Jean de Kerdren

Part 5

Chapter 53,903 wordsPublic domain

«Ce n’est pas, Dieu merci, qu’il y eût dans mon cœur l’ombre d’un regret pour les hommes qui se révélaient à moi si vils! Mais j’éprouvais ce que j’aurais ressenti en voyant mes yeux me tromper tout à coup, et me montrer, à la place de la terre ferme sur laquelle je croyais marcher, rien que le vide. Il me semblait que le cœur me manquait et que ma foi en toute chose en serait morte à jamais!

«C’est alors que vous avez pris ma défense, si bravement, si fièrement, que ma pénible impression a été emportée à l’instant. En suivant votre accent loyal, j’oubliais d’écouter les paroles auxquelles vous répondiez, et de ce quart d’heure, je ne me rappelais déjà plus que votre généreuse intervention.

«C’était plus qu’il n’en fallait pour vous assurer un souvenir attendri dans ma pensée, et cependant, vous avez voulu faire davantage encore.

«L’abandon ne pouvait pas être plus complet, et c’était bien l’heure pour votre délicate bonté de s’approcher.

«Vous m’avez alors offert tout ce qu’un homme peut donner au monde, c’est-à-dire cette protection et cette heureuse vie que j’estimerais bien haut, si le dévouement de toute une existence était de ceux qui s’acceptent!

«Nous nous sommes vus trop peu pour qu’il me soit possible de donner à votre démarche un autre mobile que celui-là, et d’ailleurs, si jamais je m’étais fait quelques illusions sur l’impression que je pouvais produire, jugez si les vérités qu’on m’a forcée d’entendre me le permettent aujourd’hui! Enfin ce que j’ai appris de la santé de ma pauvre mère me commande une réserve de plus...

«De tout ceci, il ne me restera donc, monsieur, qu’une reconnaissance profonde envers vous, et la crainte terrible qui m’assiège depuis hier, que votre intervention ne vous ait attiré quelque complication si grave, que j’ose à peine me la formuler, et que je vous supplie de ne pas me causer un remords dont je ne saurais me consoler, maintenant moins que jamais.»

Jean lut cette lettre tout au long, la relut encore, et la replia enfin gravement dans son enveloppe.

--«C’est une loyale créature, se dit-il. Le hasard a de ces bonheurs!»

Puis, sans faire une réflexion de plus, comme si cette lettre lui eût apporté le plus décidé des consentements, il se fit mettre à terre, sauta de son youyou dans une voiture, et après avoir donné l’ordre de le conduire chez M. Champlion, il demeura pendant tout le trajet dans une immobilité si complète qu’on aurait pu croire qu’il dormait. Il n’en était rien cependant, et le regard qui brillait entre les parois de drap sombre avait même une résolution peu commune.

Toute la nuit du jeune homme s’était passée à réfléchir sur les événements où il se trouvait engagé d’une façon si imprévue, et ce n’était pas à la légère qu’il marchait maintenant.

Aussi entendait-il arriver à son but tout droit, et ne voulait-il point admettre le plus faible obstacle.

Mademoiselle de Valvieux avait bien deviné et bien dit: Le mouvement qui avait poussé la veille le jeune officier à ses pieds, était un mouvement de générosité chevaleresque, mais rien de plus.

La première fois qu’il l’avait vue, il l’avait, on se le rappelle, peu regardée, et même assez peu goûtée.

Cette beauté et cette grâce hors ligne rentraient pour lui dans la catégorie des objets de luxe, «de ceux qu’il fallait tant de coton pour emballer».

Quand il l’avait retrouvée quelque temps après, sa douleur et son abandon avaient éveillé sa pitié. Elle lui avait produit un peu l’impression de ces petites Italiennes qui pleurent sous les portes cochères les jours de neige, en montrant leurs mains rouges; et quoique le chagrin fût ici moral et non physique, c’est comme cela qu’il se la représentait en y pensant.

La veille enfin, elle lui était apparue sous un troisième aspect.

Tout se réunissant à la fois sur une même tête, c’était trop! Et pendant qu’il la voyait rester si brave sous les paroles brutales qui blessaient également tous ses sentiments intimes, ses instincts de marin s’étaient mis à s’agiter, et il lui était venue l’irrésistible envie de tendre une main amie à la pauvre fille, comme il l’eût fait pour un nageur en détresse, perdant pied, et cherchant en vain un appui.

C’était affreux de penser que cette jeune fille allait avoir maintenant le droit de croire toutes les paroles menteuses, tous les cœurs gangrenés, de se dire que dès le commencement de sa vie, elle aurait vu sous son plus triste jour la hideuse puissance de l’or, et que personne ne viendrait la détromper et lui prouver qu’il y avait encore pourtant des honnêtes gens!

Il songeait à tout cela, sans que rien de précis se formulât dans sa pensée; puis tout d’un coup, avec cette spontanéité qui faisait le fonds de son caractère original, l’idée d’offrir son nom et sa fortune à mademoiselle de Valvieux lui avait traversé l’esprit.

Il enrageait de voir tous les hommes si plats. Pas un n’osait marcher! C’était à Kerdren de «passer devant» alors, selon la vieille coutume. Et sans prendre une seconde de réflexion, du même pas dont il aurait couru au feu, s’il lui avait semblé qu’on y manquait de bras, il était venu faire à la jeune fille sa singulière demande en mariage.

Elle était malheureuse, en deuil, et toute seule. Jean s’était mis à genoux pour lui parler, comme jadis ses pères devant une reine, et il lui avait fait l’hommage de sa vie aussi simplement qu’au temps passé quand on devenait vassal et suzerain rien qu’en mettant ses mains dans celles du seigneur.

Puis, une fois rentré à bord, il s’était mis à regarder en face sa situation avec autant de calme et de bon sens pratique que s’il eût été voué dès longtemps à cette existence nouvelle.

D’un seul coup, il venait de renverser tout ce qu’il avait dit et pensé jusqu’alors.

C’en fait de sa vie à deux avec l’Océan! La carrière qu’il avait juré de faire si libre et si indépendante avait son entrave maintenant, et il lui faudrait désormais comme tant d’autres mettre dans la balance les plaisirs et les intérêts de sa femme. C’était étrange après tout d’en arriver là, et sans même que ce fût par amour.

Mais quand il était une fois décidé à quelque chose, Jean avait l’habitude de ne jamais regarder en arrière, et il accomplissait ce qu’il avait commencé coûte que coûte.

Il n’entendait prendre aucun de ses nouveaux devoirs à demi; il avait dit à mademoiselle de Valvieux qu’il la ferait heureuse et il faudrait bien qu’elle le fût!

Aussi la lettre de refus de la jeune fille ne lui causa-t-elle aucune émotion. C’était une excursion qu’il faisait dans son caractère, et il était heureux d’y rencontrer cette délicatesse, mais cela ne modifiait nullement ses idées.

Ce n’était pas qu’il eût la fatuité de penser lui avoir inspiré une passion soudaine; mais du moment où elle n’arguait pour le refuser que de la crainte d’accepter un trop grand dévouement, il se sentait de force à la convaincre. Et il est certain que dès que Jean voulait fermement une chose, il se dégageait de sa façon d’insister pressée, autoritaire, une puissance irrésistible qui entraînait quoi qu’on en eût.

Quand il demanda mademoiselle de Valvieux à la porte, on lui fit répéter deux fois son dire, en l’assurant que M. Champlion était là.

A force de se remuer et de parler haut, le banquier était arrivé à produire sur ses gens autant d’impression qu’il le souhaitait, et l’idée que le comte de Kerdren n’allait pas commencer d’abord par lui dans la maison leur paraissait énorme.

Mais comme Jean n’entendait mêler personne à ses affaires, et qu’il réservait tout juste aux Champlion le droit d’exclamation quand chaque chose serait réglée, il laissa les réflexions aller leur train sur la singularité de sa démarche et, au bout d’une minute, Alice était auprès de lui dans le salon où on l’avait fait entrer.

De quelque façon qu’il s’y prît pour la convaincre, il avait certainement choisi le bon moyen, car au bout d’un quart d’heure, tous les scrupules de mademoiselle de Valvieux étaient tombés.

Il était trop loyal cependant pour avoir feint une passion qu’il n’éprouvait pas. Mais un cœur de jeune fille est plus tôt charmé qu’il n’avait pensé, et l’avenir, tel qu’il s’ouvrait devant Alice, avec cet homme qui avait à ses yeux le prestige d’un héros, comme compagnon, c’était plus qu’il n’en fallait pour réaliser le bonheur parfait.

Avec cette naïveté qu’il avait gardée de la vie particulière de ses années de jeunesse, Jean n’avait rien deviné, et il avait regardé l’émotion de la jeune fille comme l’effusion de cette vive reconnaissance dont elle lui parlait dans sa lettre. Il en avait trouvé la manifestation douce, et il s’était promis de faire naître souvent le sourire qui illuminait si bien ce jeune visage; mais c’était tout.

Sur un point seulement, mademoiselle de Valvieux avait insisté: «Cette question de santé!»

Jean l’avait alors conduite devant une glace en lui demandant si son aspect parlait de maladie, et elle avait été forcée de convenir que non.

Et vraiment c’était un coup de magie que le changement soudain de sa figure, entre hier et aujourd’hui! Jamais son teint n’avait eu un éclat plus parfait; et sa fraîcheur, la vie de ses yeux et de son sourire, semblaient défier même les altérations inévitables de l’avenir.

Avec la même franchise qu’il avait eue en parlant de ses sentiments, Jean avait répondu aux questions d’Alice sur M. d’Asti, questions qu’elle formulait en tremblant un peu, de crainte d’éveiller un mécontentement assoupi.

Le matin même, à neuf heures, il s’était rencontré avec le jeune élégant, et il l’avait blessé au bras droit, à la première passe, d’un coup d’épée sans gravité.

C’était assez pour lui rappeler qu’il ne fallait traiter légèrement, au gré de Jean, ni les femmes, ni les officiers de marine, et cependant pas au point, disait le jeune homme, d’interrompre pour longtemps le cours de sa philosophie souriante.

Pour le moment, la partie la plus pressante de la situation était de régler le sort de mademoiselle de Valvieux.

L’idée de la laisser davantage chez le banquier ne pouvait être admise par Jean, et comme il savait bien que, même pour les individus les plus actifs, les formalités de la loi réservent de merveilleuses lenteurs, il s’était dit que pendant quelques semaines il demanderait à madame de Sémiane l’hospitalité pour sa fiancée.

Malheureusement, la lettre que la comtesse avait écrite à Alice au moment de son deuil était datée d’Espagne, comme la jeune fille le lui apprit, et annonçait que madame de Sémiane ferait un séjour illimité à Grenade et peut-être même dans le Maroc, où elle comptait poser au moins un pied.

Il fallait donc chercher d’un autre côté, et le parti le plus convenable était évidemment de passer ces quelques jours dans un des couvents de Toulon où on recevait des pensionnaires.

Dans ces conditions, Jean abrégerait autant que possible ce qu’il avait à faire, et aussitôt après le mariage, il emmènerait sa femme à Kerdren.

Son intention était, après l’expiration du congé qu’il allait demander, de solliciter son envoi dans son port d’attache, ce qui lui permettrait d’habiter chez lui, sa propriété n’étant pas à plus de huit kilomètres de Lorient. Il n’était pas douteux qu’on lui accordât une situation dont il avait si peu abusé jusqu’alors; et il pourrait ainsi acclimater sa jeune femme sur ce sol inconnu.

--Vous savez, lui dit-elle, que je ne voudrais vous arrêter en rien dans votre carrière; je saurai être une vraie femme de marin, je vous le promets.

Il lui avait demandé, en riant, si elle comptait aller toute seule se faire reconnaître comme dame et maîtresse par les vassaux de Kerdren, et il était convenu que l’avenir restait arrêté de cette façon, si toutes choses demeuraient dans l’ordre actuel.

A tout ce que le jeune officier proposait, Alice accédait aussitôt. Sa bouche et ses yeux disaient oui en même temps, et dès la première heure, elle se mettait sous sa domination aussi complètement que le fit jamais créature humaine.

Elle s’était sentie tellement seule depuis un mois, qu’elle agissait maintenant comme ces oiseaux familiers qui, après un court essai de liberté, non seulement s’abandonnent à la main qui les ramène au nid, mais encore s’y blottissent avec bonheur.

Il ne restait plus désormais qu’à annoncer à M. et à madame Champlion le changement qui s’opérait dans la vie de la jeune institutrice.

Leur étonnement dépassa d’abord tout ce qu’on peut croire, et la froideur tranquille de Jean n’empêcha pas un flux de réflexions et de compliments où il fut tant dit à mademoiselle de Valvieux qu’elle faisait un rêve d’or, qu’au bout de dix minutes on avait réussi à calmer complètement sa joie.

Toute la politesse du jeune homme ne put l’empêcher alors de tirer ostensiblement sa montre, et de déclarer qu’il ne lui restait que très peu d’instants pour expliquer les projets de mademoiselle de Valvieux à madame Champlion.

La bonne dame lui offrit aussitôt son aide pour courir les magasins, ce qui paraissait résumer pour elle les préliminaires et les délices du mariage; et quand elle comprit qu’on ne lui demandait qu’un prompt dégagement des obligations qui liaient Alice dans la maison, et son escorte jusqu’au couvent qui serait choisi, le rôle lui parut si médiocre qu’un peu plus elle le refusait. Cependant, elle finit par dire que les vacances commençaient dès l’heure même, et promit de conduire mademoiselle de Valvieux où on le souhaiterait.

Quant au banquier, il appela Jean dans un coin pour lui assurer; en clignant de l’œil, qu’il avait tout deviné dès le premier jour et que, s’il le voulait, il conduirait jusqu’à l’autel la future comtesse de Kerdren.

On juge si la perspective était séduisante, et si le jeune officier désirait recevoir sa femme de cette main courte et rouge qui gesticulait devant lui.

Il remercia cependant comme il convient, et au bout d’un instant, il s’en alla, laissant l’hôtel Champlion à peu près aussi étonné que si une comète errante était venue y demander le complément de quelques rayons pour embellir sa queue.

--Comme c’est triste que vous soyez si riche, dit Alice, reprenant le sourire mélancolique qu’elle avait perdu depuis une heure, pendant qu’elle reconduisait son fiancé.

--Pourquoi? lui demanda-t-il en riant. Vous voudriez avoir besoin de filer la laine de mes habits, comme la reine Berthe «au long pié» faisait pour le roi Pépin?

--Non, mais parce que je suis si pauvre, moi!... reprit-elle encore plus tristement.

--Eh bien, voudriez-vous que ce fût le contraire, et qu’on dise que je vous épouse pour votre fortune?

--Non, mais de moi, que dira-t-on alors!

--De vous! que vous m’apportez avec votre jeunesse et votre beauté un joyau si riche, qu’il est bien heureux que je puisse l’enchâsser comme il le mérite!... croyez-moi, insista-t-il affectueusement.

X

Le jour suivant, ce ne fut qu’un cri d’un bout à l’autre de l’escadre: Kerdren se mariait!... Kerdren... et de quelle façon encore!

Un soir, il allait à terre pour affaires d’héritage, avait-il dit, et il faut convenir que l’heure était bizarrement choisie; le lendemain matin, il se battait en duel à la suite d’un différend sur un point de philosophie que son adversaire et lui avaient discuté un peu vivement; puis au milieu de l’après-midi, tout d’un coup, sans préparation, il rentrait fiancé!...

Ce n’était pas que la routine eût jamais été le fait du jeune officier, et on ne comptait plus celles de ses fantaisies qui s’étaient présentées avec l’imprévu d’une bombe. Mais, cette fois, il s’agissait de matière grave, et littéralement, comme le disait un enseigne dans son style familier, «la flotte tout entière eut ce jour-là les bras au ciel!...»

Il n’était guère possible d’agir en plus complet désaccord avec ce que Jean avait toujours dit et pensé, et ses camarades s’amusaient sans vergogne de la façon dont il sabrait maintenant ses théories.

Aussi les allusions aux «départs gâtés par les femmes en pleurs», aux «carrières entravées», au «seul vrai marin, le marin indépendant, au cœur de bronze» allaient-elles leur train, et c’était une montagne de réminiscences à ensevelir Jean tout debout.

Lui écoutait tout cela, aussi paisible que le roi François Ier, quand il avait mis au bas d’un édit, qu’il savait devoir faire murmurer, le célèbre: «Tel est mon bon plaisir!»

Quand on apprit que sa fiancée, qu’il avait vue trois fois en tout, l’attendait dans un couvent, exactement comme les demoiselles nobles qu’on enlève dans les romans de cape et d’épée, et qu’on abrite un instant sous la respectabilité d’une religieuse, jusqu’à ce que le courroux des parents s’apaise; quand on s’aperçut en outre qu’il ne savait ni son âge ni rien de ce qui concernait sa famille, on commença à se demander entre intimes si l’originalité du jeune lieutenant ne dépassait pas les limites de celles qui ont cours habituellement en liberté...

Pour toute une fraction des officiers, le nom de mademoiselle de Valvieux avait soulevé un étonnement de plus.

Comment et où avait-il retrouvé la jeune fille aux fleurs, et quelle lubie soudaine le prenait d’en faire sa femme, lui qui était le seul, le mois passé, à en parler sans bienveillance?...

C’étaient autant de points interrogatifs qui restaient sans solution, car soit que Jean répondît sérieusement, soit qu’il dît des folies, cela se ressemblait si fort dans son cas, qu’on ne savait plus comment distinguer le vrai du faux.

Au bout de peu de jours, ses affaires étaient réglées comme il l’espérait, et il partit pour Paris afin de faire agréer, au ministère de la marine, le permutant qu’il s’était trouvé et qu’il devait remplacer à Lorient. De là, il voulait aller faire une courte halte à Kerdren, pour assurer à sa jeune femme au moins un confort relatif.

Sa première idée avait été d’emmener avec lui des tapissiers et de leur livrer quelques pièces à remanier; mais Alice s’était vivement opposée à ce projet, et l’avait supplié de laisser toute chose dans l’ancien état.

Il lui avait dit d’abord qu’elle ne savait ce qu’elle demandait, et que la maison, fermée depuis dix ans, avait dû prendre un air de nécropole; mais elle avait insisté aussi bravement que le lui permettait sa timidité toujours croissante vis-à-vis du jeune homme, et il avait promis de ne toucher à rien.

A l’entendre, on aurait cru d’abord qu’il s’agissait d’une ruine, et il parlait de fantômes, de chauves-souris et d’orfraies comme si les quatre vents du ciel avaient eu accès chez lui. La vérité était que le château de Kerdren, mi-dentelle mi-granit, comme certaines églises de Bretagne, était une des plus belles habitations qu’on pût voir, et qu’on ne lui connaissait en fait de fantômes que ceux de ses légendes, ou ceux plus glorieux encore des souvenirs historiques qu’il possédait.

La reine Anne, du temps qu’elle n’était encore que la duchesse Anne, adorée de tous ses fidèles, y avait passé plus d’un jour, et on aurait eu mauvaise grâce à se plaindre de la rencontre, si on l’avait trouvée quelque soir, errant dans les grandes salles avec sa robe à traîne et la coiffe élevée que lui prêtent les gravures du temps.

L’idée de modifier, si peu que ce fût, un de ces anneaux qui reliaient le passé au présent, déplaisait tout à fait à la jeune fille, et il fut convenu qu’on se bornerait à ouvrir toutes grandes portes et fenêtres au soleil de printemps, et à faire déménager, s’il y avait lieu, les araignées que le vieux gardien aurait pu tolérer dans les recoins.

Rien n’était plus singulier que les rapports des jeunes fiancés, et il ne manquait à l’étrangeté de ce mariage que ces entrevues quotidiennes, dans ce parloir de couvent.

A des heures indéterminées, Jean se présentait, et mettait en branle la grosse cloche, si résolument, que la sœur tourière savait à l’instant à qui elle avait affaire, et ouvrait presque sans regarder. Puis, guidé par elle, il traversait toute la grande cour sablée, coupée à l’ancienne mode de massifs carrés, encadrés de buis, d’où émergeaient des statues de la sainte Vierge et de saint Joseph, avec leurs robes perdues jusqu’à moitié dans le feuillage. Parfois un regard curieux d’élève glissait jusqu’à lui à travers les stores fermés de l’infirmerie, ou entre les lames d’une persienne, et c’étaient des récits sans fin pendant la récréation suivante sur le bel officier.

On baissait la voix pour en parler, et parfois même, ô perfidie! c’était l’ample vêtement drapé d’une des statues qui abritait ce colloque illicite.

Dans le parloir lambrissé de chêne jusqu’à hauteur d’appui, Jean s’asseyait sur une des chaises de paille qui garnissaient tout le tour de la pièce, et qui étaient rangées dans un ordre si parfait qu’il ne lui venait jamais à l’idée de la sortir de l’alignement, puis les pieds sur un des petits ronds de sparterie posés devant chaque siège, il attendait l’arrivée de sa fiancée, les yeux fixés sur une reproduction de la Pietà de Michel Ange.

Avec elle, entrait une religieuse son chapelet à la main ou un gros livre noir sous le bras, et tandis que les jeunes gens causaient, elle égrenait tranquillement ses dizaines ou tournait un à un ses feuillets.

Malgré toute la bienveillance du regard qui les suivait, l’ombre de cette longue coiffe blanche enveloppait tout le petit groupe d’un cachet d’austérité, et en face de cette existence dont chaque lendemain devait ressembler si parfaitement au jour écoulé qu’il ne s’en distinguait que par la date, tant de projets d’avenir sonnaient étrangement.

Chaque jour, d’ailleurs, la timidité de la jeune fille s’accentuait un peu plus. A mesure que le sentiment enthousiaste et tendre que lui inspirait Jean se développait davantage, sa réserve s’augmentait aussi.

Elle sentait parfaitement que sous la bonté grave et la courtoisie de son fiancé, il n’y avait rien de semblable à ce qu’elle éprouvait, et sa dignité féminine l’avertissait de garder pour elle seule cet amour qu’on ne lui demandait pas. Elle était d’ailleurs bien loin de se blesser de cette différence, et avec une humilité charmante, elle regardait Jean comme les bergères d’antan, celles que les rois épousaient jadis, devaient regarder le prince charmant qui leur ôtait des mains la houlette pastorale pour y mettre un mignon sceptre d’or.

Seulement comme elle se défiait de ses yeux où elle sentait monter dès qu’elle entrait dans le grand parloir comme une nuée de petites étoiles, et de sa voix qui s’adoucissait comme son regard brillait, sans qu’elle y pensât, elle avait pris l’habitude de baisser presque constamment ses paupières, et de parler à mi-voix comme si l’atmosphère du couvent lui eût donné dans ces quelques jours la douceur tranquille d’une petite religieuse.

Il en était résulté que Jean, à mesure qu’il la voyait plus effarouchée, s’était fait plus paternel, et qu’à son insu, en cherchant ainsi à l’apprivoiser, il l’avait intimidée de plus en plus.

Il s’étonnait à part lui que mademoiselle de Valvieux ressemblât si peu à la lettre qu’elle lui avait écrite, et à ce qu’il l’avait vue le premier jour de leurs fiançailles; mais être le protecteur attentif et un peu sérieux d’une jeune tête plus ou moins raisonnable ou plus ou moins mobile dans ses impressions, était toujours ce qu’il avait regardé comme le rôle d’un mari, et il appréciait en outre largement tout ce que la position de cette orpheline avait de difficile.

Aussi s’en remettait-il au temps pour rendre à la jeune fille son enjouement paisible et à lui l’abandon de leur premier jour de fiançailles.

XI

Depuis quinze jours Jean et sa jeune femme étaient à Kerdren.

Le mariage s’était fait à minuit, selon un usage assez en faveur dans le Midi, et l’église la plus proche du couvent était si petite que, malgré le nombre relativement restreint des assistants, la cérémonie n’avait pas été triste.