Part 9
Dans un élan d’admiration, il se demandait s’il ne serait pas juste qu’il se convertît à la théosophie et au végétarisme, quand il se rappela qu’Uni ignorait jusqu’au nom de Swedenborg et mangeait, comme tout le monde, du saumon fumé et du filet de renne.
Bien que la pièce dût passer le surlendemain, il s’en remit ce jour-là plus que jamais à sa collaboratrice pour lui donner les soins suprêmes, et après avoir indiqué, pour la forme, quelques insignifiantes modifications de mise en scène, il disparut et courut à l’hôtel terminer ses bagages.
* * * * *
Il trouva, en rentrant, un message de Lena Larsen.
«Cher Ami,
»J’ai votre affaire. Allez voir de ma part, ce soir, à 6 heures, Mlle Daa, Blaa Hus, à Lysaker.
»A bientôt.
»Lena L.»
A 6 heures, il sonnait à la porte d’une petite maison de la banlieue, posée comme un jouet au milieu d’un jardin de neige. Elle était construite en bois rond, peinte en bleu avec des encadrements blancs aux fenêtres. Elle sentait le sapin verni, l’eau de cuivre, le blanc d’Espagne. Les joues de la servante brillaient comme le parquet. Des vues lithographiques de la Norvège ornaient les murs du salon de leurs torrents fougueux charriant des troncs d’arbres, de leurs scènes de chasse, de leurs scènes de pêche. Sur une tablette, entre les rideaux blancs et les vitres de chaque fenêtre, des pots de bégonias roses alternaient avec de fins asparagus. Le portrait d’Henrik Ibsen et celui de Bjoernstjerne Bjoernson se faisaient pendant sur le piano.
L’impression était bonne. Elle fut meilleure encore lorsque Mlle Daa parut.
Mlle Daa n’était ni jeune ni belle. Elle offrait au regard enchanté de Jérôme le visage d’un vieux chasseur lapon brûlé par le soleil de minuit, marqué par l’ophthalmie des neiges. Elle avait des cheveux en touffe d’herbe, des dents faites pour déchirer la chair crue du phoque et une grande douceur d’expression dans la voix. Malheureusement, elle s’exprimait en français, ce qui lui ôtait beaucoup de son charme.
Jérôme lui exposa le dessein qu’il avait formé de prendre pour un temps le vivre et le couvert sous un toit norvégien, afin de se pénétrer des coutumes, usages et traditions d’un pays qui, chaque jour, lui devenait plus cher.
La demoiselle se déclara flattée du choix qu’un Français de la qualité de M. l’auteur Jérôme avait fait de sa modeste demeure. Elle l’ouvrait toute grande, et son cœur avec, à cet ami de la Norvège et de Lena Larsen.
Jérôme convint que Mlle Larsen en l’adressant à Mlle Daa avait agi envers lui comme une amie sincère. Après quoi, il visita la maison, la trouva en tous points conforme à ses vœux. La chambre qu’il devait occuper était blanche, meublée d’un lit à rideaux de mousseline, d’une armoire d’angle décorée de fleurs des champs aux couleurs vives, de guéridons, de sièges également coloriés et d’un poêle à bois, en fonte ornementée, qui touchait au plafond. En apercevant cet objet magnifique, Jérôme ne put retenir un mouvement d’enthousiasme et serra avec effusion les mains de Mlle Daa.
--Enfin, s’écria-t-il, je foule le sol de la Norvège.
Un arrangement fut conclu et l’on décida que Jérôme s’installerait à «Blaa Hus» le soir même.
Quand il quitta Lysaker pour regagner la ville, il n’avait plus cette âme d’exilé des voyageurs d’hôtel. A la station du tram, il regardait les gens en homme qui prend, comme eux, la rame de Kl. 18.52, qui se rend, comme eux, à Majorstuen et, comme eux, prononce en s’adressant au receveur: _Maiôrstoueun_.
A l’hôtel, il trouva les journalistes alertés par le portier. Comment? Il partait? Allait-il quitter Christiania à la veille d’y triompher? Les stylos tremblaient entre leurs doigts, les block-notes frémissaient. A cet émoi professionnel, Jérôme répondit en souriant, comme il avait fait un mois auparavant, sur le quai de la gare du Nord, au reporter de _Comœdia_:
--Je pars pour la Norvège, où je compte séjourner quelque temps.
Ensuite il écrivit à Uni une lettre toute remplie des charmes de Mlle Daa et des beautés de «Blaa Hus».
«Figurez-vous, disait-il, un salon où il y a des tableaux de peintres norvégiens, une chambre chauffée par un poêle à bois, une vieille demoiselle qui ressemble à Nanouk... Uni, je vous adore!...»
XVI
Il s’établit entre eux, pendant la journée qui suivit, une correspondance secrète tout au goût de Jérôme.
Au premier billet qu’il lui adressa, elle ne répondit pas. Au second, plein d’inquiétude et d’appels passionnés, elle fit la réponse suivante:
«Cher Jérôme,
»Vous demandez si je vous aime. C’est une très inutile question. Mais c’est tellement difficile à moi d’écrire des choses comme vous écrivez! Ce n’est pas elles qu’on apprenait au pensionnat, à Lausanne. J’aime mieux de parler qu’à écrire.
»Je veux que vous savez une chose, Jérôme: je suis très fâchée que notre amour est un secret de nous deux. Ce veut être tellement plus bon si nous sommes des fiancés. On peut aller rire ensemble avec Axel et Gerda, promener sur les skis toute la nuit. On peut aussi donner des baisers beaucoup plus. J’aime que vous avez embrassé moi au boutique des fleurs, mais c’est peut-être encore plus praticable dans ma chambre. Maintenant, c’est la vacance à l’Université. On peut être toutes les heures ensemble.
»Au lieu de quoi, hier soir j’étais triste. J’avais peur que vous faites de la noce avec L. L. que je hais. Je n’avais pas raison, mais L. L. était dans ma tête comme une mouche dans une bouteille. Axel disait que j’avais un flirt malheureux. J’ai fermé sa bouche avec un swing très dur.
»C’est long à attendre demain pour nous voir... Répondez vite sur notre fiançaille. Je trouve ça drôle que vous avez écrit à votre mère sur cette chose-là.
»Uni.»
Jérôme répondit aussitôt:
«Non, Uni chérie, je n’ai pas fait la noce hier soir avec deux majuscules. Je n’ai pas quitté «Blaa Hus». Je vous ai aimée tout le long de cette longue soirée, de cette longue nuit. Il n’y a plus personne au monde qui puisse occuper mes pensées que vous et vous et encore vous. Aussi, jugez de mon bonheur: pendant deux heures, cette chère Mlle Daa m’a parlé de votre pays. J’en ai appris des choses! Vous ne m’aviez jamais dit que la cascade de Valurfos tombe de 352 mètres de haut, qu’il gèle pendant 243 jours par an à Kautokeino,--nom adorable!--que la Norvège a 20.000 kilomètres de rivages, la moitié du tour de la terre, Uni! Vous m’aviez caché que les purs Norvégiens s’expriment en vieux langage landsmaal. Est-ce en landsmaal que vous pensez à moi, ma chérie? Saviez-vous qu’il y a des lynx dans vos forêts, des moustiques au cap Nord? Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? Tout ce qui me rapproche de vous, je veux le connaître. Je veux apprendre à danser le halling qui est votre danse nationale, à jouer du langeleik à huit cordes. Je vous aime. Et comme nous ne nous verrons pas aujourd’hui, je resterai ici. Mlle Daa me lira les sagas de vos anciens rois. Je lui poserai des questions, je m’instruirai de tout ce que vous savez et que je ne sais pas.
»A demain matin 11 heures comme convenu.
»C’est la petite bonne de Mlle Daa qui vous apporte mes lettres. Elle se nomme Mjofi. N’est-ce pas ravissant?
»Adieu, ma douce neige, je vous serre dans mes bras.
»J.»
»Demain, nous parlerons de nos projets.»
«Demain, se disait-il quand la lettre fut partie, demain, nous verrons...»
Il n’était pas pressé d’aller rire avec Axel et Gerda, de recevoir une seconde fois les compliments d’Anita Bing, de Johannessen, le bouquet des ouvreuses. Il n’était jamais pressé de sortir du rêve pour entrer dans la réalité.
Dans l’après-midi, il eut une seconde lettre d’Uni.
«Maman est très fâchée de vous que vous n’avez pas venu au théâtre aujourd’hui. Moi, je sais un garçon qui a passé sa journée à la géographie au lieu de donner le courage aux acteurs pour demain.
»Ça m’est égal que Valurfos est haut et je ne connais pas ce que c’est _langeleik_. Le _halling_, c’est une danse de la campagne où on lance le pied dans le plafond, c’est très ridicule.
»Mlle Daa est un vieil nationaliste. On peut la mettre dans le musée de Bygdœ sous un verre avec les costumes antiques.
»Moi, je veux que vous serez célèbre demain dans la Norvège, qu’on tapera les mains très fort à _Littérature_. Je veux être dans la salle et que tout le monde sait qu’il tape aussi mon cœur dans le même temps que ses mains.
»Je viendrai au embarcadère de Stillebach demain matin à 10 h. 30. Il faut qu’on a le temps libre pour faire notre fiançaille avant la répétition.
»Uni.»
Jérôme venait à peine de glisser cette lettre sur son cœur que Mme Krag se fit annoncer et entra en bourrasque dans sa chambre.
--Hé bien! n’êtes-vous pas malade? Non? Que se passe-t-il? Dernière répétition aujourd’hui. Pas de Jérôme. Johannessen bouleversé boit le whisky sous mes yeux pour se remettre. La petite Bing sans voix, sans allant;--je la soupçonne d’ailleurs de vous aimer; nous en reparlerons.--Et, c’est le comble, pas de téléphone dans cette maison de Lysaker. Alors?
Elle tournait dans la pièce, inspectant chaque objet, s’arrêtant aux gravures qui décoraient les murailles, posant ses questions au roi-Haakon-acclamé-par-la-jeunesse-universitaire, à Roald-Amundsen-plantant-au-Pôle-Sud-le-drapeau-norvégien.
--J’ai eu beaucoup à faire, expliqua Jérôme, des lettres à écrire...
--Ta ta ta... Le bruit est venu à mes oreilles que vous étiez amoureux.
--Moi, Madame?
--Il va faire l’étonné! Vous savez bien de qui je veux parler.
--Je vous affirme, balbutia Jérôme...
Dans sa poche, les lettres d’Uni craquetaient. Il poussa un profond soupir et baissa la tête comme un enfant coupable.
--Vous connaissez, ajouta vivement Mme Krag, mes idées sur le droit au bonheur. Mais est-ce bien le bonheur qui vous attend de ce côté?
--Oui, Madame, oui, s’écria-t-il dans un élan.
Elle le considéra avec ses petits yeux bordés de cils roux.
--Écoutez, Jérôme. J’ai l’horreur des demi-mots. Laissez-moi vous parler clairement. Tagore a dit: La passion est la lanterne qui nous guide. Moi, je vous dis: Prenez garde, votre lanterne vous conduit dans un chemin détestable.
Jérôme, peu entraîné à recevoir les reproches d’une mère, était prêt à se jeter à ses genoux, à tout avouer.
--Quelle idée vous faites-vous, poursuivait-elle, d’une jeune fille que l’on rencontre partout dans la compagnie d’un étranger dont on sait qu’il n’est pas son fiancé...
--Hé bien mais...
--... dont on dit qu’il est son amant?
Jérôme bondit, la main en avant dans un geste de serment.
--Oh! sourit Mme Krag en l’arrêtant, ce sont là des mœurs françaises. Pourquoi vous indigner? Vous allez me prouver qu’il est tout naturel que Mlle Larsen soit au mieux, comme on dit à Paris, avec un attaché de légation.
--Quel rapport?...
--Comment, quel rapport? Cela vous laisse indifférent que Mlle Larsen soit l’amante de votre ami M. de la Boudinière?
--Tout à fait indifférent.
--Comme vous êtes intéressant! Et vous songez quand même à l’épouser?
--Qui?
--Hé bien! Mlle Larsen.
Comme deux couleurs complémentaires en se mêlant produisent du blanc, de même la joie, rencontrant brusquement l’inquiétude sur le visage de Jérôme, donnait à ses traits une expression neutre, le masque de la sérénité.
--Je ne songe pas à épouser Mlle Larsen, dit-il tranquillement.
--De mieux en mieux! Ah! les Français ont du relief. Pas de morale, mais du relief.
Il eut bien de la peine à convaincre cette véhémente de l’innocence de ses relations avec la directrice de l’Institut médico-légal. Il lui conta en termes obscurs une histoire où se trouvaient mêlés une jeune fille qu’il ne nomma point, une marchande de fleurs, le vieux peintre Christiansen, des pots d’azalée, des tonnelets de bière; fit allusion à un baiser donné par comédie et se disculpa de Lena en songeant à Uni.
Il désirait une absolution; il obtint un sermon. Il apprit que Lena Larsen ne se cachait pas du goût qu’elle avait pour l’auteur de _Littérature_, que cette inclination avait pris naissance à Paris dans un bal-musette de Montparnasse, qu’au demeurant c’étaient là des mœurs de brasserie dont il n’y avait pas lieu de s’étonner, cette jeune fille ayant vécu en France sans s’y marier, à l’âge que la «Société d’Eugénésie» désigne comme le plus favorable à la conjonction de l’homme et de la femme.
--Mais, fit en terminant Mme Krag, me direz-vous pourquoi vous n’êtes pas venu à la répétition?
--... Vraiment impossible, je vous assure... Correspondance imprévue... travaux d’ethnographie... A ce propos, comment trouvez-vous mon logement?
--Antique, chauffage primitif, pas de téléphone. Je ne vous demande pas ce qui vous a attiré dans ce coin perdu de la banlieue...
Elle se dirigea vers la porte.
--Je compte sur vous pour demain matin. Anita Bing sera chez moi à 10 h. 1/2. Elle vous fera entendre quelques répliques de sa grande scène du second acte. Elle désire avoir vos conseils. Elle y tient beaucoup. Moi aussi. A demain.
Elle avait déjà un pied dans la rue.
Jérôme cherchait éperdûment une excuse à ne pouvoir _justement_ pas se rendre chez elle à cette heure-là. Il perdait, de jour en jour, cette aisance, dont il était jusqu’alors naturellement doué, à trouver en un tournemain une allégation à refuser un rendez-vous intempestif, à éluder une question inopportune.
Et quand il ouvrit la bouche pour répondre, il ne trouva rien de mieux que cette phrase sans artifice:
--Je ne viendrai pas demain matin chez vous.
Mme Krag le regarda avec consternation.
--C’est bon, dit-elle, je n’insiste pas. L’âme d’un Français est un labyrinthe où je m’égare.
Elle s’éloigna, tandis qu’il murmurait:
«Demain matin, je rejoindrai votre fille à l’embarcadère de Stillebach. Nous prendrons un petit bateau à vapeur. Nous irons, en brisant les glaces du fjord, jusqu’à Oskarshall, où il y a un parc, un vieux château, du silence, un banc...»
XVII
Cette promenade à Oskarshall avait laissé à Jérôme plus de courbature dans les jambes que d’ivresse dans le cœur.
Il attendait autre chose de ce sombre château, assis dans la neige au bord d’un fjord glacé, que le souvenir d’une course à pied, avec saut d’obstacles, entre le débarcadère de Dronningen et la loge du gardien; de l’ascension chronométrée, et plusieurs fois répétée, d’une tour détestablement haute; d’un match de boules de neige, à qui, d’Uni et de lui, en placerait le plus grand nombre, à vingt pas, dans la gueule d’un canon danois.
De faciles victoires l’avaient trouvé modeste. Mais le style de ses foulées, l’aisance de ses sauts avaient transporté son amie au comble de ce plaisir sportif qu’il jugeait incompatible avec l’amour.
Et quand il avait dû, après un défi, franchir ce banc sur lequel il aurait tant aimé s’asseoir auprès d’elle, elle lui avait saisi les deux mains et, d’une voix qu’il ne lui connaissait pas, grave, presque dure, elle l’avait sommé de l’accepter pour fiancée.
Sans lui répondre précisément, il lui avait donné à entendre qu’il précipiterait peut-être les choses et que leurs fiançailles pourraient avoir lieu plus tôt qu’elle ne pensait.
En lui-même, il avait décidé de mettre fin à cette incomparable impatience en demandant, dès le lendemain, à Mme Krag, la main de sa fille.
Mais il souhaitait obscurément qu’elle la lui refusât, qu’un enlèvement s’ensuivît, que la blanche aventure se terminât par un mariage romanesque.
Tel était l’objet de sa méditation, quand le rideau se leva sur le premier acte de _Littérature_.
* * * * *
Du strapontin où il s’était réfugié pour échapper aux effusions de Mme Krag, il lui apparut, dès les premières répliques, qu’on jouait une pièce bien ennuyeuse. Le mouvement était lent, les silences étaient interminables, les personnages se déplaçaient dans la glycérine avec de la glu sous chaque pied, comme dans un film au ralenti.
Quand il vit Anita Bing pénétrer sur la scène en costume de tennis, il reconnut son ouvrage, mais le personnage lui demeurait étranger. La Clarisse de _Littérature_ était toute vivacité, celle de _Litteratur_ était toute langueur; l’une jetait sa raquette en l’air, la rattrapait par le manche; l’autre, les yeux baissés, en comptait les cordes.
Jérôme avait assez de sujets de préoccupation pour ne point s’en créer de nouveaux. Il jugea que sa pièce allait à un four, que Mme Krag ne le lui pardonnerait pas et qu’il devait se préparer, dès lors, à enlever Uni.
Il assista donc sans angoisse, et presque avec plaisir, au dépeçage d’une comédie qu’il ne tenait plus pour sienne.
L’acteur Alf Aasen parut à son tour. Il était chargé du personnage primesautier, hâbleur et infidèle de Florian. Il l’interprétait comme si l’apostolat avait été sa vocation. Les tirades joyeusement cyniques de ce mauvais sujet, il les tournait en conférence salutiste. Et rien n’était plus étranger au personnage de Jérôme que le ton sur lequel il contait aux amis de Clarisse son équipée à bord d’un transatlantique, où il s’était engagé comme groom pour découvrir, après tant d’autres, l’Amérique: il avait le regard rentré derrière le subconscient, et sa voix assourdie paraissait sombrer dans les linéaments d’une confession psychanalytique.
Du coup, Jérôme sentit ses projets d’enlèvement prendre de la consistance.
D’ailleurs, le public marquait de la froideur. Jérôme avait pour voisin un homme aux épaules larges, aux poings puissants, dont l’apparence brutale était démentie par des yeux clairs, chargés de rêve. Pas une seule fois, cet homme ne sourit, ne soupira, ne hocha la tête, ne fronça les sourcils, ne se pencha vers sa voisine. Les répliques le traversaient comme les rayons X un corps mou.
«Jamais sa mère ne me la donnera, se disait Jérôme. Elle me tient pour un débauché, un buveur, une calamité sociale, et, dès ce soir, elle me rendra responsable de son échec ici... J’enlèverai donc Uni...»
Déjà il tournait la manivelle de l’auto, quand un vacarme prodigieux l’arrêta net: au rideau qui s’abaissait sur la fin du premier acte, son voisin se mit à frapper l’une contre l’autre ses fortes mains; la salle entière fit comme lui. Et c’est Jérôme qui fut enlevé.
Axel l’entraîna vers les coulisses.
--Bon sport, ce soir, disait le frère d’Uni en montrant ses larges mains: j’ai tapé durement mes deux battes de cricket!
Mme Krag se jeta dans ses bras.
--Comment trouvez-vous Alf Aasen?
--Hé bien! mais...
--N’est-ce pas? Quel sens du symbole! Et Anita? Venez saluer Anita...
Les amis accouraient. Einar Magnussen, le ministre Krag, Sofie Kielland, le philosophe, l’architecte Dahl, l’entouraient, le félicitaient en termes abondants, sinon toujours clairs.
Le ministre lui donnait sur le dos des tapes enthousiastes; le stoïcien lui souriait de la moitié d’une lèvre, du quart d’un œil; Magnussen l’engageait comme correspondant du _Dagbladet_, à des émoluments magnifiques.
Mme Kielland était défaillante. Elle l’enveloppa d’un regard chavirant.
--Ah! soupirait-elle, c’était tellement bon cette idée du sexualisme sportif, ce symbolique tennis, cet échange des fluides amoureux par le jet des balles!...
Uni parut à son tour. Peter, le fils du vieux Christiansen, l’accompagnait.
--Hello! fit-elle en lui secouant la main, le premier set, il est gagné.
Peter Christiansen demanda à Jérôme:
--Est-ce que c’est une habitude française d’embrasser les jeunes filles à travers les cordes d’une raquette?
--Mon Dieu, fit Jérôme, on s’embrasse comme on peut quand on s’aime.
--Aussi, derrière les pots des fleurs, dit Uni.
--Moi, continua le jeune homme, je les aurais fiancés tout de suite et j’aurais supprimé la raquette.
--Attendez la fin de la pièce, répliqua Jérôme, Clarisse et Florian ne se marieront pas.
--Qu’est-ce que cela peut faire? dit Peter Christiansen.
Uni ne quittait pas Jérôme des yeux.
Entouré d’admiration, assailli par la curiosité, il était là comme un jeune vainqueur, étonné de sa victoire.
Mme Krag le prit par la main, l’entraîna jusqu’à la loge de Mlle Bing. Anita le reçut avec une modestie effarouchée. Elle avait été, disait-elle, constamment au-dessous de son rôle. C’était si difficile d’exprimer des sentiments français avec un cœur norvégien! Elle avait senti le danger, la diabolique tentation de jouer le jeu extérieur à la façon française. Elle n’y avait échappé qu’en fermant toutes les portes et toutes les fenêtres de sa maison d’âme.
On alla porter des compliments à Alf Aasen, aux autres interprètes. Le quartier des artistes rappelait à Jérôme le vestiaire du Racing-Club. On y croisait des hommes de belle prestance à qui un teint éclatant tenait lieu de fard. A l’appel du régisseur, ils semblaient des athlètes prêts à s’élancer sur le gazon de la piste.
Comme Jérôme s’étonnait, auprès de Mme Krag, de rencontrer des comédiens qui pussent se passer de rouge:
--C’est, dit-elle, qu’ils sont abstinents.
--J’aurais cru que le régime de l’eau...
--Écoutez, Jérôme, je veux vous parler très fraternellement de l’abstinence.
--Je le désire beaucoup; nous en parlerons demain, dit Jérôme qui songeait à se ménager pour le lendemain les bonnes grâces de la mère d’Uni.
Il pénétra dans la salle pour regagner son strapontin; mais Axel le guettait.
--Par ici, mon garçon!
Il s’empara de Jérôme et le fit entrer dans une loge, où se trouvaient déjà sa sœur Hilda, Gerda Josefsen, Peter Christiansen et Uni. Peter soufflait dans les cheveux d’Uni au moyen de son programme roulé en tube. Mais le jeu n’était pas au goût de la jeune fille qui se défendait d’un air irrité.
--Uni, elle est malade, glissa Axel à l’oreille de Jérôme.
--Quoi? fit Jérôme. Votre sœur est souffrante?
Axel posa un doigt sur son cœur.
--Elle a une petite maladie là.
Gerda, qui les écoutait, se fit traduire ce qu’ils disaient et échangea, en riant, une remarque avec Axel.
--Gerda, elle dit qu’Uni a pris le mal dans la nuit de Noël.
--C’est peut-être un rhume, expliqua Jérôme en baissant les yeux.
--Cher vieux garçon! s’exclama Axel. N’êtes-vous pas enrhumé aussi?
Jérôme l’aurait embrassé. «Cet Axel, se disait-il, avec ses records, son embrocation, sa chewing gum, c’est lui le premier qui lit dans mon cœur.»
Et dans un élan tout intérieur, il lui voua une amitié qui ne prendrait fin qu’avec sa vie.
* * * * *
Cependant les lumières s’éteignirent et Jérôme suivit, cette fois avec intérêt, la partie qui se jouait sur la scène. Il s’agissait, pour faire plaisir à Uni, de gagner le second set.
Il attendait avec curiosité la scène du baiser. Anita Bing y mit beaucoup d’adresse. Clarisse chaste, ne laissant rien voir du feu intérieur qui la consumait, elle apparaissait dans le rayon lunaire d’un projecteur, comme l’image même de l’amour des jeunes filles qui refusent éperdument ce qu’elles brûlent de donner. Florian lui ouvrait les bras. Elle faisait trois pas vers lui, s’arrêtait, souriait. On voyait un élan qui tendait ses chevilles, une hésitation qui courbait ses épaules. Lui, à son tour, s’approchait d’elle; le rayon lunaire s’éloignait discrètement. Alors, elle prenait entre ses mains la tête de Florian et, baissant la sienne dans le même temps, elle dirigeait elle-même je baiser du jeune homme vers ses cheveux. Puis, elle s’enfuyait en levant les bras vers le ciel, en un geste qui signifiait à la fois: «Comme je suis heureuse!» et «Qu’ai-je fait?»
Ainsi se trouvaient satisfaits Mme Krag et les membres de l’«Association pour le relèvement moral de la femme».
A ce moment, Uni s’était tournée vers Jérôme et l’avait regardé en souriant.
Quand l’acte fut terminé, elle lui dit, en sortant de la loge:
--Anita Bing, elle ne connaît pas la manière pour donner un baiser.
Dans les couloirs, Jérôme croisa M. de la Boudinière, monocle, vernis, empesé, tout en grâces et en ronds de jambe auprès de Lena Larsen.