Part 3
On juge de l’indignation que provoqua parmi eux la nouvelle de la catastrophe en question. Jean surtout était exaspéré, et ses sorties contre la clique, auteur du mal, faisaient frémir.
La question d’argent le laissait volontiers dans une royale indifférence; mais la partie qui touchait à l’honneur de tant de membres de la noblesse le mettait hors de lui, et il souhaitait de tenir entre ses mains, ne fût-ce qu’une heure, certains individus pour lesquels le traitement qu’il méditait eût été juste assurément, mais en même temps d’une sévérité qui rappelait les Kerdren du moyen âge.
Parmi les noms connus qui figuraient comme victimes, tous les jeunes officiers qui avaient dansé chez madame de Sémiane avaient retrouvé avec une triste surprise, et à un double titre, celui du comte de Valvieux.
Sa fortune tout entière avait été engloutie dans le désastre, et une attaque d’apoplexie, déterminée, disait le journal, par ce coup aussi rude qu’impossible à prévoir, l’avait emporté en six heures. Suivaient un éloge du mort et quelques attaques virulentes contre les coupables de tant de maux, conclusions auxquelles tous les jeunes gens s’associèrent cordialement.
C’était si frappant ce contraste entre la jeune fille riche, adulée, aimée, qui était quelque temps avant chez madame de Sémiane, et ce que devait être maintenant la pauvre Alice, que son nom revint plus d’une fois encore dans la journée, accompagné d’exclamations sympathiques. Mais il y eut à la suite de cela une série de gros temps, et les exigences du service chassèrent toutes les autres préoccupations.
Jean retrouva avec un plaisir toujours nouveau ses factions solitaires au milieu de la nuit, du vent, et du bruit mélancolique des vagues; et en songeant aux ennuis et aux misères qui peuplent le monde, il se réjouit une fois de plus d’avoir mis les intérêts et les plaisirs de sa vie en dehors de tout cela, et de pouvoir se considérer sur son navire comme à mille lieues des humains et de leurs laides intrigues.
* * * * *
Un mois s’était écoulé depuis ces divers événements; l’escadre stationnait devant Toulon, et grâce à cette circonstance, Jean allait pouvoir régler, d’une façon tout à fait inattendue, une affaire qui l’appelait dans cette ville. Un vieux cousin qu’il connaissait à peine de nom, et dont les relations avec tous les membres de sa famille avaient cessé depuis au moins trente ans, s’était avisé au moment de faire son testament que, si vieux qu’il fût, il n’était probablement pas le dernier survivant de la famille. Il s’était informé, et il était résulté de ces réflexions tardives mais fructueuses, qu’il avait légué à Jean une assez belle fortune, et une superbe collection de bijoux anciens pour laquelle il avait dépensé des sommes considérables et la meilleure partie de sa vie.
Le testament était déposé chez un notaire de Toulon, la fortune et la collection chez un banquier de la même ville qui avait pour mission de ne remettre cette dernière qu’en mains propres, et en observant un cérémonial assez bizarre.
Le défunt, était-ce par une dernière coquetterie d’amateur ou pour toute autre raison? avait ordonné que ladite collection, exposée tout entière dans le salon du banquier, fût livrée à Jean par celui-ci, en présence du plus grand nombre de témoins possible, et après qu’il eût été lu à haute voix une courte notice concernant chaque pièce. Cette dernière mesure devait servir tout ensemble à collationner les bijoux et à donner une idée générale de leur valeur, en mettant en regard du prix d’achat de chacun d’eux l’évaluation la plus récente qui en avait été faite.
Cette dernière clause avait horripilé Jean, qui ne voyait là, disait-il, que matière au plus stupide des étalages, et ridicule besoin de paraître. Si ce n’était pas une vanité d’outre-tombe qui avait poussé le vieux baron, que signifiait donc ce concours de témoins, et pourquoi ne lui laissait il pas le droit de collationner tête à tête, avec son banquier? Avec son horreur de tout ce qui le mettait en avant, l’idée de cette manière de séance publique l’exaspérait, et son mécontentement avait été si vif que son premier mouvement l’avait porté à refuser tout à la fois fortune et bijoux.
Malheureusement l’hypothèse était prévue, et le testateur donnait, dans ce cas-là, à la totalité de ses biens, une destination parfaitement antipathique au jeune officier. Il stipulait en effet qu’au cas de mort ou de refus du légataire, sa collection et sa fortune reviendraient toutes deux au Musée Royal de Londres, «en souvenir, disait-il, des quinze bonnes années qu’il avait passées en Angleterre, et de l’accueil parfait qu’il y avait reçu».
Enrichir un hôpital, des pauvres, ou même un musée français, Jean l’aurait fait de la meilleure grâce du monde, ne fût-ce que pour se débarrasser de l’accomplissement de la clause qui lui déplaisait si fort; mais du moment où il s’agissait d’en faire bénéficier des étrangers, la question devenait tout autre.
D’un patriotisme qui allait presque jusqu’au chauvinisme, le jeune homme, après l’antipathie qu’il professait pour nos voisins d’outre-Rhin, n’avait pas de sentiment plus vif que celui qu’il nourrissait contre les Anglais.
Sa rancune, pour dater de la guerre de Cent ans, n’en était pas moins toute fraîche, et il faut convenir d’ailleurs qu’il y avait eu depuis cette époque-là bien des circonstances de nature à l’entretenir.
Aussi juge-t-on si l’idée d’orner de ses dépouilles les musées de la brumeuse Albion était faite pour lui sourire, et s’il eut l’occasion pendant les quelques jours qui suivirent sa lecture du testament de pester en conscience contre les bizarreries d’esprit de son parent!
Cependant il fallait prendre un parti, la station de l’escadre ne devait pas durer éternellement, et si peu agréable que fût pour Jean l’affaire pendante, elle méritait pourtant d’être réglée d’une façon ou d’une autre avant son départ...
Il résolut donc, un matin, d’aller s’entendre avec le banquier chargé de la remise de la fortune, et de tâcher avec lui de réduire autant que possible l’apparat de la cérémonie qui causait son tourment. Il se flattait que, pas plus que lui, M. Champlion ne devait souhaiter d’ameuter la société toulonnaise dans son salon, et qu’entre deux hommes de bon sens, ils reviseraient autant qu’il serait possible de le faire, sans manquer à la stricte bonne foi, l’œuvre d’un maniaque, amoureux de ses trésors comme Pygmalion de sa Galatée.
L’hôtel du banquier était situé dans le quartier le plus à la mode de Toulon, et Jean, très sensible aux impressions extérieures, commença à froncer le sourcil dès la troisième marche de l’escalier.
Les tentures, le tapis, la rampe chargée de dorures, la livrée du domestique qui le précédait, tout indiquait si clairement le mauvais goût du propriétaire, que le jeune officier se demanda avec inquiétude à quelle sorte d’homme il allait avoir affaire.
«Rien que ce suisse de cathédrale qui marche devant moi, sent son parvenu d’une lieue, se disait-il en mordant sa moustache... Si je m’en allais!...» Mais le suisse, aussi majestueux que si ses fonctions l’avaient réellement appelé à présider un mariage de première classe dans le _high life_, continuait à monter le bel escalier doré dont il paraissait le pontife naturel; et force était à Jean de suivre le mouvement.
A la fin, il l’introduisit dans un petit salon qui semblait livré par le tapissier depuis une heure à peine tant il était battant neuf, et s’en fut porter à son maître la carte qu’on venait de lui remettre, laissant au visiteur tout loisir de prendre connaissance des lieux.
Jamais examen ne fut fait d’un œil moins bienveillant, et il semblait à Jean qu’il était en face d’une gigantesque batterie de cuisine dont chaque pièce était en cuivre, et brillait comme un petit soleil.
Il se tournait de tous les côtés, cherchant d’où venait ce ton général de «reluisant», quand son maître des cérémonies reparut et l’emmena dans le cabinet du banquier.
Là, même style, même goût, même profusion. M. Champlion était un petit homme tout rond, haut en couleur et d’une bonne expression de physionomie.
Avec un tablier de toile bleue et la casquette traditionnelle, il aurait réalisé le type idéal de l’épicier qu’on se choisirait comme fournisseur; mais avec sa redingote serrée et son col durement empesé qui entrait tout droit dans la rotondité de son double menton, c’était un banquier qui manquait totalement de prestige.
«Galvanoplastie..., pensait Jean pendant le temps que mettait son partenaire à regagner son fauteuil. Il s’est plongé dans un bain d’or, et il se figure qu’il a changé de nature en s’enduisant d’une autre couche que celle de sa propre argile... pauvre bonhomme! Enfin, pourvu qu’il soit coulant!»
Malheureusement, rien n’était plus loin de la pensée du banquier que d’être coulant dans cette circonstance, et cela pour des raisons multiples.
D’une importation toute récente dans la société toulonnaise, il n’avait trouvé jusqu’alors aucun moyen, non pas même de s’y faire une place un peu marquante, mais seulement de s’y glisser.
Son origine plus que médiocre était pour beaucoup dans l’ostracisme qu’il subissait, mais cela tenait aussi en partie au peu d’occasions que le sort lui avait offert jusqu’alors.
Nul doute qu’à la longue le bain d’or dans lequel il était plongé, pour employer l’image pittoresque du jeune officier, n’arrivât à recouvrir les rugosités et les petites tares de sa nature primitive avec tant de perfection que personne ne refusât plus d’ouvrir sa porte à ce monsieur tout neuf, qui sortait de son Pactole changé des pieds à la tête; mais ce travail serait long, et c’était tout de suite que M. Champlion voulait atteindre son but.
Comme tous les hommes partis de rien et enrichis subitement, il n’avait plus qu’un rêve au monde, qu’une ambition, c’était se faire admettre dans cette société qui avait fini par lui faire l’effet de quelque chose de grandiose et d’inaccessible, à force de la regarder d’en bas.
Il savait bien qu’une fois le pied à l’étrier, le reste s’enlèverait tout seul, aussi ne demandait-il qu’une borne, une pauvre petite borne d’où il pût prendre son élan.
C’était sa marotte, sa folie, la terre promise vers laquelle il eût marché à travers dix déserts, et il aurait donné sans regret son bras droit à qui lui eût apporté cette clef magique.
Et voilà que tout à coup, sans qu’il lui en coûtât la plus petite de ses phalanges, grâce à l’originalité du baron de Trélan, il allait tenir en main l’occasion tant souhaitée!
La collection qui lui était confiée, avait dans la ville un succès de curiosité d’autant plus vif que personne ne la connaissait. De son vivant, le baron la tenait sous triple verrou, comme une sultane dans son harem, et pas un œil humain ne pouvait se vanter de l’avoir contemplée.
Aussi, du jour où le testament fut connu, il n’y eut plus dans ce noyau désœuvré, et toujours en quête de distractions, qui formait la société élégante, qu’une idée: ce fut d’avoir sa place marquée, et d’être là le jour de la remise de la collection. C’était la nouveauté et l’événement de la quinzaine.
Les lettres se mirent à pleuvoir chez M. Champlion demandant des droits d’admission avec le sans façon de gens toujours sûrs d’être bien accueillis, et le glorieux banquier se trouva d’emblée en correspondance avec toute la ville. Les femmes surtout sollicitaient, et jamais il n’avait vu passer sous ses yeux tant de mignonnes pattes de mouche.
On disait les bijoux aussi originaux que riches, on savait le comte de Kerdren jeune, beau, et un brin sauvage; et on n’était pas fâché de voir les deux choses par la même occasion.
On juge, d’après cela, comment le banquier pouvait accueillir la proposition de Jean, et s’il était supposable qu’il se mît de ses propres mains à démolir l’arc de triomphe sous lequel, toutes les nuits, il se voyait passer en songe!
Il s’emporta, prit feu, et parla bien haut de sa parole donnée et de son honneur de banquier; puis quand il vit que le jeune officier cessait d’insister, perçant ses motifs à jour bien plus qu’il ne pouvait l’imaginer, et qu’il se bornait à lui demander assez sèchement le jour et l’heure du rendez-vous, il se radoucit à l’instant.
«Il ne voulait point de froideur entre eux, son jour et son heure seraient les siens; et il était au regret de le désobliger!»
En disant tout cela, il laissait si naïvement éclater sa joie que, malgré tout son mécontentement, Jean ne pouvait s’empêcher d’en être amusé.
Comme dernière faveur, il demanda l’autorisation d’aller consulter madame Champlion et de lui présenter le comte de Kerdren. Il n’y avait rien à objecter à cela, et Jean suivit son interlocuteur dans un second salon où une femme d’un âge moyen, et qui semblait le dédoublement féminin de son mari, était assise devant un métier à tapisserie, piquant son aiguille dans de gigantesques dahlias.
Elle se leva avec un empressement qui fit rouler toutes ses laines sur le tapis, de sorte que Jean répondit à sa phrase de bienvenue un genou en terre et la tête inclinée sur les écheveaux qu’il ramassait; puis, sans transition, élevant la voix:
--Mademoiselle, dit-elle en s’adressant à quelqu’un qui était au fond de la pièce, allez donc chercher Angèle, elle sera si contente de voir l’héritier de la collection de M. de Trélan!
Le jeune homme se retourna pour saluer la personne que la position particulière qu’il avait prise en entrant l’avait empêché de remarquer, tout en maugréant intérieurement de se voir traité comme un simple objet de curiosité, et, à son inexprimable surprise, il se trouva en face de mademoiselle de Valvieux.
VI
C’était bien elle, toujours jolie, toujours svelte, seulement plus maigre, et si pâle que, près de son col de crêpe, sa figure ressemblait à un beau camélia blanc, posé sur un ornement de deuil. Sous les yeux, elle avait deux cercles bleuâtres qu’on voyait même à travers ses cils baissés, et qui rappelaient ces lointains brumeux qu’on aperçoit au fond de l’horizon, derrière un rideau de feuilles.
Jean embrassa tout cela d’un regard, et il lui sembla qu’il n’avait jamais vu une robe noire qui eût l’air si triste et si sombre.
D’abord indécis, en reconnaissant la jeune fille, il reprit très vite son aisance accoutumée, fit quelques pas en avant, et s’inclina devant elle en murmurant les premiers mots de ce qu’on appelle si bizarrement un compliment de condoléance.
Mademoiselle de Valvieux, qui ne l’avait pas entendu venir, s’arrêta brusquement, releva la tête, et avant qu’il eût fini sa phrase, avec la soudaineté d’émotion d’une enfant, de grosses larmes jaillirent de ses yeux et se mirent à rouler sur ses joues, si pressées, si abondantes, donnant à ce jeune visage une expression de désolation si profonde, que Jean s’arrêta court ne sachant plus comment faire pour exprimer à la fois ses regrets et sa sympathie.
Du revers de ses deux mains, avec une précipitation nerveuse, elle cherchait à étancher ses pleurs, à les repousser, semblait-il; mais c’était une barrière trop faible, et les larmes, brillantes et lourdes comme les gouttes des grosses pluies d’été, couraient le long de ses doigts sans même qu’elle s’en aperçût.
Interdit et désolé, le jeune officier se rapprocha encore d’un pas, et avec des intonations toutes pleines de pitié, et un regard d’une vraie bonté dans ses yeux expressifs:
--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi, je vous fais de la peine. J’aurais dû savoir toucher plus doucement à un chagrin si récent.
--C’est à moi qu’il faut pardonner, répondit-elle très bas, en faisant un mouvement, comme pour lui tendre la main; car vous, au contraire, vous m’avez fait tant de bien.
Puis, baissant encore la voix:
--C’est la première fois qu’on me parle de mon père depuis que je suis ici, ajouta-t-elle.
Au même instant, la porte s’ouvrit en façon de coup de vent, et une fillette que Jean supposa avec raison être «l’Angèle» qu’on réclamait, entra en bondissant. Il était temps, car l’étonnement de M. et de madame Champlion en suivant la petite scène qui précède était arrivé à un point tellement aigu qu’il n’était pas douteux qu’ils ne s’apprêtassent à s’y mêler, et pas douteux non plus que leur intervention ne fût maladroite.
Comme sa sortie n’avait plus de raison d’être, Alice se retira à l’écart pour achever de maîtriser son émotion, tandis que la petite fille, avec son audace d’enfant mal élevée, s’approchait de Jean, et le tirait par la manche de son uniforme en lui disant:
--Bien vrai, monsieur, c’est vous qui êtes l’héritier de tous ces beaux bijoux?
--Positivement, mademoiselle, répliqua le jeune homme avec une nuance d’ironie; à moins, toutefois, que vous ne me connaissiez un compétiteur?
Compétiteur, c’était un mot qu’Angèle ne comprenait pas, et comme l’accueil qu’elle recevait ne lui plaisait qu’à moitié, elle abandonna l’officier, et fondant sur son père avec une fougue qui fit gémir le bois doré du fauteuil:
--Alors, c’est bientôt la grande soirée dont tu parles toujours; les glaces, les fleurs et les bijoux sur des coussins, dis, père?...
Et comme M. Champlion se défendait tout mécontent et regardait Jean d’un œil craintif, le jeune homme s’inclina légèrement, disant qu’il voulait laisser à M. et à madame Champlion toute liberté de se consulter. Il s’éloigna du groupe de famille, où commença à l’instant une discussion animée.
Sa promenade sans but entre les chaises et les fauteuils, l’amena bientôt près de la fenêtre où se tenait Alice, qui était assise maintenant avec les mains jointes sur ses genoux, et suivait pensivement des yeux la marche capricieuse du jeune homme. Elle était calme, et il ne lui restait comme trace de sa violente émotion que ce quelque chose de tremblant et de mouillé que conserve le regard quand on vient de pleurer.
Dans l’ombre de ces grands rideaux de peluche, toute seule en face de ces trois personnes qui se serraient en parlant bas, c’était une véritable image de l’isolement, et il sembla à Jean qu’il y avait une prière muette dans le regard qui s’attachait à lui.
Il se rapprocha peu à peu, cherchant avec une certaine frayeur l’indice d’une nouvelle crise de larmes dans les yeux de la jeune fille. C’était la première fois de sa vie qu’il avait provoqué un désespoir de ce genre, et il craignait fort de recommencer, éprouvant un peu ce que ressent un individu placé en face d’une machine inconnue qu’il s’agit de mettre en mouvement, et dont il touche les rouages avec crainte, de peur que son doigt pose à faux sur quelque point.
Peut-être Alice devina-t-elle sa frayeur, car elle se souleva à demi en le voyant approcher et le saluant d’un faible sourire:
--C’est fini, dit-elle, je suis raisonnable...
Puis, après une petite pause, elle continua avec simplicité:
--Vous m’avez doublement émue tout à l’heure, monsieur; la soirée de madame de Sémiane est la dernière à laquelle j’aie assisté avec mon pauvre père, et je m’attendais si peu alors à vous revoir ainsi!
Elle s’arrêta, sentant que sa voix tremblait de nouveau.
--Est-ce donc M. Champlion qui est votre tuteur? demanda Jean.
--Mon tuteur? reprit-elle en le regardant avec étonnement. Mais vous n’avez donc pas su notre ruine? Je suis ici comme institutrice d’Angèle.
--J’avais bien appris la perte de votre fortune, répondit-il, mais je ne croyais certes pas que c’était...
Il s’arrêtait, il ne savait vraiment plus que dire, en face de ce double malheur.
--Si, répondit-elle tristement, c’était tout. On m’a offert cette position dans la troisième lettre de condoléance que j’ai reçue, le surlendemain de mon deuil. C’était bien tôt, n’est-ce pas? et cela m’a fait de la peine... J’aurais voulu qu’on attendît que je parlasse... Puis j’ai su ensuite ma situation tout entière, et j’ai accepté. J’ai seulement demandé un peu de temps, et on m’a dit qu’on me donnait trois semaines. C’était assez, puisqu’il fallait toujours commencer, et depuis huit jours je suis ici.
--Mais vos parents, vos amis?
--Nous n’avons plus que des cousins si éloignés! Ils m’ont dit que je faisais bien, et mes amis aussi. Que vouliez-vous qu’ils fissent? Puis quand on s’est tant aimé à deux, on oublie un peu d’aimer les autres, et nous étions trop nomades pour avoir près de nous plus que des connaissances; ou, bien alors les parasites, ceux qui venaient pour notre fortune.
Il sembla à Jean que le ton de la jeune fille devenait un peu amer et, involontairement, il repensa à la pléiade...
--Eh bien! cria à ce moment la voix la plus triomphante du banquier, c’est arrangé. Que diriez-vous d’après-demain? Trop court peut être?
Jean était également indifférent à tout, il le répéta d’un ton froid, et comme il s’inclinait pour prendre congé de la jeune fille, le banquier ajouta lourdement:
--De vieux amis, hé! hé! Comme on se retrouve.
Jean répliqua par quelques mots brefs sur «l’honneur qu’il avait eu en effet d’être présenté à mademoiselle de Valvieux». Puis saluant la maîtresse de la maison avec sa courtoisie froide, il prit congé, laissant le banquier si ahuri de ses allures qu’il répétait encore dans la soirée:
--Mâtin, quel bâton de houx que ce monsieur! piquant à tous les nœuds!... Mais bah! j’ai mon affaire, et je me moque du reste!
VII
Malgré tout ce que le banquier avait laissé deviner à Jean, et tout ce que le jeune homme avait prévu en plus, il n’avait pas compté sur un tel déploiement de luxe. Un cordon de gaz courait tout le long de la façade de l’hôtel, accusant les saillies de pierre, et les domestiques en livrée rouge, perdus dans les massifs de feuillage qui ornaient la porte cochère, avaient l’air de grosses pivoines piquées dans la verdure raide et brillante des arbustes. On devinait que le banquier aurait voulu orner ainsi toute la rue et qu’il avait arrêté son tapis à l’extrême bord du trottoir avec un véritable regret.
Un grand concours de curieux attendaient l’entrée des invités, et le jeune officier, qui venait à pied et lentement, eut tout le loisir de s’emporter, et de dépenser contre M. Champlion toutes les invectives dont dispose la langue française à l’endroit de la vanité. Un instant même, il lui prit une velléité de retourner tout tranquillement à bord, et de laisser les gens qui s’apprêtaient à se réunir là, se tirer d’affaire comme ils pourraient.
Mais ce n’eût été que partie remise, il le savait bien. Le banquier avait la loi pour lui d’après les termes du testament qui disait en toutes lettres: «En présence du plus grand nombre de témoins possible», et il n’était pas homme à faire grâce d’une syllabe.
Il ne restait à Jean qu’à subir sa destinée présente, et à se remettre aux mains des beaux laquais rouges, ce qu’il fit avec une mélancolie résignée.
Un d’entre eux lui prit sa capote, un autre lui fit traverser une enfilade de salons encore vides, mais qui ruisselaient littéralement de lumières et de dorures, et le laissa enfin dans une dernière pièce, où M. Champlion, sanglé dans son habit noir, cravaté de blanc, et palpitant de satisfaction, jouait au naturel le rôle du dragon des Hespérides.
La petite Angèle avait bien dit et la collection tout entière était là reposant, sinon sur des coussins, du moins sur des draperies d’un rouge vif, qui la faisaient ressortir avec une richesse extrême.
L’attitude de parfaite indifférence du jeune officier et la façon paisible dont il écoutait ses explications déconcertèrent visiblement le banquier, qui le regardait de l’air mystifié d’un enfant entre les mains duquel crève une bulle de savon.
Mais après tout, comme il l’avait dit à sa femme, «il avait son affaire, et se moquait du reste!» Voyant donc qu’il ne tirerait pas le plus petit éloge de ce côté, il laissa à Jean le poste d’honneur qu’il occupait un instant avant, et se donna l’innocent plaisir de faire à petits pas le trajet qu’allaient parcourir tout à l’heure ses invités, pour savourer à lui seul les impressions qu’ils ressentiraient plus tard.