Jeunes Madames

Part 6

Chapter 63,921 wordsPublic domain

Et du moment que la musique a repris, elle devient une autre personne, son beau bras s’appuie sur le rebord de la loge, et ses yeux ardents ne quittent pas la scène; les diamants de son corsage brillent et palpitent; Didier, tout proche d’elle, lui parle bas quelquefois, et elle fait un signe d’acquiescement.

Mesdames Baugé et de Corbenay ont repris leur tenue d’Opéra; c’est une attitude particulière, à la fois élégante et attentive, qui leur est familière depuis trente-cinq ans; madame de Corbenay, avec une grâce parfaite, qui attire l’attention sur ses superbes épaules, ajuste de temps en temps son corsage; d’Aveline soupire alors quelques mots admiratifs sur le buste magnifique qui s’étale complaisamment sous ses yeux.

Madame de Corbenay, par habitude, est assise un peu de côté afin de pouvoir causer avec le cavalier qui est derrière elle; elle le fait imperceptiblement, sans un mouvement du corps, tandis que Paule, lorsqu’elle veut dire un mot à Didier ou à Monteux, se retourne tout d’un bloc.

--Elles sont impertinentes, ces petites, souffle d’Aveline à madame de Corbenay. Madame de Juvisy n’y met vraiment pas de mesure, regardez-la.

Madame de Corbenay prend sa lorgnette, et, à son abri, jette un long coup d’œil à Luce; puis, sans presque ouvrir les lèvres, avec ce joli sourire des belles d’autrefois, gracieuses toujours et malgré tout:

--Elle a peut-être raison, mon cher, au moins elles ne se sont pas condamnées à la comédie.

--Voyons, chère amie, la comédie, quelle comédie? ah! quelle différence entre elles et vous; vous, délicieuse, adorable, fine; elles, parlant à tort et à travers, je ne sais pas même si elles sont jolies... l’une son ténor, l’autre son torero... Ce n’est pas une femme comme vous, qui avez jamais eu des goûts semblables.

--Si, mon ami, j’ai adoré Mario... seulement je n’osais pas le dire.

--Mario, c’était Mario... un grand seigneur.

--Celui-ci aussi.

--Ce n’est plus la même chose, il y a des délicatesses, des nuances...

Ici, madame Baugé leur fait signe de se taire; la salle entière est hypnotisée par sa voix...

--Ah! l’amour, murmure d’Aveline, l’amour, il est certain qu’il n’y a que cela au monde.

Et d’un beau mouvement de vaincu qui résiste, il rejette en arrière sa tête fatiguée.

Paule l’a observé, et tournant le dos à madame Baugé, elle se penche vers Monteux et lui dit:

--Est-ce que vous ne les trouvez pas bien poétiques, Divin? voilà d’Aveline qui a plus d’âme, bien sûr, que nous tous ensemble.

--Pas que moi, madame; que vous peut-être.

--Il faudra que nous l’invitions quelquefois avec la belle Corbenay, nous lui donnerons du cœur à cette pauvre femme, faites-lui donc un peu la cour, Monteux.

--Non, madame, vous me suffisez.

Didier, qui les a entendus, se rapproche, et dit tout bas:

--Ne troublez donc pas la sérénité de cette chère Corbenay, vous allez lui faire commettre un scandale, et que dirait d’Aveline.

Autre rappel de madame Baugé, mutisme général, attention apparente. Madame de Corbenay, perdue dans ses rêveries, évoque une silhouette disparue: un visage ovale, une barbe fine, des yeux amoureux et une voix de caresse disant avec l’accompagnement du geste le plus gracieux: «_Almaviva son io_.»

--Ah! si elle avait eu le toupet de cette petite Juvisy, qui, la bouche entr’ouverte, les deux mains pendantes, écoute fascinée et heureuse, et ose dire qu’elle l’est, et le dira à _lui-même_; où ont-elles trouvé ce courage, ces petites femmes?...

L’acte est terminé; cette fois, madame de Corbenay se meut la première, et se rapprochant de madame de Juvisy, elle dit volontairement:

--C’est vrai qu’il est exquis; Mario aussi l’était, je vous assure.

Luce répond tranquillement en brisant entre ses doigts nerveux une fleur d’orchidée qui ornait son corsage.

--Est-ce que vous l’avez aimé, madame?

Madame de Corbenay soupire:

--On n’osait pas...

Et elle demeure muette pendant que Luce dit posément à Didier:

--J’aperçois mon mari dans la loge du cercle, allez me le chercher, je vous prie, je veux qu’il l’invite ce soir même à venir chez moi.

Et comme sans hésitation Didier part, madame de Corbenay demande avec intérêt:

--Il l’invitera, vous croyez?

--Assurément, madame, vous ne pensez pas qu’il veuille se rendre ridicule.

Devant ce nouveau point de vue, madame de Corbenay reste silencieuse et anéantie...

VIII

LA FÊTE

Un beau matin, Baugé se réveilla avec l’idée bien arrêtée que Lolo était infiniment plus charmante que madame Manassé; elle l’avait prodigieusement ennuyé la veille à l’Opéra avec ses prétentions, ayant refusé d’aller avec lui voir une pantomime très suggestive! Après tout c’était une poseuse, et Baugé se disait avec une légitime satisfaction que la vraie simplicité ne se rencontre que chez les filles de grande maison, comme Lolo; était-elle assez naturelle, et cela ôtait-il quoi que ce soit à sa distinction! A bien réfléchir, Baugé s’aperçoit que Lolo devient très captivante, elle a des caprices, des volontés et des boutades; elle rentre et sort maintenant, sans lui en rendre aucun compte; elle fait des parties de théâtre avec Roseline; elles vont ensemble déjeuner à la campagne, et on le laisse tout naturellement en dehors de ces combinaisons. Lolo est très gentille et aimable pour son mari, mais il ne paraît plus qu’il ait une part quelconque à sa vie; incidentellement ou accidentellement elle nomme tel ou telle avec qui elle a fait une partie, elle laisse tomber une allusion aux visites de Didier ou de Monteux, mais sans paraître songer qu’il y ait là quelque chose qui regarde aucunement Baugé, elle lui témoigne la plus admirable indifférence, et lorsque volontairement il annonce ou explique l’emploi de sa journée ou de ses heures, elle feint de ne pas entendre et ne relève jamais quoi que ce soit. Baugé se dit bien que tout cela est très joli, très élégant; mais il n’y a pas à dire, Lolo lui plaît toujours, et il a bonne envie de le lui prouver, sans être ridicule bien entendu, ni bourgeoisement tendre.

Très inconsciente des honnêtes pensées de son mari, Lolo, à l’heure du déjeuner, entre dans la salle à manger, portant sur son dos l’aîné de ses garçons dont les talons battent l’élégant peignoir de crépon jaune; en s’asseyant, elle jette l’enfant à terre, l’embrasse gaîment, et donne à son mari, qu’elle voit pour la première fois, sa jolie main qu’il baise avec une galanterie inusitée; sa bonne humeur s’étend même aux enfants, et il lance à chacun une mandarine dont la vue provoque un brouhaha, aussitôt réprimé par le murmure autoritaire de Miss, qui préside à la petite table, où mangent maintenant les jeunes Baugé, leur père ayant déclaré qu’il était fatigué de voir les enfants se mettre du jaune d’œuf au menton. Pendant tout le déjeuner, Baugé déploie une éloquence entraînante et raconte deux ou trois histoires assez raides qui font rire Lolo, ce dont il paraît charmé; dès que la marmaille a disparu, il dit à sa femme avec un regard insinuant:

--Ma petite Lolo, j’ai bien envie de te mener faire la grande fête.

--Moi?

--Oui, toi; est-ce que tu te figures que je ne saurai pas t’amuser.

--Je n’ai pas d’idées là-dessus.

--Mais je veux t’en donner.

--A propos de quoi?

--A propos de rien, à propos que je suis amoureux de toi.

--C’est joliment drôle, par exemple.

--Mais je ne trouve pas, tu es assez gentille pour cela, il ne manque pas de gens pour être de cet avis.

--Ce sont des gens, ce ne sont pas: mon mari.

--Il n’y a pas besoin de te rappeler que je le suis.

--Ah! mais si.

--Vois-tu, Lolo, tu as de l’expérience maintenant, il y a des nuances que tu dois comprendre. Quand on épouse une jeune fille on est bien obligé, n’est-ce pas, de se faire une manière d’être... particulière... mais à la longue ce n’est plus nécessaire; qu’est-ce qu’il y a de plus raisonnable que de prendre gaîment la vie entre mari et femme; tu as bien soupé chez Didier, pourquoi ne souperais-tu pas avec moi?

--C’est tout de bon alors?

--Mais je crois bien, ma petite Lolo; allons, dis un peu que tu viendras faire la fête avec ton mari.

--Pas avec vous seul, assurément.

--Comment pas avec moi seul, et pourquoi?

--Parce que je suis une femme qui pense au lendemain.

--Ma jolie Lolo, ne pense à rien du tout, pense seulement à passer un bon moment avec ton mari; j’ai envie de te voir un grain de folie. J’aimerais tant savoir tout ce qu’il y a dans cette petite tête,--continue Baugé de plus en plus monté,--car je parie que je ne connais pas la moitié de tes pensées.

--Ça c’est sûr!

--Voyons, Lolo.

Et il essaye de l’attirer sur ses genoux, répétant avec une insistance amoureuse:

--Quand soupons-nous?

--Mon cher, nous ne sommes pas encore en train de faire la fête, je préfère beaucoup être assise sur un fauteuil.

Et s’y étant installée:

--Nous recauserons de tout cela.

--Mais quand?

--Je vais réfléchir.

Et, comme au même moment on introduit Didier, Lolo ajoute:

--Nous allons lui en parler.

--Me parler de quoi? demande Didier, saluant la femme sans regarder le mari.

--D’une proposition que je viens de faire à Lolo, dit Baugé.

--Et qui est?

--De venir souper avec moi.

--Oui, mon mari me propose une petite fête.

--Mais c’est très gentil.

--Enfin, mon cher, je puis bien être amoureux de ma femme.

--Je le crois sans peine, c’est même un excellent sentiment; seulement il s’agit de savoir si votre femme est amoureuse de vous. Qu’en dites-vous, madame?

--Je dis, Didier, que vous parlez à ravir.

--Elle a bien soupé chez vous, grogne Baugé avec un commencement de mauvaise humeur.

--C’est vrai, et sans être amoureuse; allons, madame, un bon mouvement, contentez ce pauvre Baugé.

--Soit, je consens mais à une condition, nous emmenons Didier.

--Ah! mais non. Pourquoi Didier?

--Ou à nous trois, ou pas du tout.

--Voyons, Baugé, qu’est-ce que vous faites des convenances, dit Didier; je serai là pour vous les rappeler.

* * * * *

Roseline et madame Baugé la mère, mises au courant des projets du ménage, eurent chacune leurs appréciations différentes. Roseline félicita Lolo:

--Tu commences à comprendre comment on les mène, mais prends garde à ne pas perdre tes avantages.

--J’emmène Didier.

--Ceci est un trait de génie, seuls vous auriez eu l’air de nouveaux mariés amoureux, et dame! c’est un peu bébête; ne lâche pas Didier, surtout.

--Sois tranquille.

Madame Baugé, tout attendrie, fit ses compliments à son fils.

--Mon ami, c’est délicieux de voir un jeune ménage entendre aussi bien l’existence; ta femme peut bien dire qu’elle est heureuse, tu la traites comme une maîtresse, on ne connaissait pas ces bonheurs-là autrefois!

Et madame Baugé soupire de regret.

La question avait été traitée plus sérieusement entre Lolo et Didier: puisque malheureusement, pour le repos et la considération de Lolo, Baugé était une qualité qui ne pouvait être négligeable, il était préférable de lui donner un os à ronger, moyennant quoi Lolo assurerait sa liberté relative; et un souper à trois ne pouvait avoir de réel inconvénient.

Une fois entrée dans la voie des concessions, Lolo a pensé qu’il fallait être jolie tout à fait, et n’y épargna pas la peine. Aussi lorsque sur le coup de minuit, ils pénètrent tous trois dans le cabinet particulier que Baugé a retenu dès la veille, il se croit réellement en bonne fortune et prend en regardant sa femme, des airs de fierté satisfaite qu’elle voit pour la première fois.

Lolo sans embarras ni étonnement s’assied sur le divan bas qui se trouve derrière la table, et d’une main leste fait passer un couvert en face d’elle, de sorte que les deux hommes lui font vis-à-vis.

Baugé proteste:

--Je t’en prie, laisse-moi m’asseoir à côté de toi.

--Jamais de la vie. Didier serait jaloux.

--Elle est bonne, celle-là, il n’y a que moi qui compte.

--Pas du tout, je soupe avec tous les deux, je ne veux pas faire de déplaisir à Didier.

--Ni de plaisir non plus, j’espère, dit Baugé, très satisfait de lui-même.

Et, prenant d’un coup d’œil possession de la table et de la femme, il ajoute d’un ton avantageux:

--Nous allons la griser, Didier, je le lui ai promis.

--Si vous y tenez, mais je la trouve plus jolie comme elle est.

--C’est que je veux lui faire dire des bêtises.

--On peut en dire sans être grise, il me semble, dit doucement Didier.

Il est en train de détacher de leurs coquilles les huîtres de Lolo, et les lui passe au fur et à mesure sur son assiette.

--Voyez-vous, Didier, continue Baugé en se rengorgeant dans son plastron; je disais à ma petite Lolo qu’elle ne me connaît pas, les femmes ne connaissent jamais leur mari.

--Vous entendez, Didier, c’est très intéressant; j’avoue que pour une fois je ne serai pas fâchée de me trouver en compagnie de quelqu’un de plus amusant que ne l’est habituellement mon légitime époux.

--Je te prie de croire, réplique Baugé, qui se verse généreusement du champagne, que mes maîtresses ne m’ont jamais trouvé ennuyeux.

--Il faudrait savoir qui elles étaient, dit Lolo, pour juger de la valeur de leur opinion.

--Mon Dieu ma chère, je ne prétends pas être plus séduisant qu’un autre, mais il est de fait que j’ai été aimé par des femmes d’un certain mérite.

--Vraiment, cela me fait bien plaisir de l’apprendre.

--Mais aucune, ma chère Lolo, ne t’était supérieure; non, plus j’y réfléchis, plus j’en suis convaincu. Oh! j’ai toujours eu du flair pour les femmes, je savais bien ce que je faisais en t’épousant; n’est-ce pas, Didier, que ma femme est une des plus jolies de Paris?

--Je le lui dis souvent, c’est tout à fait mon avis; n’est-ce pas, madame, que vous connaissez ma pensée là-dessus.

--Certainement, répond Lolo tranquillement.

--Et tu vois que je ne suis pas jaloux, continue Baugé en se versant lampée sur lampée; et, dans un emportement de familiarité qui lui semble commandé par la situation, essayant de chiffonner les rubans de la robe de sa femme:

--Il faudra que je t’apprenne à souper, Lolo. Nous reviendrons un jour à nous deux, tu verras alors comme je puis être amusant.

--Mais je vous trouve déjà très divertissant.

--Je me rappelle une gentille femme... une Anglaise... vous savez qui je veux dire, Didier, une blonde, très grave; eh bien, au bout de dix minutes elle était régulièrement pocharde.

--Ce devrait être un grand plaisir.

--Ce qu’elle disait de folies!... et ce qu’elle m’a aimé, la pauvre créature, continue Baugé; du reste, moi je l’aimais bien aussi, les femmes ont toujours été contentes de moi.

--Mais tant mieux, mon ami, tant mieux; ce sont probablement ces souvenirs... agréables qui vous rendaient si sévère pour moi.

--Dame, j’avais appris un peu à me méfier. Ce que j’en ai fait porter à de pauvres maris; mais puisque je veux t’aimer comme un amant, je ne cours pas grand risque.

--Aimez-moi, mon ami, aimez-moi; seulement je vous préviens que je n’irai peut-être pas aussi loin que votre Anglaise... blonde et grave.

--C’est à croire que si; n’est-ce pas, Didier?

--Je vous rappelle au sentiment des convenances, Baugé.

--Je m’en fiche des convenances, je puis bien être inconvenant avec ma femme.

Et se levant et se penchant à travers la table, Baugé plaque à Lolo un lourd baiser sur la nuque.

Elle se recule froidement, et sa main se porte à sa coiffure.

--Je suis venue ici, mon cher ami, pour m’amuser, n’est-il pas vrai, et vous, pour satisfaire mes caprices; eh bien, je vous prie de vous tenir tranquille, il serait trop fâcheux de gâter l’heureuse entente qui est entre nous.

--Comment, gâter l’entente qui est entre nous; mais moi je veux la rendre plus intime, beaucoup plus intime, ma chère petite Lolo.

--Je suis bien touchée, mon ami, mais moi je ne veux pas; vous me plaisez beaucoup trop dans votre nouvelle manière. Vous vous mettez en frais pour moi, vous me faites manger des plats extraordinaires; ces choses-là ne vous venaient pas à l’idée quand j’obéissais à toutes vos fantaisies; nous sommes beaucoup mieux ainsi.

--Mais c’est que tu es devenue capiteuse, très capiteuse, Lolo.

--Voulez-vous que je m’en aille? madame, demande Didier.

--Jamais de la vie; si vous me faisiez un peu la cour au contraire, au lieu de laisser tout le temps le champ libre à mon mari.

--Je puis bien prétendre à plaire autant que Didier, même si je n’étais pas ton mari.

--Je n’en doute pas, et je suis charmée d’avoir fait votre conquête, mais je ne dédaigne pas les hommages de Didier non plus, et je prétends encore plaire à d’autres.

--C’est joliment raide de dire cela à un mari.

--Et pourquoi donc? Est-ce que vous songiez à être amoureux de moi lorsque je ne pensais qu’à plaire à vous tout seul; est-ce que jamais nous avions ensemble des conversations aussi tendres que celle-ci; j’ai donc trouvé le vrai moyen de vous être agréable, j’en suis ravie et je compte m’y tenir.

--Qu’est-ce que vous avez à répondre à cela, mon cher? interroge Didier d’un air pacifique.

--Je le dirai à Lolo tout à l’heure; c’est vous et Monteux qui lui mettez ces belles idées en tête.

--Mais je m’en vante; croyez-moi, mon cher, vous ne connaissez pas encore madame Baugé, il faudra peut-être que vous soupiez avec elle plusieurs fois pour la comprendre.

--Je veux bien, moi; dis donc, Lolo, où as-tu envie d’aller ce soir? je suis à tes ordres pour n’importe où et n’importe quoi.

--Vous êtes bien aimable, mais je suis attendue chez Roseline.

--Chez Roseline! tu ne vas pas me lâcher, par exemple.

--Mais je ne vous empêche nullement de venir aussi.

--Comment, c’est pour aller chez Roseline ensuite, que je te mène souper; ah mais non.

--En ce cas, Didier m’accompagnera.

--C’est un peu fort, je suis pourtant assez gentil pour toi, il me semble; voyons Lolo, envoie Didier chez Roseline et rentrons tous les deux si tu ne veux pas aller t’amuser.

--Non, mon ami, ce n’est peut-être pas ma vocation de souper en cabinet particulier, ou bien j’ai le champagne triste; mais j’éprouve absolument le besoin d’aller me distraire à ma manière; partons-nous?

--Je n’y vais pas, bien sûr; mais tu sais, Lolo, pour le coup, tu me donnes le droit de faire tout ce qu’il me plaira.

--Mais je crois bien, mon ami. A notre prochain souper vous me raconterez encore vos succès. Bonsoir.

Et Lolo, très posément, enfile son manteau et disparaît aux yeux ahuris de Baugé.

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IX

CONSIDÉRATIONS MATRIMONIALES

La belle Paule d’Haspre a compris qu’elle devait à ses contemporains de poser pour son portrait: elle veut y paraître belle, non point à la manière des femmes ordinaires, mais s’y révéler une sorte d’incarnation à la fois voluptueuse et spirituelle du charme féminin; l’ami Didier discourt là-dessus avec une éloquence persuasive, et le Divin demeure de longues heures à la contempler, afin de ciseler des sonnets qui célèbrent dignement les merveilles de sa chair! Elle-même est d’avis que cette chair est incomparable et mérite les plus rares égards. Aussi, elle passe sans ennui ses journées à mirer ses beaux yeux de violette et à chercher une expression et des attitudes qui la contentent pleinement.

Didier et le Divin, qu’elle appelle à juger du fruit de ses méditations, trouvent toujours quelque chose de nouveau à suggérer; ils lui font tour à tour essayer l’air triste, inspiré, langoureux, et, la séance finie, ils veulent mieux encore...

Quant à Jean Mousse, «_son peintre_», qui est admis en tiers à ces conciliabules, il est de son côté lent à voir se préciser son rêve!... Et il se prend la tête en regardant madame d’Haspre d’un air éperdu. Jean Mousse n’est pas illustre, mais il est célèbre, ce qui suffit; il a peint les plus rares névrosées: lui-même a l’air fatal et triste, et il donne à tous ses modèles l’illusion exquise de se mourir pour elles du mal d’amour; il ne peut commencer à travailler que lorsqu’il est entièrement possédé de son sujet, et parfois l’initiation est longue, mais la belle Paule, qui aime qu’on ait une juste appréciation de ses charmes, se prête de bonne volonté à cette mise à point du rayon visuel de son peintre; depuis deux mois il est admis à toutes les heures et il est convenu qu’il est là comme n’y étant pas; c’est ce qu’il appelle faire sa palette; et elle lit, écrit ou s’attife sans se soucier de sa présence.

Un clair matin de février, se sentant en forme, Jean Mousse, ses crayons dans la poche de son veston bien coupé, une cravate mourante autour du cou, tout parfumé à la citronnelle qui est son essence évocatrice, arrive chez madame d’Haspre. Déjà dix fois, en route, il a du pouce tracé dans l’air la silhouette élégante qu’il veut fixer en des lignes harmonieuses. Quelques minutes seulement d’attente, pendant lesquelles il s’exalte au contact _des choses_ qui sont imprégnées d’elle, et on le fait monter dans le sanctuaire des privilégiés! C’est la pièce claire, pleine de blancheurs et de reflets de vermeil, qui est consacrée au culte spécial de la personne de la belle Paule; assise au milieu, dans un fauteuil bas placé sur la fourrure blanche et sourde, les cheveux épars, elle fait face à ses grands miroirs, son corps fuselé est enveloppé d’une large robe de soie blanche à manches vastes et lâches; elle est immobile, et seul son petit pied chaussé d’une mule d’or s’agite comme un oiseau emprisonné. A la vue de Mousse, elle fait un signe de silence, et, docile, sans la saluer autrement, il se place dans un angle d’où il peut la regarder à l’aise.

Une femme de chambre pâle, aux pommettes saillantes, aux yeux lavés, est occupée à brosser doucement les beaux cheveux parfumés et volants, et tout en brossant elle récite d’une voix gutturale des vers allemands...

Madame d’Haspre, le regard voilé, son visage froid éclairé par une sorte de lumière intérieure, écoute avec attention; un de ses doigts délicats pose sur sa bouche humide qui s’entr’ouvre de temps en temps pour répéter un mot qu’elle dit avec une longue respiration... Vue ainsi, elle est exquise et d’une saveur unique, et le pauvre Mousse se compare mentalement aux anachorètes les plus éprouvés... Au bout d’un quart d’heure (l’œil fané de la camériste a plusieurs fois consulté le cadran posé sur la glace), le récit cesse brusquement, la brosse s’arrête, les cheveux ont un dernier envolement; et, se mouvant enfin, la belle Paule autorise du regard Mousse à s’approcher d’elle, et lui tend languissamment une main à baiser:

--J’ai la migraine, ce matin, mon cher; et lorsque j’ai la migraine, il n’y a que d’entendre _Tristan et Yseult_ qui me fasse du bien.

Cette communication inattendue stupéfie le peintre qui répète:

--_Tristan et Yseult_!

--Oui, certainement. Charlotte le sait tout entier par cœur... Elle est fanatique de Wagner et elle n’est entrée chez moi qu’à la condition d’être menée à Bayreuth... Pourquoi êtes-vous si étonné? vous êtes un Philistin, alors, vous!

--Ah! mais non, par exemple! ah! mais non! car je vous conjure de faire recommencer mademoiselle Charlotte. Ce que vous étiez belle tout à l’heure! ah! vous allez m’inspirer un chef-d’œuvre. Dites-lui de recommencer tout de suite, reprenez votre visage attentif.

Et, dans son exaltation croissante, Jean Mousse secoue son mouchoir, afin de respirer les odeurs qui l’inspirent d’ordinaire; puis, familièrement, il se saisit de la tête de Paule, la renverse légèrement, lui pose une main sur l’épaule et la contemple! répétant d’une voix saccadée:

--Dites-lui donc de recommencer...

Deux mots en allemand et mademoiselle Charlotte est repartie... Elle dit les affres de Tristan, les vouloirs d’Yseult, elle dit la mer mystérieuse et déserte...

Cela dure ainsi un bon moment; puis la porte s’ouvre après un petit heurt familier et livre passage à Roseline de Vaubonne en costume de bicyclette; elle s’arrête un instant, interdite à la vue du groupe singulier; puis, comme le sentiment d’étonnement ne lui est pas naturel, elle se reprend vivement, et de sa voix posée, comme si elle faisait la question la plus ordinaire: