Jeunes Madames

Part 5

Chapter 53,894 wordsPublic domain

--Si vous me le demandez, oui, je veux bien, répondit Roseline, et Lolo déjeune avec moi, c’est entendu ainsi, et où n’est pas la question... Bon matin, Divin, continue-t-elle en s’adressant à Monteux qui entre. Sommes-nous gentilles d’être venues voir Didier, et ai-je été assez bonne de vous prévenir?

Et, comme Monteux s’est mis à genoux et embrasse l’ourlet de sa robe:

--Très bien, mon cher, vous connaissez votre devoir et on vous aime. Saluez Lolo et allons jouer au bilboquet. Didier, montrez-nous le chemin.

--Il le connaît bien, madame.

--Alors, à tout à l’heure. Je vais prendre de l’appétit pour votre déjeuner.

Et elle passe, coquette et charmante, devant Didier, qui soulève une portière en s’effaçant respectueusement.

Lolo, dont le premier mouvement a été de se lever aussi, est restée un peu étonnée à mi-chemin, incertaine de ce qu’elle veut, mais très résolue, cependant, à ne pas se faire reprocher ses enfantillages. Elle est si jolie dans son léger embarras que Didier la contemple avec une satisfaction marquée.

--Voulez-vous rester assise ou debout?

Elle s’assied immédiatement.

--Là, êtes-vous bien? Et maintenant dites-moi vos volontés; comment les recevrons-nous?

--Mon cher ami, je suis bête tout à fait; je suis encore une petite fille, mon mari me le répétait hier! Vous êtes bien mal tombé en me choisissant pour trouver de l’inédit.

--Ce n’est pas mon avis. Mais, d’un autre côté, je ne donne pas tout à fait tort à Baugé: vous êtes restée un peu trop jeune, il faut vous en corriger.

--J’y suis toute décidée.

--C’est plus qu’il n’en faut; ainsi, pourquoi n’êtes-vous pas venue ici toute seule, simplement, sans arrière-pensée? A quoi pouvait avancer la présence de Roseline? Qu’est-ce qui vous faisait donc peur?

--Rien!

--Si, évidemment, vous redoutiez une déclaration, car je ne pense pas que vous ayez imaginé que j’allais vous brutaliser? Or, une femme raisonnable sait et se dit qu’on n’empêche pas ces choses-là quand elles doivent arriver, et qu’au fond il n’y a rien de plus dangereux que les précautions... Tenez, donnez-moi votre jolie main (très doucement il enleva le gant de Saxe lâche). Vous me jugez donc un animal bien grossier pour croire que je ne puis baiser ces chers doigts sans être inconvenant. C’est que vous ne connaissez de l’amour que ce que Baugé vous en a enseigné... Un mari est nécessaire dans l’ordre social, mais ce n’est jamais lui qui vous apprendra la vie; elle réserve des choses plus agréables que les expansions conjugales! Il est vrai que les hommes, pour la plupart, sont devenus des animaux si immondes qu’il n’y a plus de place pour la galanterie, et c’est une chose délicieuse cependant: c’est respirer le parfum exquis d’une fleur sans la froisser ni la flétrir; ainsi je vais prendre un plaisir infini à cette illusion d’un jour que vous êtes maîtresse chez moi; et vous, pourquoi cela vous déplairait-il?

--Mais cela ne me déplaît pas; seulement, je suis sotte.

--Pas du tout; voyez comme vous êtes gentille en ce moment: vous m’écoutez, vous laissez votre main dans la mienne, vous ne croyez pas pour cela qu’il va arriver quelque chose d’abominable et qu’il faille appeler madame de Vaubonne.

--Je serais trop ridicule d’y avoir scrupule, car mon mari m’a déclaré n’être pas jaloux.

--Je parie que vous en avez presque regret? Mais, chère petite créature, serait-il possible que vous ayez trouvé tout naturel de n’être jolie et douce que pour un monsieur comme Baugé? Est-ce que vous croyez qu’il est permis de s’ennuyer toute la vie, et que ces pauvres brèves années de notre jeunesse doivent être sans plaisir? Apprenez donc à vous aimer un peu vous-même. Voyez votre amie Paule: rien ne l’intéresse sous la face du ciel qu’_elle-même_, et c’est ce qui la rend si belle; elle veut toujours et à tout prix ce qui lui est agréable! Mais vous, savez-vous seulement ce qui vous est agréable?

Lolo rougit d’abord, et puis dit:

--Oui, je le sais, il m’est agréable d’être ici.

--Est-ce d’être ici ou de m’avoir près de vous?...

--Les deux...

--Voilà qui est parlé en femme, en personne intelligente et qui sait jouir des biens qui lui sont échus. Que voulez-vous qu’on soit lorsqu’on est hantée par la pensée d’un Barbe-bleue quelconque, car celui-là est le vrai type du mari, égorgeant la malheureuse qui a eu la curiosité d’ouvrir une porte? Mais c’est la fin de la beauté et de l’esprit que la crainte d’un inquisiteur à domicile; vous n’êtes plus la même depuis que vous secouez un peu le joug. Accoutumez-vous donc à être contente sans pensée de derrière la tête. Qu’est-ce qui pourrait bien vous amuser? Voulez-vous vous costumer? Si on vous habillait comme quelque belle Florentine du XVe siècle on arriverait peut-être à vous en donner l’âme, éprise de plaisir et d’amour.

--Mais il est convenu que vous n’êtes pas amoureux de moi.

--Non, pas comme vous l’entendez; cependant, je vous veux une âme amoureuse.

--Je pourrai en tout cas commencer par me costumer; et vous, le serez-vous aussi?

--Bien entendu: nous chercherons dans l’histoire de ce temps-là les noms de deux amants, et nous les prendrons pour un soir, est-ce dit? Et maintenant voulez-vous un peu venir voir ma maison, afin de savoir ce qu’elle contient et de quelle façon vous désirez qu’on la dispose?

--Écoutez, Didier, je n’ai pas d’idées, mais il m’en viendra peut-être, je tâcherai d’en avoir; montrez-moi toujours votre maison, je réfléchirai... et, si je trouve, je reviendrai...

--Seule?

--Oui, seule, comme une grande personne!

Ils rirent tous les deux et se levèrent.

--Ceci, dit Didier, est la pièce des doctes entretiens; on y est divinement pour les rêveries, à l’heure du crépuscule, sous le manteau de la cheminée, ou encore les soirs d’hiver pour y lire un beau livre; vous devriez vous en assurer vous-même, et je lis à ravir, je vous l’affirme.

--Je n’en doute pas; et il se peut que l’envie me prenne de venir vous écouter...

--Ce sera la meilleure idée que vous aurez de votre vie, madame, dit-il en souriant et passant devant elle pour lui montrer le chemin.

Il repoussa la lourde tapisserie qui cachait la porte. Ils étaient dans un vestibule intérieur; l’escalier tout en bois, intime et clos, s’élevait en deux mouvements alternes; des tapisseries pendaient jetées sur la rampe; par les fenêtres du jardin entraient les rayons d’un soleil d’hiver. Lolo monta lentement les premières marches et s’arrêta à un palier carré qui formait comme une petite pièce; elle s’y assit un moment et dit:

--On est bien ici; j’aime la vue des portes fermées.

--Nous allons les ouvrir cependant, si vous le permettez.

Ils traversèrent une bibliothèque, triste comme elles le sont toutes par l’idée du souvenir présent de tant de morts, et entrèrent dans la pièce claire et gaie qui servait de cabinet de travail à Didier. Sur la tenture d’or bruni s’accrochaient une quantité de dessins et de lavis, alternant avec de longs kakémonos où grimaçaient d’exquises têtes de singes. Roseline était debout, cambrée dans sa robe bleu sombre et tenant en main un bilboquet d’ivoire; sur le long divan à peine exhaussé de terre, Monteux était assis, une mandoline sur les genoux et chantant à voix basse.

--C’est comme cela qu’il vous donne une leçon? dit gaiement Didier.

--Le pauvre Divin est si poétique ce matin que je n’ai pas voulu le taquiner, répond Roseline; il murmure depuis un moment ses plaintes à Portia, et cela le rend heureux; mais moi j’ai faim, mon ami,--et faisant onduler son joli corps pour attraper au vol la boule suspendue au fil de soie,--j’ai évidemment des dispositions très remarquables. Qu’est-ce que vous avez arrangé avec Lolo?

--Une foule de choses, madame; nous allions visiter mon _home_ en détail.

--Mon petit Didier, faites-nous d’abord festoyer, et après cela le tour du propriétaire. T’amuses-tu un peu, Lolo?

--Beaucoup, dit Lolo avec assurance.

--Allons, tant mieux; et puis, tu sais, tu en prendras l’habitude, et tu sauras mieux te divertir: tu es encore un peu embarrassée dans tes bandelettes.

--Madame, interrompit Didier, si vous le voulez, vous êtes servie.

--Alors allons,--et Roseline prit le bras de Lolo.--Suivez-nous, vous autres. Divin, vous retrouverez votre mandoline. Ah çà! Didier, vous avez donc tous les instruments imaginables de musique chez vous?

Et elle désigna de la main une harpe dressée dans un coin de la bibliothèque.

--Elle est morte, celle-là, madame, dit Didier, il ne reste plus que son enveloppe charmante; son esprit est envolé, mais elle me plaît pour cela, comme le portrait d’une maîtresse qu’on a aimée.

--C’est vrai, dit le Divin, la harpe paraît toujours avoir une vie à elle-même; j’écrirai un sonnet là-dessus.

--Très bien, Divin; en attendant, déjeunons.

Elles étaient arrivées dans la salle à manger un peu petite et d’une simplicité absolue; les murs, formés de boiseries délicates peintes en grisaille, n’avaient aucun ornement, sauf, placé sur un haut miroir transparent, un cadran à battements sonores; la lumière rejaillissait des petites glaces en forme de carreaux qui recouvraient les portes; ni buffet ni dressoirs, mais une simple console de même style. Le fond de la pièce s’ouvrait en une large baie sur une sorte de boudoir-serre dont les murs, blancs aussi, étaient revêtus de moulures figurant un treillage vert pâle; dans un renfoncement arrondi posait une vasque de marbre, surmontée de la statuette d’un jeune enfant retenant sur son épaule un poisson vomissant une eau claire; à terre, sous le panneau de vitrage, de longues jardinières remplies de jacinthes et de fine verdure, quelques sièges cannés à coussins de nuances douces; dans les angles tremblaient les feuillages légers de hautes plantes délicates.

--Voilà qui me plaît, dit Roseline en s’asseyant; au moins on est sûr qu’on ne mange pas la poussière qui s’est casée dans les sculptures et les tableaux. Elle est tout à fait de mon goût, votre salle à manger, Didier.

--N’est-ce pas, madame, qu’on voit tout de suite que je suis un homme à mœurs pures? Tenez, voulez-vous du lait?

Et en même temps il en remplit son verre et celui de Monteux.

--Pourquoi du lait, Didier? demanda Roseline.

--Mais par hygiène, madame; c’est la nourriture par excellence. Si vous n’en avez pas envie, voilà du bordeaux, car vous ne vous attendez pas à ce que je vous donne aucun vin malfaisant ni quelque poison alcoolique, je vous aime trop pour cela.

--Vrai, vous buvez du lait, vous Didier? demanda Lolo.

--Mais certainement, madame; j’ai la volonté très arrêtée de ne jamais devenir un névrosé et de ne pas trembler à quarante ans; je n’ai heureusement pas besoin d’excitants pour me tenir éveillé. Le Divin est mon disciple en hygiène, il m’obéit et s’en trouve bien.

--Alors, donnez-nous aussi du lait, Didier; et puis c’est très joli, cette chose blanche et douce.

--Oui, cela a quelque chose de tendre, dit le Divin.

--Ah! madame, reprit Didier, le lait est un symbole très profond, et, du reste, tout autour de nous est symbole si nous savions regarder et voir.

--N’est-ce pas que c’est amusant de les entendre? dit Roseline à Lolo. Avoue que c’est plus drôle que la conversation de Léon?

--Certainement, surtout que la plupart du temps il n’ouvre pas la bouche.

--C’est un phénomène particulier que l’abrutissement conjugal, observa Didier; car vous pouvez être certaine que si vous n’étiez pas sa femme, Baugé trouverait matière à conversation.

--Du tout, reprit Roseline; il n’y a pas d’abrutissement conjugal en soi, il y a des maris et des femmes qui ne comprennent pas leur situation respective et ne peuvent se parler naturellement: ils se sont tacitement condamnés au silence ou au mensonge à perpétuité; mais une fois qu’il est admis que chacun réserve sa personnalité, on s’entend très bien. Armand et moi, nous parlons.

--Mais il ne te défend pas de rien dire sur Chiffon? Léon prétend maintenant que les détails sur les enfants lui font mal au cœur.

--C’est que, ma pauvre Lolo, tu allais trop loin dans cette voie-là; c’est une idée saugrenue aussi que de voir des êtres conscients et développés régler toutes leurs pensées sur des créatures inconscientes et ébauchées. Va, on ne se doit qu’à soi-même. N’est-ce pas, Didier?

--Parfaitement, madame.

Nous sommes toujours d’accord, nous deux, l’êtes-vous aussi un peu avec Lolo? avez-vous décidé quelque chose pour le souper?

--Pas encore; madame Baugé doit y réfléchir et revenir...

--Seule, Lolo?

--Oui, ma chère... toute seule...

VII

ENTRE ELLES

Madame Baugé, la mère, est dans sa grande loge d’entre-colonnes; avec elle, l’ex-divine madame de Corbenay qui fut une exquise et incomparable préfète de l’ère de la corruption; Paule d’Haspre, parée, diamantée, radieuse et éblouissante, et Luce de Juvisy, pâle, sombre et émue.

_Il_ chante.

Monteux, Didier et le comte d’Aveline se tiennent derrière ces dames.

Le rideau vient de baisser et le frisson amoureux qui a fait palpiter toutes les poitrines de femmes, plane encore dans l’air; les lorgnettes de l’orchestre se lèvent avec avidité, les yeux se croisent, il y a là un moment unique de détente et de souvenir... Luce de Juvisy s’est levée, et d’un mouvement presque impétueux s’est jetée sur le divan du fond de la loge; elle a, sans le moindre souci de sa coiffure, appuyé sa tête et dans un geste d’abandon porté une de ses mains sur ses cheveux sombres. Mesdames Baugé et de Corbenay ont avec beaucoup de mesure et de grâce, quitté leurs places pour venir la rejoindre. Madame de Corbenay qui fait encore avec succès des effets de taille se tient debout, élégante et altière, le visage maquillé en perfection, ses cheveux très beaux toujours, d’un rouge acajou qui étincelle aux lumières; elle regarde avec quelque étonnement la pose alanguie et indifférente de madame de Juvisy. Elle ne comprend pas l’engouement de son amie madame Baugé pour ces jeunes femmes qui ont des tenues si extraordinaires. Elles ont été jeunes aussi, elles, et tout autrement il lui semble, avec infiniment plus de charme et d’élégance.

Luce a ouvert ses beaux yeux qu’elle avait clos, et comme Didier est venu s’asseoir près d’elle, elle lui dit très intelligiblement:

--N’est-ce pas qu’il est incomparable?

--Mais oui, il est très beau, très séduisant.

Elle reprend, s’adressant à madame de Corbenay dont la petite bouche minaude par une vieille habitude:

--Ne trouvez-vous pas, madame, que lorsqu’on l’entend, on voudrait mourir d’amour. Ah! moi, je veux chanter un jour avec lui, j’y suis décidée; je lui enverrai ma photographie demain.

Madame Baugé, qui a écouté avec un peu de surprise, dit sur un ton d’aimable plaisanterie:

--Ne faites pas cette imprudence, chère enfant.

--Je me moque bien des imprudences; je ne serai heureuse que lorsque je l’aurai entendu pour moi seule.

--C’est que vous êtes trop artiste, chère madame, murmura l’aimable comte d’Aveline.

Il s’est rapproché de plus en plus de Luce, et s’est enhardi jusqu’à lui prendre la main d’un mouvement câlin et familier; c’est sa spécialité, à cet homme charmant, que la familiarité avec les jolies femmes; il a tant de titres à cela: depuis quarante ans il ne vit que pour elles, pour être leur soutien, leur consolateur et leur conseil; sa tendresse va naturellement à celles qui en ont le plus besoin; il est si doux, si habile, si sûr; les paroles sortent de sa bouche comme une banderole et vont fortifier les âmes faibles, toutes les Madeleines repentantes du grand monde ont connu le réconfort de ses entretiens, car il a vécu ses beaux jours au temps où le repentir était de mise, et ce qu’il a ramené à la surface de créatures aimables que l’on croyait noyées à jamais est prodigieux; la ci-devant belle Corbenay est un de ses sauvetages les plus notoires; c’est grâce à une tactique savamment inspirée qu’elle a surmonté les mauvais propos du monde, et qu’après une querelle conjugale dont le bruit était allé très loin, elle a pu, par d’habiles politesses et une succession intelligente de dîners et de flatteries, reconquérir une situation très enviable. Madame de Corbenay et madame Baugé ont pour d’Aveline des sentiments d’amitié et de considération très distinguée, et il est infiniment choyé par un grand nombre de beautés sur le retour; par exemple les jeunes madames le tiennent en moindre estime.

Luce le regarde avec une aimable impertinence; c’est quelque chose de presque curieux pour elle que ces empressements démodés. Elle répond très tranquillement:

--Certainement, que je suis artiste, et c’est la raison pourquoi j’en suis folle.

--Mais, ne croyez-vous pas, madame, demande madame de Corbenay de son parler pondéré et doux, que cela pourrait contrarier M. de Juvisy s’il vous entendait.

--Nullement, madame, et j’ai l’intention de le lui répéter demain matin à déjeuner.

--C’est tout à fait dans le train, que d’avoir une passion pour _lui_, dit froidement Didier.

--Ma chère madame, reprend d’Aveline, avec son joli sourire d’homme qui va perpétuellement chanter une romance, ne faites pas de folie, contentez-vous de l’écouter et de l’admirer.

--Mais, mon pauvre ami, vous ne comprenez pas que le plus beau jour de ma vie sera celui où j’aurai l’envie de faire une folie, c’est une fantaisie qui ne m’est jamais venue jusqu’ici.

--Ah! madame, soupire madame de Corbenay, ces choses-là se paient si cher!

--Pas du tout, madame, il s’agit seulement de ne pas y mettre de mystère. Si je cachais mes sentiments à mon mari, cela l’agiterait peut-être le jour où il les apprendrait; mais étant donné que je lui dis tout simplement: «Mon cher ami, j’en suis amoureuse, je trouve qu’il chante comme un ange; cet homme-là me ferait aller au bout du monde...» il écoute cela comme le récit d’un caprice quelconque, et si je donne une soirée pour _lui_, comme je veux le faire, mon mari sera le premier à trouver la chose toute simple, n’est-ce pas Didier?

--Assurément, madame, tout est dans la manière de faire.

--De mon temps, madame, dit un peu sèchement madame de Corbenay, on avait la pudeur de certains sentiments.

--Ah! madame, je ne sais pas si c’était de la pudeur. Autant que je suis arrivée à comprendre, ce sentiment-là précède toutes les inconvenances.

--Voyons, petite charmante madame, roucoule d’Aveline, ne vous calomniez pas, nous vous connaissons, nous savons bien que vous êtes une femme trop sage pour vous compromettre pour un ténor.

--Si vous croyez me connaître, vous vous trompez considérablement, je vous assure; vous, vous ne vous imaginez pas comme je me moque des appréciations et des considérations, et comme je suis décidée à faire toujours ce qui me plaira le mieux.

--Cependant, madame, l’honneur des femmes... dit madame de Corbenay.

--Mon Dieu, madame, toutes ces belles phrases-là étaient exquises dans les romans de Feuillet, où l’on se console de tout avec la conscience, mais nous sommes différentes sans doute, nous autres; actuellement, la conscience ne procure plus aucune espèce de satisfaction!

--Il est certain, dit avec hésitation madame de Corbenay, que la conscience exige parfois des choses bien pénibles, mais le monde... Ainsi, il y a quelques années, une jeune femme dans votre situation, madame, n’aurait jamais osé s’exprimer sur un artiste... même très remarquable, comme vous venez de le faire...

--Madame de Juvisy sait que nous sommes de vieux amis sûrs, qui ne lui donnerons que de bons conseils, dit d’Aveline d’un ton d’encouragement.

--Ah! mais, je vous en prie, je ne demande pas le secret; il m’importe peu qu’on sache ou qu’on ne sache pas que j’en suis amoureuse, nous sommes comme cela plus d’une, et je suis bien sûre que madame de Corbenay ne me trouve pas aussi extraordinaire qu’elle a l’air de le dire.

Madame de Corbenay, qui a passé sa vie à avoir une passion définitive, possède avec du sentiment auquel Luce fait allusion une expérience qui lui permet d’en saisir toutes les nuances; mais de son temps il fallait extérieurement être imposante et correcte, l’incroyable sincérité de Luce la surprend jusqu’à la stupéfaction; elle ressent quelque chose qui ressemble à de l’ahurissement, quand Paule, qui vient de terminer un entretien à voix basse avec Monteux, s’approche, et toute rayonnante de beauté, dit tranquillement:

--Moi, c’était de Mazzantini que je raffolais, je lui ai jeté mon éventail une fois, il m’a lancé un regard... jamais je ne me suis tant amusée.

--Tous ces sentiments-là n’ont rien de commun avec l’amour, tel que je l’ai vu comprendre, dit sentencieusement et froidement madame de Corbenay.

--Je crois que si, madame, répond Didier; seulement la mode change pour la manière de l’exprimer.

--Celle de vos contemporains me paraît bien inférieure, en tout cas.

--Ce ne sont pas tant les contemporains, peut-être, que les contemporaines qui ont changé de mode; que voulez-vous, madame, elles sont moins crédules et moins simples.

--Une femme n’est pas crédule, monsieur, parce qu’elle croit que l’amour est une chose belle et sainte, dit vigoureusement et d’une intonation noble et tendre l’aimable d’Aveline.

--Ah! mais pardon, proteste immédiatement Luce de Juvisy; nous avons toutes connu des hommes amoureux, je n’ai jamais trouvé de beauté et de sainteté dans leurs sentiments.

--Cependant, madame, le don désintéressé d’une créature humaine à une autre, dit madame de Corbenay, l’affection qui fait affronter tous les dangers, courir des risques cruels, vous ne trouvez pas cela beau?

--Non, madame, pas du tout; et le désintéressement est absolument illusoire, car on court ces risques-là pour un plaisir qu’on connaît certain.

--Oh! madame! voilà une manière d’envisager la passion!

--Et comment voulez-vous qu’on l’envisage, comme un acte d’héroïsme?

--Vous êtes jeune, très jeune, délicieuse madame, dit d’Aveline; l’expérience, la vraie, viendra plus tard.

--Mon cher ami, c’est vous qui êtes jeune et naïf; du reste, comme presque tous les hommes de votre âge; c’est délicieux, mais ne vous attendez pas à nous voir vous suivre.

--J’accepte d’être traité de naïf, madame, si c’est l’être que d’avoir confiance à la vertu et au courage des femmes.

--Nos appréciations de la vertu diffèrent sans doute; qu’est-ce que vous aimez en elle, l’hypocrisie?

--Comment, l’hypocrisie!

--Mais oui, avoir toujours l’air de préférer son mari; n’est-ce pas, madame, que cela n’a jamais été possible?

Madame de Corbenay, un peu embarrassée, hésite et finit par dire:

--Puisque le monde est organisé ainsi... et d’ailleurs il est certain que la vie commune amène l’affection.

--Oh! bien, voilà une conclusion qui n’est pas la mienne, certes; ce qu’on appelle la vie commune, c’est la liberté de discuter tous les sujets désagréables, un monsieur à votre côté qui se croit permis de vous parler de ses infirmités, de ses mauvais placements, de vous offrir sa société lorsqu’il est malade ou découragé; je ne suis mariée que depuis six ans; mais je doute que vingt ans de ce régime me le rendront plus cher; c’est en dehors de la vie commune, au contraire, que je peux imaginer quelque chose qui ressemble à l’affection; deux êtres qui ne se parlent que d’eux-mêmes, et sans la moindre référence à l’existence matérielle, ou aux conditions sociales; vraiment, madame, vous trouvez agréable d’avoir depuis trente ans M. de Corbenay en face de vous à table? Je pense pourtant qu’il n’a pas uniquement occupé votre pensée tout ce temps-là; vous ne seriez pas aussi belle que vous l’êtes encore.

--Mon Dieu, madame, je n’ai pu empêcher les gens de m’aimer.

--Il y a quelque chose de si admirable à voir une jolie femme triompher de toutes les tentations, prononce d’Aveline d’un air inspiré.

--Eh bien, moi, je trouve ça bête, dit la belle Paule.

--Vous ne croyez pas qu’on puisse aimer et triompher de son amour, demande madame de Corbenay.

--Je ne sais pas, je n’ai pas essayé; mais je suis persuadée que je ne m’infligerai jamais volontairement de la peine.

--Et vous aurez bien raison, ajoute Didier.

--Chut! dit impérieusement Luce, on va commencer.