Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres

Part 15

Chapter 152,227 wordsPublic domain

«J’imaginais que le souvenir de Kurtz était pareil à tous les souvenirs d’autres morts, qui s’accumulent dans la vie de chaque homme--vague impression faite sur la mémoire par les ombres qui l’ont effleurée durant leur rapide et suprême passage. Mais devant la haute et massive porte, entre les larges maisons d’une rue aussi tranquille et respectable qu’une allée de cimetière, bien entretenue, il m’apparut ainsi que dans une vision, couché sur son brancard, la bouche voracement ouverte, comme pour dévorer la terre tout entière avec toute l’humanité. Il surgit à ce moment devant moi, aussi vivant qu’il l’avait jamais été, ombre avide, de magnifique apparence et d’épouvantable réalité, ombre plus noire que l’ombre de la nuit et drapé noblement dans les plis de son éloquence éclatante. La vision parut pénétrer dans la maison en même temps que moi: la civière, les porteurs fantômes, la cohue sauvage des dociles adorateurs, l’obscurité de la forêt, l’étincellement du fleuve entre les courbes embrumées, le battement du tam-tam régulier et voilé comme le battement d’un cœur, du cœur des Ténèbres victorieuses. Ce fut un moment de triomphe pour la sauvagerie, une ruée envahissante et vengeresse que j’aurais, semblait-il, à refouler, seul pour le salut d’une autre âme. Et le souvenir de ce que je lui avais entendu dire là-bas, dans la lueur des feux, au sein de la patiente forêt, tandis que les ombres encornées s’agitaient derrière moi, ces phrases entrecoupées retentirent à nouveau en moi, dans leur sinistre et terrifiante sincérité. Je me rappelai ses abjectes instances, ses abjectes menaces, l’ampleur démesurée de ses basses convoitises, la médiocrité, le tourment, l’orageuse angoisse de son âme. Et ensuite il me parut revoir l’air nonchalant et posé dont il me dit un jour: «Tout cet ivoire en réalité m’appartient. La Société n’a rien eu à payer pour l’obtenir. Je l’ai recueilli moi-même, à mes risques personnels. Je crains cependant qu’ils n’essaient d’y prétendre comme s’il était à eux. Hum! c’est un point délicat... Que pensez-vous que je doive faire: résister! Hé, je ne demande rien de plus que justice, après tout!...» Il ne demandait rien de plus que justice, rien que justice!... Je sonnai à une porte d’acajou au premier étage, et tandis que j’attendais, il semblait me regarder du fond du panneau verni, de son regard immense et vaste qui étreignait, condamnait, exécrait tout l’univers. J’eus l’impression que j’entendais son cri, son cri à voix basse: «l’horreur! l’horreur!...»

«L’ombre tombait. On me fit attendre dans un ample salon où trois hautes fenêtres s’ouvrant du plancher au plafond, avaient l’air de piliers lumineux et drapés. Des dorures luisaient sur les pieds recourbés et le dossier des fauteuils. La large cheminée de marbre était d’une froide et monumentale blancheur. Un piano à queue s’étalait massivement dans un angle, avec d’obscurs reflets sur ses plans unis, pareil à un sombre sarcophage poli. Une haute porte s’ouvrit, se referma. Je me levai.

«Elle s’avança, tout en noir, la face pâle, comme flottant vers moi dans le crépuscule. Elle était en deuil. Il y avait plus d’un an qu’il était mort: plus d’un an depuis que la nouvelle était arrivée, mais il apparaissait bien qu’elle était destinée à se souvenir et à pleurer toute la vie. Elle prit mes deux mains dans les siennes et murmura: «J’avais entendu dire que vous viendriez...» Je remarquai qu’elle n’était pas très jeune--j’entends qu’elle n’avait rien de la jeune fille. Elle avait, de l’âge mûr, toutes les aptitudes à la fidélité, à la foi, à la souffrance. La pièce s’était faite plus obscure, comme si toute la triste lumière de cet après-midi couvert se fût réfugiée sur son front. Cette chevelure blonde, ce pâle visage, ce dur sourcil, semblaient comme entourés d’un halo cendré d’où les yeux sombres me dévisageaient. Leur regard était innocent, profond, respirant la confiance et l’invitant à la fois. Elle portait sa tête meurtrie, comme si elle eût été fière de sa meurtrissure, comme si elle eût voulu dire: moi seule sais le pleurer comme il le mérite! Mais tandis que nos mains se touchaient encore, un air de si affreuse désolation passa sur sa face que je compris qu’elle n’était point de celles dont le temps se fait un jouet. Pour elle, c’est hier seulement qu’il était mort. Et vraiment, l’impression fut si saisissante qu’à moi aussi, il sembla n’être mort qu’hier--que dis-je? à l’instant même... Je les vis l’un et l’autre au même endroit du temps: la mort de celui-là, la douleur de celle-ci. Je vis quelle avait été sa douleur: je revis ce qu’avait été sa mort. Comprenez-moi. Je les vis ensemble, je les entendis en même temps. Elle m’avait dit, avec un sanglot profond dans la voix: «J’ai survécu!...» et cependant mes oreilles abusées croyaient entendre distinctement, mêlé à ses accents de regret tragique, le murmure décisif par quoi l’autre avait prononcé son éternelle condamnation. Je me demandai ce que je faisais là, non sans un sentiment de panique dans le cœur, comme si je m’étais fourvoyé en quelque région de cruels et absurdes mystères interdits au mortel.

«Elle me mena vers un siège. Nous nous assîmes. Je déposai doucement le paquet sur la petite table et elle mit la main dessus.

--«Vous le connaissiez bien...» murmura-t-elle après un instant de douloureux silence.

--«L’intimité est prompte, là-bas, fis-je. Je le connaissais aussi bien qu’il est possible à un homme d’en connaître un autre...

--«Et vous l’admiriez, reprit-elle. Il était impossible de le connaître et de ne pas l’admirer, l’est-ce pas?...

--«C’était un homme remarquable»... fis-je d’une voix mal assurée. Et devant la fixité implorante de son regard qui semblait attendre autre chose encore, je repris: «Il était impossible de ne pas...

--«De ne pas l’aimer!...» acheva-t-elle gravement, cependant que je demeurais muet et confondu.--«Que c’est vrai! Que c’est vrai!... Mais penser que personne ne l’a connu comme je l’ai connu... J’avais toute sa noble confiance... C’est moi qui le connaissais le mieux...»

--«C’est vous qui le connaissiez le mieux», répétai-je. Et peut-être était-ce exact. Mais à chaque parole qui était prononcée, la pièce se faisait plus sombre, son front seul, uni et clair, demeurait illuminé, de l’inextinguible lumière de la foi et de l’amour...

--«Vous étiez son ami, continua-t-elle. Son ami, répéta-t-elle un peu plus haut. Vous devez l’avoir été, puisqu’il vous a donné ceci et qu’il vous a envoyé vers moi... Je sens que je puis vous parler et... Ah! il faut que je parle... Je veux que vous sachiez, vous qui avez recueilli ses derniers mots, que j’ai été digne de lui. Ce n’est pas de l’orgueil... Eh bien, oui, je suis fière de savoir que je l’ai compris mieux que quiconque au monde--c’est lui-même qui me l’a dit... Et depuis que sa mère est morte, je n’ai eu personne, personne pour... pour...»

«J’écoutais. L’obscurité s’épaississait. Je n’étais même pas assuré d’avoir reçu la liasse qui lui était destinée. J’ai quelque lieu de croire que ce qu’il avait voulu me confier, c’était un autre paquet de papiers qu’un soir, après la mort de Kurtz, j’avais vu entre les mains du Directeur qui les examinait sous la lampe. Et la jeune fille parlait, tirant de la certitude qu’elle avait de ma sympathie un réconfort dans son affliction; elle parlait comme boit l’homme altéré. J’avais entendu dire que ses fiançailles avec Kurtz n’avaient pas été approuvées par sa famille. Peut-être n’était-il pas assez riche... En fait j’ignore s’il n’avait pas été un pauvre diable toute sa vie. Il m’avait donné quelque raison de supposer que c’était l’impatience de sa pauvreté relative qui l’avait poussé là-bas.

--«Qui n’eût pas été son ami, après l’avoir entendu parler!...» disait-elle.--«C’est par ce qu’ils avaient de meilleur en eux qu’il prenait tous les hommes...» Elle me jeta un regard intense.--«C’est le don des plus grands, reprit-elle, et le son de sa voix basse semblait trouver son accompagnement dans les autres bruits, pleins de mystère, de désolation et de tristesse que j’avais entendus ailleurs; le ruissellement du fleuve, le bruissement des arbres agités par le vent, les murmures de la cohue sauvage, le faible frémissement des mots incompréhensibles proférés au loin, le soupir d’une voix qui parlait par-delà le seuil des ténèbres éternelles.--«Mais vous l’avez entendu!... Vous savez!...» s’écria-t-elle.

--«Oui, je sais!...» fis-je, avec je ne sais quoi dans le cœur qui ressemblait à du désespoir, mais incliné devant la foi qui l’animait, devant cette grande illusion salutaire qui brillait d’un éclat surnaturel dans les ténèbres, les victorieuses ténèbres dont je n’aurais su la défendre, dont je ne pouvais me défendre moi-même.

--«Quelle perte pour moi--pour nous, se reprit-elle avec une magnanime générosité, et elle ajouta dans un murmure: «pour le monde entier»... Aux dernières lueurs du crépuscule je pouvais distinguer la lumière de ses yeux pleins de larmes, de larmes qui ne voulaient pas couler.

--«J’ai été très heureuse, très fortunée, très fière, continua-t-elle. Trop fortunée, trop heureuse pendant quelque temps. Et maintenant je suis malheureuse pour toujours...»

«Elle se leva. Ses cheveux blonds semblaient recueillir, dans un scintillement doré, tout ce qui restait de clarté dans l’air. Je me levai à mon tour.

--«Et de tout cela, fit-elle encore, avec désolation, de tout ce qu’il promettait, de toute sa grandeur, de cette âme généreuse de ce cœur si noble, il ne reste plus rien--rien qu’un souvenir... Vous et moi...

--«Nous nous souviendrons toujours de lui!...» fis-je hâtivement.

--«Non, s’écria-t-elle. Il est impossible que tout soit perdu, qu’une vie comme la sienne soit sacrifiée sans rien laisser derrière elle--sinon de la douleur... Vous savez quels étaient ses vastes projets. Je les connaissais aussi. Peut-être ne comprenais-je pas. Mais d’autres étaient au courant. Il doit demeurer quelque chose. Ses paroles au moins ne sont pas mortes!...

--«Ses paroles resteront, dis-je...

--«Et son exemple, murmura-t-elle, comme pour elle-même. On avait les yeux fixés sur lui. Sa bonté brillait dans toutes ses actions. Son exemple...

--«C’est vrai, fis-je. Son exemple demeure aussi. Oui, son exemple, je l’oubliais...

--«Mais non, je n’oublie pas. Je ne puis, je ne puis croire encore, je ne puis croire que je ne le reverrai plus, que personne ne le verra plus jamais...»

«Comme vers une image qui s’éloigne, elle joignit ses mains pâles et tendit ses bras qui, à contre-jour de l’étroite et pâlissante lueur de la fenêtre, apparurent tout noirs. Ne plus jamais le revoir!--Je le revoyais à ce moment bien assez distinctement!... Toute ma vie, je reverrai ce loquace fantôme, et je la verrai elle-même, ombre tragique et familière, pareille dans son attitude, à une _autre_, également tragique, et ornée de charmes impuissants, qui étendait ses bras nus, au-dessus du scintillement du fleuve infernal, du fleuve de ténèbre. Soudain, elle dit, très bas: «Il est mort comme il a vécu...»

--«Sa mort, fis-je, cependant qu’une sourde irritation montait en moi, a été de tous points digne de sa vie.

--«Et je n’étais pas auprès de lui,» murmura-t-elle.

«Mon irritation céda à un sentiment de pitié sans bornes.

--«Tout ce qui pouvait être fait...», bredouillai-je.

--«Ah! J’avais foi en lui plus que quiconque au monde!... Plus que sa propre mère... Plus que lui-même. Il avait besoin de moi... Ah! J’aurais jalousement recueilli le moindre de ses soupirs, ses moindres paroles, chacun de ses mouvements, chacun de ses regards.»

«Je sentis une main glacée sur ma poitrine. «Ne l’ai-je pas fait?...» dis-je d’une voix étouffée.

--«Pardonnez-moi!... J’ai si longtemps pleuré en silence, en silence. Vous êtes demeuré avec lui, jusqu’au bout... Je songe à son isolement... Personne auprès de lui pour le comprendre, comme je l’aurais compris... Personne pour entendre...

--«Jusqu’au bout, fis-je d’un ton saccadé... J’ai entendu ses derniers mots...» Je m’arrêtai, saisi.

--«Répétez-les, murmura-t-elle d’un ton accablé. Je veux, je veux avoir quelque chose avec quoi je puisse vivre...»

«Je fus sur le point de lui crier: «Mais ne les entendez-vous pas?» L’obscurité autour de nous ne cessait de les répéter dans un chuchotement persistant, dans un chuchotement qui semblait s’enfler de façon menaçante, comme le premier bruissement du vent qui se lève: «L’horreur! L’horreur!...»

--«Son dernier mot: que j’en puisse vivre!...» reprit-elle. «Ne comprenez-vous donc pas que je l’aimais, je l’aimais, je l’aimais!»

«Je me ressaisis et parlant lentement:

--«Le dernier mot qu’il ait prononcé: ce fut votre nom...»

«Je perçus un léger soupir et mon cœur ensuite cessa de battre, comme arrêté net par un cri exultant et terrible, un cri d’inconcevable triomphe et de douleur inexprimable: «Je le savais, j’en étais sûre!...» Elle savait. Elle était sûre. Je l’entendis sangloter: elle avait caché son visage dans ses mains. J’eus l’impression que la maison allait s’écrouler avant que je n’eusse le temps de m’esquiver, que le ciel allait choir sur ma tête. Mais rien de pareil. Les cieux ne tombent pas pour si peu. Seraient-ils tombés, je me le demande, si j’avais rendu à Kurtz la justice qui lui était due?... N’avait-il pas dit qu’il ne demandait que justice? Mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais lui dire. C’eût été trop affreux, décidément trop affreux...»

Marlow s’arrêta et demeura assis à l’écart, indistinct et silencieux, dans la pose de Bouddha qui médite. Personne, pendant un moment, ne fit un mouvement.--«Nous avons manqué le premier flot de la marée», fit l’administrateur tout à coup. Je relevai la tête. L’horizon était barré par un banc de nuages noirs et cette eau, qui comme un chemin tranquille mène aux confins de la terre, coulait sombre sous un ciel chargé, semblait mener vers le cœur même d’infinies ténèbres.

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 JUILLET 1925 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).