtelain du Haut-Maine, bibliophile facétieux d’humeur, qui priait Bernard de rechercher trois anciens livres rares, au titre baroque:
_Les Ténèbres de mariage_, goth. imprimé à Lyon.
_Les Allumettes du feu divin pour faire ardre les cueurs humains en l’amour de Dieu_, auteur F. Pierre Doré, Paris, Bonnemère, 1540.
_La Seringue spirituelle des âmes constipées en dévotion._
Bernard s’ébaudit tout seul en apercevant ce dernier titre. Son correspondant avait-il voulu le mystifier? Mais l’ouvrage était signalé, sans nom d’auteur, sur des catalogues.
Il monta, lut la lettre à Hélène enfin victorieuse de sa robe; elle se dilata d’un rire enfantin, et Paulette, rentrée de l’école, émit une réflexion à sa mode:
--Cette seringue-là, maman et moi nous en aurions un peu besoin. N’est-ce pas, maman?
Hélène avait bien d’autres soucis en tête que la spiritualité «purgative». Elle essayait, une dernière fois, sa robe «infernale». Adèle et Paulette, Bernard lui-même la complimentèrent: l’encolure s’échancrait à ravir; les plis, sous la ceinture nouée haut, tombaient comme ceux d’un péplum. Hélène, cependant, n’en était pas contente:
--Vous n’y connaissez rien, dit-elle à ses filles naïvement éblouies; il manque à cette robe un je ne sais quoi où se distingue la bonne faiseuse... Mon chapeau, je vous permets de l’admirer. Ce ruban de velours bleu, ce n’était rien à mettre. Cette sotte Mme Bardelet m’avait tortillé une horreur. Voyez comme je l’ai bien arrangé. Je devrais faire des chapeaux; je gagnerais en une matinée, sans beaucoup de peine, cinquante francs.
--C’est une idée, s’écria Paulette, et tu m’apprendras à en faire. Je serais une gentille apprentie modiste.
Paulette se consolait mal de n’être pas invitée chez Glenka; elle prétendait, ce soir, veiller jusqu’au retour de ses parents. Adèle fut chargée de la convaincre qu’elle devait dormir. A quoi Paulette répliqua:
--Comment veux-tu que je dorme? Je serai en esprit dans le salon du docteur. J’écouterai maman jouer. Je verrai et j’entendrai à distance _tout_, oui tout.
Hélène et Bernard partirent en laissant Mme Couaneau pour que les enfants ne fussent point seuls jusqu’à minuit. Cette fin de journée était exquise. Ils passèrent sous la longue nef d’une allée des Jacobins. Les ramées des ormes rejoints au-dessus de leur tête s’égayaient encore d’un grand souffle rose. A gauche, entre les feuilles pendantes, assombries déjà, le crépuscule, d’un jaune de jonquille, ressemblait à une prairie céleste où des oiseaux noirs se tenaient immobiles. Hélène, en marchant, se calma; elle prit le bras de Bernard et l’avertit:
--Il est possible que Jules soit invité. S’il te tend la main, sans allusion à votre brouille, je compte que tu ne lui feras pas grise mine.
--Oh! répondit Bernard, satisfait d’apprendre que Jules voulait se réconcilier, tu sais bien qu’avec mes rancunes on ferait, comme dirait Lendormy, du mauvais cuir d’empeigne. Mais vous avez combiné cette rencontre. Pourquoi toujours des cachotteries, des précautions blessantes?
Glenka demeurait non loin de l’hôpital, dans un faubourg qui sentait la campagne. Les fenêtres de son appartement, au premier étage, donnaient sur la roseraie du Jardin des Plantes, et son horizon atteignait, vers la droite, plus haut que les verdures, l’abside de la cathédrale.
Pleine de jardins, la rue qu’ils suivirent était, en cette saison, comme une serre balsamique; l’odeur de la clématite, triomphatrice et provocante, pareille à celles du poivre et du miel amalgamées, exaltait le parfum des lauriers, des bouillonnants sureaux, des fleurs de tabac, des chèvrefeuilles, des œillets et des lys.
Maintenant qu’elle approchait du logis de Glenka, les appréhensions d’Hélène l’oppressaient à nouveau: l’anxiété de jouer et de mal jouer se compliquait d’un trouble plus occulte, indéfini; son énergie déclinait vers un abandon d’elle-même obscurément analogue à l’état hypnotique où l’on se laisse agir comme si l’on était extérieur et indifférent à ses actes. Pour se reprendre elle essayait d’oublier chez qui elle allait, qui elle verrait. Elle regardait, au passage, des petites filles sautant autour du cèdre d’une terrasse; elle écouta le rire attardé d’un merle déchirant une charmille, le cri aigre et triste d’un paon, le crépitement en rafale de mitrailleuses s’exerçant sur le coteau.
Ils pressèrent le pas; les invités de Glenka devaient être tous réunis. Quand la porte du salon s’ouvrit devant les Dieuzède, sous la lumière délicate que distillait du plafond une ampoule enclose dans une corbeille de cristal ambré, parmi les toilettes et les uniformes, Hélène ne discerna d’abord que deux choses.
La dame rousse, l’acheteuse de papier à lettres, et qu’elle savait être la femme d’un chimiste bactériologue, Mme Macreuse se trouvait là, non plus en rouge, mais en blanc avec un éventail de dentelle noire; à l’entrée d’Hélène, du canapé où elle se prélassait, elle se retourna, dans le nuage d’une écharpe de tulle, d’un air curieux et presque impertinent.
Derrière elle, sur une table laquée, près d’une fenêtre, une douille d’obus convertie en vase soutenait une gerbe éclatante de lys. Or, Hélène avait dit à Glenka qu’elle raffolait des lys; comment n’eût-elle pas reconnu dans leur présence une galanterie qui la visait?
La soudaineté de ces remarques s’éclipsa, parce qu’elle entendit Glenka lui-même, empressé à sa rencontre, lui déclarer son enchantement de la recevoir, elle et M. Dieuzède, au milieu de ses amis.
Il disait des paroles flottantes avec son débit un peu martelé et une lenteur jouisseuse, comme dégustant les syllabes. Ses lèvres trop vermeilles laissaient descendre au fond d’Hélène chacune de ses phrases, ainsi qu’une gorgée d’une liqueur de feu. Pour l’instant, elle se défendait mal contre le sortilège; elle croyait simplement écarter sa peur morbide d’un auditoire peut-être hostile. Et, en effet, son inquiétude passa tout d’un coup; elle ne chercha même pas des yeux la harpe dressée dans un angle obscur, elle n’y pensait plus.
Les gens qu’on lui présenta lui firent peu d’impression; ce fut une vingtaine d’ombres glissantes qui défila sur un écran. Elle observa davantage la contenance réciproque de Bernard et de Jules. Celui-ci aborda son beau-frère comme s’ils s’étaient vus la veille; Bernard lui rendit sa poignée de main, sans effusion ni froideur. Les regards des deux hommes se rencontrèrent à peine. Hélène fut heureuse de leur officielle réconciliation, mais pour un motif qu’elle ne s’avouait point: Glenka l’avait préparée, s’attribuant volontiers le rôle d’un pacificateur irrésistible.
Jules, qui portait toujours au milieu du front sa mèche napoléonienne, n’avait plus son teint de jaunisse et ses yeux d’halluciné. Plusieurs mois d’un repos méthodique, sa jeunesse, une volonté sauvage de guérir le redressaient vers un état presque normal. Il se rassit en face de Mme Macreuse, centre imposant et parfumé du salon. L’amie de Woronslas Glenka invita Mme Dieuzède à se mettre près d’elle sur le canapé. Hélène se posa, légère et fine, contre les coussins, avec un juste milieu de réserve et de laisser-aller où se prouva aussitôt sa vieille aisance mondaine.
Mme Macreuse ne pouvait remuer les doigts ni tourner la tête sans étinceler: aux pétillements bleus de ses bagues répliquaient les éclairs de ses pendants d’oreilles et d’une épingle de diamants piquée dans son chignon. Sous sa tunique d’un blanc crémeux, un transparent d’un vert fluide suggérait de troubles mirages. Sa jupe, fendue par devant, découvrait fort haut sa jambe droite croisée sur l’autre.
La proximité de cette luxuriante idole aurait pu faire paraître Hélène grelue comme une soubrette. Au rebours, sa mise très simple disqualifia les opulences de Mme Macreuse; la sveltesse de sa distinction fut mise en valeur auprès de la cariatide qui avait escompté un contraste, pour elle-même, avantageux. Les yeux d’Hélène, singulièrement animés, ses joues dont un sang ému échauffait la pâleur, les inflexions de sa voix que modulait une passion latente, tout jetait autour d’elle un éclat juvénile. Sa voisine, par comparaison, sembla, se disait Jules, «une belle pêche trop mûre».
Mme Macreuse déploya son vaste éventail noir et, d’un rythme majestueux, le balançait devant sa poitrine fardée. Hélène ouvrit le sien; il palpita entre ses doigts agiles; les petits clous d’argent des lancéoles papillotaient; la transparence des lamelles renvoyait à son front des ombres nacrées. Elle s’aperçut qu’on l’admirait, le referma négligemment, le rouvrit et, tout en répondant à Mme Macreuse, elle critiquait _in petto_ son nez trop incurvé, son bas de visage trop long. Elle lui reconnaissait pourtant une certaine magnificence dominatrice, due sans doute à sa puissante constitution, à sa richesse, à l’habitude d’avoir tout vu plier sous elle. Était-ce une honnête femme? Des bruits anormaux se chuchotaient sur sa conduite; mais aucun scandale ne l’avait déconsidérée. Elle-même se donnait comme une émancipée; la décence gourmée des provinciales, au Mans, excitait ses sarcasmes; dans une ville où elle séjournait en passante, elle prenait des allures ultra-modernes; à l’hôpital, quand elle allait voir les blessés, elle étonnait jusqu’aux soldats par le décolleté de son langage. Elle se vantait d’avoir posé devant Rodin pour le torse d’une Sapho restée à l’état d’ébauche. Elle amusait Glenka avec des historiettes sur les artistes, les gens de théâtre. Hélène se demandait, et ce n’était pas la première fois:
--Qu’est-elle dans la vie de Woronslas? A-t-elle su se faire aimer?
Woronslas, en ce moment, campé sur le tabouret du piano, devisait d’une manière paisible entre M. Macreuse et Bernard, entre les maris de deux femmes qui pensaient à lui. Caressait-il là une de ces ironies secrètes que masquait son affabilité? Hélène entendit qu’il proposait à Bernard de prendre en dépôt quelques exemplaires d’un opuscule récemment publié par le chimiste, sur les méthodes allemande et française en matière d’analyse bactériologique.
M. Macreuse, homme chauve, replet, de mine placide, portant un lorgnon bleuâtre, avait, se dit Hélène, comme savant et comme époux de sa femme, «la tête de ses emplois».
Mme Macreuse, peut-être dépitée de voir Glenka faire cavalier seul hors du cercle des dames, se montrait sémillante à l’endroit de Jules qui, d’ailleurs, l’intéressait:
--Il paraît, monsieur, que vous utilisez vos loisirs en apprenant l’alphabet chinois. Je croyais qu’une vie d’homme suffisait à peine pour en savoir les quatre à cinq mille signes...
--Oui, répondit Jules avec son ton habituel de supérieure indolence, je rééduque ma mémoire. Après ma blessure, elle était comme une forêt dont je ne reconnaissais plus les chemins. Je n’y apercevais que des clairières. Maintenant, j’y fraye des sentiers nouveaux.
--A Singapour, continua Mme Macreuse,--et elle pointa sur Hélène un coup d’œil irritant,--la connaissance du chinois, pour mener vos coolies, doit être bien nécessaire... J’aimerais étrangement visiter une plantation de caoutchouc.
--Oh! madame, dit Jules, ce n’est rien de très extraordinaire. Représentez-vous un verger immense, planté de beaux arbres. Entre eux la terre est piochée, sarclée, afin d’empêcher les mauvaises herbes. Les pluies, terribles là-bas, se dégorgent dans de larges drains. Un godet, contre chaque arbre, recueille la gomme qui coule des incisions comme la résine des pins. Plus curieux seraient les caoutchoutiers en pleine jungle, des troncs hauts parfois de cent cinquante pieds; là-dessous, la nuit dense, humide, suffocante; des tunnels de lianes où s’accrochent de fabuleuses orchidées, et, à fleur du sol, des racines énormes qui grouillent, se tordent comme un pandémonium de serpents...
--Je préfère un jardin français, interrompit Glenka, pressentant à quelles insistances méchantes Mme Macreuse tournerait ses questions sur les caoutchoucs.
--Tenez, même à cette heure, regardez le nôtre, quelconque et si charmant.
Les volets d’une des fenêtres n’étaient point clos; Hélène, ravie de quitter Mme Macreuse, d’autant que ses parfums composites l’incommodaient, se leva, s’avança vivement vers le balcon. Bernard, M. Macreuse, deux ou trois femmes la suivirent avec Brouland, venu par complaisance et demeuré, jusque-là, pensif dans un fauteuil, tortillant les pointes de sa barbe socratique.
Un reste de jour poudroyait sur le jardin, y laissait entrevoir, de l’autre côté de la rue, autour d’une pelouse rectangulaire échancrée en demi-cercle à ses deux bouts et bordée de fleurs amarante, une file de rosiers, des ginériums aux tiges soyeuses pareilles à des plumes blanches, un vase de pierre d’où bouffaient des têtes de pavots, et, plus loin, au centre d’une seconde pelouse ronde et toute verte, la statue d’un génie ailé. La rougeur des roses noircissait, leurs blancheurs s’allégeaient, se faisaient neigeuses. La nudité fleurie des parterres s’appuyait au mur d’une terrasse; les tilleuls d’un bosquet se massaient en sombre contre un balustre. La nuit qu’ils accueillaient avivait la fraîcheur d’aube des roses, et, du sable des allées, ressortait une vague lumière blonde, subtile comme un dernier souffle qui va s’évaporer.
--Ces harmonies crépusculaires, songea tout haut Bernard, m’évoquent la cadence d’un motet palestrinien.
--Pour moi, dit Glenka, je vois ces rosiers pareils à des dames de cour en falbalas, debout, tête inclinée, sur le passage du roi et de la reine.
--Où est le roi? demanda Mme Lalotte, la petite femme au nez pointu qui était entrée un jour dans la librairie, lors de l’altercation entre Bernard et Jules.
--Le roi est absent, répondit Glenka, d’un ton doucement persifleur qui signifiait peut-être: Pour vous, le roi n’y est pas.
--Et la reine? s’enquit M. Macreuse, dévisageant Woronslas d’un air de curiosité discrète.
--La reine! Mais, proféra le docteur d’une voix tranquille en même temps qu’il s’inclinait vers Hélène, c’est notre amie, Mme Dieuzède. Tout à l’heure, sa harpe enchantera le sommeil du jardin.
Hélène, sans relever le compliment, se récria:
--O ma harpe! Je l’oubliais. Pourvu que des cordes n’aient pas sauté! Bernard, as-tu apporté des cordes?