Jeunes Madames

Part 8

Chapter 83,879 wordsPublic domain

--Mais à qui voulez-vous que je le dise, puisque cela ne regarde que vous et moi?

--Vous êtes tellement franche, Paule, que je me permets de vous demander si vous me préférez quelqu’un.

--Non... Mais j’ai envie de devenir amoureuse, c’est une expérience que je n’ai pas faite.

--Et vous trouvez que je vous gênerais pour cette expérience?...

--Je le crains. Vous avez l’air d’une victime seulement parce que je vous en parle; là, franchement, entre gens raisonnables, quelle bonne raison voyez-vous à ce que je vous adore?

--D’abord, vous êtes _ma femme_.

--Cela ne vous constitue pas un mérite personnel. Au fond, vous m’avez trompée pour m’épouser.

--Je vous ai trompée!... et en quoi, s’il vous plaît?

Dans son indignation, M. d’Haspre s’est levé et se met à marcher de long en large devant sa femme.

--Mais en tout: j’aurais pu croire que vous étiez le monsieur le plus doux, le moins exigeant... Je croyais même que vos cheveux frisaient naturellement.

--Vous plaisantez, Paule!...

--Jamais je n’ai été plus sérieuse. Une jeune fille est toujours trompée sur l’homme qu’elle épouse. Je n’ai jamais entendu parler que d’un seul honnête homme: c’est ce marquis savoyard qui s’est fait voir à sa fiancée dans ses plus vieux habits, sa barbe pas faite, et de mauvaise humeur, et qui l’a avertie qu’il était souvent pire... Avez-vous fait cela, vous? Vous ai-je jamais vu avec la tête que vous rapportez du cercle quand vous avez perdu, par exemple...? etc., etc...

--Alors, vous êtes mécontente de moi?

--Je crois ne vous avoir jamais laissé supposer que j’étais folle de vous.

--Sans doute... mais enfin vous m’acceptiez... et maintenant...

--Mon ami, je me refuse de plus en plus au devoir conjugal, car voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? Est-ce que cela ne vous donne pas envie de vous débarrasser de moi?

--Non, mais cela me donne envie de vous briser...

Et d’Haspre blême et furieux se penche au-dessus de la jeune femme. Elle le regarde si tranquillement qu’il s’arrête, glacé...

--Si nous en restions là de notre entretien, dit Paule; c’est peut-être assez pour ce soir.

--Faites-moi la faveur de me donner quelques minutes encore; à supposer que par une folie réciproque je prête la main à rompre notre mariage, vous êtes-vous bien rendue compte de la situation que vous auriez.

--Admirablement.

--Vous ne pourriez certainement pas compter sur l’appui de votre famille... vos parents sont désolés, je dois vous le dire, de l’attitude que vous avez prise vis-à-vis de moi.

--Oui, je sais, ils apprécient beaucoup la façon dont votre fortune est placée, et puis, ils ont des idées vieille perruque... ce serait une crise pour eux, comme l’influenza, mais ils se remettraient.

--Et le monde, le monde auquel vous appartenez, croyez-vous que dans la bonne compagnie on continuerait à vous recevoir?

--Sauf quelques maisons droguantes où je serai enchantée de ne plus aller... oui; et puis, du reste, j’aurai toujours la ressource de me remarier... une jolie femme comme moi n’est jamais embarrassée. Que voulez-vous, mon pauvre ami? il m’est impossible de croire que j’ai été mise au monde uniquement pour votre agrément; voilà six ans que je suis votre propriété, ou que vous me le dites... j’en ai assez.

--Mais, Paule, je vous aime, enfin.

--Non, mon cher, non; le sentiment que je vous inspire n’a rien de commun avec l’affection, vous avez pour moi le goût qu’on éprouve pour un plat qui réveille l’appétit... j’en suis fâchée, mais je ne vous en ai pas la moindre reconnaissance... vous vouliez me faire souper avec vous... pourquoi?... vous le savez... ça ne me touche aucunement.

--Paule, aucun homme au monde n’a eu ma patience; vous traitez ainsi votre mari, et à Didier et Monteux vous permettez la plus intolérable familiarité, vous vous faites peindre à moitié nue: c’est à devenir fou...

--Je reconnais que comme épouse je ne suis pas agréable, mais je vous l’ai toujours dit; encore, quand vous ne vous occupiez pas de moi, cela pouvait marcher; mais du moment qu’il vous est venu à l’idée de vous mêler de toutes mes affaires, j’ai préféré vous avouer carrément ce que je pense... je vous avertis, je n’aurai de repos que lorsque je trouverai le moyen de faire annuler notre mariage.

--Et si vous n’y arrivez pas?

--Ce sera fâcheux pour vous, car à un moment donné il est probable que je vous tromperai, c’est-à-dire non, je ne vous tromperai pas, mais j’aimerai un monsieur qui ne sera pas vous... Il est impossible qu’avec votre expérience de la vie, vous n’ayez pas envisagé cette éventualité; pourquoi serions-nous différents de tous les ménages que nous connaissons?

--Mais c’est épouvantable ce que vous dites là? mais toutes les femmes ne trompent pas leur mari...

--Un grand nombre, à en juger par les histoires que vous m’avez racontées; par le fait il y a parmi nos relations au moins cinq femmes dont vous avez été notoirement l’amant. Ce sont des femmes charmantes; je ne leur en veux pas, et en somme il y aura eu moi aussi. Ce sera un souvenir agréable.

--Et, si vous essayiez, Paule, de tâcher de vous figurer que nous ne sommes pas mariés?...

--Pas moyen, et du reste dans ce cas-là vous n’êtes pas mon idéal, tous nos goûts diffèrent.

--Pas le moins du monde; c’est vous qui imaginez cela. Vous savez bien, Paule, que je suis disposé à me prêter à toutes vos fantaisies.

--C’est-à-dire que vous seriez disposé à m’offrir un bijou ou à payer une de mes notes, voilà jusqu’où va l’imagination désordonnée d’un mari...

--Ah! Paule, si nous avions eu un enfant, vous ne parleriez pas ainsi aujourd’hui.

--Ah! mon cher, ne faites pas allusion à cette ignominie; cette chose-là me fait l’effet de la marque au fer rouge qu’on mettait aux galériens, et du reste à mes yeux c’est la dernière des indécences.

--Mais vous êtes un monstre...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Oui, mon ami, je le crois... et c’est peut-être mon mérite...

NOS JEUNES FILLES

I

Le lendemain du Grand Prix.

Dans un petit salon. Ces demoiselles sont autour de la table couverte de choses appétissantes. Elles mangent avec appétit. Madeleine, fille de la maison, fait les honneurs. Dans l’encadrement de la porte, apparition d’un jeune homme qui salue.

MADELEINE.--Approchez, jeune homme timide.

NOVION.--Mesdemoiselles, je suis votre serviteur.

SUZANNE.--Arrivez, Novion, arrivez, et donnez-nous vite des nouvelles, on n’entend pas un mot dans le grand salon.

NOVION.--Eh bien, mesdemoiselles, je suis content.

ÉTIENNETTE.--Je vous adore alors.

NOVION.--Si vous saviez comme cela m’arrange, mademoiselle Étiennette! Dites-le encore.

MADELEINE.--Mais non, parlez, vous.

SUZANNE.--Ils étaient bons, hein, mes tuyaux?

NOVION.--Admirables.

MADELEINE.--C’est de la chance tout de même! Ce que j’ai eu de peine à persuader maman de recevoir encore aujourd’hui après le Grand Prix! Elle ne comprenait pas pourquoi.

SUZANNE.--Ne l’empêche pas de raconter. Vite, qu’est-ce que nous gagnons, Novion?

NOVION.--Vous, mademoiselle Suzanne, six louis, mademoiselle Madeleine, quatre, et mademoiselle Étiennette, dix! hein, je l’ai gardée pour la bonne bouche, celle-là.

ÉTIENNETTE.--Novion, vous êtes mon ami pour toute la vie. Je vais être d’un chic avec mes dix louis. Comme papa m’en a rapporté deux, cela ne l’étonnera pas. Ce qu’il est naïf, mon père! Ainsi il croit que Jacques ne joue jamais, qu’il s’arrange avec ses cinq louis par mois; mais il parie sur tout, mon petit frère. Seulement, il ne veut jamais rien faire pour moi.

MADELEINE.--Heureusement que nous avons des amis. Mettez vos petits paquets dans la tasse, là, à votre gauche, Novion, et passez-la-moi. (_M. de Novion obéit, et, avec une habileté parfaite, mademoiselle Madeleine escamote le rouleau dans sa poche._) Vous nous deviez bien ça. Vous m’avez fait perdre trois louis à Chantilly.

NOVION.--Ce n’est pas de ma faute, mademoiselle Madeleine. Je vous ai scrupuleusement obéi. Vous savez que je ne triche jamais.

MADELEINE.--Il ne manquerait plus que cela! Vous devez être joliment heureux d’être notre homme de confiance.

NOVION.--Je le suis, mais pas assez. J’ai de l’ambition.

SUZANNE.--Vous voudriez peut-être nous épouser toutes les trois?

NOVION.--Si l’état des lois ne s’y opposait pas, j’y aurais assez d’inclination.

MADELEINE.--Je comprends ça, moi.

SUZANNE.--Et moi aussi.

ÉTIENNETTE.--Après tout, moi aussi.

NOVION.--C’est que vous êtes bonnes comme des petits anges.

MADELEINE.--Vous ferez bien de ne pas trop vous y fier, à notre bonté. Il faut marcher droit avec nous.

NOVION.--On marche, mademoiselle Madeleine, on marche.

SUZANNE.--Dites-nous des potins, Novion? je suis de bonne humeur.

NOVION.--Faut-il être convenable?

ÉTIENNETTE.--Nous vous avertirons si vous devenez inconvenant.

NOVION.--Cela vous intéresserait-il de savoir qu’en sortant du Jardin de Paris, hier soir, Ponthonnier a donné une gifle à sa connaissance?

SUZANNE.--Ponthonnier! mais c’est ravissant, c’est un monsieur à marier. Qui est sa connaissance, Novion?

NOVION.--Mesdemoiselles, je ne sais pas si je dois?

MADELEINE.--Nous demanderons à un autre, voilà tout.

NOVION.--Elle s’appelle Laborde, puisque vous y tenez.

SUZANNE.--Je la connais de vue. Alors Ponthonnier l’a giflée? Du reste, il ne m’a jamais déplu, cet homme-là.

MADELEINE.--Ni à moi. Il paraît que son château est magnifique.

ÉTIENNETTE.--Il doit avoir du cœur. Vous nous direz ce qu’il lui a donné pour la consoler.

NOVION.--Si je le sais.

MADELEINE.--On s’arrange à savoir. Il faudra que je fasse inviter Ponthonnier à dîner.

NOVION.--Mais, mademoiselle Madeleine, vos parents ne voudront pas, il s’affiche!

MADELEINE.--Ceux qui ne s’affichent pas ne sont pas meilleurs. Nous ne prétendons pas épouser des jeunes hommes vertueux. Même dans les familles austères, on ne recommande plus cette marchandise. Ça m’amuserait si Ponthonnier avait un coup de cœur pour moi.

SUZANNE.--C’est ça, il faut essayer de le rendre amoureux.

NOVION.--Si je savais faire un pareil succès à cet animal-là!

MADELEINE.--Ah! voilà, dites donc, Novion, regardez un peu par la glace s’il y a du monde dans le salon?

NOVION.--Oui, mademoiselle, deux dames d’âge causent avec madame votre mère.

MADELEINE.--Très bien. Elle ne pourra pas se déranger. Elle va encore me dire que vous êtes resté trop longtemps.

NOVION.--Faut-il m’en aller?

MADELEINE.--Pas du tout. Je ne peux pas mettre les gens à la porte. Je dis à maman qu’elle n’a qu’à s’en charger, et comme elle est d’une politesse effrayante, je suis bien tranquille. C’est encore une jolie source d’embêtements que la politesse. Être gracieuse pour tout le monde, jamais de la vie! Le grand secret d’être heureux, c’est d’avoir carrément des défauts, ils vous font respecter d’abord.

NOVION.--Éclairez-moi, mademoiselle Madeleine; éclairez-moi.

MADELEINE.--Par exemple, si j’étais une jeune fille modeste, douce et timide, M. de Novion se moquerait de moi derrière mon dos.

NOVION.--Peut-on dire? moi qui vous idolâtre!

MADELEINE.--Persévérez dans cette voie. Avez-vous de la chance, au moins, de n’être un parti d’aucune façon. Voyez toutes les douceurs que cela vous procure.

NOVION.--Et celles dont cela me prive!

SUZANNE.--Pas de grand’chose. Ce ne sera pas déjà si drôle d’être notre mari.

MADELEINE.--C’est-à-dire que je le plains d’avance, l’infortuné; mais comme j’aurai la douce certitude qu’il aura épousé ma dot autant que moi, je n’aurai pas de scrupule. Ce ne sera pas comme toi, Étiennette.

ÉTIENNETTE.--Il aura assez de veine de m’avoir épousée. Ce bonheur tout sec devra lui suffire. J’aurai une cour, je t’en réponds. Et ce que je les ferai marcher! Il y en a un ou deux que j’ai déjà en vue et qui n’ont qu’à bien se tenir. Je rumine mes petites vengeances comme ça le soir avant de m’endormir.

NOVION.--Ne parlez pas de ces choses-là.

ÉTIENNETTE.--Ne le faites donc pas à la pose! Vous vous moquez bien de moi.

NOVION.--Défendez-moi, mademoiselle Madeleine. Là, voyons, est-ce que je suis poseur?

MADELEINE.--Ça dépend des jours et de ce que vous espérez.

NOVION.--Mais je n’espère rien. Je suis l’âme la plus désintéressée.

MADELEINE.--Si vous étiez désintéressé, vous seriez bête, et vous ne l’êtes pas. Nous nous marierons un jour, n’est-ce pas, mon cher Novion?

SUZANNE.--Et Novion est notre flirt établi. Je vous trouve bien gentil. Mais je vous avertis que ça ne sera pas encore pour vous que je divorcerai.

NOVION.--Vous pensez à ces choses-là, mademoiselle Suzanne?

SUZANNE.--Et pourquoi pas? C’est une situation comme une autre et ce sera très porté d’ici une dizaine d’années. Je sens que j’ai en moi l’étoffe d’une délicieuse petite divorcée.

NOVION.--Vous savez, je ne vous crois pas du tout. Vous voulez faire de l’épate.

SUZANNE.--Pour qui, pour vous? vous vous trompez rudement: je dis ce que je pense.

MADELEINE.--Avons-nous assez de chance d’être venues au bon moment; ce que j’en connais de ménages qui ont envie de divorcer, et qui n’osent pas; nous, si cela nous dit, nous oserons--voilà tout.

NOVION.--Voilà tout: vous allez bien, mesdemoiselles.

SUZANNE.--Il nous faudrait respecter vos vertus peut-être; mais nous vous voyons, quand je dis vous, c’est de l’espèce que je parle, au Bois, aux Courses, à l’Hippique, nous savons qui vous fréquentez, et il faudrait se morfondre pour ces mignons-là, s’écraser le cœur comme faisaient nos bonnes bêtes de grand’mères. Zut! on vous donne ce que vous méritez; nous pensons à nous-mêmes aujourd’hui, c’est fini, ni ni la mode de filer la laine pendant que Monsieur se promène; ah! si mon mari m’agace, il ne la mènera pas large; s’il est gentil, eh bien, je serai gentille. Ainsi, voilà ma théorie, et vous savez, ce n’est pas un secret, les romanciers peuvent bien m’appeler petit monstre; pour ce que ça me gêne!

NOVION.--Mademoiselle, je vous signale l’arrivée de madame votre mère.

SUZANNE.--Tiens, c’est vrai: voilà maman avec d’Étampes, on veut me le faire trouver charmant, ça viendra peut-être... (_Entrée des mères et de M. d’Étampes; la maîtresse de la maison, doucement et bas à sa fille:_) M. de Novion!

MADELEINE, _haut_.--Il est temps de filer, Novion, vous inquiétez les autorités. (_Mouvements divers._)

II

MADELEINE, SUZANNE, ANDRÉE, ÉTIENNETTE, à un lunch, après une messe de mariage, elles sont très gaies, et se tiennent ensemble, passant en revue ceux qui arrivent au buffet.

MADELEINE. Robe de soie vert céladon, manches énormes, tulle blanc autour du cou, grand chapeau de velours noir.

SUZANNE. Toilette tailleur en drap tourterelle, empiècement de drap blanc, manches tailladées, toque assortie, beaucoup de poudre sur le visage, cheveux lavés.

ANDRÉE. Robe en soie changeante, ruches découpées dans le bas, fichu blanc noué négligemment; elle embaume l’héliotrope.

ÉTIENNETTE. Jolie comme un ange, robe de foulard rouge gris, qui a vu une saison.

MADELEINE.--Tenez, regardez donc dans le salon là-bas, voilà deux de mes prétendants, lequel vous déplaît le plus?

SUZANNE.--Qui ça, tes prétendants?

MADELEINE.--Fossi et Marigot qui passent là-bas, sont-ils assez jolis!

SUZANNE.--Comment, Fossi t’a demandée en mariage?

MADELEINE.--Un peu, et deux fois, il m’aime, cet homme.

SUZANNE.--Eh bien alors, moi aussi!

ANDRÉE.--Et moi aussi!

MADELEINE.--Ah! elle est raide celle-là!--Comment! il vous a demandées toutes les deux!

ÉTIENNETTE.--Quelle chance j’ai d’être sans le sou, il ne m’a pas demandée, moi, je vous en réponds.

SUZANNE.--Ah! c’est exquis; voyons, établissons les faits! toi, Madeleine, quand?

MADELEINE.--Janvier.

SUZANNE.--Après moi, alors, mais c’est trop joli, a-t-il du goût au moins, le cher garçon! et toi, Andrée, quand a-t-il daigné jeter les yeux sur toi?

ANDRÉE.--Oh! moi, je devais être le prix de consolation, c’est à Pâques.

ÉTIENNETTE.--Quel malheur qu’il ne soit pas mariable! Pauvre Fossi, vrai, il est bien malheureux!

MADELEINE.--Il était si attendrissant avec son joli habit mauve au bal Auquetin, il me parlait de ses sentiments d’une façon déchirante, pendant que je mangeais du chaufroid; je me donnais des forces, même que la grosse mère Auquetin me regardait avec ses yeux en boule de loto.

ANDRÉE.--Et son petit bicorne! son cher petit bicorne! J’ai eu un coup pour Fossi, son chapeau m’avait donné dans l’œil.

ÉTIENNETTE.--Moi, je ne les aime qu’en habit rouge, c’est à se dégoûter de se marier de les voir en habit noir; du reste, vous savez, la victime d’aujourd’hui a une passion pour moi.

SUZANNE.--Pauvre Blanche, alors!

ÉTIENNETTE.--Non, puisqu’elle l’épouse: il a de la chance! six cent mille francs, et je lui ai entendu dire qu’elle ne voulait pas avoir d’enfants.

SUZANNE.--C’est ça qui m’intrigue.

ÉTIENNETTE.--Moi aussi; mais ça se peut, est-ce qu’on ne dit pas tous les jours: «Ils ne veulent plus avoir d’enfants», moi au contraire j’en veux six.

ANDRÉE.--C’est de la folie furieuse; Blanche a bien raison: on est belle quand on a eu six enfants!

ÉTIENNETTE.--C’est ça qui m’est égal, c’est une fameuse avance d’être jolie, pour qui? pour ces pinsons-là, pour un Fossi qui demande les héritières l’une après l’autre.

MADELEINE.--Je suis anéantie! moi qui croyais qu’il dépérissait, il me pousse toujours dans les coins pour me dire qu’il n’aime que moi.

SUZANNE.--J’ai la même faveur, tiens, il nous regarde; dis donc, Andrée, tu l’aimes, toi?

ANDRÉE.--Oui, tout le temps d’un cotillon, mais pour la vie son bicorne ne suffit pas et il n’a que cela.

MADELEINE.--Alors de quoi vit-il?

ANDRÉE.--Il fait quelque chose à la Bourse! aussi il faut le voir devant papa, papa a défendu à maman de le recevoir, on l’invite à déjeuner les jours que nous sommes seules.

MADELEINE.--Dis donc, et Marigot?

SUZANNE.--Il se contente de me serrer un peu trop sur son cœur, je le lui ai dit, il a une manière d’aplatir sa main sur mon dos qui ne me va pas... quand on ne me va pas.

ANDRÉE.--Moi, il m’exècre, et je le lui rends.

MADELEINE.--Tiens pourquoi? en voilà une idée!

ANDRÉE.--C’est un vilain monsieur, il a lâché Claire pour courir après une plus grosse dot, et ils étaient comme fiancés, et cette imbécile de Claire qui le regrette!

ÉTIENNETTE.--Ah bien ouiche! je serais morte il y a longtemps si je regrettais tous ceux qui brûlent de m’épouser, me disent des belles choses et s’en vont; qu’ils attendent que je sois mariée seulement, ils en verront de grises.

ANDRÉE.--Et tes six enfants?

ÉTIENNETTE.--C’est un autre point de vue.

MADELEINE.--Tenez, voilà Frenoy qui vient à nous toutes voiles dehors.

SUZANNE.--Il parlait à Thérèse, on dit qu’elle le reçoit dans sa chambre.

MADELEINE.--Oh!

ANDRÉE.--Je crois que c’est bien vrai, lui et d’autres; bah! elle se mariera tout de même.

MADELEINE.--Ce sont ceux qui y ont été qui te l’ont dit?

ÉTIENNETTE.--Ce qu’ils sont gentils!

SUZANNE.--Ah! voilà enfin mon flirt, je lui avais donné rendez-vous du reste; je lui donne rendez-vous partout, ça anime mes journées; je fais mes visites seule, n’est-ce pas? puisque maman est à l’atelier. Je ne peux pas empêcher Fontenille de faire les siennes, un flirt établi, ça conserve la beauté. (_Le capitaine Fontenille en tenue s’approche de ces demoiselles._)

MADELEINE.--Savez-vous que vous êtes joliment plus gentil en uniforme?

LE CAPITAINE.--Mademoiselle, vous êtes cruelle.

SUZANNE.--Ne nous dites pas des douceurs.

MADELEINE.--Est-ce que cette touchante cérémonie ne vous a pas ému?

LE CAPITAINE.--Si, et si vous saviez de quel cœur j’ai offert mes condoléances au marié.

SUZANNE.--Vous êtes poli.

LE CAPITAINE.--Voyons, une petite taupe, et mauvaise.

MADELEINE.--Et le marié! avec ça qu’il est si aimable! nous vous connaissons, allez; aussi nous ne sommes pas pressées de nous marier, je vous en réponds.

LE CAPITAINE.--Espérons que vous parlez pour vous, mademoiselle.

SUZANNE.--Elle parle aussi pour moi, bien sûr; je vous demande un peu ce que je pourrai y gagner, moi, à me marier?

LE CAPITAINE.--Et l’amour, mademoiselle, l’amour?

MADELEINE.--Monsieur de Fontenille, respectez les absents, et le voisinage de nos mères.

LE CAPITAINE.--Voyons, soyez un peu bonnes pour un pauvre garçon bien malheureux.

ÉTIENNETTE.--Est-il assez touchant?

LE CAPITAINE.--Mademoiselle Étiennette, peut-on vous dire que vous avez l’air d’un bonbon ce matin?

SUZANNE.--Ça veut dire qu’on la mangerait.

LE CAPITAINE.--Hein! a-t-elle de l’esprit?

SUZANNE.--Aussi, dans ma famille, on n’en revient pas.

LE CAPITAINE.--Vous avez l’air méchant, toutes les quatre, je parie que c’est de la jalousie?

SUZANNE.--De qui? de Blanche peut-être? Ah! vous êtes perspicace, vous voyez loin; nous faisions précisément la revue de nos admirateurs, et nous échangions des confidences; nous avons fait une drôle de découverte: Fossi nous a demandées toutes les trois!

LE CAPITAINE.--Ne vous occupez pas de Fossi, occupez-vous de moi.

SUZANNE.--Si vous croyez qu’on me donne des ordres, je m’occupe de ce qui m’amuse.--Tiens, Madeleine, voilà mon jeune homme de ce matin!

LE CAPITAINE, _avec reproche_.--Votre jeune homme.

SUZANNE.--Après,--est-ce que j’ai pris un abonnement à vos compliments?--Tenez, on nous appelle. (_Elles s’en vont, shake-hands, séparation._)

III

A l’Exposition du Champ de Mars. Madeleine, Suzanne et Étiennette montent l’escalier; elles sont habillées comme des fées: robes claires, chapeaux conquérants, boas de plumes autour du cou, ombrelles magnifiques. Elles sont suivies par leurs «chiens de garde», deux respectables personnes, une veuve française et une vieille fille anglaise; toutes deux en gants fanés échangent aussi leurs réflexions.

MADELEINE, _gesticulant_.--Oui, ma chère, mon portrait fait un effet bœuf.

SUZANNE.--Tu as de la chance, toi. On n’a pas voulu encore faire faire le mien. Papa prétend qu’il peut mieux employer douze billets de mille, ce n’est pas mon avis.

MADELEINE.--Moi, le mien n’a rien coûté. Mon «jeune» est devenu amoureux à première vue; mais là, pris à en être bête. Je suis «son type», il paraît, à cet artiste. Il s’est fait présenter, et il a supplié d’avoir l’honneur de faire mon portrait. Papa connaît la valeur de l’argent, il en gagne assez pour cela; il a dit oui tout de suite, car il prétend que l’occasion est chauve. Quelques dîners, des politesses, ce n’est pas ruineux. Maman avait peur que je ne devienne amoureuse, mais papa a bien dit: «Madeleine n’est pas si bête!» et il a eu raison. Je l’aime beaucoup, mon peintre; mais ce n’est pas lui qui est l’avenir. Ce que ç’a été amusant de poser! et cela n’en finissait pas, car cela ne venait jamais, il paraît. Maman a d’abord assisté à toutes les séances. Et puis, à la fin, cela l’ennuyait, et la vertueuse Lardinois a été préposée à la garde de mon innocence. Et il est très gentil, mon peintre; il me regardait avec des yeux! Si j’avais été en sucre, je serais fondue, je vous jure. Et maintenant, on m’admire, car c’est un peu mignon, ma ressemblance. Vrai, je comprends qu’on m’aime!

SUZANNE.--Au moins Madeleine est nature, elle dit ce qu’elle pense.

ÉTIENNETTE.--Elle a joliment raison. A-t-elle de la veine, au moins? On lui fait des réclames à elle qui n’en a pas besoin.

MADELEINE.--C’est toujours toi qui es la plus jolie, mais, tu sais, il y a autre chose, et moi, je l’ai, cette autre chose.

SUZANNE.--Qu’est-ce que vous aimez de ces peintures?

MADELEINE.--Moi, ça m’est égal. Je viens ici pour voir les gens. On est joliment bien dans ces galeries. On respire. On peut regarder autour de soi. Il a eu une fameuse idée, le vieux Triton!

ÉTIENNETTE.--Qui ça, le vieux Triton?

MADELEINE.--Meissonier, quoi! Je l’appelle comme cela à cause de sa barbe. Les trouvez-vous bien fagotées, les femmes à Carolus?

ÉTIENNETTE.--Ça manque de flou.

MADELEINE.--C’est moi qui en ai du flou sur mon portrait; je lui ai dit: «Vous savez, mon peintre, je veux être habillée à ma mode; mes inventions épouvantent maman, et puis elle finit par les trouver ravissantes.»