Part 10
--Compliments, mon cher auteur, compliments. Je n’entends rien à la langue de ce pays, mais l’esprit français, ce vieil esprit du boulevard, transparaît à chaque réplique de votre comédie. Vous souvenez-vous de _Dodoche_, aux Variétés? Ça me rappelle _Dodoche_, moins Jules Berry et Maud Loty. Ah! Maud Loty, quel chou! Tandis que cette petite Bing... Jolie, la jambe pas trop mal, mais pas de tempérament, pas de tempérament...
Lena Larsen haussa les épaules.
--Taisez-vous, Boudinière. Vous dites des choses stupides.
Et, s’adressant à Jérôme:
--Qu’est-ce que je vous disais? La mère Krag a défiguré votre pièce. Encore si c’était d’un coup de vitriol, par jalousie, à la française... Mais non, pas même. C’est raboté, démembré, couvert de feuilles de vigne.
--Vous exagérez, fit Jérôme avec douceur.
--J’exagère? Allons donc! Pas un mot d’amour, pas une étreinte. Je suis bien sûre que dans votre pièce, à vous, il y a du mouvement, des coups de téléphone, des chutes à deux sur un divan, de la musique à la cantonade, un mari qui surgit, du revolver, des larmes, du pardon... De l’amour, quoi!
--Mais, pas du tout, protesta Jérôme. La version Clara Berg est remarquable. N’avez-vous pas senti tout ce qu’il y avait de sexualisme sportif dans cette partie de tennis?...
Il s’éloigna.
--Il est touché, murmura Lena à son compagnon. Cherchez la femme...
Sur son passage, des personnes inconnues de lui l’arrêtaient, lui serraient la main.
Bjoern Bjoernson, fils de Bjoernson, l’interpella de loin.
--Hé bien! Monsieur, n’êtes-vous pas Normand? Je veux dire homme du Nord, Scandinave?
--Je me croyais Tourangeau, mais...
Il rencontra Uni. Elle allait de groupe en groupe, posait des questions, écoutait, revenait vers lui.
--Le second set, il est gagné, disait-elle.
Ou bien:
--C’est un grand enthousiasme partout. J’écoute beaucoup ce qu’ils disent les personnes dans mon dos: c’est des paroles longues comme ça.
Très entourée, la bourgmestre Kielland discourait auprès d’eux, au milieu d’un cercle de dames mûres.
Uni regarda de son côté en riant.
--Vous ne savez pas comment elle dit? «Ce petit Français, il a des idées grandes mais il n’est pas un mari pour moi...»
Ils retournèrent à la loge. Le troisième set fut enlevé de haute main. La partie était gagnée.
Quand le rideau s’abaissa, il n’y eut pas d’ovation, on ne réclama point l’auteur, mais la satisfaction se lisait sur le visage de tous ces gens qui avaient fait leur provision d’idées et s’en allaient les ruminer dans le calme de leurs petites maisons, silencieuses sous la neige.
C’est ce moment-là qu’attendait le directeur Johan Johannessen pour donner à Jérôme une chaleureuse accolade et, entouré de tout le personnel de la maison, lui adresser un discours en proportion avec le succès de la soirée. Sa voix d’ancien jeune premier montait vers les frises, flexueuse, fleurie et parfumée comme une glycine, dont Jérôme sentait les grappes couronner son jeune front.
Mme Krag lui succéda et profita de la circonstance pour déplorer qu’un écrivain si doué et un directeur si heureux ne fissent encore partie d’aucune société d’abstinence. Puis ce fut le tour d’Alf Aasen, au nom de ses camarades; celui d’Anita Bing qui voulut dire son petit mot en français, d’une voix de colombe blessée; celui du président de l’Association des machinistes et accessoiristes.
Les journalistes ne manquèrent pas d’accourir. Ils entourèrent Jérôme, le pressèrent de questions, en exprimèrent, comme d’un citron le jus, les dernières idées qu’il avait encore sur l’amour, qu’il emprunta, d’ailleurs, aux spécialistes de la question, à la Religieuse portugaise, à Étienne Rey, et s’en furent en ne lui laissant que sa peau et l’espoir de revoir Uni au souper qui allait suivre.
XVIII
Quand il s’éveilla, vers le milieu du jour, il aperçut d’abord, par la fenêtre, le jardin de Mlle Daa, qu’un rayon de soleil teintait uniformément, de sorte que chaque arbuste et même la barrière étaient fleuris de petites houppes roses.
Ses regards rencontrèrent ensuite le dos courbé de Mjofi, la servante, qui jetait des bûchettes dans le poêle.
--Ah! Mjofi, fit-il en s’étirant, je crois au bonheur.
Comme elle ne comprenait pas ce que demandait le monsieur français, elle lui fit un sourire de pomme d’api, ajouta quelques bûches au feu, ouvrit toute grande la clé du tirage et sortit.
«Un vrai temps de fiançailles», se disait Jérôme.
La chambre sentait le sapin chaud et la mousseline amidonnée. Des petites phrases de Grieg la traversaient, avec des ailes; les gouttes d’eau qui tombaient des stalactites du toit ponctuaient les instants.
Il est doux de se donner à un pays dont on porte en soi, depuis l’enfance, les paysages et le folklore.
«Vous êtes des nôtres,» avait répété Bjoern Bjoernson au souper de la veille.
«Parbleu, je suis des leurs», pensait Jérôme. Sous ses paupières à demi-closes, il se découvrait un ancêtre viking, séduit par les yeux noirs d’une fille de Touraine, entre le sac de Nantes et le pillage de Tours. Il voyait bien la scène: les longues barques, hérissées de lances, remontaient la Loire; les filles du pays, déjà curieuses de spectacles militaires, étaient accourues sur les rives. Jamais les guerriers blonds n’avaient vu pareille guirlande de fleurs; ils laissèrent là lances et boucliers pour aller les cueillir.
Frappé par cette révélation issue des profondeurs de son être, il admirait que le succès d’une comédie, jouée sur la scène du Pigeonnier, l’eût amené à renouer par un mariage le fil qui le rattachait à la Norvège.
Il ouvrit de nouveau les yeux. Il vit, sur le mur, Amundsen conquérant le Pôle Sud. Il en ressentit de la fierté.
Rien ne coûte à un homme qui a perdu sa personnalité; il reçoit plus qu’il ne donne. Sur ce terrain défriché, retourné, hersé, toute graine semée croît rapidement.
A l’aide d’éléments puisés au chantier le plus réduit, il se construisait tout un avenir.
Il s’accouda sur son oreiller, considéra les proportions de la pièce, la disposition du mobilier, comment s’ouvraient les fenêtres doubles, se jointoyaient les planches des cloisons. Le châlet, où il vivrait avec Uni, ne serait pas plus grand que celui-là. Seulement, il le ferait peindre en blanc avec des chambranles rouges vif. Il aurait un étage. Au rez-de-chaussée, une grande pièce ornée de trophées de chasse: mâchoires de morse, massacres d’élan, peaux de lynx, où il travaillerait; ici, sa table; là, le fauteuil d’Uni; aux murs, des rayons portant les œuvres des écrivains scandinaves;--déjà, il s’attaquait à la traduction des poésies de Wergeland.--Au premier étage...
Il sauta hors de son lit et fit sa toilette en chantant.
* * * * *
A mesure qu’il approchait de la maison Krag, il trouvait le sol plus glissant et la vie plus difficile. Toutes les formules de demande en mariage qui lui passaient par la tête lui paraissaient misérables, prosaïques, sans portée. Jérôme était le seul écrivain de sa génération qui doutât de lui-même.
N’ayant point la formule, il se donna la contenance. Il sourit à la servante qui lui ouvrait la porte. Il sourit à la Vénus d’or du vestibule. Il sourit aux fleurs qui ornaient le salon, à la gerbe de boules de neige qui primait toutes les autres. Il sourit au bruit des pas qui accouraient.
--Vous m’avez gâtée, fit Mme Krag en surgissant les deux mains tendues. Ces boules blanches ne sont-elles pas le signe de l’affection que vous me portez, Jérôme?
--En effet, appuya Jérôme pour s’ouvrir des voies favorables, une affection très pure et...
--Très pure! Oh! ce n’est pas ce que je veux dire, mais, comme l’infini d’Einstein, une affection à la fois sphérique et sans limites.
Jérôme jura que cela était l’expression même du sentiment qu’il éprouvait, qu’en effet son affection était ronde et qu’il s’en était toujours douté à sentir la place qu’elle occupait dans son cœur, où un sentiment d’une autre forme eût laissé des vides. Par les détours de cette géométrie sentimentale, il espérait arriver au but même de sa visite.
Mais Mme Krag reprit avec sa vivacité coutumière:
--Ce que vous dites est d’un intérêt extraordinaire. L’expression des sentiments par des figures géométriques permettrait d’en faire une classification claire, logique: les sentiments cylindriques, les coniques, les pyramidaux. Ainsi, l’orgueil, quel cylindre! Quelle tour de Babel! Et l’égoïsme, Jérôme, l’angle rentrant du polygone affectif. La haine...
--Oui, dit Jérôme, mais l’amour?
--L’amour? Le plus court chemin d’un cœur à un autre: la ligne droite.
«Elle a raison, se dit Jérôme, pas de détours!»
Il se leva, s’inclina devant Mme Krag.
--Madame...
--Comment, vous partez?
--Oh! non, je reste... Je reste même à tout jamais, si...
Sur ce _si_, il eut un sourire chargé de prière et de mélancolie, dont il espérait qu’il lui éviterait d’en dire plus long. Mais le si demeura en suspension.
Il reprit avec des balbutiements que, seule, pouvait excuser la solennité de la démarche:
--... Si les liens du mariage pouvaient me retenir dans un pays qui m’est cher entre tous.
--Hé bien! asseyez-vous. Je veux vous parler d’Anita Bing. Elle a vingt-deux ans, vous en avez vingt-cinq. Ce sont des âges qui...
--Ah! Madame, interrompit Jérôme, ne me parlez pas de Mlle Bing.
Il s’inclina de nouveau, sentit sa tête se vider d’un coup et, libéré du contrôle de sa raison, récita la seule formule à laquelle il n’avait pas songé:
--J’ai l’honneur de vous demander la main de Mademoiselle votre fille.
--Ma fille? Laquelle?
--Mademoiselle Uni.
Mme Krag mit ses lunettes sur son nez, examina Jérôme des pieds à la tête.
--Comme c’est intéressant! fit-elle du ton d’un clinicien devant un cas nouveau. Vous voulez épouser Uni? Vous l’aimez donc?
--Ah! soupira Jérôme en fermant les yeux.
--Et elle vous aime?
--Oh!
--C’est véritablement intéressant, répéta Mme Krag. Et quelle curieuse façon française de me demander ce que je ne peux pas vous donner!
--Quoi, Madame? Vous ne... Ah! si vous me refusez Uni, je suis... je me... je suis prêt à tout.
--Mais, cher Jérôme, je ne dispose pas de la personne de ma fille. Je n’ai aucun droit sur elle. Dans quel pays les parents ont-ils ce droit? C’est une cruelle coutume des temps antiques, depuis longtemps abolie en Norvège. Vous vous aimez. Il faut vous marier ensemble. Voilà.
Jérôme se jeta sur la main de Mme Krag, la baisa avec fureur.
--Ah! Madame... Madame...
--L’union d’un Français avec une Norvégienne, poursuivait-elle avec sérénité, est un fait assez rare. La plus récente est celle de l’ingénieur Dubuisson avec la fille du conseiller Ebbe Heiberg. Elle a duré trois ans. C’est une jolie performance.
--Oh! oui, mais nous, affirma Jérôme, nous nous aimons.
--Est-ce que vous vous marierez bientôt?
--Nous marier? Je ne sais pas. Nous n’en avons pas encore parlé.
L’étonnement, la joie animaient sa langue. Il était prêt à prendre cette mère pour confidente, à tout lui raconter: le _Jupiter_, Holmenkollen, le chien de la fleuriste... Mais elle avait hâte de revenir à des affaires sérieuses.
--Il faut, dit-elle, que vous partiez maintenant pour Copenhague.
--Pour Copenhague?
Elle lut à Jérôme un télégramme du directeur du Dagmarteatret de cette ville, qui demandait à monter _Litteratur_, dont le succès lui était connu par les dépêches de la nuit. Jérôme était prié de se rendre d’urgence au Danemark avec un projet de contrat.
--Vous avez un train, ce soir, à 9 heures, lui indiqua Mme Krag.
--Non, non, cent fois non, protesta-t-il. Je ne quitterai pas Christiania...
--Oslo, rectifia-t-elle.
--Vous dites?
Elle lui apprit,--car il vivait dans un rêve,--que depuis la veille, ce petit nom jaune, en forme de citron, avait remplacé le grand nom, noir et blanc, roc et neige, de la ville.
--Je ne quitterai, reprit-il, ni Christiania, ni Oslo. Songez, Madame, qu’aujourd’hui se jouent mon bonheur et celui de Mlle Uni, que cette pauvre petite doit attendre dans l’angoisse le résultat d’une démarche qu’elle pressent certainement.
--Hé bien! partez ensemble.
--Ensemble?
--Ne m’avez-vous pas dit que vous alliez vous fiancer? Copenhague est une ville très gaie. Vous y trouverez tout ce qui réjouit les Français, les restaurants de nuit, la musique de danse, les femmes à talons hauts. Parlez-en à Uni. Elle est dans sa chambre. Et donnez-moi une réponse rapide. Je dois câbler aujourd’hui au théâtre Dagmar.
Jérôme se dirigea, le cœur battant, vers la chambre de la jeune fille. Il frappa à la porte.
--Io! fit la voix d’Uni.
Et elle reprit le petit air qu’elle sifflait. C’était une chanson américaine, qui lui venait volontiers aux lèvres, quand les choses allaient à son goût, quand la neige était skiable, quand la nuit s’annonçait claire pour l’étude des étoiles.
Jérôme la trouva étendue à terre, les coudes au parquet, les mains sous le menton, un livre sous les yeux.
Elle tourna la tête vers lui.
--Vous le connaissez, ce Montherlant?
--Heu... Oui. Bonjour, Uni.
--Il a une magnifique science sur la course à pied. C’est un sportif auteur, comme vous.
Elle se leva et s’assit sur une sorte de lit-divan, surmonté d’une panoplie de skis et de raquettes. Elle enfonça sa tête dans un coussin, croisa ses jambes, alluma une cigarette, lança une bouffée de fumée au plafond.
--Bonjour, Jérôme, dit-elle. Asseyez-vous ici. Je veux demander à vous quelque chose.
--Moi aussi, dit Jérôme éperdu.
Elle l’attira contre elle.
--Il faut nous fiancer maintenant.
--C’est fait, s’écria-t-il joyeusement.
Il lui conta d’un trait la visite à sa mère et que celle-ci ne mettait aucune entrave à leurs fiançailles.
Uni s’écarta, jeta ses cheveux en arrière d’un air mécontent.
--Non, ce n’est pas fait, dit-elle. Ce n’est pas une question pour maman. Je suis libre d’elle.
--C’est bien aussi ce qu’elle pense, dit Jérôme.
Elle lui prit la main, fixa sur lui son regard clair.
--Je veux vous pour mon fiancé, dit-elle. Voulez-vous moi?
--Oh! oui, dit-il d’une voix qui tremblait.
Ses paupières battaient; derrière elles, s’enfuyaient les dernières images de son passé.
--Je veux vous pour mon fiancé, reprit Uni, parce que je veux donner à vous tout ça qui est dans moi, parce que c’est bon ainsi, parce que...
Elle tomba dans ses bras.
--... parce que j’aime toi.
XIX
Mme Krag, le directeur Johan Johannessen, Axel, Gerda, des amis, des reporters accompagnèrent les fiancés à la gare, avec des fleurs, des bonbons, des interviews. Le directeur glissa dans la poche de Jérôme un flacon de whisky. Mme Krag lui donna à lire, pour la route, le _Traité de Royal Yoga_ du sage Içvaracharya Brahmachari. Axel lui remit un mot de recommandation pour le professeur Nielsen, de Copenhague, champion européen de figures sur la glace.
Uni reçut, de son côté, divers petits cadeaux: Axel lui offrit un étui de caporal, Gerda un fume-cigarette gravé au nom nouveau d’Oslo. Elle était, par ailleurs, fort affairée, dirigeait les porteurs, faisait disposer les bagages dans les filets, abaisser les glaces. Elle donnait les ordres d’une voix précise, exigeait qu’ils fussent exécutés à son gré, que la mallette en crocodile restât sur la banquette, que la pelisse de Jérôme fût accrochée ici et non là.
Quand elle eut distribué les pourboires, elle rejoignit les autres sur le quai. Gerda s’était assise sur un chariot à bagages qu’Axel cherchait à faire chavirer; Mme Krag répondait aux questions que les journalistes posaient à Jérôme. Johan Johannessen dépouillait le marchand de friandises, offrait à chacun un présent sucré.
Au dernier moment, on vit arriver Mme Kielland le bras chargé d’un paquet de journaux qu’elle remit à Jérôme.
--Ce sont, dit-elle, des articles de George Brandès contre la France militariste. Il faut les lire pendant le voyage, Uni les traduira. Il faut, ensuite, aller voir mon ami Brandès à Copenhague, le discuter, le répliquer.
Elle prédisait à Jérôme des plaisirs incomparables. Il empocha les journaux et promit à la bourgmestre de Hvalstad de se consacrer, chez les Danois, à une étude documentée de l’impérialisme français.
Les effusions terminées, Uni et Jérôme gagnèrent leur compartiment. Le train partit. Ils étaient seuls.
L’obscurité empêchait Jérôme de découvrir des paysages qui lui eussent été chers. Mais le nom des stations frappait agréablement ses oreilles; annoncé par les employés, chacun se condensait en une résultante musicale: «Frrriksta!» «Ssbôg!» «Frrrikshha!», qui allait au cœur de ce néophyte.
Uni ne participait pas à cette curiosité géographique. Son allégresse se manifestait par une agitation de jeune animal en cage. Elle s’allongeait sur la banquette, se relevait, se suspendait par les mains aux barreaux des filets, tentait divers mouvements gymnastiques, revenait à Jérôme, lui donnait à croquer un chocolat qu’elle partageait d’un coup de dents, à fumer une cigarette qu’elle allumait à ses lèvres.
--Je suis tellement si contente qu’on va à Copenhague, disait-elle. C’est une ville très bonne pour nous. On danse là, on boit le champagne. Nous trouverons aussi Helen Gude. C’était ma préférée amie au pensionnat de Lausanne. Elle avait de l’amour pour un officier italien de Milano. C’était si drôle! Il écrivait à elle secrètement sous les timbres des poste-cartes.
Elle était bavarde. Elle embrassait Jérôme à chaque virgule de son discours. A chaque point, elle le serrait contre son cœur.
Au bruit que fit le train en passant sur un pont métallique, Jérôme, qui cherchait à connaître son pays d’adoption, demanda:
--Est-ce un fleuve? Y a-t-il des fleuves en Norvège?
--C’est la rivière Glommen, répondit Uni qui avait coiffé un de ses pieds avec sa petite cloche de feutre, la lançait en l’air et la rattrapait sur son index levé.
--Vous la connaissez?
--Oh! oui, fit-elle en riant, et elle connaît moi aussi très bien.
Elle se mit à conter des histoires de flottage de bois qui passionnèrent Jérôme.
Son cousin Jens Hansen était chef d’un district de flottage. A l’époque de la fonte des neiges, elle allait le retrouver avec Axel. Ils aidaient les flotteurs dans leur travail, couraient avec eux sur ces îles mouvantes, faites d’arbres sans écorce, veillaient à empêcher l’enchevêtrement des rondins. Souvent, dans les passes étroites, un de ces ébranchés se mettait par le travers, arrêtait la masse des suivants; il fallait l’atteindre, l’attaquer à la hache; c’était un travail magnifique.
Une fois, elle était tombée à l’eau. C’est alors que le Glommen avait fait connaissance avec elle.
--C’était tellement bon, racontait-elle. Le cousin Jens, Axel et Peter Christiansen avaient allumé un feu dans le bord de l’eau pour sécher moi. J’ai ôté mes habillements, mon chemise, tout. Ma peau faisait de la fumée comme une soupe. Jens disait: «Quand elle sera cuite, on mangera elle.» Et il jetait des grandes branches dessus le feu.
--Vous étiez petite fille, alors.
--Oh! non, c’était le printemps avant le dernier. Il faut être une fille déjà grande pour faire ces choses-là.
--Quoi? Quelles choses?
--Hé bien! le travail du flottage.
Une fois lancée sur le chemin des souvenirs, elle ne s’arrêta plus. Bien qu’elle progresse à reculons, c’est la course qui se soutient le plus longtemps sans fatigue. Toute son enfance y passa. Sa mère avait eu tant de maris que le décor familial changeait sans cesse. Il y eut l’incendie de la maison Hansen au cours duquel Uni, qui avait sept ans et déjà tous les courages, pénétra par deux fois dans sa chambre pour sauver ses poupées. Il y eut l’histoire de la clavicule qu’elle s’était brisée dans le jardin de l’architecte Dahl, en voulant atteindre la plus haute branche du plus haut bouleau.
--Tenez, dit-elle, on sent la petite bosse encore dessus l’os.
Elle ouvrit l’échancrure de son sweater, prit la main de Jérôme, la promena sur le tiède territoire de la blessure.
--Vous sentez? demanda-t-elle.
--Ou...i, dit Jérôme.
Elle poursuivit son récit. Tous ses souvenirs de petite fille sans peur étaient marqués de plaies et de bosses.
--Un jour, contait-elle, Axel était un chasseur; moi, j’étais un ours. Alors, il vient à moi avec un grand couteau en criant: «Till doeds! Till doeds!» ce qui est de dire: «A la mort, à la mort!» Et il fonce le couteau dans moi, ici.
Elle désignait la place de son cœur.
--Mon Dieu, s’écria Jérôme, est-ce qu’on en voit aussi la marque?
--Oui, répondit-elle, je veux montrer la petite cicatrice à vous tout à l’heure.
Jérôme jeta un coup d’œil effrayé vers le couloir: il redoutait tout de la candeur d’Uni.
--Et vous? questionna-t-elle. Il faut dire à moi tout ce qui est de vous, du petit garçon dans la France, là-bas.
Lui? Il n’avait que des souvenirs vagues. Pas de belles histoires de flottage, d’incendie, de chasse à l’ours. Pas une blessure à montrer. Il préférait ne pas s’aventurer dans une rétrospection où les sentiments tenaient plus de place que les actes.
Le contrôleur le tira d’embarras en annonçant qu’un wagon-restaurant venait d’être accroché au train.
--Hello! fit Uni. J’ai une faim grande.
La frontière suédoise franchie, on passait de pays demi-sec en pays quart-de-sec. Chaque voyageur, en s’attablant, sortit de sa poche un flacon frauduleux, en versa le contenu dans un verre et l’avala d’un trait avec une grande satisfaction. Jérôme fit comme les autres. Il est bon d’adopter en public les façons du peuple dont on est l’hôte. C’est une forme de la politesse. Dans les pays de prohibition, cette forme se traduit par un usage répété de l’alcool.
--_Skaal_, fit Uni, fille d’abstinente.
--_Skaal_, répondit Jérôme qui avait partagé avec elle le whisky de Johannessen.
Ils burent, les yeux dans les yeux, comme il sied; Uni avec un peu de trouble dans le regard, Jérôme avec un pli au front. Cette course vers le sud le désenchantait. Dans le wagon-restaurant, les voyageurs suédois tranchaient sur les Norvégiens par leurs façons gourmées et l’élévation de leur faux-col. Au ton dont ils commandaient les serveurs, Jérôme jugea que, sous le gouvernement socialiste de Branting, l’inégalité des classes n’était pas abolie. Et, quand il apprit que ses _companjon_[1], assis dans leur _fåtölj_, devant une tasse de _buljong_, étaient des _affärsman miljonär_, qui laissaient leur _familj_ et leur _byrå_ pour aller passer la _säsong_ des _fest_ à Copenhague, il eut une pensée pour sa Norvège, pour Mlle Daa et son châlet bleu.
[1] En suédois, å = o; ä = é; ö = œ; u = ou; y = u; j = i mouillé.
--Ah! dit-il, comme il doit faire bon ce soir dans le petit chemin de droite!
Uni n’entrait pas dans des considérations aussi spécieuses. Elle étendait de la viande fumée sur une tranche de pain noir, buvait de la bière de la main gauche, du Beaune-export de la main droite. Elle mangeait de tout son cœur. Elle fumait de même; elle riait de même. La joie de vivre, de voyager, de faire des tartines de moutarde, dépouillait son âme de tout apprêt.
--Ce soir, dit-elle, ce veut être plus bon au sleeping qu’au chemin de neige.
D’une cheville habile, elle alla s’emparer d’une des jambes de Jérôme sous le siège où elles étaient repliées, l’attira vers elle et, trouvant de la résistance, la noua en quelque sorte avec les deux siennes. C’était un jeu, une projection de son bonheur. Elle lançait sa joie sur Jérôme comme un harpon.
--Tu es prisonnier à moi, dit-elle en se cramponnant des deux mains aux côtés de la table.
Elle mêlait sur ses lèvres le tu et le vous, comme, dans son assiette, la confiture et les œufs brouillés. Mais elle prononçait «tou», ce qui donnait un tu émoussé, et comme elle le faisait sans baisser d’un ton le son de sa voix, cette façon marquait plutôt la confusion de l’amour et de l’amitié que le timide essai d’un premier tutoiement.
Jérôme, qui adaptait miraculeusement les choses à la convenance de son amour, voyait dans cette brusquerie les signes touchants de l’innocence et, la jambe emprisonnée entre les genoux d’Uni, il songeait à Virginie.