Jeunesse

Part 16

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La joie s’enfuit encore, de ces sphères raides et conventionnelles où la vie et les mouvements sont réglés comme un papier à musique. Abandonnant ces milieux aux sectateurs du dieu terrible qui se nomme l’ennui, elle ouvre ses ailes et s’envole. Comme les fleurs des bois et des montagnes, elle affectionne l’air libre, l’indépendance et un peu de rudesse. Mentionnons ici, en passant, le mal que les goûts luxueux et prétentieux ont fait aux plaisirs de famille et par conséquent à la jeunesse. La sociabilité est en souffrance. Au lieu de réceptions simples et cordiales souvent répétées, on s’offre de loin en loin des distractions coûteuses, où l’ambition et le désir puéril de se surpasser les uns les autres détruisent tout plaisir d’avance. Qui en souffre le plus? La jeunesse obligée de se divertir ailleurs.

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Je signale comme un des pires destructeurs de la joie, l’esprit de moquerie. Il y a un rire qui flétrit ce qu’il touche et dessèche le cœur pour jamais. C’est celui qui se plaît à tirer les choses vénérables et saintes en ridicule. Victor Hugo a dit avec une profonde pénétration psychologique que les plus mornes des esprits étaient les railleurs. Railler n’est pas rire. La raillerie tue le rire au contraire. Pour s’amuser franchement, il est nécessaire d’avoir gardé une certaine naïveté d’impression. Ne sacrifions pas le bon vieux rire de notre France, son ironie joviale et bienveillante et sa gaîté authentique, au genre d’esprit douteux et profane qui fait gaiement la plus triste besogne et sent son Méphisto de loin.

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En résumé, pour conserver la faculté d’être heureux, il faut rechercher le travail et la simplicité, respecter la vie et en observer les lois. Que dis-je? _il faut aimer la vie._

Il semble superflu de prêcher cet amour à la jeunesse. C’est une erreur. S’il y a une chose qui ne vient pas toute seule, c’est celle-là. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour que de s’élever à ce grand amour et d’élargir son cœur jusqu’à ce qu’il embrasse tout l’ensemble. Une des plus médiocres conceptions de la joie est celle qui en fait l’apanage de la seule jeunesse et considère tout le reste de l’existence comme une coquille vide, dont on a mangé l’amande. Il est une joie de jeunesse, sans doute, liée à la fraîcheur même des impressions, et qu’on peut perdre le long de sa route par la lente déformation de la vie, ses fautes ou ses souffrances. En ce sens on peut dire des jeunes gens comme des enfants: laissez-les se réjouir, les soucis ne viendront que trop tôt, on n’est jeune qu’une fois. Mais ce n’est là qu’une face de la réalité. Il y a des existences qui commencent dans la mélancolie et finissent dans la joie. Tel ne s’est jamais trouvé plus dispos ni plus jeune que vers la quarantaine, après la victoire sur une série de difficultés extérieures et intérieures, et je n’hésite pas à dire que la joie qu’il éprouve alors, est plus solide que celle des vingt ans. Bien plus, c’est chez certains vieillards, admirables et rares, je l’avoue, mais nullement introuvables, que j’ai rencontré la joie sous sa forme la plus pure. Je veux parler de cette sérénité née de la souffrance acceptée et vaincue, du travail aimé, de la longue fidélité au devoir, de la conviction toujours plus profonde du but de la vie et de sa valeur. Et quand je dis à la jeunesse d’apprendre à aimer la vie, je lui indique ces vieillards-là et ceux qui leur ressemblent, comme les docteurs de cette haute sagesse. J’estime en effet que la connaissance de la joie pure est un grand bonheur au seuil de la vie. Il faut l’admirer chez ceux qui l’ont conquise de haute lutte, la priser comme un bien inestimable et aspirer à y participer un jour.

D’ailleurs, la joie de la jeunesse elle-même, cette heureuse disposition qui, à certains moments, nous fait trouver tout bon et beau, a ses conditions. Il faut la mériter pour la ressentir. La joie est une très grande dame; elle ne se rend pas à l’invitation du premier venu. Telle compagnie a beau se battre les flancs, crier, se mettre en frais pour provoquer la joie, elle n’arrive pas: le bruit reste vide, et le rire sonne faux.

Rien n’est plus beau que la joie! C’est une étincelle divine, une fille des cieux. Elle élève le cœur, elle illumine la pensée. Elle nous fait découvrir, en un seul éclair brillant, des secrets sur lesquels, les jours ordinaires, notre pensée obscure s’est fatiguée en vain. Elle supprime les distances, rapproche l’homme de l’homme, nous incline à la pitié, nous rend plus forts et meilleurs. Elle est si bonne et vaut tant qu’il faut, sans hésiter, sacrifier tout ce qui la diminue et rechercher tout ce qui l’augmente.

La joie a ses grands jours. Au temps où la nature s’éveille, où tout germe, où le laboureur sème, avez-vous vu l’alouette s’élancer du sillon et chanter, en montant vers la lumière, emportant dans son hymne toute l’âme des champs, toutes les floraisons, tout le labeur et tout l’amour? A certains jours où les mains se touchent d’elles-mêmes, où les poitrines vibrent à l’unisson, la joie est comme cette alouette. Elle monte, et dans son chant qui résume toute la vie, elle semble lui dire: Je t’aime, dans ton matin et dans ton soir, dans tes pleurs et ton sourire, dans tes efforts virils et tes repos paisibles; je t’aime sous tous les cieux, dans tous les temps, dans tous les yeux fermés qui dorment sous la terre, et quel que soit mon sort, je suis heureux de vivre, et je m’abandonne avec reconnaissance à la volonté clémente par qui nous sommes et qui nous enveloppe à jamais!

VI

LA SOLIDARITÉ

1. La Famille.

La solidarité humaine est comme condensée en une série de leçons de choses dans la famille. On a quelquefois considéré la famille comme un cadre étroit qu’il fallait briser pour substituer à ses liens intimes, mais restreints, le grand lien de la solidarité sociale. Ce serait détruire dans l’œuf cette solidarité même.

Il faut avoir éprouvé les sentiments de la famille pour les transporter ensuite, agrandis, dans la cité, la famille nationale et la grande famille humaine. La famille est une de ces écoles heureusement combinées où l’on apprend les choses presque spontanément. Je ne sais si on y apprend davantage par l’intelligence, le cœur ou les entrailles, mais en tout cas l’homme est pris de toutes parts à la fois, par les côtés faibles et les côtés forts. Il est assimilé, lié, incorporé par les hérédités d’abord, par les affections ensuite et en dernier lieu par la réflexion et la reconnaissance. On sent si bien, dans ce chaud milieu familial, qu’il vous précède, vous entoure et vous dépasse. Et ce n’est pas le petit enfant seulement qui se sent enveloppé, protégé; ce sont les grands, les forts, les vieux. Une main plus grande que celle de l’homme passe sans cesse dans la famille. Les choses humaines et surhumaines s’y entrelacent à tel point qu’on a peine à les distinguer. S’il y a un sanctuaire qui n’est pas fait de main d’hommes, c’est bien la famille. Dieu s’y fait doux, paternel; il se fait annoncer par tous à la fois. Le père le représente auprès de l’enfant, et l’enfant le prêche au père. Les traits des ancêtres, rappelés par les derniers venus, nous donnent des pressentiments de mystérieuse survie. Soyez donc réalistes, matérialistes, utilitaires, en famille! Vous l’essayez, je le sais bien, mais vous vous arrêtez toujours à un certain endroit. Soudain, en une heure, quand vous vous y attendez le moins, votre cœur se serre, les larmes montent aux yeux. Vous dites alors, hommes positifs, que _c’est absurde!_ et vous dites vrai, car la folie vous a gagnés et vous tient, mais c’est une sainte folie. Un éclair de bonté et de tendresse, un éclair de douleur ou de pitié vous a révélé un monde que vous ne connaissiez pas. Ah! vous parlez de supprimer la famille, de renoncer à ses liens, les uns pour le plus grand honneur de Dieu, les autres pour le plus grand bien de la société. Mais si les ténèbres du commencement pouvaient redescendre sur l’humanité par notre faute, si Dieu pouvait disparaître de notre horizon, si toutes les traditions, toutes les bibles, tout ce que l’homme a gravé sur la pierre pouvait se perdre et s’oublier; si le désordre et l’anarchie ramenaient les sociétés au chaos, un jour deux êtres qui s’aiment retrouveraient le germe d’un monde nouveau près du berceau d’un enfant. Ne touchez pas à la famille! Et je dirai aux jeunes hommes: repliez-vous sur la famille!

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Pères et mères, quelle que soit votre position et quelles que soient vos fonctions dans le monde, réservez le meilleur de vous-mêmes à la famille. Soyez sûrs qu’en la négligeant vous négligez l’essentiel, et que les services que vous rendez ailleurs sont neutralisés par le mal que vous faites chez vous. C’est pour cela que nous sommes attachés à la famille par des liens délicats de bonheur et de souffrance. Rendez la famille douce aux enfants. Faites le nid chaud et austère en même temps. Soyez bons et sévères, aimés et respectés. Pas de violence et pas de mollesse! Pas d’amour tyrannique qui étouffe l’initiative et tue la volonté. Que la famille et le foyer gardent toute leur puissance d’attraction et d’incubation. Gardez la confiance de vos fils aussi longtemps que possible. Entretenez en eux le besoin et le plaisir de tout dire, par le tact que vous mettez à les écouter.

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Comme il faut plaindre ceux qui n’ont pas de famille, ou envers qui la famille n’a pas fait son devoir! Mais ne soulevons pas ce voile: nous aurions sous nos yeux un monde trop désespéré!

Jeunes gens, repliez-vous sur la famille. Restez aussi longtemps que possible les petits enfants de père et de mère, même lorsque vous serez vous-mêmes devenus des pères. Il est si bon de se sentir enfant, et plus on grandit, plus on vieillit, plus cela fait de bien. Les hommes les plus forts sont ceux qui ont le mieux aimé leur mère. Quand on aime et respecte bien la femme qui vous a mis au monde, on est bien près du respect de la femme en général. Et quand on respecte en son père l’autorité morale, heureux de pouvoir lui témoigner des sentiments de piété filiale, on a un bon fonds pour entretenir en soi le respect de toute autorité. _Honore ton père et ta mère!_ dans la solidarité humaine, dans la vie bonne et juste, cette double loi du respect de la femme dans sa maternité et de l’homme dans sa prééminence morale, sont à considérer comme une base indispensable. Retrempons nos âmes au contact de ces préceptes élémentaires, vérités simples et saintes, qui deviennent plus vastes à mesure que le regard porte plus loin, et que, même sous les cheveux blancs, il faudrait écouter à genoux, les mains jointes comme de petits enfants!

Seriez-vous peut-être, jeune lecteur, de ceux qui prennent le respect pour une vertu d’enfance à laquelle il convient de dire adieu lorsque la barbe vous pousse? Permettez-moi de vous faire observer ceci: Une loi qui domine toute l’histoire fait évoluer la puissance dans le monde du despotisme asiatique fondé sur la crainte, à l’autorité des lois fondée sur le respect. Chacun de nous traverse les diverses étapes de cette évolution. Petits, nous obéissons sur parole par crainte, grands, nous pratiquons l’obéissance volontaire issue du respect. Affermissons cette façon d’obéir dans la famille, pour en donner l’habitude autour de nous. C’est de cette libre obéissance que notre temps, notre pays démocratique a le plus besoin. En faisant acte de bon fils, vous ne savez pas à quel point vous faites déjà acte de bon citoyen. L’émancipation consiste à pratiquer le respect par conviction et préméditation. Sans respect, pas d’homme libre! La liberté est le gouvernement de soi-même d’après la loi intérieure.

Il faut refréner en nous-mêmes avec la dernière énergie la tendance puérile qui consiste à critiquer d’instinct, à railler, à trancher de haut. C’est là un travers de gamin. Devenir un homme, c’est trouver tous les jours, dans les hommes et les choses, plus de motifs de les prendre au sérieux. Entre les pères et les enfants doit se résoudre la grande question de la tradition et du présent, de l’autorité et de la liberté, qui fait tant de bruit dans le monde. Entre les pères et les enfants, dans le cercle de famille, doit se résoudre encore cette grosse affaire des droits de l’individu et des droits de la collectivité, sans que ni l’un ni l’autre soit lésé. Jamais ni université, ni livre ne vous renseigneront sur tout cela aussi bien que la famille. Je vous dis qu’elle est le monde en raccourci. C’est la plus humble école, et la plus grande qui soit. On y enseigne très simplement une foule de choses très difficiles. En vous appliquant à résoudre avec patience, respect et fraternité les difficultés de famille, vous préludez à l’œuvre que vous devez remplir dans la société où vous rencontrerez ces mêmes difficultés agrandies.

2. L’Amitié.

Amitié de jeunesse! Comme les anciens offraient en sacrifice une mèche de cheveux sur les autels des dieux, je voudrais t’offrir en hommage quelque chose de ce que j’ai de mieux. Même quand ceux qu’on aimait alors dorment depuis longtemps sous la terre, ils vivent pour nous parmi les souvenirs d’un âge évanoui, et nous nous surprenons parfois, dans le silence des solitudes, à converser avec eux familièrement, leur disant la peine et la joie que nous avons rencontrées le long de la vie, depuis qu’un jour il a fallu les coucher dans la tombe au bord du chemin!

Il y a des époques pour l’amitié, dans la vie des individus, comme dans celle des sociétés. Certaines époques ont une sociabilité toute juvénile, se lient volontiers. D’autres ont la prudence et la réserve des vieillards misanthropes. Quand les intérêts matériels dominent, que la lutte pour l’existence s’accentue, et que les nerfs se tendent et se surexcitent, la société des semblables devient pénible. Elle donne surtout lieu à des frottements, des rencontres d’appétits, des froissements d’ambitions. On aime alors à abriter ses susceptibilités derrière un rempart de solitude comme les mollusques se retranchent dans leur coquille. Mais peu importe les époques variables; pour chacun de nous le temps des bonnes et chaudes amitiés est la jeunesse. Je plaindrai toujours très sincèrement un jeune homme qui n’a pas d’ami, et s’il est lui-même la première cause de son isolement, je lui en ferai un reproche grave. Il nous faut des camarades, et un certain nombre, pour nous exercer à la vie en commun, user les angles de notre caractère aux angles du leur, comme on arrondit les cailloux en les secouant pêle-mêle dans des sacs. Il nous faut encore des camarades pour poursuivre un but commun, développer l’esprit de corps et de solidarité, chanter et rire; mais parmi cette troupe de bons compagnons, il est essentiel que nous cultivions des relations plus intimes: des amitiés. C’est un besoin. Notre développement intellectuel le réclame. Deviser, converser, parler ensemble, émettre dans la plus absolue familiarité ses idées sur toutes choses, en causeries interminables et délicieuses, soit en déambulant côte à côte, soit le soir sous le manteau de la cheminée, quel bienfait pour une intelligence qui se développe! Ce bienfait est plus sensible encore aux époques où l’orientation est, comme aujourd’hui, longue et laborieuse. A qui dire toutes ses pensées? Qui, mieux qu’un ami de notre âge, exposé aux mêmes difficultés, peut nous comprendre, supporter nos questions, endurer nos objections? On m’offrirait en échange toutes les jouissances intellectuelles les plus délicates, que je n’hésiterais pas un instant à les donner pour ce genre de promenade amicale à travers les choses, où deux pensées neuves, curieuses de tout, s’abandonnent au charme d’explorer, tout en goûtant celui de l’affection. Il n’y a peut-être dans ce genre qu’une satisfaction encore plus rare et plus précieuse, c’est celle de se retrouver après des années de séparation avec un ami de jeunesse et de renouveler avec lui en une heure de mélancolique ou de joyeuse douceur ces beaux temps de jadis, en répétant sans se lasser jamais: te souviens-tu? te souviens-tu?

Les amitiés de jeunesse ont un autre avantage, celui-là pour le cœur, le caractère, la conduite. De bonnes amitiés remplissent bien des lacunes dans une jeune vie, chassent bien des rêves malsains et nous aident à marcher droit, sur les sentiers où la jeunesse facilement trébuche. Cela arrive surtout lorsqu’on est parvenu à cette entière franchise qui consiste à tout se dire. Il y a des jours où plus personne ne peut intervenir utilement si ce n’est l’ami. Quand on n’écoute plus celui-là, la surdité morale, momentanément du moins, est complète. Aussi faudrait-il cultiver l’amitié, ne fût-ce que dans un but de perfection morale et d’éducation, d’échange de bons procédés dans les circonstances difficiles. Le verre d’eau de tendresse, de bonté que l’ami nous offre aujourd’hui en supportant nos misères et en nous aidant à les surmonter, il en aura peut-être besoin demain et nous le lui offrirons d’un cœur pareil.

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En ce temps de duplicité et d’hypocrisie, l’amitié doit de plus en plus devenir un pacte de loyauté, de vérité. Par qui se la laisserait-on dire plus volontiers que par un ami? C’est un frère d’élection, il est plus que de notre famille. Quand la vérité revêt ses traits et emprunte sa voix, nous ne pouvons pas dire qu’elle procède «d’une trogne trop impérieusement magistrale[13].»

[13] Montaigne.

Une autre grande ressource de l’amitié, c’est qu’elle nous fortifie dans ces luttes âpres et redoutables que la jeunesse est appelée à soutenir pour les causes qui lui tiennent le plus à cœur, et qui souvent ne sont pas bien vues dans le monde. Pour s’affranchir des routines et des servitudes, pour ne pas succomber mille fois dans les rencontres hostiles qui découragent les meilleurs, pour ne pas douter de soi-même à force de se buter contre les obstacles, il faut renouveler de temps à autre sa provision d’audace et de foi au sein de l’amitié.

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Je n’ajouterai qu’un mot. Non seulement il me paraît possible, mais désirable que la jeunesse cultive, en dehors de ces intimités que l’âge pareil amène, des relations familières et affectueuses avec des hommes d’âge mûr, ou des vieillards qui ont gardé de l’intérêt pour ceux qui commencent la vie. Un jeune homme à qui ne manque pas la plus belle grâce d’état, se trouve toujours heureux d’avoir quelqu’un de supérieur à aimer et, ajoutons-le, à admirer. Il ne s’agit pas de jurer _in verba magistri_, mais de s’attacher à quelqu’un, de regarder à quelqu’un. Règle générale: les esprits les mieux faits, les plus capables d’indépendance, à un certain âge, cherchent un maître, et ne demandent pas mieux que d’être disciples.

Je n’admets pas que les hommes graves, occupés, distingués, n’aient pas le temps de se consacrer à la jeunesse, non seulement en général pour l’instruire, mais en détail pour la conseiller, apprendre à la connaître et lui être utiles. Écrivez quelques livres de moins, messieurs, et jetez d’autant plus de bonnes paroles vivantes sur les sillons si reconnaissants des jeunes esprits! Il y a là un intérêt humain et patriotique de premier ordre. Comme je suis aisé de voir que ces choses si longtemps oubliées commencent à se faire jour de nouveau de tous côtés. Fraternisons! c’est la grande devise de la solidarité générale. Que la France d’aujourd’hui et celle d’hier fraternisent avec la France de demain!

En vérité la jeunesse est bonne, se contente de peu de chose et garde tant de reconnaissance de ce qu’on fait pour elle que c’est toujours plaisir et profit de l’obliger. Et j’oubliais le meilleur: on redevient jeune en sa compagnie. Tous les élixirs de la terre ne valent pas celui-là pour les gens qui redoutent de vieillir.

3. L’Amour.

Flambeau sublime et pur mais qui tremble souvent, Pour te bien abriter de la pluie et du vent Et faire rayonner ta clarté souveraine,

Heureux qui peut passer sans s’interrompre un jour De l’amour de sa mère à l’amitié sereine Et de l’amitié sainte à son premier amour!

A. Dorchain.

Un bon et sympathique médecin, un de ceux qui n’ont pas trouvé dans la fréquentation du cadavre le mépris de l’humanité, mais qui ont, au contraire, entrevu à travers le peu que l’intelligence humaine peut découvrir dans nos pauvres restes, la sainteté de la vie, se plaignait que la vie humaine fût traitée négligemment à ses débuts. On possède, disait-il, des renseignements plus sûrs sur la meilleure manière de soigner les jeunes animaux domestiques, que sur celle de soigner les enfants. Ce que ce docteur disait m’est souvent revenu à l’esprit à propos de l’amour. S’il est un point sur lequel les bons conseils soient nécessaires à l’entrée de la vie, c’est celui-là. S’il est un point sur lequel ils fassent défaut, c’est encore celui-là. Chacun trouve la chose délicate. Les éducateurs pensent que les parents seuls sont compétents, les parents s’en rapportent aux éducateurs. Ainsi les uns et les autres s’abstiennent le plus souvent. La jeunesse arrive à l’âge le plus critique, sans boussole et sans direction. Je me trompe. L’œuvre pédagogique, toujours différée par les parents et les éducateurs, s’accomplit en dehors d’eux. Il est impossible que la curiosité des enfants ne rencontre pas un jour ou l’autre son aliment. Un vilain camarade, une de ces lectures qu’il devient si difficile d’éviter, remplissent auprès d’un être encore pur l’office d’initiation à ce qu’il est convenu d’appeler le secret de la vie. A partir de ce moment, il se fait un travail redoutable dans l’imagination novice. La confiance dans les parents et les maîtres subit un coup très rude; l’ascendant des éducateurs sans mandat se substitue au leur, quelque chose de nouveau, de périlleux, est entré dans l’existence, et il sera bien difficile de l’en éliminer.

Nous touchons là au premier point grave et douloureux de cette question si complexe de l’amour. Quoique nous écrivions pour la jeunesse adulte, il a fallu commencer par là. L’amour, par ses nombreuses ramifications, s’étend en effet à toute la vie, et ce que l’enfant innocent a entendu, aux alentours de ce monde qui lui est encore fermé, détermine fort souvent sa conduite ultérieure. Je ne peux donc pas m’empêcher de déplorer ici que nous soyons de préférence renseignés en cette matière intime et sainte, par des étrangers profanes, et qu’une heure de brutale indiscrétion, vienne remplir auprès de nous, en nous troublant pour longtemps, pour jamais peut-être, un office pour lequel ce ne serait pas trop de toute la précaution, de toute la maternelle sagesse de ceux qui nous aiment le plus.

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Toutefois je me contenterai d’avoir ainsi effleuré le sujet en ce qui concerne l’âge précédant immédiatement l’adolescence, et, sans plus tarder, je pose la question sur son terrain actuel:

_Comment un jeune homme qui n’est pas marié, et sans doute pas fiancé, doit-il se gouverner au point de vue des choses de l’amour?_

Le premier point ici consiste à posséder le respect de la vie, de sa prééminence, de sa valeur, de sa sainteté et par conséquent de l’obligation que nous impose la qualité d’héritiers de la vie. Le sentiment fondamental qui doit sans cesse traverser tout l’ensemble des faits et gestes d’un jeune homme est le sentiment de sa dignité virile. S’il a ce sentiment, la vie lui apparaîtra comme un dépôt et non comme un bien personnel, et il aura constamment présente en lui-même une force alliée, très noble et très efficace pour l’aider à se garder et à se diriger.