Part 17
Sans doute le sentiment de la dignité virile et le respect de soi-même peuvent être assistés ou contrariés par une série de moyens secondaires. A l’âge où les sens s’éveillent, et où leur nouveauté même, leur caractère troublant et imprévu, constituent un péril, il est tout aussi possible de diminuer ce péril que de l’augmenter. La part du régime, de la nourriture, et du milieu est tout au moins aussi grande ici, si ce n’est plus, que celle de la nature. Les travaux exagérés de l’esprit, le régime sédentaire, les lectures malsaines, le désœuvrement peuvent transformer en tourment et en obsession, ce qui ne serait sans cela qu’une sollicitation facile à maîtriser. Au contraire, un régime sain, des habitudes énergiques, des distractions, des fatigues corporelles, sont des diversions si utiles, que, grâce à elles, les années les plus critiques passent quelquefois presque inaperçues. Tout cela est de la dernière importance. Pour qu’un être mène une conduite normale, il lui faut une vie normale. Détruisez l’équilibre de sa vie, aussitôt vous troublez celui de sa conduite. Les causes individuelles et sociales de la plupart des égarements se trouvent dans une série de manquements hygiéniques.
Malgré cela, le point fondamental est toujours l’idée qu’un être se fait de sa vie, de sa dignité et par conséquent de son but. C’est pour cela que la grande chose dans la jeunesse est le respect de soi-même. Un grand idéal, une conception élevée de la vie dans son ensemble, et de l’œuvre que chacun de nous est appelé à y remplir est le meilleur conseiller dans les choses de l’amour. Et tout d’abord, il nous préserve des sophismes et des préceptes cyniques, dont les gens au cœur rabougri ont semé toute cette matière. Car il est presque inutile de le dire: si quelque part sur sa route, la jeunesse rencontre des sottises et des maximes criminelles accumulées, c’est ici. Au nom de ce qu’on appelle un besoin physique, on l’engage à ne se faire aucune violence et à suivre son désir: Faire ainsi est bien. Faire le contraire est idiot, mauvais même. «Dans un pays où la virginité d’un garçon de vingt ans est un sujet de plaisanteries traditionnelles et presque nationales[14]», il est bon qu’on possède en soi-même un contre-poids à opposer à tant d’énormités. Il est vrai qu’un simple coup d’œil jeté sur notre jeunesse, en général, suffirait pour nous faire comprendre que, si elle a besoin de quelque chose, c’est de garder sa force et de la ménager.
[14] Jules Lemaître.
Ce soi-disant besoin qu’on fait sonner si haut est dans les imaginations surexcitées par les mauvaises lectures, les mauvaises conversations, et par les mauvais exemples bien plutôt qu’ailleurs. Mais enfin, admettons ce besoin comme un fait réel. Encore faut-il que notre nature tout entière, dans ses instincts nobles et ses besoins supérieurs, soit respectée. Des actes qui affaiblissent notre estime pour nous-mêmes et pour les autres, qui nous font déroger à notre dignité, sont mauvais, dussent-ils être provoqués par une sollicitation très légitime. Combien est-il de choses, en elles-mêmes indifférentes, qu’il convient de s’interdire parce que, pour les obtenir, il faudrait les payer trop cher? Dans une foule d’occasions, lorsque des devoirs d’ensemble pressants sont là, il devient honteux de songer à son repos, à sa faim, ou sa soif, quoique parmi les droits incontestables de l’homme il y ait celui de se reposer, de manger et de boire. Un homme qui a un idéal, de l’énergie et des principes de conduite, se distingue d’un homme de rien par le rang qu’il sait accorder, dans sa vie, aux différents besoins de son être, et par la clairvoyance et la fermeté avec laquelle il sait les subordonner les uns aux autres. Voici pourquoi je pose en principe que la première chose en amour, c’est d’avoir un idéal, parce que cet idéal nous aide à nous gouverner nous-mêmes. Or pour celui qui apprécie sa vie, sa dignité, et celle des autres, céder à ses sens, dans certaines conditions, c’est trahir ce qu’il y a de plus noble en nous, pour satisfaire un simple désir.--Par conséquent, tout en reconnaissant la légitimité de ce désir, en soi, il préfère le sacrifier, et ainsi le premier hommage qu’il rend à sa nature et à l’amour, c’est celui de la chasteté.
La chasteté a une foule d’ennemis. J’écarte les cyniques et les railleurs dont nous n’avons que faire ici. Il nous est permis de partir, comme d’une base, de l’ensemble de conception de la vie que nous avons établie dans ce livre. Mais il convient de répondre à une objection spécieuse, sérieuse même, qui se base sur le danger d’une trop parfaite sagesse. Ils ont bien vite fait de vous lancer à la tête comme un argument sans réplique: Qui veut faire l’ange, fait la bête. Certainement, il y a du vrai dans ce vieil adage, et ce n’est pas moi qui le contesterai. Mais on verra, par la suite, que ce n’est pas de faire l’ange qu’il s’agit ici. Seulement, je ferai observer que beaucoup font la bête qui n’ont pas essayé de faire l’ange. Ils ne sont pas tombés dans la boue parce qu’ils ont voulu voler trop haut, mais parce qu’ils ont commencé trop bas. Le meilleur moyen pour devenir l’esclave de ses désirs n’est pas de les maîtriser, mais de leur obéir. Et quant à la déformation du caractère qui peut résulter de la chasteté monacale, elle a bien son pendant et largement hélas, dans la triste décadence de tant de gens qui n’ont jamais eu d’autre règle que ce qui leur plaît. Même sur ce terrain-là je me sentirais à l’aise. S’il n’y avait que l’excès du relâchement d’un côté et l’excès de sévérité de l’autre, je choisirais ce dernier, croyant moins sacrifier de mon humanité.
Toutefois je ne prêche pas le monachisme en parlant de la chasteté. Je n’exhorte pas au mépris de la virilité, mais à son respect et à sa sauvegarde. Tout ce que nous venons d’examiner jusqu’à présent n’est que le petit côté de la question, le côté aride, négatif. Beaucoup n’en sortent pas. Des sociétés et des siècles entiers s’y sont débattus sans trouver d’issue. Les extrêmes s’appellent et se provoquent l’un l’autre. Notre société actuelle, comme beaucoup de celles qui l’ont précédée, subit cette loi. Dans les choses de l’amour, elle est à la fois légère et prude, dépravée et féroce. Tout cela est logique. Une société qui permet et conseille le laisser-aller aux jeunes gens, avilit l’amour. Dès lors, la tentation de le considérer comme une chose douteuse ou inférieure devient naturelle. La corruption des uns a pour pendant la pruderie ou l’ascétisme des autres, et du mélange confus de ces tendances naît l’hypocrisie. Tartufe est ascète pour la forme et viveur au fond.
Hélas! ce sont là des travers dans lesquels on ne donne qu’en disloquant toute une société, principes et institutions. Nous sommes, en effet, dans une région sensible d’où la répercussion se propage au loin. Péchez contre l’amour à sa base, dans la jeunesse, et la vie de toute une nation vous répond par des déchirements et des souffrances incalculables.
Je résume donc: La règle de conduite, ici, est la chasteté. Toute infraction est une faute. Quelque difficile et dure que paraisse cette loi, c’est la seule bonne. En dehors de là, il n’y a place que pour une morale de camelote. Il est difficile aussi d’être loyal et honnête: on n’en a jamais tiré la conséquence que le mensonge et le vol soient permis. Que celui qui tombe, s’égare de quelque façon que ce soit et manque au respect de soi-même et de l’amour, sache qu’il a fait le mal! Dans les circonstances morales pénibles c’est encore là le meilleur espoir de salut. Mais appeler le mal, bien, parce que le mal est difficile à éviter, c’est pire que de manquer de conduite, c’est fausser sa conscience. Voilà un principe qui doit être énoncé avec une absolue autorité.
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Le principe une fois énoncé, il s’agit d’entrer dans la vie des jeunes gens qui essaient de le pratiquer. Nous assisterons là à la lutte la plus sympathique. Il ne saurait y avoir, pour celui qui a gardé le sens exquis des choses morales, de spectacle plus captivant. «Les mœurs en France, où l’on ne connaît pas les vraies fiançailles, rendent très difficile, depuis la puberté jusqu’au mariage, la condition des jeunes gens qui se respectent. Le jeune homme est à peu près abandonné à lui-même, pour résoudre le cruel problème qu’impose à sa conscience notre état social. De là des scrupules pleins d’angoisse, des défaillances et des luttes héroïques, tout un drame intérieur éminemment poétique.» C’est ainsi que s’exprime Sully Prudhomme dans sa préface aux poésies de M. A. Dorchain: _La jeunesse pensive_. Et il continue: «En lisant ces vers où les combats et les douleurs de la vingtième année trouvent leur expression discrète, mais bien sincère, plus d’un sentira se raviver dans son âme les cicatrices anciennes... Nous ne saurions assister en froids spectateurs à la tourmente qu’il (le jeune homme) subit... nous nous penchons vers lui du rivage, pour lui tendre une main amie!»
Suivant les natures et les tempéraments, cette lutte est plus ou moins violente. Il y a des êtres privilégiés qu’une certaine noblesse innée garantit en leur donnant une répugnance instinctive pour tout ce qui est bas et trivial. Le mal ne mord pas sur eux. On pourrait dire d’eux:
Le moule en est d’airain si l’espèce en est rare Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare Et que les eaux du ciel ne l’entament jamais.
A. de Musset.
Mais d’autres, précisément parmi les meilleurs, sont mis ici dans un état d’intériorité par leur sensibilité, leur puissance imaginative, leurs qualités même.
Enfant, dans la lutte éternelle Tu crois avoir dompté ton cœur; Déjà tu veux ouvrir ton aile Et t’envoler, libre et vainqueur.
Tu crois à la force bénie, A la vertu que rien n’abat... Va, la lutte n’est pas finie, Ce n’est que le premier combat.
Ton âme n’est point d’un ascète Hors de la matière emporté, Mais d’un amant et d’un poète Ivre de forme et de beauté.
Ton cœur est plus chaud que le nôtre, Tu le sens bondir nuit et jour, Tu souffriras donc plus qu’un autre Par le Désir et par l’Amour.
A. Dorchain.
Mais il convient ici de se mouvoir en pleine réalité et d’envisager les situations telles qu’elles sont. Or, dans la lutte dont nous parlons, et qui, plus ou moins âpre, n’est évitée à personne, l’important n’est pas d’être toujours le plus fort, mais de ne jamais capituler. Dans le grand livre de la sagesse de vivre, il est un chapitre tout aussi important que celui de prendre garde à soi pour ne pas tomber, c’est celui où il est parlé de se relever quand on est par terre. Pour qu’un homme traversât l’existence sans jamais offenser d’aucune façon la loi de conscience, en ce point comme en d’autres, il faudrait qu’il fût parfait. Nous ne le sommes point. Attendons-nous par conséquent à des heures obscures où la vue se trouble, où le combat oscille, où surviennent les lassitudes et le découragement, les défaillances peut-être. Ce sont les moments les plus douloureux et les plus périlleux. N’importe, un homme par terre n’est pas un homme mort, il est blessé seulement, ou encore il a simplement trébuché. La grande affaire est qu’il ne reste pas là, qu’il ne se résigne pas, ne perde pas l’espoir, et surtout ne renie pas son but. Que l’idéal reste intact, et l’espérance de sortir un jour vainqueur demeure entière. Pourvu que le mal continue à être appelé le mal, franchement, et que celui qui est tombé le reconnaisse. Pas de sophismes, pas de mensonges, avant tout!
Ici l’intervention d’amis sûrs et expérimentés est toute marquée. Il y aurait grand danger à voir un jeune être droit, et en somme pur de cœur, en arriver à se mépriser ou à désespérer de lui-même à cause de telle ou telle défaite morale. Relevons-les et encourageons-les avec une tendresse inflexible!
Hélas qui se soucie de cela! Rien n’égale l’incohérence de conduite du monde à l’égard de la jeunesse. On n’est là que pour lui donner le mauvais exemple ou alors pour la maltraiter quand elle s’égare, et la maintenir plus sûrement par terre lorsqu’elle est tombée. Tour à tour légers ou rigides, nous ignorons la pitié qui relève et guérit, et bien peu connaissent cette clémence des justes qui consiste à haïr le mal et à aimer ceux qui en sont atteints. Nous sommes là dans un sentier difficile et peu pratiqué. On se dirait à une grande distance des choses humaines, quoique l’on y soit en plein. Réparer les erreurs n’est-ce pas la grosse part de la vie?
La meilleure armée n’est pas celle qui n’a jamais été battue: on ignore en effet comment elle se comporterait dans la défaite. Savoir être vaincu, couvrir sa retraite, se ramasser, réparer ses pertes, bander ses blessures, relever les courages abattus et revenir au combat avec une énergie nouvelle, voilà la grande preuve, la preuve suprême du courage. Et si quelque pharisien me blâmait et me taxait d’une prévoyance par trop indulgente, je lui répéterais la parole de Celui qui fut à la fois si sévère et si bon et qui proclama l’Évangile du pardon où le péché est condamné et le pécheur sauvé: _Que celui d’entre vous qui est sans péché, jette la première pierre!_
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Il est temps cependant de sortir de ces régions préliminaires pour nous acheminer vers celles de l’amour dans sa plénitude et sa dignité. C’est à cause de lui en somme, et pour en être plus dignes que nous engageons une lutte sans merci contre ce qui pourrait le ternir ou le compromettre. Pour nous défendre de toutes les basses caricatures de l’amour, rien n’est plus puissant que l’amour vrai. Cet amour, la jeunesse doit s’y préparer, elle doit le ressentir dans ce qu’il a de plus élevé et de plus pur. En un mot, la chasteté que nous prêchons n’est pas celle des eunuques, mais celle des hommes. «Je ne fais pas grand cas d’une chasteté toute à la surface et toute négative; elle n’offre aucune garantie pour l’avenir. La vraie chasteté est celle qui a son siège dans l’âme aussi bien que dans le corps. Un cœur vide n’est jamais chaste; il faut que la femme y occupe la place sacrée qui lui revient[15].»
[15] T. Fallot: _Lettre du 25 août 1891_.
_Le respect de la femme est le complément du respect de soi-même._ De même que le respect de soi-même repose sur la conception qu’on se fait de la vie et de sa valeur, de même le respect de la femme est la forme réfléchie d’un instinct qui se rattache aux plus profonds secrets de la vie. Partout où celle-ci nous apparaît dans le monde, elle résulte de l’union de ces deux éléments féminin et masculin qui en sont comme les parts disjointes. Il semble que l’Être parfait se soit séparé en parcelles incapables de vivre par elles seules, afin de les obliger à se rechercher pour se compléter et reconstituer l’unité. L’attrait qui pousse l’homme vers la femme dépasse de beaucoup les bornes étroites d’une satisfaction passagère et charnelle. Il y a là une puissance mystérieuse de la plus vaste portée, la puissance de _l’éternel féminin_. Et c’est précisément pour lui donner toute sa vertu qu’il faut s’inspirer du double respect de soi-même et de la femme, formes diverses de la même vénération pour le mystère de la vie. De même que le respect de nous-mêmes a pour base la haute idée que nous avons de la virilité et dérive ainsi d’une source plus élevée que notre personnalité particulière, de même notre respect de la femme en général précède celui de telle femme en particulier. Et si l’amour doit arriver en nous à sa vraie dignité et à sa portée entière, une large base impersonnelle lui est indispensable. Nous nous trouvons ainsi, pour les choses de l’amour, dans les mêmes conditions que pour la plupart de celles qui attirent et intéressent la jeunesse, Elles commencent par un sentiment général pour se fixer ensuite sur un objet particulier, De même qu’à l’entrée de la vie le jeune homme est curieux de tout, sympathique à tout, et que peu à peu il s’attache à des objets précis, de même son amour revêt d’abord un caractère général. On ne commence pas par aimer une femme, ni surtout les femmes, ce qui ne peut être que le résultat d’une longue décadence et équivaut au dilettantisme en morale et en philosophie, mais on commence par aimer _la femme_ ou plutôt par éprouver ce sentiment à la fois irrésistible, doux, élevé et enthousiaste qu’on peut à juste titre désigner sous le nom de: _culte de la femme_. Le culte de la femme est l’origine et la source de l’amour; il doit exister avant lui, se maintenir à ses côtés, et durer toute la vie.
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Mais, je me garderai bien d’en rester là. Autant que la femme idéale, il faut connaître et cultiver la femme réelle. Nous ne voulons pas qu’elle soit éloignée du jeune homme, cachée, cloîtrée, entourée du nimbe périlleux du fruit défendu. Qu’elle soit au contraire recherchée, fréquentée. Notre société a un très grand tort. Non seulement elle n’encourage pas dans la jeunesse le culte idéal de la femme, mais elle fait encore tout son possible pour éloigner les sexes et les empêcher ainsi de se connaître dans la réalité. C’est un mal immense. Comment éviter alors les amours faciles? Comment empêcher surtout le mépris de la femme, cette calamité sociale, de se répandre dans une jeunesse qui ne connaît que le pire monde féminin?
Les jeunes gens des deux sexes sont faits pour se voir et se fréquenter. Il leur faut des distractions communes, des plaisirs communs naturellement sous les yeux des parents et, surtout dans un monde comme le nôtre, entourés des précautions nécessaires. En vérité, quand nous regardons la vie qui est faite à notre malheureuse jeunesse, nous sommes obligés de dire qu’elle est sevrée des plus pures joies. Quand on est jeune, on a un grand besoin d’une foule de choses auxquelles personne ne semble penser. Besoin d’affection, d’échange de sentiments avec des femmes aimables et respectables, de franche et bonne gaîté, partagée avec des jeunes filles de même âge. Ce besoin, chez un jeune homme qui n’a pas été préalablement étiolé et corrompu, est bien plus fort que les tendances inférieures dont on nous rebat les oreilles.
Oui, dans cette vie errante et crépusculaire, cette vie à tâtons, qui est celle de la jeunesse, nous avons besoin d’amitiés éclairées et bienveillantes, de sourires et de lumière pour dissiper les ombres de notre pensée, de regards encourageants pour bannir loin de nous les idées tristes ou mauvaises. Nous avons un cœur, et ce qui me navre c’est qu’en général personne ne semble s’en douter. Est-il étonnant alors que nous cherchions à lui donner satisfaction dans les sentiers défendus puisque partout ailleurs nous sommes repoussés? Hélas! nous avons beau chercher, nous ne trouvons qu’illusion, dégoût, et nous sentons bientôt que l’amour facile est comme les mirages du désert.
Oh! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas Ces lueurs trompeuses ou feintes! Ne te retourne pas! ne les regarde pas! Ce sont des étoiles éteintes.
A. Dorchain.
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Le pire résultat de la vie méchante et anormale où nous sommes, de notre incurable légèreté dans les choses de l’amour, de notre corruption, c’est de nous avoir fait perdre ce monde de charme et de beauté, que j’appellerai l’aurore de l’amour. Il est une terre matinale, pleine de fleurs fraîches écloses, baignée de rosée et de soleil, une terre vierge et pure, où nul pied ne s’est posé, où nulle poussière et nulle souillure n’ont passé. C’est la terre d’éclosion de l’amour, à travers les amitiés de jeunesse, les sourires et les jeux. On n’y connaît encore du sentiment que sa douceur, sans entrevoir sa profondeur de souffrance. L’amour sans doute est bon, même quand il nous a fait pleurer. Il ne faut rien en regretter, même nos larmes et nos chagrins. Mais la terre dont je parle ne les connaît pas encore. Elle est au seuil de nos jours comme un paradis radieux où le bonheur de vivre, de se voir, de s’adorer de loin et avec respect, le plus souvent sans le dire, suffit. Nous avons fermé ce paradis. Il faut le rouvrir et commencer à en rendre le goût à la jeunesse. Elle reconnaîtra bientôt qu’il y a plus de plaisir et de charme dans cette fleur de sentiment que dans tous les plaisirs factices.--Une jeunesse sans amour est comme un matin sans soleil. Si notre jeunesse est si morose, c’est que beaucoup sont devenus sceptiques en amour. Ils ont suivi surtout les chemins qui en éloignent. La vie rejette celui qui en a troublé la source. Désormais elle se refuse à lui. Jamais plus il ne peut la saisir dans sa beauté robuste. Ni le ciel bleu, ni les fleurs, ni l’eau qui murmure ne lui révèlent plus leur secret. Il se sent exclu de la vie. Voilà l’excommunication la plus terrible. A son âme flétrie, le monde apparaît flétri. Celui qui se respecte et respecte l’amour connaît des joies intenses, des joies d’enfant inconnues aux autres. Il a gardé intacte la faculté d’être heureux. La vie saine et forte court dans ses artères comme la sève au tronc des chênes, et sa jeunesse lui communique cette ivresse divine qui fait que le monde entier chante dans son cœur. Toutes les existences des viveurs réunies ne valent pas une heure de la sienne.
L’enthousiasme juvénile n’est qu’une autre forme de l’amour. Il grandit et diminue avec celui-ci. A mesure que diminue en nous la faculté d’aimer et la qualité de notre amour, l’enthousiasme lui aussi baisse ou s’altère. L’amour respecté est une source non seulement de poésie, de joie, d’entrain, mais aussi de force et de vaillance. A ceux qui observent la chasteté virile appartient au plus haut point le secret de la vertu. La vertu n’est autre chose que le résumé de toutes les mâles qualités qui fleurissent dans ce monde de beauté et de fidélité. C’est là que sont les cœurs fermes, indomptables, les yeux clairvoyants, les bras capables de frapper de grands coups. A mon avis, cette concentration de vigueur, cette fière conscience de sa dignité et de sa force sont la plus haute des récompenses.
Je ne veux pas trop insister sur cette autre récompense qui consistera plus tard à entrer sain de corps et jeune de cœur dans l’union du mariage avec la femme de notre choix. Si élevé qu’il soit, ce but pourrait paraître un peu lointain, en raison surtout des dures exigences de la société actuelle.
Et cependant, si l’on songe à sa carrière future, et si l’on s’y prépare, ne doit-on pas aussi songer au temps où la qualité de chef de famille, de protecteur d’une femme, de père, nous crée de si hautes responsabilités. Celui qui n’a jamais remercié ses pères d’avoir vécu de telle sorte qu’ils lui aient laissé une bonne santé, un sang pur, une vitalité entière, ne sait pas ce que c’est que la solidarité de la chair et du sang, ni quels devoirs austères nous avons à remplir envers ceux qui un jour sortiront de nous. Parmi tous les crimes qui se commettent sous le soleil de Dieu, celui dont je voudrais le moins avoir chargé ma conscience, est d’altérer en ma personne la source de vie, et de léguer à d’autres une existence amoindrie, accablée de maux, un corps misérable et une âme usée!
Ces choses-là sont bonnes à méditer, et la jeunesse est le seul âge où il ne soit pas trop tard pour y songer.
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Mais voici le point où l’amour confine à la cité. Il est temps de porter nos regards plus haut et plus loin.
4. Patrie et rôle social de la Jeunesse.
Au delà de la famille, des amitiés, de l’amour, mondes intimes et sacrés où l’individu s’initie à la solidarité, s’étend, les enveloppant tous, la patrie.