Part 10
— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont méchants et sans raison.
Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité. Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile!
— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper de ton sort?
— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne veux rien de plus.
— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté? c’est de la méfiance contre moi.
— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable! mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus d’argent que ce n’est de besoin.
— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne?
— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison?
— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de mes affaires à ce point?
— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.
— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.
— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un chat, M. Léon t’a proposé ça?
— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne?
— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.
— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.
— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai jamais ça.
— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.
— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui _m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout.
— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...!
— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison, allez!
— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie du gros Cadet.
Mais Jeanne répondit :
— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.
— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe.
— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme; monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.
— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage. Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles!
— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le curé avec gravité.
— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.
— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère et de son accent.
Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.
— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait bâtir un _château_.
— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.
— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.
— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple!
— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse spontanéité.
— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.
— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de votre dépense.
— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour accepter de moi le plus léger service!
— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon cœur, venant de vous.
— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat; votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.
— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.
— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et qu’il la présente à sa mère.
Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.
— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous n’aurez rien à redouter.
— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, monsieur le curé?
— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en venant dès aujourd’hui trouver ma mère.
— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix!
— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée et protégée.
Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la _grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait _quasiment_ l’esprit.
— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda.
Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un _bourgeois_, c’eût été bien différent.
Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.
Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.
— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire de demeurer à la ville, moi!
— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse pas connaissue.
— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre!
Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village, à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie. Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne, ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune mauvaise action.
— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante, quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.
— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat; venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.
— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous ne voudriez pas m’en faire.
— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.
— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.
— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause : mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi vous êtes capable...
— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien avoué.
— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.
— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil d’affaires.
— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude...
— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.
— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous dire.
— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger votre chevau!
— Nullement, n’y touchez pas.
— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter, que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec elle?
— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe?
— Vous le savez ben!
— Non.
— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.
— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet pousserait l’impudence.
— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...
— Non, après?
— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!...
— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour vous.
— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce; vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là!
— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui ne sera jamais. Bonsoir, l’ami!
— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.
Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie. Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des pensées si noires.
Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas.
— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un bandit.
— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat; ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit!
— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles.
Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si fort à ses rivaux.
Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.
[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.
X LES PROJETS DE MARIAGE
La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol, qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.
Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes les hauteurs.
Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à volonté.
Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles épaisses du vieux manoir.
La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.
Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.
Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien et loup_.