Part 9
— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc, c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...
Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût encore éprouvé.
Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.
— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, pardonnez-moi.
— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que, retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi. Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, j’entendrais peut-être quelque chose.
— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller, vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.
— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous, monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout d’même!
— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit.
— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah! qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas connaissu (que j’aie jamais connu).
— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume là-bas à garder cette morte.
— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu!
— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir se chauffer un peu.
— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion.
L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.
— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.
En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.
Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu, Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je sons?
— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.
— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour les fades!
— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas méchantes _dans l’endrait d’ici_.
— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu?
— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.
— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise.
— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se rapprochant.
— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une _bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à craindre.
Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la morte.
— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de laveuse sur le ruisseau?
— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire?
— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière?
— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.
— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet?
— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet, dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.
— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut aller vérifier.
— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, ce peut être quelque drôle mal intentionné.
Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute, semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la direction des pierres d’Ep-Nell.
— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui s’était levée et lui avait pris le bras.
— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.
— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.
— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je n’irai point.
— Tu as peur, nigaud?
— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_ comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.
— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du bruit.
— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est souverainement ridicule.
Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et comme en proie à une sorte de frénésie.
— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer ses traits.
La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.
Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un chant lugubre comme celui des funérailles.
[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort longtemps la chaleur.
IX ADIEU AU VILLAGE
C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.
Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin, ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons, Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir et non pas le mien. »
Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage généreux et plein d’une noble simplicité.
— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que nous pourrons.
— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés, répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée de me louer dans quelque métairie.
— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue, Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part?
— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.
— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.
Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.
— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j’ai besoin de toi.
— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous obéir.
— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas seulement une étable pour se retirer?
— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.
— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire?
— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne vouliez pas me la confier.
— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle; laissez-la donc libre de ses actions.
— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot! Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas mariée, afin de lui laisser mon bien!
— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée de ça pour moi.
— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon homme.
— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en haussant les épaules.
— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé sa bénédiction sur le lit de la mort!
Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes; mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité que mon parrain veut me faire.
— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume.
— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du baptême.
— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du foyer.
— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.
— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.
— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont de plus mauvaises pensées que moi.
— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des autres.
Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme et patiente.
— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.
— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_.
— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.
— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.
— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique. Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens! soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet répondit par un sourire d’intelligence.
— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et grommelait des imprécations entre ses dents.
— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.
— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un scélérat.
— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec légèreté.
— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces _gensses_-là te feront du tort.
— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre moi, il y a aussi pour moi des bon esprits.
— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous abandonneront pas.