Jeunes Madames

Part 9

Chapter 93,923 wordsPublic domain

SUZANNE.--«O gran bonta dei cavalieri autichi!» comme dit ma maîtresse d’italien. Quand on pense que nos mères n’avaient pas voix à la question pour s’habiller! Il faut avouer qu’elles étaient rudement bonnes tout de même.

ÉTIENNETTE.--Pauvres mères! elles ne savent pas prendre la vie! Maman n’a pas de philosophie pour deux sols. Elle pleure tous les jours à l’idée que je suis la petite-fille d’un duc et que je n’ai pas de dot.

MADELEINE.--Les inquiétudes sur l’avenir, ça les amuse de s’en faire. Maman, elle, a toujours peur que je ne tombe sur un monsieur qui me rende malheureuse. J’ai beau lui répéter: «Il n’y a pas de danger, ma petite mère. Pas si bête que de permettre à un monsieur que j’aurai été vingt ans sans envisager d’influencer sur ma félicité.» Maman me dit: «Tu peux, avec ta fortune, épouser quelqu’un que tu aimes.» En voilà une fière idée! Semer de la graine à chagrin, jamais de la vie! je veux en me mariant, faire une bonne affaire, un placement solide, et je ne me marierai que comme cela. L’amour, c’est un plat sucré. Le goût change, je n’aime jamais deux ans de suite les mêmes choses. Je veux que mon mari m’apporte assez d’avantages pour que sa personne soit un hors-d’œuvre. Oh! je ferai un ménage charmant, car je ne m’occuperai jamais de ce qui pourrait m’embêter, et je ne permettrai pas qu’on m’embête. Oh! ça non, c’est passé de mode, ces machines-là.

SUZANNE.--Je suis joliment de ton avis. Tiens, voilà un tableau qui me donne envie de prendre un bain de mer. J’ai un costume blanc, et ce que ça a désolé les autorités!

MADELEINE.--Pourquoi donc est-ce qu’on cacherait comment on est faite? Autant être difforme alors.

ÉTIENNETTE.--Moi, je décollète mes robes en cachette.

SUZANNE.--Tu fais bien, ce n’est plus à nous la faire gober que les hommes aiment la modestie et la simplicité. On peut voir où elles sont, les modestes et les simples.

ÉTIENNETTE.--Autant se retirer dans une communauté. (_S’arrêtant devant un tableau._) A-t-elle l’air de s’ennuyer, cette pauvre sœur, assise toute seule sur son banc?

MADELEINE.--Elle regarde voler les feuilles. Voilà encore un bonheur qui me laisse froide, la campagne.

SUZANNE.--Et moi donc!

ÉTIENNETTE.--Si, moi, je l’aime à cause de la chasse. Je voudrais toujours être à cheval.

MADELEINE.--Et tu n’en as pas seulement un à toi? C’est infect, le gaspillage des parents. N’épouse qu’un riche, Étiennette.

ÉTIENNETTE.--N’aie pas peur. J’en ai assez, des soucis d’argent. L’année dernière, je faisais encore la renchérie, mais cette année, j’ai pris mon parti: la première chose à faire en ce monde, c’est de vivre.

MADELEINE.--Et pour ça, il faut avoir des rentes. Regardez donc cette demoiselle, poupée à ressort. On aurait dû la rembourrer avec les plumes de son éventail.

SUZANNE.--Il ne doit pas être amoureux d’elle, son peintre!

MADELEINE.--Je te crois. Tiens, en voilà deux qui s’étaient donné rendez-vous.

ÉTIENNETTE.--A quoi vois-tu cela?

MADELEINE.--A leur air étonné: quand on se rencontre par hasard, on n’est jamais surpris. Ils font joliment bien, du reste, si ça les amuse. Là, ils vont aller se reposer dans le salon. Il faudra que je fasse venir mes flirts aussi. Miss Lee n’y verra pas de mal, car l’art!... Regardez-la avaler tous les tableaux l’un après l’autre.

MADELEINE.--La pauvre Lardinois regarde les toilettes, elle cherche des idées pour ses arrangements; ça l’amuse de se croire du chic.

SUZANNE.--C’est beau, les illusions.

MADELEINE.--On vivait de ça autrefois. C’est incroyable comme nos respectables ancêtres se contentaient de peu de choses.

SUZANNE.--C’est-à-dire qu’on s’appliquait à se rendre la vie insupportable. Comme je dis à maman, le premier devoir est de se rendre la vie agréable, et alors on la rend agréable aux autres.

ÉTIENNETTE.--Bien sûr. Maman, qui est une martyre de ses idées, est toujours de mauvaise humeur.

MADELEINE.--Très faibles, les mères! J’ouvre les idées à Lardinois; il y a des choses qu’elle commence à comprendre.

SUZANNE.--Par exemple?

MADELEINE.--Que c’est hygiénique de se faire faire la cour, qu’avec elle je n’ai rien à craindre, et qu’il n’y a pas besoin d’aller raconter à la maison qui nous rencontrons. Je lui ai promis un beau cadeau pour le jour de mon mariage, aussi pas de danger qu’elle se brouille avec moi.

ÉTIENNETTE.--Je lui en promets bien d’autres à ma brave Lee. Elle me raconte toujours ses rêves qui m’annoncent des destinées extraordinaires. Et j’y crois. J’aurai ma revanche, vous verrez. Et je le dis à maman quand elle me recommande la tenue: «Ce n’est pas avec ça qu’on trouve des maris, et ce n’est pas toi, ma pauvre maman, qui te serais mariée sans dot.» Et si j’avais eu une dot, on ne me laisserait pas seulement lever les yeux.

MADELEINE.--Tu les lèverais tout de même. (_Elles s’arrêtent devant un tableau. Madame Lardinois et miss Lee, émues du sujet absolument édénesque, se précipitent._)

--Allons, mesdemoiselles, les convenances!

SUZANNE.--J’en étais sûre. Mais nous l’avons vu, vous savez, madame Lardinois. (_Elles avancent en riant aux éclats. Tout le monde les regarde._)

IV

Au bal.

SUZANNE. NOVION.

_Ils sont assis et causent._

SUZANNE.--C’est épatant tout de même ce qu’il y a encore de bêtise par le monde.

NOVION.--Peut-on savoir, mademoiselle Suzanne, ce qui provoque cette réflexion?

SUZANNE.--Parfaitement. Je me disais: Faut-il qu’il y ait des femmes bêtes pour qu’on en trouve qui restent fidèles à leur mari!

NOVION.--Vous appelez ça de la bêtise?...

SUZANNE.--Et vous?

NOVION.--Moi, j’appelle ça de la vertu.

SUZANNE.--Ah! vous savez, il ne faut pas me la faire; vous vous en fichez joliment de la vertu! Voyons, qu’est-ce que ça rapporte, la vertu?

NOVION.--Mademoiselle Suzanne, vous m’affligez!

SUZANNE.--Dites plutôt que vous ne savez pas quoi répondre. Oui, il faut qu’il y ait des femmes rudement bêtes pour se contenter d’un marché de dupes; car il est sûr que si elles avaient deux sous de jugeotte, elles verraient qu’elles font une gaffe.

NOVION.--Vous me paraissez sévère pour la vertu.

SUZANNE.--Moi, pas du tout, je constate. Ce qui a du succès dans le monde, c’est pas les madames qui pratiquent les commandements, c’est peut-être amusant intérieurement, mais dans le monde, c’est fade!

NOVION.--Vous exagérez!

SUZANNE.--Votre candeur me charme. Voyons, à commencer par la patronne de cette boutique, pourquoi vous précipitez-vous tous chez elle avec ensemble, pourquoi est-ce que j’y suis, moi! C’est parce qu’elle a compris la vie; ah! elle est très forte, mais son exemple découragerait Baucis, d’abord Philémon, vous savez, il n’y en a plus.

NOVION.--Comment, mademoiselle Suzanne, vous n’allez pas me dire à moi, qui vous ai vue haute comme ça, que votre intention est de tromper votre mari.

SUZANNE.--Je suis bien décidée à m’en donner les apparences au moins; pour le reste, j’aviserai.

NOVION.--M’avertirez-vous, au moins?

SUZANNE.--Non, vous resterez l’ami d’enfance, on en a besoin par-ci par-là.

NOVION.--Si je ne vous connaissais pas! mais je vous connais, et, vos bêtises, je n’y fais pas attention.

SUZANNE.--En attendant, Votre Excellence verra ça; oh je m’affirmerai carrément sans lanterner; les hommes c’est comme les chevaux, il faut leur faire sentir la main tout de suite; après, ça va tout seul.

NOVION.--Voyons, ne me faites pas de peine, vous savez bien que les femmes honnêtes sont les plus heureuses; leurs enfants les aiment...

SUZANNE.--Elle est charmante, celle-là; mais elles ne sont jamais aussi aimées que les autres; ainsi, ma tante Lucie (je connais ma famille dans les coins, ne faites pas de figure scandalisée!) Ses fils l’adorent; l’année dernière, Jean a eu la rougeole, il était horriblement mal: à vingt ans, c’est grave, elle venait le voir en robe de bal avant de partir, il était fondu de reconnaissance; malgré cela, il y en a encore qui croient que c’est arrivé et qu’on vous sait gré de quelque chose; vrai, elles m’attristent!

NOVION.--Comment, _vous_, mademoiselle Suzanne, pouvez-vous dire des choses pareilles?

SUZANNE.--Vous pensez à maman, mais elle est malheureuse comme tout, ma pauvre maman, vous croyez que je ne vois pas ça! A table, si je n’étais pas là, on ne se dirait pas quatre mots; elle a peur de papa, tandis que papa a peur de sa fille; il l’aime bien, elle aussi, mais elle ne veut pas être embêtée parce que les affaires vont mal à la Bourse ou ailleurs. Il sait parfaitement que je m’en moque de sa mauvaise humeur et de ses airs grognons. Ce que je veux, je le veux, et il me le donne; soyez tranquille, je ne le ferai pas à la timide avec mon mari; toujours s’infliger le contraire de ce qu’on désire, mais ce n’est pas une vie; ah! il fallait une rude éducation pour qu’on trouve ça naturel! Mais maintenant nous ne gobons plus toutes ces histoires.

NOVION.--Mais, mademoiselle Suzanne, il y a encore de bons ménages, je vous assure; ainsi, moi, je suis décidé à être un époux modèle.

SUZANNE.--J’attends de le voir pour le croire, et, même si ça arrive, vous n’aurez pas de chic du tout; on vous laissera dans votre coin, vous et votre femme; le résultat de mes petites observations est que tous les hommes, surtout ceux qui ont des femmes très bien, révèrent celles qui ne le sont pas, et que toutes les femmes les envient. La vertu ça fait toujours un peu pitié.

NOVION.--Quel âge avez-vous, mademoiselle Suzanne?

SUZANNE.--Toujours le même, vingt ans aux cerises.

NOVION.--Et vos amies pensent comme vous?

SUZANNE.--A peu près!

NOVION.--Ça nous promet un avenir charmant.

SUZANNE.--Et pourquoi nous en soucierions-nous de votre avenir, c’est le nôtre qui nous intéresse; vous vous arrangerez comme vous pourrez, vous autres, et ce que ça nous sera indifférent! Vous savez, il est rasant ce bal.

NOVION.--Vous n’êtes pas gentille pour moi.

SUZANNE.--Pauvre chou! il fallait m’avertir, je vous aurais apporté une poupée.

NOVION.--Voyons, ne faites pas la méchante, venez prendre un verre de champagne.

SUZANNE.--Non, je ne veux pas, j’en ai déjà bu, et le champagne, ça me fait dire des bêtises.

NOVION.--Alors, venez en boire tout de suite.

SUZANNE.--Tiens, j’ai cru que vous vouliez m’inculquer les grands principes.

NOVION.--Vous savez bien, mademoiselle Suzanne, que je ne vous ferai jamais faire quelque chose qui serait mal.

SUZANNE.--Eh bien, non vrai, je ne le savais pas; en attendant, je trouve plus sûr que vous me fassiez servir de l’orangeade.

NOVION.--Alors, vous n’avez pas confiance en moi!

SUZANNE.--Ah! non!

NOVION.--Mais voilà qui est dur!

SUZANNE.--Pas du tout, ne soyez donc pas poseur, gardez toutes ces belles phrases pour quand maman vous écoute: ça la console, pauvre maman!

NOVION.--Je ferai tout ce que vous voudrez, je dirai même des bêtises, si ça vous amuse.

SUZANNE.--Et qu’est-ce que vous voulez qui m’amuse? des considérations philosophiques?

NOVION.--Je deviens bête auprès de vous.

SUZANNE.--Ça vous arrive quelquefois, je ne peux pas dire le contraire, dites donc, c’est une drôle de chose quand on y réfléchit qu’un bal; au fond, c’est rudement immoral!

NOVION.--Comment pouvez-vous avoir des idées pareilles!

SUZANNE.--Vous êtes trop innocent, vous, ça ne vous arrive pas; moi je trouve dégoûtant de nous habiller en nous déshabillant pour plaire à des messieurs, à un tas de crétins, à des êtres qui demandent la cote des dots avant de se mettre à danser, et ne vont qu’à celles qui sont dans leurs prix. J’aime mieux les demoiselles du cirque, je les trouve moins canailles.

NOVION.--Suzanne, mademoiselle Suzanne, je ne veux pas que vous disiez ces vilaines choses!

SUZANNE.--Je les dirai quand même; oh! vous savez, elle n’est pas encore passée au fer la moustache de celui qui doit me faire peur!

NOVION.--Ce n’est pas pour vous faire peur que j’aimerais à friser la mienne.

SUZANNE.--Pourquoi?

NOVION.--Vous voulez que je vous le dise?

SUZANNE.--Oui, vous devenez amusant; tenez, mettons-nous dans ce coin.

V

MADELEINE. SUZANNE. ÉTIENNETTE.

Chez Madeleine, grande chambre à coucher très élégante, tendue de soie claire, bleue et blanche; lit de milieu très étroit et très bas; bibelots à profusions; grande armoire ouverte, embaumant l’iris dont sont remplis de longs sachets de soie rose.

MADELEINE.--C’est tout de même ennuyeux d’être dans les terres de sa famille.

ÉTIENNETTE.--C’est la mienne de famille qui ne dirait pas ça, elle pleure les siennes tout le temps.

MADELEINE.--Il y en a pour tous les goûts; moi je n’ai jamais envie d’être champêtre, et toi, Suz...?

SUZANNE.--Moi non plus, j’aime les bains de mer pour le flirt.

ÉTIENNETTE.--Mais, à la campagne, on flirte magnifiquement; on n’a encore rien de mieux inventé que les voisins.

MADELEINE.--S’ils n’étaient pas bêtes, mais ils le sont toujours; et puis, à Azou, nous avons la famille avec nous du matin au soir; maman, qui n’a rien à faire, est toujours à me chatouiller le dos avec ses éventails, pour me rappeler d’avoir de la tenue;--elle en est pour ses frais, du reste.--Non, vrai, ça me donne des idées noires!

ÉTIENNETTE.--Emporte des livres.

MADELEINE.--C’est cela, parlons-en des livres qu’on nous laisse lire; c’est d’un rasant! Heureusement que j’entends raconter les autres; l’autre jour, au mariage, on ne parlait que du jeune Casal.

ÉTIENNETTE.--Qui, Casal?

MADELEINE.--Eh bien, le chouchou du dernier roman à Bourget; je connais la chose comme si je l’avais lue. Maman s’attendrissait tous les matins, et ne se tenait pas d’en parler à déjeuner; du reste, papa est pratique, et cette dame qui va entendre sonner les cloches du monastère lui a paru d’un faible!

ÉTIENNETTE.--Qu’est-ce qu’elle avait fait?

MADELEINE.--Rien du tout, c’est une serine; elle aime un monsieur qui l’aime et, au lieu d’être contente, elle pleure tout le temps. Elle devait en avoir des douzaines de mouchoirs de poche, cette femme-là! Regarde ceux que je viens de me faire faire, sont-ils mignons?

SUZANNE.--On voit bien que les hommes se trouvent tous délicieux, ils se font toujours adorer dans les livres.

MADELEINE.--Avec ça que c’est ainsi dans la vie; je n’en connais pas de gens qui veulent se faire périr par amour. Qu’on pleure quand on n’a pas le sou, je comprends ça, c’est une raison sérieuse.

ÉTIENNETTE.--Moi, je lis des livres anglais où l’on s’embrasse tout le temps, mais, là, ferme; seulement maman est convaincue que la collection Tauchnitz ne renferme que des ouvrages d’une moralité irréprochable; elle fait ses recommandations à miss Lee, et moi je lui fais la mienne. Tout de même, ils sont trop expansifs; je n’aimerais pas ça, moi, qu’on m’embrasse tout le temps.

MADELEINE.--C’est une habitude de sauvages; les Japonais sont bien plus gentils: on se frotte les genoux en se regardant de loin.

SUZANNE.--Une bonne poignée de main, ça suffit; dans les livres, les gens qui s’embrassent ont toujours l’air de se préparer des torticolis; en voilà un plaisir d’être défrisée et chiffonnée! Moi, ma devise sera: Pas d’expansion!

MADELEINE.--La mienne aussi. J’ai remarqué, à Azou, quand madame de Vallat va à la pêche avec mon oncle Raoul, elle en revient toujours avec la figure marbrée; c’est qu’elle s’est laissée embrasser, et comme il a une barbe qui griffe, elle ne s’embellit pas!--Rien ne gâte le teint comme toutes ces bêtises-là.--Ah! maman pourrait bien me laisser lire le livre à Bourget.

SUZANNE.--Moi, c’est Maupassant que j’ai envie de lire.

MADELEINE.--Lardinois m’a raconté l’histoire de son dernier roman, avec convenance, bien entendu, et des conseils de morale. Elle a des périphrases, cette chère Lardinois; je la mets à l’aise en l’assurant qu’à table j’en entends bien d’autres, et dans les sacristies, et aux jours; vrai, on devrait nous fourrer du coton dans les oreilles. Je me demande, là, si vraiment, la main sur la conscience, les jeunes filles ont été les idiotes de convention qu’on offre à notre admiration. On parlait donc par signes dans ce temps-là, ou on les faisait vivre à la cave!

SUZANNE.--C’est ça que je trouve immoral de jouer à cache-cache avec des malheureuses; il faut au moins savoir de quoi il retourne. Si elles étaient aussi dindes qu’on veut nous le faire croire, je trouve que c’était une coquinerie de la part des parents.

MADELEINE.--Elles n’étaient pas plus dindes que nous, c’était de la frime: la frime prend toujours avec les hommes, c’est comme d’épouser sa première passion. C’est pas moi qui dirai ça. J’ai déjà eu au moins une demi-douzaine de toquades, et mon mari pourra bien le savoir, je trouve que ce sera plus flatteur pour lui.

ÉTIENNETTE.--Est-ce qu’il y aura des épouseurs à Azou?

MADELEINE.--C’est probable; c’est la rage de grand’mère de les faire trotter devant nous; il y en a qui sont d’un drôle. Je crois, cette année, que nous aurons d’Étampes pour Suzanne. N’est-ce pas, Suz...?

SUZANNE.--C’est possible, il n’est pas plus mal qu’un autre; je lui raconte mes petits défauts, et il adore ça.

ÉTIENNETTE.--C’est ta manière de le séduire?

SUZANNE.--C’est la bonne, va; il est capable de devenir amoureux pour tout de bon. Je verrai bien ça: on ne m’en fait pas accroire.

MADELEINE, _passant sa main dans un bas de soie noire_.--Crois-tu que je vais avoir un pied là dedans! Il paraît qu’autrefois on ne montrait pas son pied!

SUZANNE.--Faut croire qu’ils avaient des idées bien indécentes. Donne-moi deux paires de tes bas, Madeleine, tu en as trop, et moi je suis dans la dèche; il y a beau temps que mon trimestre est avalé.

MADELEINE.--Je te les vends, si tu veux, à crédit; mais je ne te ferai pas de cadeaux, tu es plus riche que moi. En veux-tu, Étiennette?

ÉTIENNETTE.--Non, merci. On ne me refuse rien en ce moment, parce qu’on compte faire tout payer par mon mari. Tâchez, quand j’irai à Azou, d’avoir mon affaire; la marquise a promis à maman que je ne partirais pas de Gonthier sans être fiancée; mais je parie bien que si; cependant j’ai une amazone neuve dans laquelle je suis un peu chouette, je vous en réponds. C’est fâcheux que je ne sois pas comme la madame à Bourget; mais il me faut mon tub, moi, et c’est pas porté dans les couvents.

MADELEINE.--Voyons, Étiennette, ne dis pas de bêtises; tu seras si jolie en mariée, et il faut te décider, les petits chapeaux te vont si bien.

ÉTIENNETTE.--C’est vrai, tout de même.

VI

MADELEINE, costume tout blanc, béret idem.

SUZANNE, costume serge, bleu presque noir, chemisette soie jaune, chapeau marin, voile bleu. Sur la plage; elles dessinent.

NOVION, leur ami, tient un parasol.

MADELEINE.--C’est une fière idée que le docteur a eue de nous envoyer à la mer, nous en avions assez, des ombrages séculaires.

SUZANNE.--Au moins, ici, on a quelque chose à observer.

NOVION.--Et qu’est-ce que vous observez, mademoiselle Suzanne?

SUZANNE.--L’espèce humaine, mon cher monsieur, l’espèce humaine; je fais mon petit Barrès!

NOVION.--Voyons, mademoiselle Suzanne, qu’est-ce que vous savez de Barrès?

SUZANNE.--On sait ce qu’on sait. Hein, est-il campé, mon bonhomme?

NOVION.--C’est qu’il pose avec résignation.

SUZANNE.--Avec résignation, essayez-donc, vous! Dieu, est-ce laid, un homme!

NOVION.--C’est flatteur, ce que vous dites-là.

SUZANNE.--Flatteur, pour qui? Auriez-vous des prétentions à la beauté?

MADELEINE.--Novion n’est pas plus mal qu’un autre.

NOVION.--Merci, mademoiselle Madeleine.

SUZANNE.--Oui, c’est laid. J’ai peint tout l’hiver d’après le modèle vivant, je sais ce que je dis.

NOVION.--Je trouve cela inconvenant.

SUZANNE.--Peut-être, mais c’est comme ça: au jour d’aujourd’hui, nous faisons de l’art; avez-vous vu mon musicien, Novion?

NOVION.--Vous ne me l’avez pas montré.

SUZANNE.--Tant pis! c’est mon chef-d’œuvre, il en avait une tignasse, ce modèle-là, et noire et épaisse et frisée; Geneviève croyait que c’était une perruque, et, avec cela, un cou tout blanc.

MADELEINE.--Tais-toi, tu choques Novion.

SUZANNE.--Je le montre bien, moi, mon cou, et mes épaules avec, ça ne choque pas sa pudeur que je sache; est-ce que vous croyez que je peins d’après le mannequin?

NOVION.--Il y a des limites.

SUZANNE.--D’accord; moi, la vue de la poitrine de chimpanzé d’un vieux modèle que nous avions, cela me faisait faire des réflexions philosophiques.

NOVION.--Peut-on les savoir?

SUZANNE.--Non, je les garde pour moi. Regarde-les donc, là-bas, Madeleine, qui le font à la pose.

NOVION.--Qui?

SUZANNE.--Les baigneurs; c’est étonnant comme peu d’hommes ont du mollet en maillot, ils ne valent seulement pas nos modèles.

NOVION.--Est-ce que madame Lardinois connaît la nature de vos observations?

SUZANNE.--Parfaitement, et ma famille aussi; on sait que je n’ai pas d’illusions.

MADELEINE.--Ce n’est pas Suz et moi qui gobons les ténors de quarante-cinq ans; voilà l’avantage d’avoir de l’œil.

SUZANNE.--Ils ne feraient pas de belles académies, pour sûr.

NOVION.--Vous êtes effrayante!

SUZANNE.--Vous n’en pensez pas un mot, je vous amuse, voilà la vérité, mais ça m’est égal; quand elle a vous vu arriver, maman s’est alarmée, je l’ai rassurée. Novion sait bien que nous ne l’épouserons pas, mais cela lui donne un petit chic de nous faire la cour; est-ce pas vrai?

NOVION.--Je n’ai pas d’arrière-pensée, moi.

MADELEINE.--Un impressionniste, quoi! Dites un peu comment vous trouvez mon ciel?

NOVION.--Très bien; vous avez joliment raison de faire du paysage.

MADELEINE.--Qu’est-ce que vous voulez? moi, les académies me font mal au cœur.

SUZANNE.--Tu n’as pas le feu sacré!

MADELEINE.--Et puis, ça m’ennuie de me lever de bonne heure, je ne sais pas comment Suz fait, elle n’a jamais envie de dormir.

SUZANNE.--Ça rend bête, et ça engraisse de trop dormir; regarde celles qui font des passions à cinquante ans, elles se lèvent tôt; et moi je veux y aller aussi de ma petite conquête dans trente ans d’ici; il ne faut pas s’écouter, parce qu’une fois qu’on a commencé, ça ne finit plus; la santé est une affaire de volonté.

MADELEINE.--Tu en parles à ton aise, attends d’avoir un bon rhume de cerveau.

SUZANNE.--N’est-ce pas, Novion, que j’ai raison? à preuve: les princesses, elles ne sont pas autrement faites que nous, et elles vont toujours; la pluie, le brouillard, rien ne leur fait, elles marchent quand même; la vieille reine d’Angleterre roule comme ça depuis cinquante ans. Bien se nourrir, de l’exercice, de l’argent pour ne pas être embêté, c’est ce que j’appelle l’hygiène!

NOVION.--Et, le cœur content, le pauvre petit cœur? qu’est-ce que vous en faites?

SUZANNE.--Du sentiment, maintenant? mais nous parlons raison, voilà qui vous démolit une femme, le cœur. Celles qui vivent de cette herbe-là ont l’air de noyées, à trente ans. Nos malheureuses mères ont été déformées par leur éducation: à la moindre contrariété, crac! du drame, pas de sang-froid pour deux sous; les hommes en ont joliment profité; nous avons un peu plus d’entente, je vous en réponds.

MADELEINE.--Nous saurons nous faire la vie bonne, si je me décide à me marier l’hiver prochain; vous verrez cela, Novion!

NOVION.--Moi, je suis décidé à vous adorer toujours.

SUZANNE.--Ne contrariez pas votre manie; allons grimper sur la falaise, venez avec nous, je dirai à Lardinois qu’on peut faire de mauvaises rencontres.

NOVION.--Madame Lardinois sait bien que je donnerais ma vie pour elle.

SUZANNE.--Allons, en avant! prenez les pliants, au moins il faut que Novion nous serve à quelque chose.

FIN

TABLE

JEUNES MADAMES I.--QUESTIONS BUDGÉTAIRES 1 II.--SON CADRE 27 III.--LE «DIVIN» 45 IV.--FIN D’ANNÉE 65 V.--LES SCRUPULES DE LOLO 79 VI.--CHEZ DIDIER 99 VII.--ENTRE ELLES 125 VIII.--SA FÊTE 145 IX.--CONSIDÉRATIONS MATRIMONIALES 165 X.--LE PÉCHÉ 183 XI.--ENTRETIEN CONJUGAL 201 NOS JEUNES FILLES 213

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS--7304-4-95. (Encre Lorilleux).