Jeunesse

Part 1

Chapter 13,749 wordsPublic domain

C. WAGNER

JEUNESSE Ouvrage couronné par l’Académie française

VINGT-SEPTIÈME ÉDITION

PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER (SOCIÉTÉ ANONYME) 33, RUE DE SEINE, 33

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR:

L’Ami. Dialogues intérieurs.--3e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 Justice. Huit discours.--7e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 Jeunesse.--27e édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50 (Ouvrage couronné par l’Académie française). Vaillance.--18e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 La Vie simple.--6e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 Auprès du foyer.--3e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 L’Évangile et la Vie. Sermons.--4e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50 Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie.--2e édit. 1 volume in-12, broché 1 fr. 25; relié 2 fr. -- L’âme des choses.--2e éd. 1 vol. in-12 3 fr. 50 Le long du chemin.--4e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

Il existe de ces ouvrages des traductions en Anglais, Russe, Italien, Suédois, Norvégien, Hollandais.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande, la Suède et la Norvège.

A LA JEUNESSE ET _A TOUS CEUX QUI L’AIMENT POUR ELLE-MÊME_

PRÉFACE

Ce livre est né des circonstances. En l’écrivant, j’avais constamment présents à mon souvenir une quantité de jeunes hommes, appartenant à des milieux très différents, et à qui me rattache un même lien d’affection. Leur compagnie, leur genre de vie, leurs confidences m’ont inspiré.

J’ai pu me convaincre, en les fréquentant familièrement, que malgré les différences que constituent entre eux les situations sociales, la nature des études, l’inégalité d’éducation et de valeur morale, ils avaient de nombreux traits communs dans le bien et dans le mal.

Ce qui frappe le plus dans la jeunesse d’à présent, c’est qu’elle semble faire à la vie un accueil assez réservé. Je sais qu’il est convenu de le lui reprocher. On établit des comparaisons peu flatteuses entre elle et la jeunesse de certaines époques difficiles, où l’on allait vers l’avenir le cœur plein d’entrain, et comme souriant à la fortune sévère. Mais quelque spécieuses qu’elles soient, ces comparaisons ne sont pas justes. La part de vérité qu’elles renferment disparaît dans l’exagération d’un jugement sommaire. Je ne puis, pour ma part, accuser la nouvelle génération, en bloc, d’ingratitude envers le temps exceptionnel dont elle est l’héritière, ni surtout, comme le font plusieurs, la soupçonner de maladie imaginaire.

Notre jeunesse souffre positivement. Le malaise qui la travaille n’a rien de commun avec l’ingratitude ou la pose puérile; Il est réel et du plus grave intérêt pour quiconque ne s’est pas habitué à dire: après nous le déluge. L’origine de ce malaise est à chercher dans la crise générale que traverse notre époque. Le scepticisme, le réalisme, la vie factice, résultats transitoires de la civilisation moderne, constituent un triste milieu pédagogique. La plante humaine n’y prospère pas. Elle y est condamnée à des privations matérielles et spirituelles qui l’étiolent, lui font une jeunesse terne et une vieillesse précoce.

* * * * *

L’existence anormale que nous menons a produit un abaissement de la vitalité humaine.

Parmi les formes multiples de ce mal j’ai essayé de décrire celles qui m’ont plus particulièrement frappé. En même temps j’ai signalé les efforts tentés pour les combattre. Tous ces efforts, de quelque nom qu’on les désigne, se résument en ceci: Retour à l’existence normale, à l’équilibre humain, au respect des lois de la vie.

* * * * *

Nous nous sommes écartés des sources, il faut y revenir: voilà l’idée-mère de ce livre. Si je devais le résumer en un seul avis, je dirais aux jeunes hommes: «Soyez jeunes et soyez des hommes!»

* * * * *

Ce n’est pas sans regret que je me sépare de ces pages. Je les eusse voulues plus dignes de la cause qu’elles sont destinées à servir. Mais le moment me semblait venu de les publier. Tout mon désir est que l’un ou l’autre de mes jeunes contemporains y trouve une de ces paroles qu’il fait bon entendre quand on a vingt ans et qu’on emporte comme viatique pour le reste du voyage.

C. WAGNER

Paris, 15 novembre 1891.

LIVRE PREMIER

L’HÉRITAGE

«A quoi servirait-il à l’homme de gagner le monde s’il perdait l’âme?»

Jésus.

«Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en soupçonne votre sagesse d’école.»

Shakespeare.

I

LES CONQUÊTES DU SIÈCLE

On voit parfois, sur la fin de l’hiver, le jardinier soucieux de son jardin, se promener le long des espaliers et des treilles. Il examine l’état des bourgeons et du bois, interroge d’un œil attentif les mystérieuses enveloppes que va gonfler et déchirer bientôt la sève du printemps. Ces promenades où l’anxiété se mêle toujours à l’espérance, me rappellent par analogie, une autre promenade, plus troublante encore et plus intéressante, celle que peut faire à travers la jeunesse le penseur préoccupé de l’avenir. Là aussi dort, enveloppée et pourtant apparente déjà sous le voile qui la recouvre, la grande question de demain. Il germe et grandit dans le cœur des jeunes, il fermente sous leur front des choses plus significatives que celles qu’essaie de deviner le jardinier sous l’écorce des bourgeons.

Intéressante toujours, et toujours digne de la plus sympathique attention, la jeunesse mérite surtout de nous attirer aux époques critiques, où des changements d’orientation s’annoncent. Ne semble-t-il pas que tel soit le cas à la fin de ce siècle? Sans doute, c’est une erreur grossière que de confondre les périodes de l’évolution humaine avec ces divisions chronologiques factices qu’on appelle des siècles. On attribue aux siècles une jeunesse et une vieillesse, on parle de leur aurore et de leur déclin. Rien ne répond moins à la réalité. Des mouvements puissants ont marqué la fin de certains siècles; d’autres ont commencé dans le marasme et la sénilité. Il n’en est pas moins vrai qu’il peut se produire une coïncidence entre le terme d’une période historique et le terme d’un siècle. Tel est, je crois, le cas à l’heure présente. Nous avons derrière nous tout un vaste développement, dans lequel on peut remarquer, après les enthousiasmes juvéniles et les efforts virils d’une brillante maturité, les hésitations et les symptômes de lassitude ordinaires à la vieillesse. Mais, comme l’humanité se renouvelle sans cesse et renaît de ses cendres, c’est au moment où les choses anciennes sont arrivées à leur maximum de décrépitude, que les choses neuves se préparent.

Qu’un instant comme celui que nous traversons soit gros de problèmes d’avenir, personne n’en doute; que ces problèmes se posent avec plus d’insistance à ceux qui entrent dans la vie qu’à ceux qui y sont déjà engagés ou à ceux qui vont en sortir, c’est évident. Rien de plus naturel, par conséquent, que de se tourner vers la jeunesse, et dans son intérêt et dans le nôtre.

Que fera-t-elle? Comment va-t-elle pouvoir s’installer dans le monde que lui lèguent ses prédécesseurs? Quels sont ses périls, ses espérances, ses devoirs pressants? Certes, voilà de quoi exciter les plus légitimes curiosités.

Pour arriver à voir clair dans ces diverses questions, il convient d’abord de dresser une sorte d’inventaire et de caractériser brièvement l’héritage qui échoit à notre jeunesse. Il nous faudra ensuite essayer de comprendre cette jeunesse elle-même et quelques-uns des courants qui s’y distinguent. Nous nous efforcerons, après cela, de tracer un idéal pratique capable d’inspirer une élite de la jeunesse contemporaine dans la grande mission qui lui incombe, et qui est de profiter du bien que lui laisse le siècle qui s’en va, en s’efforçant de combler les lacunes et de réparer les fautes.

* * * * *

Il est toujours très malaisé de ramener à l’unité et de grouper sous un seul point de vue, les éléments si divers de l’activité humaine. Mais, en général, le trait saillant d’un siècle n’est pas difficile à découvrir, et c’est ce trait qui en détermine la physionomie, les tendances, les beautés et les taches. En la désignant d’après son stigmate personnel à jamais indélébile, on ne saurait appeler la période dont nous sortons autrement que: _l’âge de la science inductive_. La science y est arrivée peu à peu, et, pour la première fois depuis qu’il y a des hommes, à être la puissance dirigeante. Quoique cela puisse paraître évident, il n’est pas superflu de l’affirmer, à cause de l’idée superficielle qu’on se fait souvent du grand travail humain, et de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès. On se représente communément l’humanité en marche sur une route de longueur infinie où chaque génération marque son étape. Il y aurait ainsi, sauf les différences d’allure, avancement constant sur toute la ligne. Cette conception est fausse et dangereuse. Non seulement il y a, dans la marche des sociétés, de longs arrêts et des reculs, mais il y a des changements de direction essentiels. Ce qui est l’idéal à certaines époques, peut être, à d’autres, négligé, foulé aux pieds même, et pourtant ces deux époques collaborent, chacune à sa façon, à l’accomplissement des fins de l’histoire. Il y a des périodes de création et des périodes de destruction; il en est qui sont vouées à l’analyse et aux opérations de détail, d’autres qui arrivent à la synthèse. Celles-ci sommeillent, celles-là se précipitent comme un torrent. Certains siècles sont religieux, poétiques, artistiques, d’autres commerçants, industriels, guerriers. Il en est d’efféminés et de dissolus, comme il en est d’énergiques et de vertueux. Et tous amènent sur la scène leurs hommes particuliers, enfants préférés faits à leur image, et remettent l’honneur et la puissance, tour à tour, aux rêveurs, aux diplomates, aux beaux parleurs, aux violents, aux sages, aux fous, aux favoris, aux courtisans. Mais l’évolution humaine est si vaste et si compliquée qu’elle n’embrasse jamais tout à la fois: elle procède par poussées successives dans les directions les plus variées. Malgré la richesse de ses aspirations ou son effort pour tout étreindre, chaque période d’activité ne fait que sa poussée particulière à laquelle tout se subordonne, on peut même dire, se sacrifie. Il se constate alors comme une sorte de polarisation du travail total de l’humanité autour d’un centre de prédilection. Dans la sphère particulière qu’il cultive avec amour, un siècle dépasse, en général, les précédents. Cela n’implique pas qu’il les ait dépassés ni même égalés pour le reste. Au contraire, les avantages qu’il réalise en concentrant toute son énergie sur un point, se traduisent par un déficit dans d’autres domaines. Les siècles, comme les individus, ont les défauts de leurs qualités. Il y a là une loi générale dont il faut se souvenir. Grâce à elle, on comprend mieux comment, par exemple, les anciens qui étaient nos maîtres pour tant de choses, n’étaient que des enfants en science, comparativement à nous. Mais la même loi nous expliquera, par un juste retour, certaines lacunes douloureuses de la civilisation actuelle.

Nous avons donc fait, nous, notre poussée du côté de la science inductive, non par un effet de la fantaisie humaine, mais guidés par la nécessité. Sous la lente usure du temps les vieilles bases sociales et les antiques croyances devenaient caduques et craquaient. Il était urgent de les raffermir en soumettant à un contrôle sévère les faits et les notions qui entraient comme matériaux dans ce vénérable édifice. Cela ne pouvait se faire qu’en reprenant l’humble sentier de l’expérience. Avec une patience à l’épreuve de tous les labeurs, l’homme s’y est résigné et a entrepris de reviser le monde par le menu détail. Petit et faible, en face de la création géante, éphémère en face du temps que rien ne mesure, il ne s’est laissé rebuter ni par la médiocrité de ses moyens, ni par l’étendue de la tâche. Simplement, courageusement, se servant de ses yeux pour voir, de ses doigts pour toucher, de son cœur pour éprouver, il s’est mis à l’œuvre. Or il s’est rencontré que cette méthode qui consiste à se laisser guider d’un fait à l’autre, allant de ce qui est près et connu vers ce qui est loin et inconnu, était la plus merveilleuse des trouvailles. Elle faisait parcourir, à tout petits pas très sûrs, des distances prodigieuses. Les travailleurs se succédaient dans leur tâche souvent obscure, où il fallait, pour commencer, souffrir mille privations. Mais lorsque l’un d’eux tombait, un autre emboîtait le pas. Que de peines oubliées et de découvertes ignorées! Jamais l’humanité ne fut plus admirable que sur cette route escarpée où nous la voyons marcher, lasse, meurtrie, mais non rebutée, tenant en main le fil d’or qui doit la guider à travers les ténèbres, vers l’aube de vérité.

Grâce à cette somme prodigieuse de travail, nous possédons des avantages qu’il n’est pas permis d’énumérer sans émotion et sans reconnaissance.

Les astronomes nous avaient révélé l’immensité de l’Univers, et mis à notre portée des faits dont la grandeur dépasse l’imagination même. Les géographes et les explorateurs nous ont mieux fait connaître le globe que nous habitons. Les géologues nous en ont raconté l’histoire tourmentée et démesurément ancienne. Les sciences naturelles ont commencé à nous initier aux formes sans nombre que revêt la vie dans le monde végétal et animal, et nous ont révélé un infini plus admirable que celui que nous montraient les astronomes, je veux dire l’infiniment petit. Les médecins et les physiologistes ont pénétré plus avant dans l’exploration si délicate et si difficile du corps humain, afin de nous enseigner à mieux nous connaître et à lutter plus efficacement contre les souffrances et la maladie. La mécanique et la chimie ont accéléré les relations, réduit les distances, centuplé la production industrielle et augmenté le bien-être. L’électricité enfin, cette alliée de la dernière heure, qui garde son secret et nous sert sans se faire connaître, a réalisé des progrès qui semblaient appartenir au domaine de l’impossible.

Pendant ce temps les historiens ressuscitaient le passé avec une infatigable activité, pièce à pièce, oubliant parfois de vivre dans le présent pour s’enfouir dans les archives, les catacombes, les ruines exhumées d’autrefois. Ils ont remis dans leur lumière vraie et replacé dans leur cadre historique, les légendes, les traditions religieuses des pères. Ils ont fait justice d’erreurs séculaires, vengé les martyrs, réhabilité de nobles mémoires, flétri les crimes, et surtout rendu leur grande et légitime place aux humbles et aux petits dont les longues misères et les rudes corvées avaient été négligées trop longtemps, au profit des guerres et des intrigues des grands de la terre. Bienfaits immenses trop longs à énumérer, mais qui sont dans toutes les mémoires.

Si nous pouvions ramener parmi nous un homme des générations disparues et le promener à travers les merveilles que notre âge doit à la science, il marcherait d’éblouissement en éblouissement et très certainement il nous dirait: C’est ainsi que nous rêvions l’âge d’or. Sans nul doute, l’homme aujourd’hui doit se sentir plus heureux qu’autrefois et être devenu meilleur et plus maître de lui-même. Connaissant mieux les lois de la nature, il ne doit pas manquer d’y conformer sa vie. Les maladies de jadis lui sont inconnues, ainsi que la pauvreté et la misère. Il règne avec sérénité sur des forces dociles. Ce qui l’écrasait autrefois, le porte aujourd’hui. Le feu s’est attelé à son char, la foudre est sa messagère. Comme cette royauté doit l’ennoblir! En même temps l’histoire des hommes lui a donné de grandes leçons de sagesse, de tolérance, de clémence. Sur les frontières des patries doit régner la bienveillance. La justice gouverne les individus et les sociétés. Élevés dès leur jeunesse dans le sentiment de leur dignité, les hommes doivent faire fleurir la paix et la fraternité sur cette terre que leurs aïeux souillaient de sang. Heureuse la jeunesse héritière d’un tel monde!

Et cet ancien raisonnerait juste. Pourquoi faut-il que les faits contredisent des conclusions si naturelles? C’est ici que nous sommes amenés à considérer l’envers de la médaille, ce qu’en langage de droit on appellerait le passif de la succession.

II

LES PERTES DU SIÈCLE

Rappelons-nous la loi mentionnée plus haut, L’humanité n’avance pas d’un mouvement égal dans toutes les directions, mais elle procède par poussées. En se jetant avec tant d’ardeur du côté de la science, elle a nécessairement perdu de vue d’autres domaines. D’immenses territoires faisant partie intégrante du patrimoine humain ont été insensiblement négligés. En outre, la science elle-même a subi le contre-coup de la loi qui l’amenait au premier rang. Trop vaste pour être cultivée dans toutes ses ramifications, elle s’est développée dans certaines branches de préférence et même à l’exclusion de certaines autres. Ainsi voyons-nous, parfois, un ou plusieurs rameaux d’un arbre attirer à eux presque toute la sève du tronc et ne laisser aux autres qu’une nourriture diminuée. Il était inévitable que l’entreprise gigantesque de conquérir le monde par le menu détail et de repasser au crible les faits et les idées, s’appliquât d’abord aux bases élémentaires de toutes choses. Les sciences mécaniques et mathématiques, tout l’ensemble des sciences naturelles, devaient se développer les premières. Mais comme partout où nous abordons l’univers pour le sonder, nous sommes en face de l’infini, les sciences du commencement devinrent si vastes qu’elles parurent bientôt à elles seules la totalité du monde. Au bout d’un certain temps, ni les forces ni la vie des chercheurs ne suffirent plus pour les embrasser. Chacun alors, sur ce champ illimité où les chemins bifurquaient sans cesse, s’engagea dans un sentier spécial. Les travailleurs se dispersaient et, de plus en plus, se perdaient de vue. En même temps tous ensemble, à force de vivre dans les rudiments matériels, finirent par ne plus accorder le titre de faits qu’aux faits tangibles, et le titre de science qu’à ce qu’ils appelèrent d’un nom aussi faux que significatif les sciences positives.

Pendant ce temps l’humanité continuait de vivre et avait besoin de subsistance. Elle avait suivi dans leur marche les hardis pionniers du monde renouvelé et s’était, sans s’en douter, éloignée de sa base de ravitaillement. On quittait la vieille maison, avant que la nouvelle ne fût prête. C’est alors que le sentiment de la brièveté de l’existence, l’impatience de conclure, le besoin d’interpréter la vie, fit naître prématurément une philosophie, qui, s’emparant des résultats actuels du travail scientifique, se flatta de reconstruire, avec leur aide, le monde et l’homme, en faisant, de propos délibéré, abstraction de toute la sagesse et de toute la foi accumulées du passé. Hélas, les matériaux de cette reconstruction, merveilleux au point de vue du travail qui les avait colligés, n’en étaient pas moins presque égaux à rien pour bâtir un monde. Pouvait-on expliquer toute la vie avec ce qui suffisait à peine pour expliquer un grain de poussière ou un brin d’herbe? Entreprise téméraire entre toutes! Mais les hardis ont toujours raison, du moins pour un temps. Ce temps est écoulé aujourd’hui. Nous nous apercevons que nous avons été trop pressés. Après avoir commencé à pratiquer la méthode inductive, nous l’avons laissée là; nous avons laissé là également la tradition où il y a tant de bien solide à conserver, et nous avons fait un saut prodigieux dans l’hypothèse, établissant des conclusions qu’il eût fallu réserver au plus lointain avenir. En un mot, nous avons jeté notre vieux pain pour faire du pain nouveau avec du blé en herbe.

En réduisant ainsi la réalité aux proportions de ce que nous en connaissons, nous nous sommes appauvris et, circonstance bien remarquable, après avoir vu tant de choses que nos pères ignoraient, nous avons en somme rétréci notre horizon. _L’homme est diminué à ses propres yeux._ Voilà le grand résultat négatif du développement scientifique tel que nous venons de l’esquisser.

Mais dès à présent, prévenons un malentendu. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent certains hommes de la tournure qu’ont prise les choses. Personne ne dirige la vie des sociétés dans son ensemble. Chacun de nous s’agite dans sa sphère, le total ne dépend pas de sa volonté. On ne peut nous demander de faire que ce qui nous paraît bon. Si le résultat ne correspond pas à l’attente, ce n’est pas notre affaire. Nous n’accusons donc personne. Cependant il est toujours utile de constater un fait et d’essayer de se rendre compte d’une situation, afin d’en tirer des leçons pour l’avenir. Encore moins accusons-nous la science. Ce serait de la folie et de l’ingratitude. Nous désirons seulement que la science devienne de jour en jour plus respectueuse de tous les faits, qu’elle retrouve son équilibre et restitue aux réalités intérieures l’attention qu’elles méritent. Souvenons-nous d’ailleurs que, dans ce mouvement de la science du côté du matérialisme, les plus rapides à courir n’étaient pas les savants. Beaucoup d’entre ceux-ci se sont bien gardés de donner dans ce qu’on pourrait appeler la superstition scientifique. Mais s’ils étaient réservés, d’autres ont parlé en leur nom. Ce sont les philosophes et les littérateurs qui spéculent avec les données scientifiques admises en bloc, comme on spécule à la bourse avec les valeurs.

La diminution de l’homme à ses propres yeux s’est nécessairement fait sentir dans tous les domaines de l’existence, se traduisant par un affaissement de la vie spirituelle. Par une sorte de fatalité, les doctrines fondées sur le matérialisme scientifique ont envahi les arts et la littérature, se sont répandues de là dans la vie journalière, y créant peu à peu ce réalisme inférieur où nous semblons nous être enlisés en cette fin de siècle. C’est l’égoïsme qui, par un contraste pénible, a profité le plus largement des conquêtes scientifiques que le sacrifice et le dévouement avaient réalisées. Entre ses mains, elles ont dévié de leurs intentions premières, et plusieurs ont fait plus de mal que de bien.

En pédagogie voici d’autres conséquences: l’instruction utilitaire, qui est le dressage de l’homme gagne-pain, et l’intellectualisme, qui porte le centre de gravité de la vie sur le terrain du savoir, comme si tout l’homme était là. L’instruction a été considérée comme un moyen suffisant de moralisation, et exagérée aux dépens de la culture du caractère, comme aux dépens de la discipline et de la santé physique.

Si le monde des idées et des sentiments s’est rétréci par le développement anormal du réalisme scientifique et sa prétention à suffire à tout, il semble au contraire que la vie matérielle ait largement profité. Il est peu de découvertes scientifiques en effet qui n’aient abouti à une application industrielle. Et de fait, le bien-être matériel a augmenté dans des proportions considérables. Nous sommes, en général, mieux nourris, mieux éclairés, mieux chauffés, mieux et plus vite renseignés et transportés, mieux soignés quand nous tombons malades, mieux armés. Malheureusement il y a un revers à la médaille. Une des ombres les plus noires du temps actuel résulte du progrès même de l’industrie. Les moyens de production, capital et outillage, sont devenus si prodigieux qu’ils échappent au calcul et à la direction. Des résultats sociaux complètement imprévus se déclarent partout. L’industrialisme se dresse devant nous avec toutes ses conséquences, l’industrialisme qui écrase l’homme sous la machine, le travail sous le capital, et qui est devenu une source de souffrances et de haines, autant par les misères physiques et morales des classes laborieuses que par l’incertitude et l’agitation où il a jeté le commerce et l’industrie productive.