Jeunesse

Part 2

Chapter 23,804 wordsPublic domain

La centralisation à outrance qui est une autre conséquence du développement industriel et scientifique, nous a dotés des cités-monstres, centres de vie artificielle, où s’est développé le paupérisme d’une part, de l’autre le luxe exagéré, voisins dangereux, dont la cohabitation est rendue plus funeste encore, par la recherche des plaisirs faciles et la création d’une foule de besoins factices. Toutes ces causes réunies ont contaminé la santé publique.

Sur le terrain international enfin, la lutte pour l’existence dotée par la science de moyens infiniment perfectionnés, a engendré le militarisme, mal pire que la guerre. On pourrait appeler le militarisme la solution scientifique du problème suivant: Étant données toutes les forces humaines et toutes les sciences réunies, ainsi que les plus claires ressources du travail des nations, trouver le moyen de les neutraliser, voire même d’en tirer le plus de mal possible.

Nos moyens de locomotion semblent à l’heure présente beaucoup moins servir à rapprocher les peuples qu’à en accentuer les rivalités. De même que l’accumulation des richesses et de la puissance industrielle a séparé l’homme de l’homme et augmenté l’âpreté de la concurrence et les distances sociales, de même le perfectionnement de l’outillage de guerre a rendu les nations plus méfiantes. Elles correspondent bien plus pour se surveiller, se jalouser et se nuire, que pour mieux se connaître et s’allier sur le terrain commun des intérêts humains.

L’impression que nous voudrions faire naître paraît suffisamment préparée par ces considérations. _Ne semble-t-il pas, à regarder notre civilisation sous un certain jour, qu’un mauvais génie ait fait tourner au mal toutes les forces nouvelles dont la science a enrichi l’homme?_

Pourquoi en sommes-nous arrivés là? La méthode scientifique serait-elle mauvaise? Aurions-nous fait fausse route en voulant fonder la vie sur l’expérience, au lieu de continuer à vivre dans le vieux monde autoritaire et dogmatique? Nullement. Mais notre tort a été de croire que le savoir et le pain suffisent à l’humanité, et de nous laisser glisser, du réalisme scientifique qui absorbe l’humanité dans le savoir dit positif, au réalisme pratique qui croit qu’être nourri, vêtu et couvert est la somme de l’existence.

Les meilleures choses peuvent devenir funestes quand elles sortent de leurs limites. Entrons dans quelques détails pour mieux nous expliquer, car là est le nœud de la situation.

Chacun sait ce que furent, à certaines époques historiques, les pouvoirs exclusifs qui s’arrogeaient le droit de diriger et de façonner l’humanité au gré de leurs besoins et parfois de leurs caprices. Tantôt c’est la religion qui, dépassant les limites de son influence légitime, fait dériver d’elle les arts, les sciences, le gouvernement. Tantôt c’est le pouvoir financier ou le mercantilisme, qui s’empare d’une société et réduit tous les intérêts humains à des questions d’argent. Tantôt c’est l’influence militaire qui domine au point de refouler à l’arrière-plan tout ce qui ne pèse rien dans la balance de la force. Tous ces pouvoirs, légitimes dans leur essence, parce qu’ils représentent une parcelle de l’intérêt humain, deviennent calamiteux dès qu’ils se font exclusifs. Destinés à servir la cause générale, ils finissent par en être les pires ennemis. Chacun d’eux devient un organisme redoutable sous lequel se cache et se défend un égoïsme collectif monstrueux, auprès duquel l’égoïsme individuel est peu de chose. Je veux parler de l’égoïsme des grandes institutions, de celui des corporations, des castes ou des classes, de tous les cléricalismes et de tous les particularismes. Nous reconnaissons là de véritables coalitions d’intérêts particuliers, qui dégénèrent en entreprise envers et contre tous et qui aboutissent à paralyser la vie autour d’elles. Souvenez-vous du scribe au temps de Jésus, du confesseur à une autre époque, et, de même, selon les milieux et les temps, du sophiste d’Athènes, du médecin, de l’astrologue, des hommes de loi, de guerre, des usuriers. A certains moments de l’histoire, il semble que la terre soit créée pour le plus grand profit de l’un ou l’autre de ces personnages et des institutions qu’ils représentent. Ils deviennent les tyrans de l’homme, son ombre. On ne peut, sans eux, ni marcher, ni s’arrêter, ni vivre, ni mourir. Tout leur appartient. L’humanité est leur chose, leur victime sacrifiée. Et dire que le point de départ de ces atroces tyrannies a toujours été posé par les services rendus à leur origine. Pourquoi cette décadence qui fait qu’à la longue elles deviennent la pire caricature de ce qu’elles furent au début? Voici: Elles ont péché contre la grande loi qui marque sa limite à toute force comme à toute institution humaine: _Servir l’humanité et non l’asservir._

Je crains que cette loi n’ait été gravement enfreinte en ce qui concerne la science. En effet, à quoi assistons-nous maintenant? A la continuation de ce labeur admirable qui doit un jour représenter la loyale enquête de l’homme sur son bagage de faits et d’idées? Cette enquête sans doute continue, et aucune puissance ne l’arrêtera. Mais nous assistons à la prétention de certaines sciences à représenter, à elles seules, tout le savoir humain d’abord. Et comme en dehors du savoir, il n’y a plus, aux yeux de la science ainsi réduite, aucun autre moyen, pour l’homme, de communiquer avec la réalité, nous assistons en somme à la prétention, élevée par quelques-uns, de réduire toute la réalité et toute la vie à ce qu’ils en ont constaté. En dehors de cela (et quelque vaste qu’il soit, Dieu sait combien ce domaine est misérable comparativement à l’infinie richesse de la vie), il n’y aurait que rêves et illusions. _Voilà qui est exorbitant!_ Ce n’est plus de la science, mais de l’absolutisme scientifique.

Il n’y aurait pas lieu de s’en affliger, si cette prétention n’avait pas trouvé dans le monde un écho prodigieux. Donnons la parole aux hommes autorisés pour ne pas être taxés d’exagération.

Dans un discours qui a fait le tour du monde: «_Culturgeschichte und Naturwissenschaft_», le professeur berlinois Du Bois-Reymond disait en 1877, et ses paroles expriment le sentiment d’une foule de gens très sérieux, mais imbus du même préjugé: «L’histoire des sciences naturelles est la véritable histoire de l’humanité. Ce qu’on appelait ainsi jusqu’à présent n’est que l’histoire des guerres d’une part, et d’autre part _des folles conceptions_ de quelques peuples civilisés.» De la part d’un homme qui a, mieux que nul autre, établi et confessé les limites de la connaissance humaine, et qui estime d’ailleurs que le commerce avec l’antiquité classique est le seul moyen de nous sauver du plus plat utilitarisme, un tel propos est bien significatif. C’est tout un symptôme. Déjà on ne dit plus: La science et la philosophie doivent suffire un jour à l’humanité. La philosophie est allée rejoindre la religion et la poésie dans le coin des vieilles ferrailles. On dit: La science doit suffire à l’humanité, et dépassant d’un bond stupéfiant la boutade assez forte déjà du savant allemand, un de nos savants français contemporains nous a laissé ces six mots qui seront pour l’avenir un document de l’état d’esprit de toute une série de générations: _Il n’y a plus de mystère_ (Berthelot).

Rien n’égale le succès que ces idées ont eu dans la société à tous ses degrés. Elles se sont répandues par des milliers de canaux dans toutes les classes. Pour beaucoup de gens, pour l’immense majorité, le résultat de la science, dûment constaté et contrôlé, c’est que ce que nous appelons les réalités supérieures, n’existe pas. _L’homme est un animal comme les autres._ La conclusion pratique est facile à tirer.

A pas de géant, ce temps a marché dans la voie du réalisme scientifique d’abord, pratique ensuite, semant étourdiment sa route de ce qui constitue le bien suprême de l’humanité. Il a remplacé la conception d’un monde vivant, par la conception d’un monde mort. Sur toute la ligne, la mécanique a supplanté l’âme. La science matérialiste n’en attribue ni au monde, ni à l’homme. Pour elle, il n’y a rien au fond des choses. L’univers est un immense feu d’artifice qui se ramène, en dernière analyse, au fait élémentaire du choc des atomes. Il y a des jours où certains savants parlent comme s’ils savaient tout. Quant aux ignorants, ils ont plus d’assurance encore, et le plus grand nombre de nos contemporains sont rongés par cette conception rabougrie de l’univers où ils ne peuvent plus loger ni leurs croyances, ni leurs principes de conduite, ni même leurs sentiments. Qu’est-ce en effet que tout cela aux yeux du réalisme scientifique? Rien. Dans un monde pareil, le sort de l’homme est de descendre lui-même au rang d’une mécanique et d’être selon l’occasion: machine à travailler, machine à étudier, machine à jouir, machine à tuer; chair à plaisir ou chair à canon.

Et voilà pourquoi, après avoir plus travaillé, plus cherché, que n’importe quel âge, nous sommes menacés de sombrer en plein néant.

La secrète faiblesse, le défaut de la cuirasse de cette grande époque a été d’oublier qu’il y avait plus de réalités entre le ciel et la terre que les sciences dites positives, voire même toute la science humaine ne peut en constater. Nos œuvres ont grandi, nous avons diminué. L’homme est amoindri à ses propres yeux, dans sa dignité et dans son espérance. Un crime de lèse-humanité est au fond de toutes les souffrances de ce temps. La civilisation repose d’aplomb sur l’homme. Atteignez l’homme, toute l’immense machine se disloque. C’est parce que la base, l’homme, est affaiblie, que toute notre civilisation menace de crouler sur nos têtes!

Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus saisissant dans le spectacle de l’héritage que vont recueillir nos enfants. Ce qui y frappe davantage encore, mais ce qui sera le salut, si nos successeurs le comprennent, c’est que le monde où nous vivons est radicalement contradictoire. Nous allons essayer de le montrer.

III

LES CONTRADICTIONS DU SIÈCLE

La conception matérialiste du monde et les parties de notre civilisation qui en sont le résultat momentané nous apparaissent en conflit avec l’esprit moderne sur tous les points. L’esprit moderne représente, après tout, le patrimoine résumé des siècles. L’épithète de moderne indique seulement sa tendance et sa méthode, mais non pas son contenu, venu de partout. On peut fort bien définir son genre en se servant de la belle parole de Térence: _Homo sum; humani nihil a me alienum puto._ L’esprit moderne est la somme condensée de ce que l’humanité a abstrait de meilleur de tout l’immense labeur et de toutes les souffrances du passé. C’est, du côté de la pensée, une large ouverture sur toutes choses, une préméditation de ne rien exclure, de ne rien négliger, d’y voir clair, et de trouver la vérité en elle-même, sans aucune arrière-pensée, le vrai esprit scientifique en un mot.

C’est du côté du cœur une disposition bienveillante décidée à ne mépriser personne, à ne frustrer personne, à respecter surtout le faible et à avoir pitié de tout ce qui souffre. Il est encore la glorification du travail comme de la grande puissance libératrice et moralisatrice.

En politique, l’esprit moderne est l’esprit démocratique dans sa plus haute acception, reconnaissant comme régulateurs d’une société le droit, la loi, la justice, la solidarité.

S’il y avait d’un côté toute la force, toutes les armes réunies, l’immense et formidable coalition des puissances qui pèsent le plus dans la balance, et de l’autre, la Justice désarmée, l’esprit moderne exigerait de nous de faire baisser toutes les armes et taire tous les intérêts devant la Justice.

S’il y avait, d’une part, toutes les foules avec leurs cris et leurs emportements et de l’autre, un seul homme sage avec la vérité pour lui, l’esprit moderne serait avec cet homme, contre le nombre.

Voila ce que c’est que l’esprit moderne.

Le réalisme scientifique et pratique est au contraire la négation de tout cela.

Du côté de la pensée, le réalisme est le provincialisme le plus étroit que l’on puisse imaginer, vrai esprit de clocher, exclusif de tout ce qui sort de ses limites. L’immense orchestre des mondes et des vies se ramène pour lui à un petit son mince, produit monotone d’une corde unique. Du côté du cœur, le réalisme est l’égoïsme absolu, décidé à ne tenir compte de personne et à considérer comme une imbécillité toute concession à autrui qui ne serait pas le résultat d’un calcul. Il n’y a qu’un droit, celui du plus fort, une loi, celle du combat. Le faible est celui qui doit disparaître. La solidarité n’est qu’un mot, la conscience une chimère. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Pour que les uns vivent, il faut que les autres disparaissent: _Beati possidentes!_ Jouir est le but de la vie. On peut bien admettre le travail comme une corvée qui procure la jouissance, Mieux vaudrait jouir sans travailler.

En politique le réalisme est la déification de la force brutale. Au sommet des sociétés, il est la tyrannie; en bas, il est la licence effrénée; partout, le conflit sauvage des intérêts et des passions. Il est condamné à osciller entre le despotisme du nombre et celui du pouvoir personnel, s’entre-dévorant tour à tour. Aussi, toujours et partout il a tué la liberté. Une démocratie réaliste serait un non-sens.

Le réalisme et l’esprit moderne sont en conflit au fond de la société actuelle. C’est ce qui rend la situation si tragique et nous fait paraître notre vie si riche en contrastes, si profondément et si noblement tourmentée. Si nous pouvions déifier la brute et organiser, dans toute son horrible beauté, la barbarie civilisée, nous n’éprouverions pas les déchirements qui nous torturent. Mais sous les dehors que le réalisme, un instant triomphant, nous a imposés, vit et souffre un meilleur nous-mêmes. Devant chaque création hideuse dont la brutalité encombre le monde, l’esprit moderne élève la voix et proteste. Et cet esprit n’est pas le dernier souffle d’un monde expirant.

C’est une force toujours plus puissante quoique impalpable, et qui, sans appartenir à personne en particulier, sait se traduire au sein même des hontes et des défaillances par mille manifestations. Plus la force brutale qui agit dans la bête par les griffes et les ongles, s’organise, se développe au sein de l’humanité, et devient la forteresse, le canon, la dynamite ou encore la tyrannie impudente du nombre et de l’argent, plus aussi grandit cette puissance invisible, insaisissable. On a beau crier: la Force prime le droit, prendre toute la nature inférieure à témoin, et fournir la démonstration par des actes de violence pour lesquels on affecte de dire qu’il n’y a pas de juge sur la terre: le droit n’en est pas moins une puissance contre laquelle on ne peut rien. A son heure il éclate, s’empare des esprits, rayonne à travers les cœurs, éclaire et frappe comme la foudre, et les œuvres de la Force sont détruites. Vous essayez en vain de vous rendre compte de quelle façon, dans cette lutte inégale, c’est le mieux armé qui succombe. Mais vous sentez, en voyant les effets, qu’une cause grande et mystérieuse a passé par là.

Je n’ai qu’à faire allusion à la question sociale pour faire comme toucher du doigt, un des terrains sur lesquels l’esprit moderne est en conflit aigu avec le réalisme. Qu’est-ce que le socialisme dans la noble et large acception de ce mot? C’est l’affirmation du prix de la vie et du principe de la solidarité. Inviolabilité de l’individu et son union indissoluble avec le corps social: Tous pour un, un pour tous. Pour être socialiste, il faut avoir le souci des autres, surtout des faibles, de l’enfant, de la femme, de tout ce qui est négligé, outragé, opprimé. Ce qu’on leur fait, on le fait à nous-mêmes, bien plus, à l’humanité, bien plus, à Dieu. Vous devez, comme être social, sentir les rapports nécessaires qui unissent, les uns aux autres, les membres de la société, à toutes les phases de son développement, et nourrir de la bienveillance pour toutes les formes de la vie humaine, afin d’apprécier les rapports des personnes et des situations les plus diverses. Qu’est tout ceci au point de vue réaliste?

Le réaliste dit: Chacun pour soi. Quand il a mangé et bu, le monde est en liesse, tout va pour le mieux. Quand il a faim tout va mal, il faut tout détruire. Or ces deux façons de comprendre l’existence sont en présence dans notre société. C’est trop peu dire: elles coexistent très souvent dans les mêmes individus. Parmi nos contemporains, il en est beaucoup qui se sont assimilé la conception matérialiste de l’existence et qui, pour leur morale même, sont réalistes. Mais entendez-les proclamer le droit, invoquer la justice, exalter la solidarité! Semblables à des gens qui feraient soigneusement le vide sous une cloche, pour y faire vivre ensuite un oiseau, ils ne se rendent pas compte qu’il y a incompatibilité entre leur conception du monde et de l’homme et les choses qu’ils veulent y loger.

On pourrait trouver matière aux mêmes observations dans les sphères très différentes. Une foule incalculable de gens vivent aujourd’hui, au jour le jour, d’expédients et de contradictions. Ils nous rappellent ces créations de l’imagination artistique, dragons, sphynx et chimères où se combinent en un seul animal fantastique, l’aigle, le lion, le serpent, l’homme. Ne croyez pas que ces amalgames étranges se rencontrent surtout dans le peuple inculte. Ils sont partout. On a beau faire, on est un enfant de son temps. Les traces de l’antagonisme, qui traverse le fond même de notre civilisation actuelle, sont dans presque tous les esprits. Dans les discours des professeurs, des hommes d’État, des éducateurs religieux même, on les rencontre. Tel homme d’État faisant un discours, commence par se réclamer des sciences positives, ou par poser des axiomes utilitaires; mais entraîné par son sujet sur le terrain de l’éducation, de la morale, de l’ordre public, il termine en plein idéalisme.

Les choses se compliquent d’ailleurs d’un autre facteur d’une importance considérable, à savoir le mouvement réactionnaire. De ce côté on met à la charge de l’esprit moderne lui-même tous les maux de la société actuelle et les difficultés au sein desquelles elle se débat. On prétend tout remettre en état par le retour pur et simple au _statu quo_ du quinzième siècle. Comme on voit, c’est une grosse affaire, et nous en reparlerons. Or ce mouvement a des ramifications nombreuses, et bien des esprits en sont affectés, à des degrés divers. Réactionnaires pour une part, imbus de l’esprit moderne pour une autre, et par-dessus le marché un peu matérialistes, nous sommes beaucoup dans ce cas. En vérité, l’état d’esprit de plusieurs rappelle les déménagements: Une portion des meubles est déjà là-bas dans le local nouveau, une autre est dans la rue, cahotée, pêle-mêle, exposée aux intempéries et aux accidents, une autre est encore tranquillement installée dans l’ancienne demeure. Tout cela constitue un état de crise et de transformation des plus compliqués. En un temps de mœurs simples, la souffrance qu’une telle crise fait naître, serait amoindrie par les circonstances extérieures. Mais elle est aggravée de nos jours par la complication de notre culture. En un mot, elle est dans tous les domaines spirituels et matériels à la fois. Les hommes de ce temps ont été surpris par un trop brusque changement des conditions de l’existence. Les événements les ont dépassés et désorientés. Les effets accumulés des causes que nous avons mises en jeu, sans en connaître la portée, nous troublent et nous effraient. Plus un organisme est compliqué, plus il est capable de souffrir. Un homme meurt d’une blessure, tandis que certains êtres inférieurs, coupés en morceaux, vivent quand même.

Un chariot peut perdre une roue sans grand danger; pour une locomotive, c’est une catastrophe.

A l’heure actuelle la civilisation est devenue une immense machine dont le fonctionnement échappe aux prévisions des plus sages. Elle va son train d’enfer, et au milieu de ses grincements, l’homme crie et se sent écrasé.

* * * * *

Le passé récent nous laisse une œuvre grandiose mais tronquée. Il y manque l’Unité d’esprit, l’âme. Au sein du prodigieux amoncellement de force matérielle, de richesses, de connaissances, nous nous sommes progressivement appauvris en énergie morale, en fraternité, en foi. Ce qui fait défaut partout, _c’est l’homme_.

Il faut reforger des hommes, qui sachent se gouverner eux-mêmes et puissent devenir les maîtres du monde nouveau afin d’en tirer le bien.

Nous pourrions atteindre ce but par le retour à _la pensée normale_, l’application de la méthode inductive à tous les faits humains et surtout aux réalités oubliées du monde intérieur;

Par le retour à _la vie normale_, au respect, à la solidarité, au travail, à la simplicité;

En fortifiant, en un mot, l’esprit moderne, tel que nous l’avons défini, et en mettant à son service toutes les ressources dont la science nous a dotés.

Mais, une entreprise pareille est-elle possible?

La jeunesse, à qui elle incombera en grande partie, est-elle à sa hauteur? En a-t-elle conscience?

Si le proverbe: tels pères tels fils, est vrai; si l’hérédité, les ornières tracées, le milieu sont les grandes influences déterminantes d’une jeunesse, qu’attendre de celle d’aujourd’hui, si ce n’est qu’elle continue nos errements? Les fils sont-ils plus sages que les pères? C’est infiniment rare. Cela s’est vu cependant. Mais ne présumons rien.

LIVRE DEUXIÈME

LES HÉRITIERS

«Les Pères ont mangé du raisin vert, et les fils en ont eu les dents agacées.»

Ézéchiel.

I

LE MONDE DE LA JEUNESSE

Dans toute société, la jeunesse est le milieu où se discernent le mieux les qualités et les défauts de l’ensemble. Ils y apparaissent, comme les rayons réfractés par le prisme, plus saisissants dans leur isolement et dans les contrastes du groupement spectral. Toute la gamme des couleurs est là, avec une énergie de tons qui exclut les nuances intermédiaires. La jeunesse chante par les rues l’éloge d’un temps, et en crie les travers sur les toits. C’est là que l’on rencontre les plus graves excès dans le mal et les plus puissants élans vers le bien. Il doit en être ainsi, nécessairement. Avec son ardeur native, sa hâte de conclure et de courir aux conséquences, la jeunesse pousse à l’extrême l’œuvre de ses prédécesseurs. Pure théorie de dire que les disciples suivent le maître. Les disciples vont trop vite pour cela. En général, le maître les suit et essaie en vain de les retenir. Cela s’applique non seulement à la jeunesse studieuse, mais à toute la jeunesse. Nous sommes tous à l’école ou à l’université à un certain âge, et ce ne sont pas toujours les meilleures leçons qui sont les plus écoutées. La puissance de l’exemple et de l’entraînement est peut-être plus grande dans la jeunesse populaire que dans celle des écoles. Les doctrines qui s’emparent des sommets intelligents descendent dans les foules plus vite qu’on ne le croit. Par quelles secrètes fissures les idées s’infiltrent-elles jusqu’au cœur des masses illettrées? Nul ne le sait. Mais il est de fait que peu d’années suffisent quelquefois, pour faire pénétrer certains courants nouveaux, depuis les milieux universitaires jusqu’au fond des plus humbles hameaux. Quand l’idée est délétère, ses effets sont plus apparents, à mesure qu’elle gagne un milieu plus simple. Elle agit alors comme l’alcool sur les peuples sauvages. La jeunesse populaire est peut-être le terrain sur lequel les ravages des leçons malsaines peuvent s’observer le plus sûrement. Nous trouvons là des traductions en langue vulgaire, des illustrations pratiques capables de faire dresser les cheveux sur la tête.

On ne saurait assez suivre ni assez étudier la jeunesse. Sans s’en douter, elle donne autant de leçons qu’elle en reçoit.